lundi, 14 août 2006
Beowulf VS Grendel (bande annonce)
Titre donné par les éditeurs modernes au poème héroïque vieil-anglais, de 3 182 vers, conservé dans un manuscrit copié vers l’An Mil – le plus ancien long poème complet en langue vernaculaire qui nous soit parvenu. Le poème conte les aventures du prince Beowulf, de la maison des Geatas, c’est-à-dire des Gautard du sud-ouest de la Suède actuelle mais que les Anglo-Saxons pouvaient confondre avec les Gètes. Ces aventures forment un diptyque.
Premier volet : le jeune prince va purifier le palais du roi danois Hrothgar en le débarrassant de l’ogre Grendel et de l’ogresse sa mère encore plus redoutable.
Second volet : Beowulf est devenu roi des Geatas ; malgré sa vieillesse il affronte un dragon qui, rendu furieux par un voleur, ravage le royaume. Beowulf meurt, à la fois vainqueur et victime du serpent. Ses compagnons brûlent son corps sur un bûcher où ils ont entassé le trésor du dragon ; ils chantent les louanges de leur chef. Et ils construisent par-dessus un amer qui portera le nom de Beowulf. On a donc un double mémorial : l’amer, et le poème amorcé dans les louanges funèbres.
Poème héroïque dont les caractéristiques sont définis dans les vers d’ouverture : récit, transmis par la tradition, de prouesses d’une aristocratie guerrière aux jours d’autrefois. Et les vers de clôture définissent, eux, le prince héroïque – « roi de cette terre, de tous les hommes le plus miséricordieux, le plus épris de concorde, le plus attentif au bien des siens, le plus soucieux de gloire ». De fait, si Beowulf montre un courage et une force extraordinaire, il les met au service du bien. Le poème ne le montre guère en action contre des hommes – sauf quand il venge sur-le-champ son oncle et souverain Hygelac en tuant celui qui l’avait tué. Les luttes que décrit le poème oppose Beowulf à des monstres (les ogres, qui sont à la fois des géants, des hommes réduits à l’état d’animaux, des démons) et à un animal aussi dangereux que malfaisant (le dragon, qui en s’emparant d’un trésor interrompt le circuit des richesses, flux vital de la société héroïque).
La société décrite est païenne. Le seul personnage historique mentionné dans le poème est Hygelac, mort en 523, et les pays scandinaves ne se convertiront au christianisme que quatre ou cinq siècles plus tard. Le poète mentionne des pratiques païennes mais il donne à son récit des commentaires et un sens chrétien. Fort habilement : aucune allusion au Christ ou à l’Eglise mais une constante référence à la toute-puissance divine. C’est de Dieu que Beowulf a reçu sa force, il en a conscience.
Le poème trace, en action, le portrait d’un prince exemplaire. Beowulf se montre un vassal fidèle à son souverain. Il lui remet toutes les récompenses qu’il a pu gagner dans les combats, qu’il entreprend pour la gloire de son suzerain. A la mort de celui-ci Beowulf refuse la couronne et se contente de conseiller et de protéger le très jeune successeur. Devenu enfin roi Beowulf assure longtemps (50 hivers) la prospérité du pays et il finit, tel un bon pasteur, par donner sa vie pour le salut des siens. Alliant la sagesse à la force, Beowulf est le chef héroïque (chrétien) exemplaire.
La version du poème qui nous est parvenue est probablement une version parmi d’autres, étape d’une longue tradition qui peut remonter jusqu’aux premières générations de dynasties installées en Angleterre, venues du Danemark et de la Suède d’aujourd’hui. Notre version pourrait avoir pris sa forme au VIIIè s., en Est-Anglie ou en Mercie. Elle pourrait avoir été « chantée » lors des fêtes du baptème du viking Guthrum, signant la paix avec le roi du Wessex, en 878. Beowulf, comme tout chef-d’œuvre, est susceptible d’interprétations variées. Le responsable du codex où il a été copié le considérait comme un récit d’aventures extraordinaires digne de figurer parmi d’autres textes anglais du même genre : traductions en prose du Martyre de saint Christophe le géant, des Merveilles de l’Orient, de la Lettre d’Alexandre – et la paraphrase en vers du livre biblique de Judith. Beowulf a été publié et traduit (en latin) pour la première fois en 1815 comme document d’histoire. Puis il a servi de carrière aux philologues, jusqu’à ce qu’une conférence de J.R.R. Tolkien en 1936 lui restitue son statut d’œuvre d’art.
Hélène DAUBY
In Dictionnaire du Moyen-Age
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dimanche, 23 juillet 2006
Prophétie de Fedelm aux hommes d'Irlande à propos de Cuchulainn

"Je vois un homme blanc qui fera de nombreux jeux,
avec une foule de blessures dans sa belle peau;
la lumière du héros est au sommet de sa tête;
une assemblée de triomphe est sur son front.
Ce sont les sept joyaux des héros de la valeur
au milieu de ses deux yeux;
c'est la mise à nu de ses pointes de lances;
Il a sur lui un manteau rouge avec des crochets.
Il a le plus noble visage,
il rend honneur aux femmes;
c'est un jeune garçon à la belle couleur;
il montre la forme d'un dragon au combat.
L'aspect de son courage ressemble
à celui de Cuchulainn de Murthemne,
mais ce que je sais,
c'est que cette armée-là sera rouge à cause de lui.
Les quatre petites épées d'un jeu brillant,
sont dans chacune de ses deux mains;
il viendra en jouer contre l'armée.
Dans une action spéciale chacune d'elles partira de lui.
Il utilisera son javelot-foudre
en plus de son épée et de sa lance.
L'homme enveloppé du manteau rouge
pose son pied sur chaque champ de bataille.
Ses deux épées au-dessus du char brillant,
il les séparera, le contorsionniste.
La forme sous laquelle il s'est jusqu'à présent montré à moi?
Je suis sûre qu'il va en changer.
Il a entrepris de se rendre au combat;
si l'on ne se garde pas de lui, ce sera la destruction.
Il vous cherche au combet,
Cuchulainn, fils de Sualtach.
Il abattra vos armées saines
jusqu'à vous conduire à votre massacre.
Vous lui laisserez toutes vos têtes.
La prophétesse Fedelm ne le cache pas.
Le sang dégouttera de la peau des héros;
le souvenir en restera longtemps.
Il y aura des corps hachés, des femmes pleureront
à cause du Chien du forgeron que je vois."
Anonyme
In La Razzia des vaches de Cooley
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jeudi, 20 avril 2006
Amour et Guerre
1. Parallélisme des formes
Du désir à la mort par la passion, telle est la voie du romantisme occidental; et nous y sommes tous engagés pour autant que nous sommes tributaires - inconsciemment bien entendu - d'un ensemble de moeurs et de coutumes dont la mystique courtoise a créé les symboles. Or passion signifie souffrance.
Notre notion de l'amour, enveloppant celle que nous avons de la femme, se trouve donc liée à une notion de la souffrance féconde qui flatte ou légitime obscurément, au plus secret de la conscience occidentale, le goût de la guerre.
Cette liaison singulière d'une certaine idée de la femme et d'une idée correspondante de la guerre, en Occident, entraîne, de profondes conséquences pour la morale, l'éducation, la politique. Un fort gros livre ne serait pas de trop pour en démêler les aspects. On doit souhaiter que ce livre soit écrit, mais sans se dssimuler l'extrême difficulté de la tâche. Car en effet, pour la mener à bien, il s'agirait de posséder à fond la matière rapidement explorée dans les pages qui précèdent, puis une solide culture militaire, enfin la somme des recherches psychologiques entreprises depuis le XIXè siècle sur la question de "l'instinct combatif" dans ses relations avec l'instinct sexuel. Faute de quoi, je me bornerai à soulever un certain nombre de questions, et surtout à les situer dans la logique du mythe, qui est mon vrai sujet.
On peut penser d'ailleurs que l'examen des formes n'est pas moins instructif, en ce domaine, que la recherche des causes, et qu'il est certainement moins trompeur. Il n'est pas nécessaire par exemple de recourir aux théories de Freud pour constater que l'instinct de guerre et l'érotisme sont fondamentalement liés: les figures courantes du langage le font voir avec plus d'évidence. Laissant donc de côté les hypothèses multiples et changeantes relatives à la genèse des instincts, je m'en tiendrai à quelques rapprochements formels entre les arts d'aimer et de guerroyer du XIIè siècle jusqu'à nos jours. Mon propos étant simplement de marquer un parallélisme entre l'évolution du mythe et l'évolution de la guerre, sans préjuger d'ailleurs de la priorité de l'une ou de l'autre.
2. Langage guerrier de l'amour
Dès l'Antiquité, les poètes ont usé de métaphores guerrières pour décrire les effets de l'amour naturel. Le dieu d'amour est un archer qui décoche des flèches mortelles. La femme se rend à l'homme qui la conquiert parce qu'il est le meilleur guerrier. L'enjeu de la guerre de Troie est la possession d'une femme. Et l'un des plus anciens romans que nous possédions, le Théagène et Chariclée d'Héliodore (IIIè siècle) parle déjà des "luttes d'amour" et de la "délicieuse défaite" de celui "qui tombe sous les traits inévitables d'Eros". Plutarque fait voir que la morale sexuelle des Spartiates s'ordonnait au rendement militaire de ce peuple. L'eugénisme de Lycurgue, et ses lois minutieuses réglant les relations des époux, n'ont d'autre but que d'augmenter l'agressivité des soldats.
Tout cela confirme la liaison naturelle, c'est-à-dire physiologique, de l'instinct sexuel et de l'instinct combatif. Mais il serait vain de chercher des ressemblances entre la tactique des Anciens et leur conception de l'amour. Les deux domaines restent soumis à des lois tout à fait distinctes, et privées de commune mesure.
Il n'en va plus de même dans notre histoire à partir des XIIè et XIIIè siècles. On voit alors le langage amoureux s'enrichir de tournures qui ne désignent plus seulement les gestes élémentaires du guerrier, mais qui sont empruntés d'une façon très précise à l'art des batailles, à la tactique militaire de l'époque. Il ne s'agit plus, désormais, d'une origine commune plus ou moins obscurément ressentie, mais bien d'un minutieux parallélisme.
L'amant fait le siège de sa Dame. Il livre d'amoureux assauts à sa vertu. Il la serre de près, il la poursuit, il cherche à vaincre les dernières défenses de sa pudeur, et à les tourner par surprise; enfin la dame se rend à sa merci. Mais alors, par une curieuse inversion bien typique de la courtoisie, c'est l'amant qui sera son prisonnier en même temps que son vainqueur. Il deviendra le vassal de cette suzeraine, selon la règle des guerres féodales, tout comme si c'était lui qui avait subi la défaite (1). Il ne lui reste qu'à faire la preuve de sa vaillance, etc. Tout ceci pour le beau langage. Mais l'argot soldatesque et civil nous fournirait une profusion d'exemples d'une verdeur encore plus significative. Et plus tard, l'introduction des armes à feu devait donner lieu à d'innombrables plaisanteries à double sens.
Ce parallélisme d'ailleurs est complaisamment exploité par les écrivains. C'est un thème rhétorique inépuisable. "O! trop heureux capitaine, écrit Brantôme, qui avez combattu et tué tant d'hommes ennemis de Dieu dans les armées et dans les villes! O! trop heureux encore une fois, et plus, qui avez combattu et vaincu à tant d'autres assauts et de reprises une si belle Dame entre les pavillons de votre lit!" Il ne faudra pas s'étonner si les auteurs mystiques reprennent ces métaphores devenues banales, et les transposent selon le processus décrit plus haut, dans le domaine de l'amour divin. Francisco de Ossuna (l'un des maîtres de sainte Thérèse les plus imbus de rhétorique courtoise) écrit dans son Ley de Amor: "Ne pense pas que le combat de l'amour soit comme les autres batailles où la fureur et le fracas d'une guerre épouvantable sévit des deux cotés, car l'amour ne combat qu'à force de caresses et n'a d'autres menaces que ses tendres paroles. Ses flèches et ses coups sont les bienfaits et les dons. Sa rencontre est une offre de grande efficacité. Les soupirs composent son artillerie. Sa tuerie est de donner la vie pour l'aimé".
***
On a vu que la rhétorique courtoise traduit, à l'origine, la lutte du Jour et de la Nuit. La mort y joue un rôle central: elle est la défaite du monde et la victoire de la vie lumineuse. Amour et mort sont reliés par l'ascèse, comme par l'instinct sont reliés désir et guerre. Mais ni cette origine religieuse, ni cette complicité physiologique des instincts de combat et de procréation ne suffisent à déterminer l'usage précis des expressions guerrières dans la littérature érotique d'Occident. Ce qui explique tout, c'est l'existence au Moyen Age d'une règle effectivement commune à l'art d'aimer et à l'art militaire, et qui s'appelle la chevalerie.
3. La chevalerie, loi de l'amour et de la guerre
"Donner un style à l'amour", telle est, selon J. Huizinga, l'aspiration suprême de la société médiévale dans l'ordre éthique. "C'est une nécessité sociale, un besoin d'autant plus impérieux que les moeurs sont plus féroces. Il faut élever l'amour à la hauteur d'un rite, la violence débordante de la passion l'exige. A moins que les émotions ne se laissent encadrer dans des formes et des règles, c'est la barbarie. L'Eglise avait pour tâche de réprimer la brutalité et la licence du peuple, mais elle n'y suffisait pas. L'aristocratie, en dehors des préceptes de la religion, avait sa culture à elle, à savoir la courtoisie, et elle y puisait les normes de sa conduite." (Nous savons en effet que la courtoisie non seulement ne devait rien à l'Eglise, mais s'opposait à sa morale. Voilà qui peut nous inciter à réviser bien des jugements sur l'unité spirituelle de la société médiévale!) Or s'il est vrai que cette morale courtoise ne parvint guère à transformer les moeurs privées des hautes classes, qui demeuraient d'une "rudesse étonnante", du moins joua-t-elle le rôle d'un idéal créateur de belles apparences. Elle triompha dans la littérature. Et par ailleurs, elle réussit à s'imposer à la réalité la plus violente du temps, celle de la guerre. Exemple unique d'un ars amandi, qui donne naissance à un ars bellandi.
Ce n'est pas seulement dans le détail des règles de combat individuel que se fait sentir l'action de l'idéal chevaleresque, mais dans la conduite même des batailles, et jusque dans la politique. Le formalisme militaire revêt à cette époque une valeur d'absolu religieux. Il est fréquent qu'on se laisse tuer pour respecter des conventions d'une merveilleuse extravagance. "Les chevaliers de l'ordre de l'Etoile jurent que dans le combat ils ne reculeront jamais de plus de quatre arpents; sinon ils devront mourir ou se rendre" Et, cette règle étrange, si l'on en croit Froissart, coûta la vie, dès le début de l'ordre, à plus de quatre-vingts d'entre eux". De même, les nécessités de la stratégie sont sacrifiées à celles de l'esthétique ou de l'honneur courtois. "En 1415, Henri V d'Angleterre va à la rencontre des Français avant la bataille d'Azincourt. Par erreur, le soir, il dépasse le village que les fourrageurs lui ont assigné pour y dormir cette nuit-là. Or le roi "comme celuy qui gardoit le plus les cérémonies d'honneur très loables" vient hustement d'ordonner que les chevaliers en reconnaissance abandonnent la cotte d'armes afin de ne pas être, en revenant, obligés de reculer en vêtements guerriers. Maintenant, revêtu de sa cotte d'armes, il ne peut donc revenir sur ses pas; il passe la nuit dans l'endroit où il est, et fait ranger l'avant-garde conformément à ce nouveau plan." Les exemples abondent de carnages inutiles provoqués par des voeux d'une folle outrecuidance et que l'on tente d'accomplir au plus grand des périls possibles. C'est bien le péril qu'on recherche pour lui-même, car on n'est pas inapte en d'autres cas à trouver des prétextes pour esquiver ses engagements. La casuistique courtoise en offre d'excellents. Cette casuistique "ne régit pas seulement la morale et le droit; elle s'étend à tous les domaines où le style et la forme sont choses essentielles: les cérémonies, l'étiquette, les tournois, la chasse et surtout l'amour". Elle a même exercé une influence déterminante sur le droit des gens à sa naissance. "Droit de butin, droit d'attaque - fidélité à la parole donnée sont régis par des règles semblables à celles qui gouvernent le tournoi et la chasse." L'Arbre des Batailles d'Honoré Bonet est un traité sur le droit de guerre où l'on trouve discutées pêle-mêle à coups de textes bibliques et d'articles de droit canonique des questions de ce genre: "Si l'on perd dans la mêlée une armure empruntée, est-on tenu de la rendre? - Est-il permis de livrer bataille un jour de fête? - Vaut-il mieux se battre après les repas ou à jeun? - Dans quels cas peut-on s'évader de captivité?" Dans un autre ouvrage, on voit deux capitaines se disputer un prisonnier devant le chef : "C'est moi qui l'ai saisi le premier dit l'un, par le bras et par la main droite, et lui ai arraché le gant. - Mais à moi, dit l'autre, il a donné cette même main avec sa parole".
Quant aux idées politiques inspirées au Moyen Age par la conception chevaleresque, ce sont essentiellement selon Huizinga: la lutte pour la paix universelle basée sur l'union des rois, la conquête de Jérusalem et l'expulsion des Turcs. Idées chimériques mais dont l'empire ne cessera de s'exercer sur les princes jusqu'au XVè siècle, en dépit des transformations de tous ordres survenues entre-temps en Europe, et à l'encontre des intérêts réels les plus urgents.
C'est ici que se marque le mieux le caractère particulier de l'idéal courtois, radicalement contradictoire avec la "dure réalité" de l'époque: il représente un pôle d'attraction pour les aspirations spirituelles brimées. C'est une forme d'évasion romantique, en même temps qu'un frein aux instincts. Le formalisme minutieux de la guerre s'oppose aux violences du sang féodal comme le culte de la chasteté, chez les troubadours, s'oppose à l'exaltation héroïque du XIIè siècle. "Dans la conscience du Moyen Age, se forment pour ainsi dire l'une à côté de l'autre deux conceptions de la vie: le conception pieuse, ascétique, attire à elle tous les sentiments moraux; la sensualité, abandonnée au diable, se venge terriblement. Que l'un ou l'autre de ces penchants prédomine, nous avons le saint ou le pécheur; mais en général, ils se tiennent en équilibre instable avec d'énormes écarts de la balance".
4. Les tournois, ou le mythe en acte
Il est pourtant un domaine où s'opère la synthèse à peu près parfaite des instincts érotiques e guerriers et de la règle courtoise idéale: c'est le terrain nettement circonscrit de la lice où se jouent les tournois.
Là, les fureurs du sang se donnent libre cours mais sous l'égide et dans les cadres symboliques d'une cérémonie sacrale. C'est un équivalent sportif de la fonction mythique du Tristan telle que nous la définissions: exprimer la passion dans toute sa force, mais en la voilant religieusement de manière à la rendre acceptable au jugement de la société. Le tournoi "joue" le mythe, physiquement: - "Les transports de l'amour romanesque ne devaient pas seulement être présentés sous forme de lecture, mais surtout donnés en spectacle. Ce jeu peut revêtir deux formes: la représentation dramatique et le sport. Celui-ci est, au Moyen Age, de beaucoup le plus important. Le drame ne traitait encore, en général, que la matière sacrée; l'aventure amoureuse n'y était qu'exceptionnelle. Le sport médiéval, au contraire, et surtout le tournoi, était lui-même dramatique au plus haut point et contenait, en outre, une forte dose d'érotisme. Partout et toujours, le sport a associé ces deux facteurs: dramatique et amoureux; mais tandis que les sports modernes sont presque retournés à la simplicité grecque, le tournoi de la fin du Moyen Age, avec ses riches ornements et sa mise en scène, pouvait remplir les fonctions du drame lui-même".
Rien ne me paraît plus propre à restituer l'atmosphère de rève du Roman de Tristan que les descriptions de tournois qu'on peut lire dans les oeuvres de Chastellain et les Mémoires d'Ollivier de la Marche, tous deux historiographes du fastueux et chevaleresque duché de Bourgogne au XVè siècle.
L'amour et la mort s'y marient dans un paysage artificiel et symbolique de très haute mélancolie. "L'héroïsme par amour - voilà le motif romanesque qui doit apparaître partout et toujours. C'est la transformation immédiate du désir sensuel en un sacrifice de soi-même qui semble faire partie du domaine de l'éthique... L'expression et la satisfaction du désir, qui paraissent tous deux impossibles se transforment en une chose plus élevée: l'action entreprise par amour. La mort devient alors la seule alternative à l'accomplissement du désir, et la délivrance est donc de toute manière assurée".
La mise en scène des tournois emprunte ses idées aux Romans de la Table Ronde. Ainsi, au XVè siècle, le Pas d'Armes dit de la Fontaine des Pleurs est basé sur une aventure romanesque imaginaire. "La Fontaine est construite à cet effet. Pendant une année entière, tous les premiers du mois, un chevalier anonyme viendra déployer, devant la fontaine, une tente dans laquelle est assise une dame (en effigie naturellement); celle-ci tient une licorne qui porte qui porte trois écus. Tout chevalier qui touche l'écu s'engage à un combat dans les condtions décrites par les "chapitres" du pas d'armes. C'est à cheval qu'il faut toucher les boucliers: les chevaliers trouveront toujours des chevaux prêts à cet usage".
...à suivre
Denis de Rougemont
In L'amour et l'Occident
1938
Écrit par SG (Webmaster) dans > Textes de réflexion | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : guerre, amour, littérature, moyen age, chevalerie, mythe, roman |
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