dimanche, 31 mai 2009

La chute de Rome

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samedi, 19 juillet 2008

Ancient warriors : The Legions of Rome (1/3)

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dimanche, 09 décembre 2007

La spiritualité païenne au sein du Moyen Age "catholique"

9079e60736f311dbb33ee65a47abd8b9.jpgQuiconque a eu l'occasion de lire régulièrement nos articles, et notamment ceux publiés à plusieurs reprises dans Vita Nova, connaît déjà le point de vue qui sera le fil conducteur des présentes notes : nous faisons allusion à cette idée d'une opposition fondamentale entre deux attitudes distinctes quant à l'esprit, où il faut voir l'origine de deux traditions bien différenciées sur le plan aussi bien historique que suprahistorique.

La première, c'est l'attitude guerrière et royale, la seconde, l'attitude religieuse et sacerdotale. L'une constitue le pôle viril, l'autre, le pôle féminin de l'esprit. L'une a pour symbole le Soleil, le « triomphe », elle correspond à l'idéal d'une spiritualité dont les maîtres-mots sont la force, la victoire, la puissance ordonnatrice, et qui embrasse toutes les activités et tous les individus au sein d'un organisme simultanément temporel et supratemporel (idéal sacré, de l'Imperium), en affirmant la prééminence de tout ce qui est différence et hiérarchie. L'autre attitude a pour symbole la Lune ; comme cette dernière, elle reçoit d'un autre la lumière et l'autorité, elle s'en remet à autrui et véhicule un dualisme réducteur, une incompatibilité entre l'esprit et la puissance, mais aussi une méfiance et un mépris pour toute forme d'affirmation supérieure et virile de la personnalité : ce qui la caractérise, c'est le pathos de l'égalité, de la « crainte de Dieu », du « péché » et de la « rédemption ». 

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jeudi, 22 novembre 2007

Rome : la légende devient réalité

1726e7e1c505c3237789792a5a34f3cd.jpgDes archéologues ont retrouvé, enfouie sous le Palatin, le lieu où, selon la légende, les jumeaux fondateurs de Rome ont été allaités par la louve. Mais ils ont surtout retrouvé un lieu extraordinairement bien conservé et couvert de mosaïques.

L'œil électronique est descendu dans les tréfonds du mont Palatin à la recherche d'une solution pour préserver les vestiges du palais d'Auguste, qui menacent de s'effondrer. Mais, sous la colline où furent bâtis les magnifiques édifices impériaux, à 7 mètres sous terre, la sonde électronique a trouvé un grand vide. Et elle a probablement atteint le cœur même de l'histoire romaine : la grotte où, selon la légende, la louve offrit ses mamelles aux bouches affamées de Romulus et de Remus. 

Le splendide décor de mosaïques, de pierres ponces et de coquillages et l'aigle blanc sur fond bleu qui orne la voûte laissent supposer que cette pièce ronde de 7,5 mètres de diamètre, nichée à 16 mètres de profondeur, aux parois incurvées et garnies de niches, pourrait bien être la "nursery" qu'Auguste fit décorer avec faste, faisant de cet antre sombre à deux pas du Tibre le lieu solennel de la fondation de l'Empire.

Les archéologues qui ont identifié l'an passé, avec une certitude presque totale, l'endroit où devait se situer le Lupercal – la grotte-sanctuaire où les Romains se rendaient chaque 15 février pour fêter l'allaitement miraculeux des jumeaux –, ont attendu l'été pour introduire leur sonde dans l'orifice de 30 cm de diamètre. Et hier ils ont présenté des images saisissantes – reconstituées par ordinateur à partir de centaines de prises de vues, comme un collage tridimensionnel – qui donnent à voir ce qu'aucun œil humain n'avait pu admirer depuis l'Antiquité. Il est absolument incroyable qu'un lieu mythologique devienne aujourd'hui une réalité", s'est enthousiasmé le ministre des Biens culturels, Francesco Rutelli, en annonçant la découverte le 20 novembre. 

Le rite des Lupercales, en l'honneur de Lupercus, mi-loup mi-bouc, donnait lieu à une course de jeunes gens à demi-nus, qui, couverts seulement des peaux des animaux sacrifiés pour l'occasion, fouettaient sur leur passage avec des lanières de cuir les femmes du Palatin pour les purifier et pour favoriser leur fécondité. Le centre de la fête était précisément la grotte qui, selon Denys d'Halicarnasse, contemporain d'Auguste, se trouvait au pied de la colline et près du Tibre. 

Les raisons qui ont convaincu les archéologues de la validité de leur identification sont d'ordre géographique et "politique". Il manque encore, à vrai dire, la preuve d'un symbole : il n'y a pas de loup, mais un aigle. Pourtant le lieu, avec son sol argileux, entre le Circus Maximus et le mont Palatin, entre les ruines du temple d'Apollon et l'église Santa Anastasia, correspond bien à la documentation. Et puis il y a la proximité avec le palais d'Auguste, qui avait voulu inclure dans sa demeure impériale un autre lieu chargé de symbole : la cabane où, selon la légende, vécut Romulus. Les fouilles vont maintenant confirmer l'hypothèse de la "grotte de Romulus et Remus" et retrouver comment elle était reliée à la maison d'Auguste, qui, dès les travaux de restauration terminés, sera ouverte au public. "Les visites pourront commencer au début de l'année 2008", a ajouté Rutelli.

Source du texte : COURRIER INTERNATIONALLA REPUBBLICA

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dimanche, 23 juillet 2006

Qu'est-ce qu'un Empire?

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Un Empire est le plus grand corps politique conçu par l'Homme. Mais au-delà de cette généralité, la définition de l'Empire n'est pas facile. Ainsi, l'URSS était au plan géopolitique un Empire, mais refusait ce qualificatif qui l'assimilait à l'Ancien Régime Tsariste, ou au camp qu'elle qualifiait "d'impérialiste". Le Brésil s'est autoproclamé abusivement Empire de 1822 à 1889, alors qu'il n'était qu'une grande nation, essentiellement par la taille. N'est pas Empire qui veut.

 

 

 

 

 

La conception universitaire actuelle de l'Empire sous-entend un modèle "centre-périphérie", "dominants-dominés". Il s'agit d'un modèle déterministe qui s'appuie sur le tissu socio-économique. Il est né des travaux de Samir Amin et de André-Gunder Frank dans les année 1970. Le centre donne l'impulsion créatrice de l'Empire. Il peut s'agir d'une ville (Rome), d'une Nation (les Russes de Moscovie), de sociétés marchandes (les Compagnies des Indes anglaises, françaises et hollandaises) ou encore d'une dynastie (les Habsbourgs), voire même d'un homme (Alexandre le Grand ou Napoléon). Ephémère ou de longue durée, il y a toujours une base territoriale minimale à l'origine d'un Empire (les Septs collines de Rome, le fief des Habsbourgs, quelques comptoirs aux Indes). Un Empire ne se construit jamais par consentement mutuel, mais par la conquête éclair ou progressive de territoires périphériques. Exceptionnellement, le jeu féodal des mariages et des héritages peut créer un Empire comme celui des Habsbourgs. La périphérie, conquise militairement ou rattachée par le jeu des alliances dynastiques, s'inscrit dans une culture ou une ethnie souvent du Centre. L'âpreté des luttes actuelles dans les Balkans montre rétrospectivement toute la difficulté que les Ottomans ou les Habsbourgs avaient pour se maintenir dans la région.

 

Le modèle centre-périphérie, qui séduit par son côté simplificateur, n'est pas toujours approprié. L'Histoire fournit de nombreux contre-exemples. L'Empire d'Alexandre, conquis par les Macédoniens, ne survit plus, trois siècles après la mort du conquérant, que sous la forme de l'Egypte des Ptolémés, soit une province périphérique. Cléopâtre, qu'il faut se figurer sous les traits d'une Grecque et non d'une Egyptienne hollywoodienne, était la descendante du général Ptolémé, compagnon d'Alexandre. Autre exemple, celui de l'Empire romain mourant. Vers le milieu du IIIè s. de notre ère, Rome cesse d'être la résidence de l'empereur qui devient itinérant et cherche avant tout une ville proche de frontières immenses, menacées par les Barbares. De 284 à 305, il n'y a plus ni centre ni périphérie, mais quatre régions militaires décentralisées: c'est la Tétrarchie ou pouvoir à quatre. Byzance devient Constantinople en 330, seconde capitale de l'Empire. Dans ce cas, une cité périphérique double l'ancien centre. "Rome n'est plus dans Rome". La ville du Tibre, délaissée par le pouvoir, est pillée en 410, puis par deux fois avant la chute de l'Empire romain en Occident (476). Parallèlement, Byzance, la cité grecque du Bosphore résiste à toute agression jusqu'en 1204 avant de succomber en 1453. Elle redevient aussitôt le centre d'un nouvel Empire, turc cette fois, sous le nom d'Istanbul. Dans ce cas, les Ottomans avaient abandonné leur centre d'origine pour faire d'une conquête périphérique leur capitale. La confusion du centre et de la périphérie caractérise également l'Histoire russe. Le coeur historique de la culture russe est au Moyen Age, le Royaume de Kiev, aujourd'hui capitale de l'Ukraine. Au XIè s., la Moscovie n'était qu'une périphérie. Au XVIè s., les choses se sont inversées: Moscou triomphe de Kiev et lui impose le nom de "Marche", "Région-frontière" ("Ukraine")... autrement dit périphérie. Moscou elle-même voit sont statut de capitale disputé de 1712 à 1917 par Saint-Pétersbourg, ville nouvelle créée par Pierre le Grand sur la Baltique. Même la France, caractérisée par son centralisme parisien, s'est échappée plusieurs fois de l'orbite centre-périphérie. Dans la dernière partie de la guerre de Cent Ans, Paris tête du royaume était non seulement aux mains des Anglais jusqu'en 1435, mais hostile au Dauphin réfugié à Bourges. Les campagnes de Jeanne d'Arc, la reconquête de Paris puis de Bordeaux ont été financées par les villes de Toulouse et de Narbonne. Pendant la période 1940-1944, où était le centre de la France? A Vichy, à Londres, à Alger ou à Berlin? Historiquement, le centre d'un Empire, d'une Nation, peut changer, voire disparaître. Le modèle centre-périphérie n'est pas immuable, la substance d'un Empire est fluide.

 

Un Empire est donc une mosaïque de peuples rassemblés sous une autorité centrale. Est-ce à dire qu'un Etat multinational ou pluriethnique est un Empire? La Suisse, qui comprend quatre ethnies et quatre langues oficielles, n'est pas un Empire, mais une confédération démocratique. Un Empire ne se limite pas à un Etat pluriethnique ou multinational. Alors, est-ce la superficie qui détermine l'Empire? On peut remarquer que le Canada ou l'Union Indienne ont une superficie comparable ou supérieure à celle de l'ancien Empire romain. Toutefois, il ne s'agit pas d'Empires, mais là aussi de fédérations pluiethniques. Le Canada, ex-partie de l'Empire colonial britannique, a un centre (l'Etat de l'Ontario) et une capitale (Ottawa), une périphérie dominée avec le Québec francophone, la façade pacifique et les immensités glacées laissées à quelques tribus indiennes. L'Union Indienne est une mosaïque d'ethnies et de religions reliées à une culture commune, reconnaissable de l'extérieur - exception faite des minorités musulmanes, shamanistes et tibétaines. Elle a toutes les caractéristiques de l'Empire et lui manque le principe dynastique, car la culture démocratique renie le qualificatif impérial. L'Inde est désormais une super-nation. Une superficie supérieure aux Etats voisins, une forte population pluriethnique sont les signes matériels de l'Empire. L'Empire est toujours un géant géopolitique. Son gigantisme est relatif à son voisinage et à son époque.

 

medium_charlemagne.jpgL'Empire est-il alors réductible à une puissance territoriale, comme les étudiait Léopold von Ranke dans son essai de 1833, intitulé Die Grossen Mächte (Les grandes puissances)? Dans cet ouvrage, von Ranke étudiait le déclin de l'Empire espagnol parallèlement à la montée des Pays-Bas, de la France et de la Grande-Bretagne aux XVIè-XVIIIè s. L'idée de puissance, de la possibilité d'action, domine l'analyse de von Ranke. Les moyens d'action sont avant tout militaires dans cette vision traditionnelle. Dans un Empire, l'immensité du territoire assure celle des effectifs et des ressources. Toutefois la masse démographique et géographique ne fait pas tout, car il est des puissances pauvres comme en témoignent les trois géants eurasiatiques (Russie, Chine, Inde). La qualité des hommes est encore plus fondamentale dans la capacité d'action. Au sommet, les personnages historiques les plus connus sont généralement des fondateurs d'Empires, éphémères ou pas: le Perse Cyrus, Alexandre le Grand, Charlemagne, Gengis Kahn, Napoléon. Ils ont tous disposé d'outils militaires rodés préalablement et qu'ils ont portés à leur plus haut point de puissance. Les Empires coloniaux, souvent le fruit d'aventuriers mal soutenus, ont puisé dans le temps sur la richesse humaine et matérielle de la Métropole. La valeur des hommes qui est toujours à la base d'une construction impériale reste nécessaire au maintien de l'Empire. Cette même valeur chez les adversaires, menace la construction impériale. Une puissance militaire comme celle du roi Frédéric II; de Prusse au XVIIIè s. est capable de tenir tête à l'Empire russe et à l'Empire autrichien. Les 500 conquistadores de Cortès ont suffi pour détruire l'Empire aztèque en 1521. Dans ces deux cas, la puissance n'est pas du côté de l'Empire. La conduite impériale (conquêtes adventices, police internationale, influence extérieure) marque la capacité d'action. Cette conduite n'est pas toujours le fait d'Empires, mais aussi de super-nations. Il s'agit là d'impérialisme. La capacité d'action n'est donc pas une mesure réservée aux Empires. Au contraire, le surextension, la dilution des ressources affaiblissent la puissance militaire impériale. Cette faiblesse se vérifie quand l'Empire ne parvient pas à pacifier une périphérie menacée ou pire quand la frontière cède. Muraille de Chine, limes romain, confins austro-turcs, frontière du Nord-Ouest des Indes: le thématique de la frontière menacée est très liée à la notion d'Empire. Les cas de la "ceinture de fer" de Vauban et de la ligne Maginot, très particuliers à la France des XVIIè-XXè s. rejoignent la problématique de marches issues de la conquête et donc contestées. La nation impérialiste, sans être un Empire, se trouve confontée aux mêmes problèmes stratégiques.

 

La notion dominante est celle de pouvoir, de commandement que recèle à l'origine le mot lation Imperium. L'Imperium est l'autorité qui revêt un chef d'armée d'ailleurs nommé imperator, origine du mot "empereur". L'Imperium devient également à la fin de la République romaine l'autorité d'un gouverneur de province. L'Empire est un pouvoir suprême qui s'étend par voie de conquête militaire sur des ethnies différentes. Sa puissance est supérieure à celle des Etats qui l'entourent ou le constituent. L'empereur perse n'est-il pas le "Roi des rois"? Pour ne pas être en reste avec le Saint Empire romain germanique, le roi de France à la fin du Moyen Age était déclaré par ses légistes "empereur en son royaume". L'agrégation d'anciens Etats souverains est la marque historique de l'Empire. La notion de pouvoir impérial recouvre celle de régime autoritaire sur le modèle romain ou oriental. Toutefois, lorsqu'un régime démocratique possède un Empire (Grande-Bretagne, France républicaine) il maintient une inégalité civique entre colonisés et colonisateurs. La démocratie butte toujours sur la notion d'Empire toujours autoritaire ou inégalitaire.

 

Il  a plusieurs formes d'Empire, toutes caractérisées par le gigantisme. Un Empire est un Etat hétérogène où l'élément fondateur est noyé démographiquement ou spacialement par ses conquêtes. C'est aussi l'amalgame fédéral d'Etats souverains regroupant une ethnie nombreuse. L'impérialisme est la volonté de domination.

 

Projet et durée des Empires

 

L'action impériale première est la conquête. La seconde est l'administration des conquêtes. Cette dernière a deux volets: tirer des ressources pour maintenir le pouvoir impérial, éventuellement imposer une colonisation culturelle (civilisation) ou humaine.

Rome avait un projet de civilisation universaliste indissociable de son mode d'administration des conquêtes. L'Empire ottoman créé par une ethnie nomade proche des Huns et des Mongols a trouvé un projet de civilisation dans l'islam, mais a négocié le maintien de ses conquêtes chrétiennes par le communautarisme. Projet similaire dans la construction dynastique des Habsbourgs qui n'ont pas héradiqué le montée du protestantisme. Ils ont dû négocier avec lui pour se maintenir après l'échec d'un retour au catholicisme par les armes. Leur projet fédérateur était d'être le bastion de la chrétienté face aux Ottomans; idée acceptable par les catholiques autrichiens et par les protestants hongrois tant que les Turcs ont représenté une menace. Les Empires coloniaux voulaient imposer leur religion et leur culture, certains d'incarner une "mission civilisatrice". La foi catholique fut imposée par les armes en Amérique latine et l'action plus pacifique des missionnaires a joué en Afrique et dans le Pacifique. La langue du colonisateur s'est imposée aux dialectes locaux. Mais l'inégalité juridique entre colonisés et colonisateurs n'a pas permis un véritable universalisme à la romaine, et au contraire a servi de socle à la décolonisation. Les Empires coloniaux étaient par essence communautaristes. Par contre, Huns, Mongols n'avaient pas de projet civilisateur. Seul le pouvoir les intéressait. Les Huns se sont installés et partiellement fondus avec les peuples germains avoisinants pour former la Hongrie. Les Mongols se sont dilués culturellement dans leur conquête chinoise. Labsence d'un projet de civilisation explique le côté éphémère de leurs Empires.

 

Les colonies de peuplement sont le moyen ultime d'appropriation des conquêtes. La Rome républicaine créait des colonies agricoles avec des citoyens sur des terres conquises, mais son but était d'installer les plus pauvres dans des cités ponctuelles. Le peuplement n'était qu'un moyen très annexe de la romanisation. Les Ottomans ont colonisés ponctuellement les Balkans, laissant des communautés musulmanes après leur départ. Les Etats-Unis, l'Australie, la Nouvelle-Zélande ont vu triompher le peuplement anglo-saxons. Après trois siècles de colonisation forcée de la Sibérie, les Russes tendent au retour vers la région de Moscou depuis 1991. Limite ou vanité de la colonie de peuplement.

La durée d'un Empire ou d'un impérialisme est liée au projet qu'ils portent. Plus le projet de civilisation est fort ou plus la cohérence du peuple impérial est forte, plus la durée est grande.

La volonté de domination n'est pas forcément accomplie dans la conquête territoriale. Jean-Baptiste Duroselle a évoqué la notion "d'Empire clandestin" qui se trouve dans l'impérialisme économique. Certaines firmes mutinationales comme les Médicis aux XIVè-XVè s. ou Coca-Cola aujourd'hui peuvent être qualifiés d'Empires commerciaux. Maîtriser les relations internationales, influencer les choix politiques de certains Etats sont des voies de puissance effectives. De 1870 à 1890, c'est la voie qu'à choisie l'Allemagne bismarckienne. Ce fut la stratégie adoptée au cours des trois derniers siècles par la Grande-Bretagne en Europe continentale. Aujourd'hui, c'est la voie que suivent les Etas-Unis qui recherchent lez contrôle plutôt que l'annexion. Le qualificatif "d'impérialisme", que leur appliquait la propagande soviétique, est donc mieux adapté que celui "d'Empire". Pourtant, aucun Empire dans l'Histoire n'a eu la richesse matérielle ou l'hyperpuissance des Etats-Unis.

 

Qu'est-ce qu'un après-Empire?

 

Selon le précepte scolastique "la nature a horreur du vide"; la politique aussi. La désagrégation d'un Empire ouvre un après-Empire qui est une période de réorganisation politique. Cinq modèles d'après-Empire se dégagent:

 

Premier modèle : l'éclatement

L'Empire se désagrège en laissant renaître les Nations qu'il avait digérées. C'est le cas de l'Empire d'Autriche-Hongrie en 19187 ou de l'implosion soviétique en 1991. 

 

Deuixième modèle : l'amalgame

L'Empire laisse la place à un nouvel édifice impérial concurrent :

  • L'Empire perse détruit et approprié par Alexandre le Grand
  • L'Empire byzantin avalé par l'Empire ottoman
  • La Chine, Empire du Milieu, occupé par les Mongols et plus tard par les Mandchous

 

Troisième modèle : la diminution

L'Empire survit partiellement. C'est le cas de l'Empire romain qui se sépare en 395 entre Orient et Occident.

En 476, l'Occident romain disparaît sous la pression des royaumes barbares concurrents tandis que l'Orient demeure jusqu'en 1453 désigné aujourd'hui sous le nom d'Empire byzantin.

 

Quatrième modèle : le renouveau

L'Empire mourant se reconstitue par une reconquête sous la férule d'un nouveau régime : c'est le cas de l'Empire russe, reconstitué manu militari par les bolcheviks entre 1918 et 1921.

 

Cinquième modèle : la renaissance idéologique

L'idée d'Empire persiste culurellement après la mort politique du corps. Elle se réincarne plusieurs siècles après à l'occasion d'une volontée politique forte : c'est le cas de l'Empire carolingien (800) qui n'est que la réactivation de l'Empire romain d'Occident, et du Saint-Empire romain germanique. Paradoxe, l'idée est reprise par un peuple périphérique qui a détruit l'Empire.

La mort d'un Empire favorise la naissance d'un autre.

 

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Philippe RICHARDOT

In Les grands Empires (Histoire et Géopolitique) 

 

 

 

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vendredi, 05 mai 2006

Métaphysique de la Guerre (Partie 2)

medium_croise.jpgIl faut ajouter que si cette différence est avant tout intérieure, sous l'impulsion de tout ce qui a intérieurement une puissance, se traduisant aussi à l'extérieur, des effets en découlent sur d'autres plans et, plus particulièrement, dans les termes suivants. Avant tout, termes d'une "irréductibilité" de l'impulsion héroïque: Qui vit spirituellement l'héroïsme est chargé d'une tension métaphysique, stimulé par un élan dont l'objet est "infini", dépassera toujours ce qui anime celui qui se bat par nécessité, par métier ou sous la poussée d'instincts naturels ou de suggestions.

En second lieu, qui se bat dans une "guerre sainte" se situe spontanément au-delà de tout particularisme, vit dans un climat spirituel qui, à un moment donné, peut fort bien donner naissance à une unité supranationale dans l'action. C'est précisément ce qui s'est vérifié dans les Croisades, où Princes et Chefs de tous pays se rassemblèrent pour l'entreprise héroïque et sainte, au-delà de leurs intérêts particuliers et utilitaires et des divisions politiques, réalisant pour la première fois une grande unité européenne conforme à leur civilisation commune et au principe même du Saint Empire Romain Germanique.

Or, si nous savons abandonner le "prétexte", si nous savons isoler l'essentiel du contingent, nous trouvons un élément précieux qui ne se borne pas à une période historique déterminée. Réussir à ramener l'action héroïque sur un plan "ascétique" , à la justifier aussi en fonction de ce plan, signifie déblayer la voie pour une nouvelle et possible unité de civilisation. Cela signifie aussi écarter tout antagonisme conditionné par la matière, préparer la place pour les grandes distances et les vastes fronts, pour dimensionner peu à peu les buts extérieurs de l'action à sa nouvelle signification spirituelle: comme cela se vérifie quand ce n'est plus seulement pour un pays et pour des ambitions temporelles que l'on se bat, mais au nom d'un principe supérieur de civilisation, d'une tentative de ce qui, pour être métaphysique, nous fait aller de l'avant, au-delà de toutes limites, au-delà de tous dangers, au-delà de toute destruction.

Il ne faut pas trouver étrange, qu'après avoir examiné un ensemble de traditions occidentales relatives à la guerre sainte, c'est-à-dire à la guerre comme valeur spirituelle, nous nous proposions maintenant d'examiner ce concept tel qu'il a été formulé par la tradition islamique. En effet, notre but, comme nous l'avons souligné plusieurs fois, est de mettre en relief la valeur objective par la démonstration de son universalité, de sa conformité au quod ubique, quod ab omnibus et quod semper. Seulement ainsi, on peut avoir la sensation que certaines valeurs ont une portée absolument différente de ce que peuvent penser les uns ou les autres, mais aussi que dans leur essence elles sont supérieures aux formes particulières qu'elles ont assumées pour se manifester dans les deux traditions historiques. Plus on reconnaîtra la correspondance interne de ces formes, et leur principe unique, plus on pourra appronfondir sa propre tradition, jusqu'à la posséder intégralement et la comprendre en partant de son point originel et métaphysique.

Historiquement, il faut souligner que la tradition islamique, en ce qui nous intéresse, est en quelque sorte l'héritière de la tradition perse, l'une des plus haute civilisations indo-européennes. La conception mazdéenne originelle de la religion comme militia sous le signe du "Dieu de Lumière", et de l'existence sur la terre comme une lutte incessante pour arracher êtres et choses au pouvoir d'un anti-dieu, est le centre de la vision perse de la vie. Il faut la considérer comme la contrepartie métaphysique et le fond spirituel des exploits guerriers dont l'apogée fut l'édification perse sous la domination du "Roi des rois". Après la chute de la grandeur perse, certains échos de cette tradition subsistèrent dans le cycle de la civilisation arabe médiévale, sous des formes plus matérielles et parfois exaspérées, mais sans jamais annuler effectivement le motif originel de spiritualité.

Ici nous nous référons à des traditions de ce genre surtout parce qu'elles mettent en relief un concept très utile pour éclairer ultérieurement l'ordre des idées que nous nous proposons d'exposer. Il s'agit du concept de la grande guerre sainte, distincte de la "petite guerre", mais en même temps liée à cette dernière selon une correspondance spéciale. La distinction se base sur un hadîth du Prophète, qui, revenant d'une expédition guerrière aurait déclaré: "Nous sommes revenus de la petite guerre sainte à la grande guerre sainte".

La petite guerre, ici, correspond à la guerre extérieure, à la guerre sanglante qui se fait avec des armes matérielles contre l'ennemi, contre le "barbare", contre une race inférieure devant laquelle on revendique un droit supérieur ou, enfin, quand l'entreprise est dirigée par une motivation religieuse, contre "l'infidèle". Pour auusi terribles et tragiques que puissent être les accidents, pour aussi monstrueuses que puissent être les destructions, il n'en reste pas moins que cette guerre, métaphysiquement, est toujours la "petite guerre". La "grande guerre sainte" est au contraire d'ordre intérieur et immatériel, c'est le combat qui se mène contre l'ennemi, ou le "barbare", ou "l'infidèle" que chacun abrite en soi et qu'il voit surgir en soi au moment où il veut assujettir tout son être  à une loi spirituelle. En tant que désir, tendance, passion, instinct, faiblesse et lacheté intérieure, l'ennemi qui est dans l'homme doit être vaincu, brisé dans sa résistance, enchaîné, soumis à l'homme spirituel: telle est la condition pour atteindre la libération intérieure, la "paix triomphale" qui permet de participer à ce qui est au-delà de la vie comme de la mort.

C'est simplement l'ascétisme - dira-t-on. La grande guerre sainte est l'ascèse de tous les temps. Et quelqu'un sera tenté d'ajouter: c'est la voie de ceux qui fuient le monde et qui, avec l'excuse de la lutte intérieure, se transforme en un troupeau de poltrons pacifistes. Ce n'est rien de tout cela. Après la distinction entre les deux guerres, leur synthèse. C'est le propre des traditions héroïques que de prescrire la "petite guerre", c'est-à-dire la guerre vraie, sanglante, comme instrument pour la "grande guerre sainte"; au point que, finalement, les deux ne deviennent qu'une seule et même chose.

C'est ainsi que dans l'Islam "guerre sainte" - jihâd et "voie de Dieu" - sont indifféremment utilisés l'un pour l'autre. Qui se bat est sur la "voie de Dieu". Un célèbre hadîth très caractéristique de cette tradition, dit: "Le sang des Héros est plus près du Seigneur que l'encre des sages et les prières des dévots". Ici aussi, comme dans les traditions dont nous avons déjà parlé comme dans l'ascèse romaine de la puissance et dans la classique mors triumphalis, l'action assume l'exacte valeur d'un dépassement intérieur et d'accès à une vie délivrée de l'obscurité, du contingent, de l'incertitude et de la mort. En d'autres termes, les situations, les risques, les épreuves inhérentes aux exploits guerriers provoquent l'apparition de "l'ennemi" intérieur, qui, en tant qu'instinct de conservation, lacheté ou cruauté, pitié ou fureur aveugle, surgir comme ce qu'il faut vaincre dans l'acte même de combattre l'ennemi extérieur. Ceci montre que le point décisif est constitué par l'orientation intérieure, la permanence inébranlable de ce qui est esprit dans la double lutte: sans précipitation aveugle, ni transformation en une brute déchaînée, mais, au contraire, domination des forces les plus profondes, contrôle pour n'être jamais entraîné intérieurement, mais rester toujours maître de soi, et cette maîtrise permet de s'affirmer au-delà de toutes limites. Nous aborderons plus avant une autre tradition où cette situation est représentée par un symbole très caractéristique: un guerrier et un être divin impassible, qui, sans combattre, soutient et conduit le soldat, à coté duquel il se trouve sur le même char de combat. C'est la personnification de la dualité des principes que le véritable héros, dont les émanations ont toujours quelque chose de ce sacré dont il est porteur.

Dans la tradition islamique, on lit dans un de ses textes les plus importants: "Il combat dans la voie de Dieu (c'est-à-dire dans la guerre sainte) celui qui sacrifie sa vie terrestre pour celle de l'au-delà: car à celui qui combat dans la voie de Dieu et sera tué, ou vainqueur, nous donnerons une immense récompense". La prémisse métaphysique selon laquelle il est prescrit: "Combattez selon la guerre sainte ceux qui vous feront la guerre". "Tuez-les partout où vous les trouverez et écrasez-les. Ne vous montrez pas faibles et n'invitez pas à la paix" car "la vie terrestre est seulement un jeu et un passe-temps" et "qui se montre avare, n'est avare qu'avec soi-même". Ce dernier principe est évidemment à prendre comme un fac-similé de l'évangélique : "Qui veut sauver sa propre vie la perdra et qui la perdra la rendra réellement vivante", confirmé par cet autre passage: "Et que, vous qui croyez, quand il vous fut dit: 'Descendez à la bataille pour la guerre sainte' vous êtes restés immobiles? Vous avez préféré la vie de ce monde à la vie future", puisque: "vous attendez de nous une chose, et non les deux suprêmes, victoire ou sacrifice?".

Cet autre passage est digne d'attention: "La guerre vous a été ordonnée, bien qu'elle vous déplaise. Mais quelque chose qui est bon pour vous peut-il vous déplaire, et vous plaire ce qui est mauvais pour vous: Dieu sait, alors que vous ne savez pas", qui est très proche de: "Ils préférèrent être parmi ceux qui restèrent: une marque est incisée dans leur coeur, aussi ne comprennent-ils pas. Mais l'Apôtre et ceux qui croient avec lui combattent avec ce qu'ils ont et avec leur propre personne: à eux récompenses - et ce sont eux qui prospèreront - dans la grande félicité".

Ici nous avons une sorte d'amor fati, une intuition mystérieuse, évocation et accomplissement héroïque du destin, dans l'intime certitude que, quand il y a "intention juste", quand l'inertie et la lâcheté sont vaincues, l'élan va au-delà de la propre vie et de celle des autres, au-delà de la félicité et de l'affliction guidé dans le sens d'un destin spirituel et d'une soif d'existence absolue, donnant alors naissance à une force qui ne pourra manquer le but absolu. La crise d'une mort tragique et héroïque devient contingence sans intérêt, ce qui, en terme religieux, est exprimé ainsi: "Ceux qui seront tués dans la voie de Dieu (ceux qui mourrons en combattant la guerre sainte) leur réalisation ne sera pas perdue. Dieu les guidera et disposera de leur âme. Il les fera entrer dans le paradis qu'il leur a révélé".

Ainsi le lecteur se trouve-t-il ramené aux idées exposées plus haut qui sont basées sur les traditions classiques oumedium_crusaders.jpg nordico-médiévales, concernant une immortalité privilégiée réservée aux héros, les seuls qui, selon Hésiode, habitent les îles symboliques où se déroule une existence lumineuse et intengible à l'image de celle des Olympiens. Dans la tradition islamique il y a de fréquentes allusions au fait que certains guerriers, morts dans la "guerre sainte", ne seraient en vérité jamais morts, assertion nullement symbolique, et encore moins à rapprocher de certains états surhumains séparés des énergies et des destinées des vivants. Il n'est pas possible d'entrer dans ce domaine, qui est plutôt mystérieux, et exige des références qui n'intéressent pas la nature de cette étude. Il est certain qu'aujourd'hui encore, et précisément en Italie, les rites par lesquels une communauté guerrière déclare "présents" les camarades morts au champ d'honneur, ont retrouvé une force singulière. Qui part de l'idée que tout ce qu'un processus d'involution a, de nos jours, doté d'un caractère allégorique et au maximum éthique, avait à l'origine une valeur de réalité (et tout rite était action et non simplement cérémonie) doit penser que les rites guerriers actuels peuvent être matière à méditation et à rapprocher du mystère contenu dans l'enseignement dont nous avons parlé: l'idée de héros qui ne sont pas vraiment morts, comme celle des vainqueurs qui, à l'image du César romain, restent "vainqueurs perpétuels" au centre d'une lignée.

Nous achèverons cette rapide étude, consacrée à la guerre comme valeur spirituelle, en nous référant à une dernière tradition du cycle héroïque indo-européen, celle de la Bhagavad-Gîtâ, le plus célèbre texte peut-être de l'antique sagesse hindoue, essentiellement écrit pour la caste guerrière.

Son choix n'est pas arbitraire et ne doit rien à l'exotisme. Comme la tradition islamique nous a permis de formuler, dans l'universel, l'idée de la "grande guerre" intérieure, contrepartie possible et âme d'une guerre extérieure, la tradition transmise par le texte hindou nous permettra d'encadrer définitivement notre sujet dans une vision métaphysique.

Sur un plan plus extérieur, cette référence à l'Orient hindou, le grand Orient héroïque et non celui des théosophes, des panthéistes humanitaires et des vieilles dames en extase devant les Gandhi et les Rabindranath Tagore, nous paraît également utile pour rectifier les opinions et la compréhension resté longtemps esclave des antithèses artificielles Orient / Occident: artificielles parce que basés sur le dernier Occident moderniste et matérialiste, qui finalement a bien  peu de commun avec celui qui l'a précédé, avec la véritable et grande civilisation occidentale. L'Occident moderne est aussi opposé à l'Orient qu'il medium_chariot_solaire_de_trundholm.jpgl'est à l'antique Occident. Dès qu'on en revient aux temps anciens, nous nous trouvons effectivement devant un patrimoine ethnique et culturel largement commun, qui correspondait déjà à une unique dénomination "indo-européen". Les formes originelles de vie, de spiritualité, d'institutions des premiers colonisateurs de l'Inde et de l'Iran ont beaucoup de points de contact avec celles des peuples helléniques et nordiques, mais aussi des antiques Romains.

Nous allons aborder maintenant des traditions qui nous donnent un exemple de ces affinités de conception spirituelle commune du combat, de l'action et de la mort héroïque, contrairement à l'idée reçue qui veut, dès qu'on parle de civilisation hindoue, ne penser que nirvâna, fakirisme, évasion du monde, négation des valeurs "ocidentales" de la personnalité, etc.

La Bhagavad Gîtâ est rédigée sous forme de dialogue entre un guerrier, Arjuna et un dieu, Krishna son maître spirituel. Le dialogue a lieu à l'occasion d'une bataille où Arjuna hésite à se lancer, arrêté par des scrupules humanitaires. Interprétés en clef de spiritualité, les deux figures d'Arjuna et de Krishna ne sont, en réalité, qu'une seule et même personne car elles représentent les deux parties de l'être humain: Arjuna le principe de l'action, Krishna celui de la connaissance transcendante. Le dialogue se transforme en une sorte de monologue, d'abord clarification intérieure, puis résolution héroïque autant que spirituelle du problème de l'action guerrière qui s'était imposé à Arjuna au moment de descendre sur le champ de bataille.

Or, la pitié qui retient le guerrier quand, au moment de combattre, il découvre dans les rangs ennemis les amis de jadis et certains de ses parents, est qualifié par Krishna (le principe spirituel) de "trouble indigne des Aryas qui ferme le ciel et procure la honte" (B.G. II, 2). Ainsi revient le thème que nous avons déjà si souvent rencontré dans les enseignements traditionnels de l'Occident: "Tué, tu gagneras le ciel ; vainqueur, tu posséderas la terre. Lève-toi donc, fils de Kunti, pour combattre, bien résolu" (op. cit. II, 37). En même temps se dessine le thème d'une "guerre intérieure", guerre qu'il faut mener contre soi-même: "sachant donc que la raison est la plus forte, affermis-toi en toi-même, et tue un ennemi aux formes changeantes, à l'abord difficile" (op. cit., III, 43). L'ennemi extérieur a pour pendant un ennemi intérieur, qui est la passion, la soif animale de la vie. Voici comment est définie la juste orientation: "Rapporte à moi toutes les oeuvres, pense à l'Ame suprême ; et sans espérance, sans souci de toi-même, combats et n'aie point de tristesse" (op. cit., III, 30).

Il faut noter l'appel à une lucidité, supraconsciente et suprapassionnée d'héroïsme, comme il ne faut pas négliger ce passage qui souligne le caractère de pureté, d'absolu que doit avoir l'action et qu'elle peut avoir en termes de "guerre sainte": "Tiens pour égaux plaisir et peine, gain et perte, victoire et défaite, et sois tout entier à la bataille : ainsi tu éviteras le péché" (op. cit. II, 38). Ainsi s'impose l'idée d'un "péché", qui ne se réfère qu'à l'état de volonté incomplète et d'action, intérieurement encore éloignée de l'élévation, par rapport à laquelle la vie signifie si peu, la sienne comme celle des autres et où aucune mesure humaine n'a plus cours.

Si l'on reste sur ce plan, ce texte offre des considérations d'un ordre absolument métaphysique, visant à montrer medium_arjuna_instruit_par_krishna.jpgcomment, à un tel niveau, finit par agir sur le guerrier une force plus divine qu'humaine. L'enseignement que Krishna (principe de "connaissance") dispense à Arjuna (principe "d'action") pour mettre fin à ses hésitations, vise surtout à réaliser la distinction entre ce qui est incorruptible comme spiritualité absolue, et ce qui existe seulement d'une manière illusoire comme élément humain et naturel ; "Celui qui n'est pas ne peut être, et celui qui est ne peut cesser d'être. (...) Sache-le il est indestructible, Celui par qui a été développé cet univers (...) Celui qui croit qu'elle tue ou qu'on la tue (l'Ame) se trompe; elle ne tue pas, elle n'est pas tuée (...) elle n'est pas tuée quand on tue le corps (...) Combats donc, ô Bharata" (op. cit., II, 16, 17, 19, 20, et 18).

Mais ce n'est pas tout. A la conscience de l'irréalité métaphysique de ce que l'on peut perdre, ou faire perdre, comme vie caduque et corps mortel (conscience qui trouve son équivalence dans l'une des traditions que nous avons déjà examinées, où l'existence humaine est définie comme "jeu et frivolité"), s'associe l'idée que l'esprit, dans son absolu, sa transcendance devant tout ce qui est limité et incapable de dépasser cette limite, ne peut apparaître que comme une force destructrice. C'est pourquoi se pose le problème de voir en quels termes dans l'être, instrument nécessaire de destruction et de mort, le guerrier peut évoquer l'esprit, justement sous cet aspect, au point de s'y identifier.

La Bhagavad Gîtâ nous le dit exactement. Non seulement le Dieu déclare : "Je suis...la vertu des forts exempte de passion et de désir (...); dans le feu, la splendeur; la vie dans tous les êtres; la continence dans les ascètes (...) la science des sages; le courage des vaillants" (op. cit., VII, 11,9,10).

Puis, le Dieu se manifeste à Arjuna sous sa forme transcendantale, terrible et fulgurante, lui offrant une vision absolue de la vie: tels que des lampes soumises à une lumière trop intense, des circuits investis d'un potentiel trop haut, les êtres vivants tombent et trépassent seulement parce qu'en eux brule une puissance qui transcende leur perfection, qui va au-delà de tout ce qu'ils peuvent et veulent. C'est pour cela qu'ils deviennent, atteignent un sommet et, comme entraînés par les ondes auxquelles ils s'étaient abandonnés et qui les avaient portés jusqu'à un certain point, ils enfoncent, se dissolvent, meurent, retournent dans le non-manifesté. Mais celui qui ne redoute pas la mort, sait assumer sa mort devenant par là tout ce qui le détruit, l'engloutit, le brise, il finit par franchir la limite, parvient à se maintenir sur la crète des ondes, n'enfoncent pas, au contraire ce qui est au-delà de la vie se manifeste en lui. C'est pourquoi, Krishna, la personnification du "principe esprit", après s'être révélé dans sa totalité à Arjuna, peut dire: "Excepté toi, il ne restera pas un seul des soldats que renferment ces deux armées. Ainsi donc, lève-toi, cherche la gloire; triomphe des ennemeis et acquiers un vaste empire. J'ai déjà assuré leur perte: sois-en seulement l'instrument ; (...) tue-les donc ; ne te trouble pas; combats et tu vaincras tes rivaux" (op. cit., XI, 32, 33, 34).

On retrouve donc l'identification de la guerre avec la "voie de Dieu", dont nous avons parlé plus haut. Le guerrier cesse d'agir en tant que personne. Une grande force non-humaine, à ce niveau, en transfigure l'action, la rend absolue et "pure" là précisément où elle doit être extrême. Voici une image, très éloquente, appartenant à cette tradition: "La vie, comme un arc ; l'âme comme une flèche ; l'esprit absolu comme cible à atteindre. S'unir à cet esprit comme la flèche décochée se plante dans la cible". C'est une des plus hautes formes de la justification métaphysique de la guerre, une des images les plus complètes de la guerre comme "guerre sainte".¨

Pour terminer cette digression sur les formes de la tradition héroïque telles que nous les ont présentées époques et peuples si divers, nous n'ajouterons que quelques mots en guise de conclusion.

Cette excursion dans un monde qui pourra sembler, à certains, insolite et n'ayant guère à voir avec le nôtre, nous ne l'avons pas faite par curiosité ou pour étaler notre érudition. Nous l'avons faite, au contraire, dans le but précis de démontrer le sacré de la guerre, car la possibilité de justifier la guerre spirituellement et sa nécessité, constitue au sens le plus haut du terme, une tradition. C'est quelque chose qui s'est toujours et partout manifesté, dans le cycle ascendant de toutes les grandes civilisations. Alors que la névrose de la guerre, les déprécations humanitaires et pacifistes, les concessions à la guerre comme "triste nécessité" et phénomène uniquement politique ou naturel - tout ceci ne correspond à aucune tradition, n'est qu'une invention moderne, récente, en marge de la décomposition qui caractérisait la civilisation démocratique et matérialiste, contre laquelle se dressent aujourd'hui de nouvelles forces révolutionnaires. Dans ce sens, tout ce que nous avons recueilli, de sources si différentes, avec le souci constant de séparer l'essentiel du contingent, l'esprit de la lettre, peut servir à une confortation intérieure, à une confirmation, à une certitude décuplée. Non seulement l'instinct viril et justifié enmedium_marcus_alistan.3.jpg termes supérieurs, mais la possibilité de cerner les formes de l'expérience héroïque qui correspond à notre vocation la plus haute, se dévoile brusquement.

Ici nous devons revenir à ce que nous écrivions au début de cette étude, en montrant qu'il y a plusieurs manières d'être "héros", (voire animale et sub-personnelle). Donc ce qui compte n'est pas tant la possibilité vulgaire de sa lancer dans une bataille et de se sacrifier, mais l'esprit selon lequel on peut vivre une aventure de ce genre. Nous avons désormais tous les éléments pour préciser, parmi les différents aspects de l'expérience héroïque, celui que l'on peut considérer comme absolu, qui peut véritablement identifier la guerre avec la "voie de Dieu", et chez le héros, peut laisser entrevoir réellement une manifestation divine.

Mais il faut rappeler aussi qu'en disant que le point où la vocation guerrière atteint réellement une hauteur métaphysique, reflétant la plénitude de l'universel, il ne peut, dans une race, que tendre à une manifestation et à une finalité également universelles, ce qui signifie: Il ne peut que prédestiner cette race à l'empire. Car seul l'empire, tel un ordre supérieur où règne la pax triumphalis, reflet terrestre de la souveraineté du "supra-monde" est comparable aux forces qui, dans le domaine de l'esprit, manifestent les mêmes caractères de pureté, de puissance, d'inéluctabilité, de transcendance par rapport à tout ce qui est pathos, passion et limitation humaine, qui se reflète dans les grandes et libres énergies de la nature.

FIN

 

 

Julius EVOLA

1935

 

Écrit par SG (Webmaster) dans > Textes de réflexion | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : guerre, evola, chevalerie, tradition, empire, dieu, dieux | | |  Facebook | |  Imprimer |