mercredi, 02 mai 2007

1302 : La bataille des éperons d'or

A la fin du XIIIè siècle, le comte de Flanche Guy de Dampierre, rencontrant la double opposition du patriciat des villes flamandes et du roi de France, Philippe IV le Bel, choisit de s'appuyer sur l'élément populaire des villes, les gens de métier, et de faire alliance avec Edouard Ier, roi d'Angleterre, lui-même en conflit avec Philippe le Bel.

medium_medium_Bataille_des_eperons_d_or.jpgEn 1297 la rupture fut consommée entre le comte de Flandre et le roi de France. Ce dernier envoya une armée envahir et occuper la Flandre. En 1300, Guy de Dampierre dut se rendre à Charles, comte de Valois, frère de Philippe le Bel et chef de l'armée royale : il fut gardé en prison. En 1301, Philippe le Bel en personne se rendit en Flandre pour être reçu par les des. Le gouvernement de la Flandre fut confié à Jacques de Châtillon-Saint-Pol, "homme violent et hautain, un vrai représentant de la féodalité" (Henri Pirenne). Il administra en s'appuyant sur la noblesse et le patriciat urbain. A Bruges, un impôt fut levé pour couvrir les frais qu'avait occasionnés à la ville la venue du roi. Il en résulta le soulèvement des tisserands, des foulons, des tondeurs de drap. A leur tête s'imposa Pierre de Coninc (Pierre le Roi, dans les sources en langue française), un pauvre tisserand de chétive apparence, qui organisa le "commun" de la ville contre les riches patriciens favorables aux fleurs de lis (les Leliaerts).

Le mécontentement flamand trouva un chef de grande naissance en la personne de Guillaume de Juliers, petit-fils de Guy de Dampierre, jeune, éloquent, ambitieux, qui suscita l'enthousiasme du petit peuple des villes, en particulier à Bruges. Afin de rétablir une situation d'ores et déjà très compromise, Jacques de Châtillon, à la tête de ses hommes, fit son entrée à Bruges le 17 mai 1302 mais, dans la nuit du 17 au 18 mai, plusieurs de ses compagnons d'armes furent surpris et massacrés par la population. Telles furent les "matines de Bruges" : l'expression, qui n'est pas contemporaine, ayant été forgée par imitation des "vêpres siciliennes" de 1282, où, là aussi, des Français avaient péri, victimes d'un soulèvement à la fois populaire et national. L'on dit que le cri choisi par les insurgés avait été "Schilt et de Vrient", avec comme mot d'ordre de tuer tous ceux, de langue française, incapables de prononcer correctement l'expression.

Jacques de Châtillon put malgré tout s'échapper. Il laissa dans le château de Courtrai une garnison d'une quarantaine de chevaliers et de 220 arbalétriers, sous le commandement de Jacques, châtelain de Lens, lui promettant de le secourir le moment venu. Pierre de Coninc et les chefs flamands réunirent leurs forces, commencèrent par assiéger le château de Cassel puis se portèrent contre celui de Courtrai dont le siège débuta le 23 juin 1302.

medium_medium_Bruges.2.jpgPendant ce temps, l'année française, sur ordre du roi, s'était réunie à Arras sous le commandement de Robert, comte d'Artois. Une source suffisamment fiable parle de 10 000 "armures de fer" (à cheval) et de 10 000 arbalétriers, plus les gens de pied. Etaient venus des nobles d'Artois, de Picardie, de Normandie et de Champagne. Les maréchaux de l'ost étaient Guy de Nesle et Renaud de Trie tandis que le maître des arbalétriers était Jean de Brulas. Robert d'Artois quitta Arras le 1er juillet et arriva devant Tournai le 8. En prévision de la bataille, les Flamands avaient choisi une excellente position, à l'Est du château et de la ville de Tournai : derrière eux, la Lys les protégeait ; sur leur gauche se trouvait le ruisseau (ou fossé) du Groeninge Beek ; devant eux et sur leur droite celui du Grote Beek. A droite, furent installés les Brugeois, sous Guillaume de Juliers ; au centre, les hommes du Franc de Bruges (banlieue de Bruges) et les paysans de la Flandre maritime ; à gauche, l'un des fils de Guy de Dampierre, Guy de Namur, avec des contingents d'Alost, d'Oudenaarde (Audenarde), de Courtrai et de Gand (les Gantois étaient venus là en dépit de la défense des échevins). Des Yprois, présents là encore à l'encontre des ordres officiels, furent placés face au château, afin d'empêcher une éventuelle sortie de la part de la garnison française. En réserve, il y avait la cavalerie du chevalier zélandais Jean de Renesse, auquel des sources attribuent la conception de l'ordre de bataille.

En dehors de la réserve de Jean de Renesse, pratiquement tout le monde — nobles et non-nobles, ces derniers naturellement très majoritaires — était à pied au sein de l'armée flamande : les armes furent les épées, les haches ("bouteshaches"), les piques et aussi le goedendags, ainsi décrits par une source française (Guillaume Guiart) : "Grands bâtons pesants et ferrés, à un long fer aigu devant, on les appelle godendac, c'est bon jour à dire en flamand." Le flanc gauche du dispositif flamand s'appuyait sur l'abbaye de "nonnes grises" (cisterciennes) de Groeninge, située tout près de la Lys : une source expose que c'était là précisément que voulait loger l'armée française. Il fut décidé qu'on ne ferait pas de prisonniers, que le butin serait interdit et la fuite punie de mort. Avant la rencontre, Guy de Namur fit chevaliers Pierre de Coninc, ses deux fils ainsi qu'une trentaine de Brugeois. Le cri de guerre fut "Flandre au lion" (allusion aux armes de Flandre : d'or au lion de sable).

Du côté français, les arbalétriers étaient en avant, suivis par une dizaine de "batailles", regroupant chacune des centaines de cavaliers. Un peu avant midi, le 11 juillet, jour de la translation du corps de saint Benoît, le combat s'engagea : les arbalétriers français se mirent à avancer jusqu'aux fossés et à tirer - sans grand effet. Puis, dans la bousculade, Robert d'Artois leur donna l'ordre de se retirer pour faire place à la cavalerie. Chevaliers et écuyers, lances couchées, franchirent alors plus ou moins aisément les fossés et chargèrent le mur impassible des gens de pied flamands. Les "batailles" de l'aile gauche, face aux Brugeois, de l'aile droite face à Jean de Namur, ne rencontrèrent aucun succès : Raoul de Nesle trouva très vite la mort dans la mêlée. Une sortie de la garnison du château de Courtrai fut repoussée par les combattants d'Ypres. Au centre en revanche, les hommes du Franc de Bruges furent ébranlés : Jean de Renesse se porta vivement à leur secours. Alors Robert d'Artois, qui était demeuré à l'écart, décida d'intervenir : il rétablit un temps la situation mais périt à son mur. La contre-attaque flamande put se déployer, elle devint générale : les chevaliers français tentèrent de franchir les fossés, dans l'autre sens, mais ils n'y parvinrent pas. Hommes et chevaux furent impitoyablement massacrés. L'arrière-garde française, sous les comtes de Saint-Pol et de Boulogne, prit sagement le parti de quitter le champ de bataille. Les Flamands, ayant à leur tour franchi les fossés, se mirent à poursuivre les fuyards, sur une dizaine de kilomètres. Les pertes furent considérables au sein de la chevalerie française : peut-être la moitié des présents trouvèrent-ils la mort, y compris quatre comtes (Artois, Eu, Aumale, Grandpré). Le châtelain de Lens, à la tête de la garnison du château de Courtrai, dut naturellement se rendre, suivi par presque toutes les garnisons françaises installées en Flandre.

Face à ce massacre de "la fleur de la chevalerie", la stupeur fut grande dans le royaume. Pour rendre compte de la "déconfiture", une explication fut fournie, reprise par presque tous les chroniqueurs : les Flamands non seulement s'étaient protégés derrière leurs fossés mais encore, "subtilement", ils avaient recouvert plusieurs d'entre eux d'herbes et de claies, ce qui les avait rendus plus ou moins invisibles. Même si l'on écarte le recours à cette ruse, il reste que la bataille de Courtrai fut livrée sur un terrain très peu favorable au déploiement de la cavalerie : ce fut là une erreur tactique monumentale de la part de Robert d'Artois qui aurait écarté, le matin du 11 juillet, d'autres solutions proposées par son entourage, en particulier un report de l'affrontement, avec l'espoir que les Flamands se retireraient d'eux-mêmes. On ne saurait dire pour autant que la défaite de Courtrai ait marqué le triomphe définitif de l'infanterie "communale" sur la chevalerie "féodale" : par la suite, à maintes reprises, les gens de pied flamands connurent de retentissantes défaites infligées par la noblesse la plus traditionnelle. Il n'empêche que la bataille de Courtrai est demeurée dans la mémoire des Flamands le symbole de leur liberté.

Les vainqueurs purent amasser quelques 500 "éperons dorés" (d'où le nom de la "bataille des éperons d'or" que l'historiographie flamande donne volontiers à cette rencontre) : ceux-ci furent offerts à l'église Notre-Dame de Courtrai. En 1382, Charles VI, vainqueur à Roosebecque, tint à venir récupérer ce butin. Déjà, lors du traité d'Athis-sur-Orge du 23 juin 1305, il avit été prévu qu'en expiation du meurtre des Français, 3000 Brugeois devaient aller en pèlerinage dont 1000 en Terre sainte.

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Philippe CONTAMINE

In Dictionnaire des guerres et des batailles de l'histoire de France

Editions Perrin

Sous la directionde Jacques GARNIER