mardi, 27 mars 2012

Les origines du système régimentaire

"Groupe les hommes, Agamemnon, par pays et par clan, pour que le clan serve d’appui au clan, le pays au pays. Si tu agis ainsi et si les Achéens te suivent, tu sauras qui, des chefs et des hommes, est un brave ou un lâche, puisqu’ils iront par groupes à la bataille ; tu sauras enfin si ce sont les dieux qui doivent t’empêcher d’enlever la ville, ou les hommes par lâcheté et ignorance de la guerre". (Iliade. II, 362-368)

 

La cohésion unique en son genre qui existait entre les individus dans une phalange compte pour beaucoup dans la réussite des hoplites grecs qui contraste, en particulier, avec le cas des troupes étrangères. Bien que divisés par des rivalités entre cités, gravement inférieurs en nombre, rassemblés à la hâte et victimes d'une grave trahison, les Grecs attaqués pendant les Guerres Médiques mirent en déroute les envahisseurs orientaux dans presque toutes les batailles terrestres où ils les affrontèrent. Outre la présence des généraux grecs sur le champ de bataille, l'élément clé fut sans doute la camaraderie qui régnait dans les rangs grecs, la confiance qui venait des liens entre les hoplites dans la phalange, ce qui put permettre à Léonidas, à la veille d'un anéantissement certain, quand Xerxès lui dit de rendre les armes, de répliquer simplement au nom de ses hommes : "Viens les prendre". (Plutarque Mor. 225 D 11).

300_battle_at_the_Hot_Gates.jpgLa confiance dans son chef et dans ses armes, et aussi l'amour de la patrie et l'expérience des batailles passées peuvent, ensemble expliquer pourquoi une armée une fois engagée opère avec succès sur le champ de bataille. Mais cela explique-t-il entièrement pourquoi des individus acceptent de soutenir la vue du combat et d'avancer, dans les dernières secondes, contre les lances de l'ennemi ? Beaucoup d'hoplites grecs, il est vrai, ont pu se trouver en état d'ébriété, mais l'usage de la boisson était moins nécessaire pour convaincre un hoplite de charger que pour aider son cœur à supporter cette perspective. Je suggère que les soldats de la cité affrontaient la charge de l'ennemi à cause de leur général et à cause des hommes placés à leurs côtés, de leur volonté de les protéger des coups de pointe de l'ennemi, de la honte qu'ils auraient eu de se conduire en couards devant eux. L'idéal de l'homme brave, à leurs yeux, était le héros du vieux poème de Callinos (I, 20-22) :

"S'il vit, voyant partout croître sa renommée,

Rempart de son pays, mortel égal aux dieux,

On le contemple seul, il vaut seul une armée."

(Traduction de Firmin Didot).

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mercredi, 07 septembre 2011

Le fardeau de l'hoplite : casque, jambarts, cuirasse et lance

Le casque

Le type de couvre-chef en faveur dans toute la Grèce à la grande époque de la guerre des hoplites (700-500 av. J.-C.) était le casque dit "corinthien". A la différence des casques de fantassin utilisés dans les armées occidentales au XXème siècle, un casque d'hoplite en bronze couvrait à la fois la tête et la majeure partie du cou, descendant à l'arrière jusqu'à la clavicule. Dans sa forme ultime et la plus élégante, les montants pour les joues et les protège-nez s'étendaient vers l'avant à tel point qu'ils se rejoignaient presque au centre du visage, aboutissant ainsi à y enserrer les yeux, le nez et même la bouche. En théorie, le bronze massif procurait la protection nécessaire contre les coups de lance au visage et à la tête et préservait la mâchoire des coups de côté comme des coups de face. Pourtant, ce casque a dû être un accessoire très inconfortable et difficile à porter. La difficulté évidente était qu'il gênait pour voir et pour entendre (il n'y avait pas d'ouverture pour les oreilles). Il ne serait pas surprenant que la formation et la tactique de guerre de la phalange elles-mêmes — la formation en masse, la charge, le heurt et la poussée finale — aient eu leur origine, au moins pour une part, dans le manque de communication directe entre les soldats et leur chef. Les duels, les escarmouches, les attaques éclair étaient hors de question avec un tel couvre-chef, et l'isolement créé par le casque exigeait que chaque individu cherche à se lier étroitement avec ses pairs.

medium_casque_corinthien.2.jpgQuand bien même l'hoplite n'aurait presque pas pu voir ou entendre avec son casque, il n'y avait guère de problème pour localiser l'ennemi ou de danger à ne pas voir sur les côtés aussi longtemps que la cohésion de la phalange en formation demeurait intacte. Par conséquent, ce que nous entendons en fait de sons dans la phalange consiste en général en chants avec accompagnement de flûte, ou en hurlements. Les ordres d'avancer ou de reculer étaient donnés par des coups de trompette. L'ordre que le général thébain Epaminondas est censé avoir donné à la bataille de Leuctres, en 371, dans le feu du combat : "Un pas en avant !" ne fut sans doute pas, si c'est vrai, entendu par beaucoup, à moins qu'il ne portât le casque dit "béotien" qui laissait le visage entièrement à découvert.

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dimanche, 28 novembre 2010

Le fardeau de l'hoplite : les armes et l'armure (partie I)

Les spécialistes de l’Antiquité qui ont fait le catalogue des armes et des armures grecques découvertes par les archéologues, collationné les références dans la littérature grecque et examiné les documents de céramique peinte sont frappés par la magnificence des réalisations des Grecs : leur technique sans pareille dans le travail des métaux, l’attention portée à la beauté de la forme et des finitions, la protection sans égale procurée par la panoplie de bronze qui donnait à celui qui la portait confiance dans sa supériorité sur tous les autres soldats de son temps.

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Pour les anciens, l’excellence et la beauté extérieure de leur équipement militaire étaient des sujets naturels de fierté : "La grande demeure resplenditd’airain", écrivait avec une admiration évidente le poète lyrique Alcée. Elle est décorée "de casques brillants d’où pendent de grands panaches en crinière de cheval, parure de têtes de guerriers". Après qu’il a rendu hommage aux différentes pièces de la panoplie – les jambarts, la cuirasse, le bouclier, l’épée, il conclut simplement : "Toutes choses qu’on ne peut oublier dès que vient l’heure de la grande tâche". Eschyle, vétéran de la bataille de Marathon, vit comme une victoire de la "lance dorienne" le succès de l’infanterie à Platée, bataille dans laquelle Hérodote, de même, a senti que les armes et l’armure des Grecs avaient été la clé du succès : "Les Perses n’étaient inférieurs ni en courage ni en force, mais en même temps que d’un armement solide, ils manquaient d’instruction militaire". A ses yeux, semble-t-il, tout ce qui n’était pas l’armure grecque ne pouvait guère être considéré comme une protection réelle. Dans un discours aux Athéniens rassemblés, il veut que son personnage Aristagoras, un Grec d’Ionie qui doit avoir été familier de l’équipement de l’ennemi sur le territoire perse tout proche, rappelle à ses auditeurs que les Asiatiques "ne se servant ni de boucliers ni de lances, seraient faciles à vaincre". Comme le soldat allemand de 1940-41, l’hoplite grec de l’époque classique tirait une assurance presque empreinte de suffisance de la supériorité naturelle de ses armes sur tout autre dans le monde méditerranéen.

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vendredi, 14 mai 2010

Sparte : une cité d'exception (Épisode 4/4)

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samedi, 05 décembre 2009

Le bouclier

bouclier.bmp.jpg

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mercredi, 12 août 2009

Sparte, la Cité des guerriers

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lundi, 26 mars 2007

L’épreuve de l’hoplite : les armes et l’armure (II)

medium_medium_185detail.jpgLe bouclier

 

L’élément le plus important dans l’armement défensif était le bouclier, un morceau de bois arrondi, concave, d’environ un mètre de diamètre, sa taille exacte dépendant un peu de la longueur et de la force du bras de celui qui le portait. L’épaisseur et le type de bois dur employé, et donc le poids réel du bouclier ne sont pas véritablement connus puisque la plupart des pièces centrales en bois ont disparu depuis longtemps, mais on a estimé ce poids à 7 kilos environ. Bien que ce fût une charge considérable à porter pour l’hoplite en arme, sa supériorité sur les modèles antérieurs en cuir de bœuf des âges obscurs était la protection plus grande contre les coups de lance et d’épée classiques qui donnait au guerrier la possibilité d’approcher davantage son ennemi. A l’origine, le bouclier était peut-être cerclé d’une bande de bronze sur le bord externe afin d’éviter que les bords ne pourrissent ou ne volent en éclats, mais au Vè s. av. J.-C., les références littéraires et les spécimens archéologiques suggèrent que, comme le vieux bouclier homérique, la majeure partie de la face était recouverte d’une mince feuille de bronze ayant souvent la forme d’un blason reconnaissable. Cela n’ajoutait guère à la capacité de protection du bouclier mais si le poli du bronze pouvait éblouir, ou même effrayer l’adversaire, cela rendait encore plus féroce l’ardeur de celui qui le portait.

Les spécialistes font grand cas des prises distinctes pour le bras et la main dans le bouclier, qui pour la première fois répartissaient le poids sur l’ensemble du bras gauche au lieu de le concentrer seulement sur la main et le poignet. Ces innovations permettaient de tenir un objet si incommode sans elles pendant la durée de la bataille. Pourtant, l’on oublie en général que ce maniement présentait de sérieux inconvénients pour les hommes sur le terrain. Les mouvements de tout le corps étaient compromis puisqu’il fallait tenir le bras gauche, le plus maladroit et le plus faible pour la plupart des hommes, raide et levé en saillie à la hauteur de la ceinture, le coude plié et l’avant-bras tout droit, parallèle au sol, la main fortement crispée sur la poignée. Si l’hoplite se courbait ou glissait, le bord inférieur du bouclier devait racler le sol, ce qui arrivait vraisemblablement lorsque la taille de l’hoplite ne dépassait guère 1,66 m environ. L’équilibre était aussi en cause, et il était difficile de s’accroupir ou même de se pencher. L’on ne pouvait plus manier aisément le bouclier une fois que la bataille avait commencé. Parce que l’on avait besoin du bras tout entier pour soutenir son poids élevé, l’on ne pouvait trouver qu’avec difficulté le bon angle d’écartement par rapport au corps, et sa forme suggère qu’il a peut-être été conçu, en réalité, dans une large mesure pour pousser. L’on ne pouvait placer le bouclier sous aucun angle qui permît de protéger le côté droit de l’homme, et nous entendons parler de phalanges entières prises sans rien pouvoir faire par une attaque de flanc sur leur extrémité droite où la dernière file de soldats n’avait absolument aucune protection sur son côté dépourvu de boucliers.

medium_medium_spartiate.jpgQuelques une des références fréquentes à l’incommodité du bouclier de l’hoplite méritent d’être examinées : « les choses entre nous deux, Xénophon, ne sont pas égales », se plaignait Sotéridas, un dissident des Dix Mille, « tu te prélasses sur un cheval, et moi je peine durement à porter mon bouclier » (Anab. III, 4, 47-48). Les quelques vaillants Platéens qui les premiers choisirent de rompre le siège des Spartiates en 429, pendant la guerre du Péloponnèse, sortirent munis seulement d’armes offensives et suivis de près par d’autres qui apportaient leur bouclier. Apparemment, ils savaient que si un homme devait porter les deux types d’armement, il avait peu de chance de s’échapper (Thucydide III, 22, 3). Il n’y a ici aucune mention de la cuirasse, mais ils durent considérer comme excessif même le poids de la lance et du bouclier. Nous pouvons comprendre pourquoi dans la comédie d’Aristophane Les Nuées (987-999), le Raisonnement Juste remarque que la jeunesse de son époque ne pouvait porter son bouclier qu’en levant les cuisses. En d’autres termes, ces jeunes gens mous n’étaient pas à la hauteur des exigences rigoureuses de l’ancienne norme de l’hoplite qui supposait que les hommes gardent la position de bataille, à la hauteur de la poitrine, qui est plus difficile à tenir. L’aphorisme de date inconnue et souvent cité de la mère spartiate exhortant son fils à revenir de la bataille avec ou sur son bouclier révèle également la fixité et l’incommodité intrinsèques du bouclier. L’on avait toujours, quoiqu’on la réprimât, une tendance naturelle à se débarrasser de lui, bien que sa taille hors du commun et sa forme de cratère fissent qu’il pouvait se doubler d’une manière idéale d’une civière pour le cadavre au cas où l’hoplite périssait. Il n’y a rien d’étonnant, dans ces conditions, si les Spartiates ont puni les soldats dont on avait remarqué le relâchement dans le service en les faisant rester debout, tenant leur bouclier en position. Le simple port de la panoplie, sans les duretés de la bataille, était considéré comme une peine suffisante.

medium_medium_81947_Detail-of-a-Corinthian-Vase-Showing-a-Hoplite-Battle-circa-600-BC-Posters.jpgEn vérité, l’effort nécessaire ne serait-ce que pour garder sur soi l’équipement était si grand que, lorsque les hoplites s’épuisaient ou perdaient leur formation serrée, ils laissaient tomber instinctivement leur bouclier. Le fameux bouclier d’Aristomène que Pausanias déclare avoir vu des centaines d’années plus tard à Lébadée était censé avoir été perdu par le héros légendaire pendant les guerres de Messénie. Deux siècles plus tard, le général spartiate Brasidas, au moment de débarquer sur le rivage de Pylos pour y défier la garnison athénienne, fut accablé de coups puis « il tomba lui-même dans l’avant du navire, tandis que son bouclier lui glissait du bras dans la mer. » (Thucydide, IV, 12, 1). De même, le général thébain Epaminondas perdit son bouclier lorsqu’il fut blessé à Mantinée. Transporté, conscient, hors de la bataille, il demanda si son serviteur était parvenu à emporter aussi son bouclier hors de la mêlée (Diodore XV, 87, 6). Le vent soufflant sur le défilé de Créüse arracha beaucoup de boucliers du bras des hoplites spartiates qui essayaient de se frayer un chemin en le traversant (Xénophon, Hell. V, 4, 18). Cette difficulté à conserver son bouclier est sans doute ce qu’avait à l’esprit Epaminondas quand il remarquait que les Thébains ne pouvaient maintenir leur puissance s’ils n’étaient pas capables de tenir serrées les prises de leur bouclier (Plutarque Mor. 193 E 18). Des héros comme Brasidas, Epaminondas et Aristomène ainsi que les spartiates dans leur marche, à la différence des poètes, « perdaient » leur bouclier plutôt que ne le « jetaient ». Mais quelle que soit la vérité, nous savons que leurs poids et leur configuration incommode faisaient des boucliers un embarras constant.

Récemment, quand des spécialistes ont effectué des tests pour reproduire ce qui fut exigé des soldats sur le plan physique à Marathon, ils ont découverts que leurs sujets des temps modernes pour ces expériences avaient la plus grande difficulté à tenir le bouclier à la hauteur de la poitrine :

« Il est important de noter que courir la distance prescrite avec le bouclier à la hauteur de la poitrine demandait en moyenne à chaque sujet une dépense d’énergie en augmentation de 28%... L’expérience montra aussi que le poids et la taille du bouclier étaient des facteurs critiques. Le bouclier de l’hoplite, qui paraît avoir pesé 7 kilos environ, ne pouvait être transporté que d’une manière isométrique, et la dépense d’énergie considérable requise limite nettement la distance pendant laquelle les troupes pouvaient soutenir un gros effort. » (Donlan et Thompson 1976, p 341).

medium_guerriers_grecs.jpgMême avec des prises pour la main et pour le bras, la seule manière pour le fantassin antique d’arriver à tenir ce bouclier plus de quelques minutes dans une bataille était de le faire reposer de temps en temps sur l’épaule gauche. C’était possible à cause de l’extrême concavité du bouclier, forme qui permettait au soldat qu’un « bouclier immense » couvre « ses genoux, sa poitrine, son corps » (Tyrtée II, 23-24). Le rebord du bouclier faisait quasiment un angle droit, avec pour résultat un véritable cratère plutôt qu’une forme plate. S’il est vrai qu’une forme en cratère si exceptionnelle aidait à détourner les coups et offrait en plus une protection pour l’avant-bras, elle permettait au poids élevé du bouclier de reposer sur l’épaule. D’autres types de bouclier de moindre taille et de poids plus faible, par exemple le macédonien, le romain et le perse, étaient dépourvus de cette concavité radicale, peut-être parce que le besoin de soulager le bras n’existait pas.

Une fois que les deux armées s’étaient heurtées, il s’ensuivait en général une compétition de poussée, et nous pouvons donc imaginer que l’hoplite faisait reposer naturellement tout le poids du bouclier sur son épaule gauche tandis qu’il s’appuyait sur les hommes devant lui. Peut-être cette concavité, d’une conception si nouvelle, constituait-elle la véritable révolution en matière d’armement, et non pas les prises pour le bras et la main comme on l’affirme plus souvent. Elle permettait qu’un élément d’équipement d’une envergure disproportionnée fût porté même par un homme de petit gabarit (70 kg) et lui permettait de trouver la surface idéale pour donner un axe à sa force parmi les dos des hommes qui étaient devant lui. Après Homère, comme nous devions nous y attendre, le bouclier d’infanterie fut décrit comme creux (cf. Tyrtée). Thucydide (VII, 82, 3) remarquait que les prisonniers athéniens en Sicile furent contraints de remplir avec leur argent « quatre boucliers retournés », image difficile à comprendre à moins de se rappeler la forme distinctive du bouclier de l’hoplite. Nous lisons dans Euripide (Tr. 1190-1200) que le guerrier irrite sa barbe avec le bord de son bouclier, autre détail qui suggère que le rebord reposait sur son épaule juste sous le côté de la mâchoire. A la vérité, un bouclier d’hoplite argien presque complètement restauré du Musée du Vatican confirme qu’un homme pouvait en suspendre le bord intérieur sur son épaule gauche. Nous voyons souvent cette posture sur les peintures de vases où des hommes paraissaient faire reposer leur bouclier sur leur épaule à la fois quand ils ont immobiles et quand ils combattent. Souvent aussi, un hoplite accroupi se protège d’un coup venu d’en haut en tenant son bouclier à l’horizontale, le rebord reposant sur son épaule enfoncé sous le menton. On peut retrouver une meilleure représentation sur un relief funéraire attique de la fin du Vè s. L’on y voit un hoplite, qui a sans doute son bouclier sur l’épaule, avec les deux mains occupées : il donne une poignée de main avec la droite tandis qu’il tient sa lance avec la gauche. Cette importante fonction du bord du bouclier de l’hoplite peut aussi expliquer sa disparition plus tard, à l’époque hellénistique, à la fin du IVè et aux IIIè et IIè siècles, quand les fantassins suspendaient leur bouclier, plus petit, à leur cou afin de prendre avec les deux mains la sarisse, ou pique, qui était beaucoup plus longue et plus lourde. La courroie autour du cou et le poids moindre ne requéraient pas que l’in soutînt le bouclier avec l’épaule, et il n’est donc pas surprenant que le tacticien d’époque tardive Asclépiodote ait pu décrire le modèle macédonien comme « pas très incurvé ».

Voici une autre raison pour laquelle les avantages que présentait le rebord du bouclier sont souvent négligés par les spécialistes : l’accent mis, en général, dans les peintures de vases sur les premiers rangs où l’on portait les premiers coups à l’arme blanche et où le bouclier était le plus souvent tendu en avant de la poitrine pour détourner les divers coups qui arrivaient. L’on ne pouvait le reposer à aucun moment. Dailleurs, l’engagement qui était l’apanage des premiers rangs attirait l’intérêt de l’artiste et il était bien plus facile à représenter que des rangs anonymes de fantassins, les uns sur les autres, en train de pousser et d’appuyer leur bouclier sur les hommes placés devant eux.

medium_hoplites_2_copie.3.jpgOutre son poids et sa forme encombrante, la relative minceur du bouclier était, enfin, un inconvénient, puisque son épaisseur ne dépassait guère deux centimètres et demi à trois centimètres et demi. Comme cela a été le cas pour la cuirasse pendant plus de 25 siècles depuis cette époque, l’on sacrifiait l’épaisseur à l’envergure. Son diamètre de 90 cm requérait qu’il fût mince afin que son poids total restât dans des limites tolérables. Les Grecs savaient que ces pièces centrales, bien qu’elles ne pussent garantir une protection absolue contre tous les coups qui arrivaient, suffisaient, ce qui n’était pas le cas pour les boucliers des siècles passés, pour soutenir la plupart des attaques à la lance et à l’épée, pourvu que ces coups d’estoc et de pointe fussent portés de près, situation où il était difficile de prendre de l’élan. Les histoires d’armes transmises de père en fils, d’armements suspendus au-dessus de la chemise ancestrale, de boucliers vus, des centaines d’années après, en exposition dans des sanctuaires, sont probablement toutes plausibles, puisque la plupart des hoplites n’étaient pas postés en première ligne et ne soumettaient pas leur équipement à ce terrible choc initial où le fer de lance heurtait de plein fouet le bouclier, la cuirasse, le casque et le jambart. En revanche, pour les quelques hommes qui affrontaient la charge de l’ennemi à l’avant de la phalange, il y avait des chances pour que leur bouclier aussi bien que leur lance se fendent ou tombent en morceaux sous l’impact. Nous voyons des boucliers brisés sur des peintures de vases et devrions nous rappeler aussi que c’est un évènement fréquent dans la littérature. La mort prématurée de Brasidas à Amphipolis, en 422, était censée être due au fait que son bouclier n’avait pu détourner un coup de lance. Comme on lui demandait comment il avait reçu sa blessure, il répliqua selon Plutarque : « C’est parce que mon bouclier m’a trahi ». La même image est saisie par Xénophon dans sa description terrifiante de l’après-bataille de Coronée, en 394, où après le heurt des Spartiates et des Thébains, il y a des boucliers réduits en miettes sur le sol autour des corps des morts. Et, dans Le Bouclier de Ménandre, nous nous rappelons l’esclave de Cléostratos, Davos, qui trouve broyé le bouclier de son maître à côté de son cadavre supposé. Il y a enfin des exemples d’armées entières rééquipées après une bataille ou empressées à échanger leur armement contre une nouvelle distribution de matériel, ce qui indique peut-être qu’un nombre non négligeable de boucliers – le seul élément de la panoplie qui ne soit pas entièrement en bronze – ont dû être brisés dans le choc initial.

 

Victor Davis HANSON

In Le modèle occidental de la guerre

Editions Les Belles Lettres (1990)

ISBN : 2-251 38004-3

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dimanche, 27 août 2006

XENOPHON : Thrasybule bat les troupes des Trente

Thrasybule, à Phylé, bat les troupes des Trente. Ceux-ci s’emparent d’Eleusis. Thrasybule au Pirée. Bataille de Munychie, ou Critias est tué. Les Trente se réfugient à Eleusis. Lysandre vient  à leur secours mais le roi Pausanias réconcilie les deux partis athéniens, qui font serment de n’exercer aucunes représailles l’un contre l’autre (années 404-403 av. J.-C.). 

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  1. C’est ainsi que mourut Théramène. Les Trente, désormais sûrs de pouvoir exercer sans crainte leur tyrannie, interdirent l’entrée de la ville à ceux qui n’étaient pas inscrits sur la liste et les évincèrent de leurs domaines pour s’approprier leurs terres, eux et leurs amis. Les malheureux s’enfuyaient-ils au Pirée, on les ramenait à Athènes ; aussi Mégare et Thèbes se remplirent de réfugiés.
  2. Sur ces entrefaites, Thrasybule partit de Thèbes avec environ 70 hommes et s’empara de la place forte de Phylé. Les Trente accoururent de la ville avec les 3000 et leur cavalerie par un temps magnifique. A peine arrivés, un certain nombre de jeunes gens s’enhardirent à donner l’assaut à la place ; mais ils ne réussirent qu’à se faire blesser inutilement et ils se retirèrent.
  3. Comme les Trente voulaient investir la place pour la réduire en lui coupant les vivres, la neige tomba en abondance pendant la nuit et la journée du lendemain ; alors, couverts de neige, ils retournèrent en ville, non sans avoir perdu un grand nombre de leurs goujats enlevés par les gens de Phylé.
  4. Prévoyant que ceux-ci feraient aussi des razzias dans les champs, s’ils n’y plaçaient pas de gardes, ils envoyèrent sur la frontière, à quinze stades environ de Phylé, la garnison lacédémonienne, à l’exception de quelques hommes, et deux tribus de cavaliers. Ces troupes campèrent dans un lieu boisé et gardèrent le pays.
  5. Mais Thrasybule, qui avait déjà réuni à Phylé près de 700 hommes, se met à leur tête et descend dans la plaine pendant la nuit ; il fait halte à trois ou quatre stades des gardes et ne bouge pas.
  6. A l’approche du jour, au moment où les ennemis se levaient et s’écartaient de la place d’armes pour se rendre où chacun d’eux avait affaire, et où les palefreniers faisaient du bruit en étrillant leurs chevaux, les gens de Thrasybule, saisissant leurs armes, fondent sur eux au pas de course ; ils en culbutent un certain nombre, puis les mettent tous en fuite et les poursuivent l’espace de six ou sept stades, et ils leur tuent plus de 120 hoplites, et parmi les cavaliers Nicostratos, surnommé le beau, et deux autres, qu’ils avaient surpris encore au lit.
  7. En revenant, ils dressèrent un trophée et empaquetant les armes et les bagages qu’ils avaient pris, ils regagnèrent Phylée. La cavalerie accourut d’Athènes à la rescousse, mais elle ne vit plus aucun ennemi, et, après avoir attendu que les parents eussent relevé leurs morts, elle s’en retourna à la ville.
  8. Dès ce moment, les Trente, voyant chanceler leur situation, voulurent s’assurer d’Eleusis, afin d’y trouver un refuge en cas de besoin. Aussi, après avoir donné leurs instructions aux cavaliers, Critias et ses collègues se rendirent à Eleusis. Ils y firent, sous la protection des cavaliers, une revue des habitants, sous prétexte de connaître leur nombre et le renfort qu’il faudrait ajouter à la garnison, et ils ordonnèrent à tout le monde de s’inscrire. Après s’être inscrit, chacun devait sortir par la poterne qui donnait sur la mer. Ils avaient placé les cavaliers sur la plage à droite et à gauche de la poterne, et, au fur et à mesure que les habitants sortaient, les valets des Trente le enchaînaient. Quand ils se furent saisis de tous les habitants, ils ordonnèrent à l’hipparque Lysimachos de les emmener et de les livrer aux Onze.
  9. Le lendemain, ils convoquèrent à l’Odéon les hoplites qui étaient sur la liste et les cavaliers ; puis Critias se leva et prit la parole : « Citoyens, dit-il, c’est dans votre intérêt tout autant que dans le nôtre que nous organisons le gouvernement. Vous devez donc, comme vous participez aux honneurs, avoir aussi votre part des dangers. Il faut donc que vous votiez la condamnation des habitants d’Eleusis que nous avons rassemblés ici, afin que vous partagiez nos espérances et nos craintes ». Puis il leur indiqua un emplacement où il leur ordonna d’apporter leur vote à découvert.
  10. Pendant ce temps les gardes lacédémoniens, armés jusqu’aux dents, occupaient la moitié de l’Odéon. Ces mesures furent approuvées aussi par ceux des citoyens qui n’avaient souci que de leur intérêt personnel. A la suite de ces évènements, Thrasybule se mettant à la tête des troupes qu’il avait ramassées à Phylé et qui atteignaient déjà près de 1000 hommes, arrive de nuit au Pirée. Lorsque les Trente en furent informés, ils accoururent aussitôt avec les Laconiens, la cavalerie et les hoplites, et ils prirent la grande route qui mène au Pirée.
  11. Ceux de Phylée essayèrent d’abord de les repousser : mais comme l’étendue de l’enceinte paraissait demander une grosse garnison et qu’ils étaient encore peu nombreux, ils se concentrèrent sur Munychie. Ceux de la ville, parvenus à la place d’Hippodamos, se rangèrent d’abord en bataille de manière à remplir la route qui mène au temple d’Artémis de Munychie et au Bendidéon ; ils n’avaient pas moins de 50 boucliers de profondeur. Ainsi rangés, ils se mirent à monter.
  12. Ceux de Phylé remplissaient aussi la route, mais ils n’avaient pas plus de 10 boucliers de profondeur. Il est vrai que derrière ils étaient soutenus par des peltastes, des acontistes armés à la légère après lesquels venaient des frondeurs, et ces gens venus de l’endroit même étaient un sérieux renfort. Pendant que les ennemis avançaient, Thrasybule ordonna aux siens de déposer leurs boucliers ; lui-même déposa le sien tout en gardant ses autres armes, puis se plaçant au milieu d’eux, il leur dit :
  13. « Citoyens, je veux apprendre aux uns et rappeler aux autres que, parmi ces gens qui s’avancent, ceux qui tiennent l’aile droite sont ceux que vous avez mis en déroute et poursuivis il y a quatre jours, et que ceux qui sont à l’extrémité de l’aile gauche, ceux-là sont les Trente, qui nous ont privés de notre patrie, sans que nous ayons fait aucun mal, qui nous ont chassés de nos maisons, et qui ont proscrit nos amis les plus chers. Ils se trouvent aujourd’hui dans une situation où nous avons toujours souhaité de les voir.
  14. Car c’est avec des armes que nous bous trouvons en face d’eux, et les dieux, qui les ont vus se saisir de nous à table, dans nos lits ou au marché, ou nous exiler en dépit de notre innocence, en dépit même de notre absence, les dieux combattent aujourd’hui manifestement pour nous. Ils font la tempête dans un ciel serein, quand la tempête peut nous servir, et, quand nous  attaquons, malgré notre petit nombre des ennemis nombreux, c’est à nous qu’ils accordent la gloire de dresser des trophées.
  1. Aujourd’hui encore ils nous ont amenés sur une position où nos adversaires ne pourront lancer ni traits ni javelots par-dessus leurs premiers rangs, à cause de l’escarpement qu’ils ont à gravir, au lieu que nous, lançant nos piques, nos javelots et nos pierres en contre-bas, nous les atteindrons et en blesserons un grand nombre.
  2. On aurait pu croire qu’il nous faudrait combattre avec les premiers rangs à armes égales ; mais si vous lancez vos traits avec entrain, comme il convient, tous vos coups porteront sur ces gens dont la route est remplie, et, pour s’en protéger, ils se cacherons constamment sous leurs boucliers, en sorte que nous pourrons frapper où nous voudrons, comme sur des aveugles, puis fondre sur eux et les mettre en fuite.
  3. Maintenant, camarades, il faut que chacun de vous se persuade de la victoire. Or cette victoire, si Dieu le veut, nous rendra notre patrie, nos maisons, notre liberté, nos honneurs, nos enfants, si nous en avons, et nos femmes. Bienheureux en vérité ceux de nous qui après la victoire verront le plus agréable des jours ! Heureux aussi ceux qui mourront ! Jamais homme, si riche qu’il soit, n’obtiendra un monument si glorieux. Moi, j’entonnerai le péan, quand le moment sera venu, et quand nous aurons invoqué Enyalios (1), tous alors, d’un même cœur, vengeons sur ces gens-là les outrages qu’ils nous ont faits. »
  4. Cela dit, il se retourna face à l’ennemi et resta en repos ; car le devin avait recommandé aux hommes de ne pas attaquer avant que l’un d’eux eût été tué ou blessé. « Mais aussitôt après, dit-il, nous vous conduirons. Suivez-nous, et vous obtiendrez la victoire, et moi, la mort, je le pressens. »
  5. Il ne se trompait pas ; car quand ils eurent repris leurs armes, il bondit le premier hors des rangs, comme s’il eût été poussé par le destin, fondit sur les ennemis et fut tué. Il est enterré au gué de Céphise. Les autres furent vainqueurs et poursuivirent l’ennemi jusqu’à la plaine. Dans ce combat périrent deux des Trente, Critias et Hippomachos, un des dix archontes du Pirée, Charmidès, fils de Glaucon , et soixante-dix autres environ. Les vainqueurs s’emparèrent des armes, mais ils ne dépouillèrent de leur tunique aucun de leurs concitoyens. Cela fait, et les morts rendus en vertu d’une trêve, un grand nombre d’hommes des deux parties s’approchèrent et s’abouchèrent les uns avec les autres.
  6. Cléocritos, le héraut des initiés, qui avait une forte voix, fit faire silence et cria : « Citoyens, pourquoi nous chassez-vous ? Pourquoi voulez-vous nous tuer ? Nous ne vous avons jamais fait aucun mal, nous avons prit part avec vous aux cérémonies religieuses les plus solennelles, aux sacrifices, aux fêtes les plus belles ; nous avons dansé dans les mêmes chœurs, fréquenté les mêmes écoles, fait la guerre ensemble et affronté les mêmes dangers sur terre et sur mer pour le salut commun et la liberté de tous.
  7. Au nom des dieux paternels et maternels, au nom de la parenté et des alliances de nos familles, au nom de la camaraderie, respectez les dieux et les hommes, cessez de manquer à vos devoirs envers la patrie et n’obéissez plus aux Trente, les plus impies des hommes, qui pour leur intérêt personnel, ont tué en huit mois presque plus d’Athéniens que tous les Péloponnésiens en dix ans de guerre.
  8. Nous pouvions nous gouverner en paix et ces misérables ont allumé entre nous la guerre la plus déshonorante, la plus terrible, la plus impie, la plus odieuse aux dieux et aux hommes. Mais sachez bien pourtant que, parmi ceux que nous venons de tuer, il en est que vous n’êtes pas seuls à pleurer ; nous les pleurons aussi amèrement que vous ». Tel fut son discours. Les chefs survivants, voyant que leurs hommes prêtaient l’oreille à ces propos, s’empressèrent d’autant plus de les ramener à la ville.
  9. Le lendemain, les Trente, humiliés et abandonnés, se réunirent dans leur salle de conseil. Quant aux 3 000, en quelque endroit qu’on les eût détachés, partout ils se disputaient entre eux. Tous ceux en effet, qui avaient commis quelque violence et qui avaient peur soutenaient avec force qu’il ne fallait point céder à ceux du Pirée; tous ceux au contraire qui avaient conscience de n’avoir fait de mal à personne se disaient en eux-mêmes et représentaient aux autres qu’on avaient nul besoin de ces maux et ils déclaraient qu’il ne fallait pas obéir aux Trente ni leur permettre de perdre la ville. A la fin, ils votèrent leur déchéance et de nouvelles élections, ils choisirent dix nouveaux, un par tribu.
  10. Les Trente se réfugièrent alors à Eleusis, et les Dix, de concert avec les hipparques, veillèrent sur les gens de la ville qui étaient fort troublés et de défiaient les uns des autres. Les cavaliers eux-mêmes montaient la garde la nuit à l’Odéon, avec leurs chevaux et leurs boucliers et, dans leur défiance, ils patrouillaient dès le soir le long des murs avec leurs boucliers, et le matin avec leurs chevaux, redoutant toujours une attaque à l’improviste des gens du Pirée.
  11. Ceux-ci, devenus nombreux et recrutés de toutes parts, se fabriquaient des boucliers, les uns en bois, les autres en osiers, et les peignaient en blanc. Puis au bout de dix jours à peine, après avoir garanti l’isotélie (2) à tous ceux qui auraient combattu avec eux,  même s’ils étaient étrangers, ils sortirent avec un grand nombre d’hoplites et un grand nombre de gymnètes ; ils avaient aussi environ 70 cavaliers. Ils fourrageaient, ramassant du bois et des fruits, et rentraient au Pirée pour y passer la nuit.
  12. Ceux de la ville ne sortaient jamais en armes, sauf les cavaliers qui de temps  à autre mettaient la main sur des maraudeurs du Pirée et maltraitaient le gros de leurs troupes. Ces cavaliers rencontrèrent un jour quelques Aixoniens, qui se rendaient dans leurs champs pour chercher des provisions. L’hipparque Lysimachos les fit égorger aussi, malgré leurs supplications et la répugnance de plusieurs de ses hommes.
  13. Par représailles, ceux du Pirée tuèrent le cavalier Lysistratos, de la tribu Léontide, qu’ils avaient capturé dans les champs ; car ils avaient déjà une telle confiance qu’ils allaient attaquer le mur de la ville. Peut-être faut-il rapporter l’idée que les ennemis devaient approcher leurs engins de siège par l’allée qui part au Lycée, il employa tous ses attelages à transporter des pierres énormes et à les décharger sur l’allée à l’endroit qui plaisait au conducteur. Ce travail achevé, chaque pierre était une grande gêne pour les assaillants.
  14. Cependant les Trente envoyèrent d’Eleusis des députés à Lacédémone, et les citoyens inscrits sur la liste en envoyèrent aussi de la ville, pour demander du secours, sous prétexte que le peuple s’était révolté contre les Lacédémoniens. Lysandre, calculant qu’il était possible de réduire promptement les gens du Pirée en les bloquant  par terre et par mer pour leur couper les vivres, s’entremit pour les oligarques, leur fit prêter cent talents et se fit envoyer sur terre comme harmoste et Libys, son frère, comme navarque.
  15. Il partit lui-même pour Eleusis, où il rassembla un grand nombre d’hoplites péloponnésiens. Sur mer, le navarque veillait à ce qu’aucun convoi de ravitaillement n’entrât dans le port. Aussi les gens du Pirée ne tardèrent pas à connaître de nouveau la détresse, tandis que ceux de la ville relevaient la tête à l’arrivée de Lysandre. Les choses en étaient à ce point quand le roi Pausanias, jaloux de Lysandre, et craignant que, s’il venait à bout de son dessein, il ne se couvrit de gloire et du même coup ne soumît Athènes à sa domination personnelle, gagna trois éphores et sortit avec l’armée.
  16. Il était suivi de tous les alliés, à l’exception des Béotiens et des Corinthiens, qui prétextèrent qu’ils croiraient manquer à leurs serments en marchant contre les Athéniens, qui n’avaient en rien violé les traités ; mais le motif de leur abstention, c’est qu’ils savaient que les Lacédémoniens voulaient s’approprier et s’assurer le territoire d’Athènes. Pausanias vint camper près du Pirée dans un endroit appelé Halipédon ; il commandait l’aile droite, Lysandre l’aile gauche avec ses mercenaires.
  17. Puis il envoya des députés aux gens du Pirée pour leur enjoindre de retourner chez eux. Ils refusèrent. Alors il fit mine de les attaquer, pour ne pas laisser voir qu’il leur était favorable. Il se retira sans avoir obtenu le moindre résultat de son attaque. Le lendemain, prenant avec lui deux mores (3) de Lacédémoniens et trois tribus de cavaliers athéniens, il s’approcha du port Silencieux, pour examiner à quel endroit le Pirée pourrait être le plus facilement investi.
  18. Comme il s’en retournait, quelques ennemis accoururent et le harcelèrent. Irrité, il ordonna aux cavaliers de les charger à toute bride et aux soldats des dix plus jeunes classes de le accompagner. Lui-même les suivit avec le reste de ses troupes. Ils tuèrent une trentaine d’hommes armés à la légère et poursuivirent les autres jusqu’au théâtre du Pirée.
  19. Ils trouvèrent là tous les peltastes et les hoplites du Pirée, qui revêtaient leurs armes. Les troupes légères, s’avançant aussitôt, se mirent à lancer des javelots, des traits, des flèches, et des pierres avec la fronde. Les Lacédémoniens, voyant que beaucoup d’entre eux étaient blessés et se sentant vivement pressés, battirent en retraite pied à pied : alors l’adversaire les chargea bien plus vivement encore. Là périrent Chairon et Thibrachos, tous deux polémarques, Lacratès, vainqueur aux jeux olympiques et d’autres Lacédémoniens, qui sont enterrés devant les portes du Céramique.
  20. Voyant cela, Thrasybule et le reste de ses troupes, c’est-à-dire les hoplites, accoururent et se rangèrent rapidement en avant des autres, sur huit rangs. Pausanias, vivement pressé, recula de quatre ou cinq stades vers une colline et fit passer l’ordre aux Lacédémoniens et à leurs alliés de l’y rallier. Là, il forma sa phalange en grande profondeur et la conduisit contre les Athéniens. Ceux-ci soutinrent le choc, mais ensuite les uns furent repoussés dans le marais de Hales (4) et les autres mis en déroute ; ils perdirent environ 150 hommes.
  21. Pausanias fit dresser un trophée et se retira ; puis, comme malgré tout il ne leur en voulait pas, il leur dépêcha secrètement des émissaires pour leur dire de lui envoyer des parlementaires, à lui et aux éphores présents, et leur indiquer en même temps quelles propositions ils devaient apporter. On suivit son conseil. Il sema en même temps la division parmi les Athéniens de la ville et leur enjoignit de venir à son camp en aussi grand nombre que possible et de déclarer qu’ils n’avaient aucune envie d’être en guerre avec ceux du Pirée, qu’ils désiraient au contraire se réconcilier avec eux et être les uns comme les autres amis des Lacédémoniens.
  22. L’éphore Naucleidas entendit ces propositions avec le même plaisir que le roi. C’est en effet l’usage que deux des éphores accompagnent le roi à la guerre et c’est Naucleidas qui cette fois l’avait suivi  avec un autre, et tous deux étaient pour la politique de Pausanias plutôt que pour celle de Lysandre. Aussi s’empressèrent-ils  d’envoyer à Lacédémone et à ceux du Pirée, chargés de négocier avec les Lacédémoniens, et ceux de la ville qui se rendaient à Sparte à titre privé, Cèphisophon et Mélètos.
  23. Quand ces députés furent partis pour Lacédémone, les gouverneurs de la ville envoyèrent de leur côté des ambassadeurs pour déclarer qu’eux-mêmes remettaient les murs, qu’ils possédaient encore, et leurs personnes aux Lacédémoniens, pour en user à leur discrétion, mais qu’ils estimaient juste aussi que ceux du Pirée, s’ils prétendaient être amis des Lacédémoniens, leur livrasse le Pirée et Munichie.
  24. Quand les éphores et les membres de l’assemblée les eurent tous entendus, ils dépêchèrent quinze hommes à Athènes, avec mission d’accommoder les deux partis le mieux possible, de concert avec Pausanias. Ils les accommodèrent en effet aux conditions suivantes : les deux partis devaient être en paix l’un avec l’autre et chacun devait rentrer chez soi, à l’exception des Trente, des Onze et des Dix qui avaient gouverné le Pirée. Ils décidèrent en outre que, si quelqu’un du parti de la ville avait peur, il irait habiter Eleusis.
  25. Ces arrangements terminés, Pausanias licencia l’armée, et ceux du Pirée montèrent en armes à l’acropole et offrirent un sacrifice à Athèna. Quand ils furent descendus, les généraux convoquèrent l’assemblée, où Thrasybule prononça ce discours :
  26. « Je vous conseille, à vous qui êtes demeurés dans la ville, de vous connaître vous-mêmes ; et le meilleur moyen de vous connaître, c’est de vous demander sur quoi se fonde la haute opinion que vous avez de vous-mêmes, au point de vouloir nous commander. Etes-vous plus justes que nous ? Mais le peuple, plus pauvre que vous, ne vous a jamais fait tort pour de l’argent, tandis que vous, qui êtes les plus riches de tous vous avez fait en vue du gain mille vilaines actions. Et puisque vous ne pouvez vous réclamer de la justice, voyez si c’est pour votre courage que vous avez droit d’être hautains.
  27. Qu’est-ce qui peut le mieux décider cette question que la manière dont nous vous avons combattu les uns contre les autres ? Prétendez-vous l’emporter par l’intelligence, vous qui, ayant des remparts, des armes, de l’argent et les Péloponnésiens pour alliés, avez été battus par des gens qui n’avaient aucun de ces avantages ? Est-ce possible, quand ils s’en vont après vous avoir livrés à ce peuple opprimé par vous, comme on livre muselés les chiens qui mordent ?
  28. Cependant, camarades, je vous demande de ne rien violer de vos serments, mais de montrer qu’outre vos autres vertus, vous êtes encore fidèles à votre parole et que vous craignez les dieux. » Quand il eut dit cela et d’autres propos du même genre, puis qu’il fallait répudier tout désordre et se gouverner sur les anciennes lois, il renvoya l’assemblée.
  29. Les Athéniens formèrent alors le gouvernement et créèrent des magistrats. Dans la suite, ayant appris que les réfugiés d’Eleusis prenaient à leur solde des étrangers, ils marchèrent contre eux avec toutes leurs forces et mirent à mort leurs généraux qui étaient venus parlementer. Ils envoyèrent aux autres leurs amis et leurs parents qui leur persuadèrent de se réconcilier. Ils jurèrent de ne point garder rancune des maux soufferts et aujourd’hui encore ils prennent par ensemble au gouvernement et le peuple reste fidèle à ses serments.

 

Xénophon

Les Helléniques, livre II, chap. IV

Traduction de Pierre Chambry

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Notes :

(1)              Enyalios : proprement Le Belliqueux est un surnom d’Arès.

(2)             L’isotélie était le privilège des étrangers domiciliés qui étaient dispensés de la taxe sur les étrangers et de l’obligation de se choisir un patron. Ils pouvaient, à la différence des métèques, être propriétaires, mais ne jouissaient pas plus qu’eux des droits actifs des citoyens.

(3)           L’armée lacédémonienne se composait de six mores, dont l’effectif variait suivant que la levée d’hommes avait été plus ou moins forte.

(4)             Il y avait deux Hales. Hales Araphénides, dème de la tribu AEgèide, sur la côte orientale de l’Attique, et Hales Aixonides, dème de la tribu Cécropide, au nord du Pirée. C’est de cette dernière qu’il est question.

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dimanche, 12 mars 2006

Lutter pour la patrie

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Mourir au premier rang, lutter pour la patrie,
C'est le sort le plus beau digne d'un bon guerrier.
Mais quitter et la ville et les riches prairies,
Avec son père vieux et sa mère chérie,
Et ses petits enfants, et la femme épousée,
Et sur les grands chemins s'en aller et mendier,
C'est le plus triste sort que réserve la vie.
Tous ceux que l'on supplie se détournent, haineux,
La misère vous tient, le besoin odieux.
Le déshonneur est là qui jaillit sur la race,
De ceux qui vont errants toute beauté s'efface,
Et misère et mépris vont les accompagner.
Ah! si meurt toute estime envers ces vagabonds,
Si le respect s'en va, l'égard et la pitié,
Luttons pour la patrie, fièrement et mourons
Pour nos fils, sans vouloir notre sang épargner!
Tyrtée
poète officiel de Sparte
(VIIè avant J.-C.)

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