mardi, 21 novembre 2006
HEUREUX QUI COMME UN SUISSE, EN AUTRICHE, HABITE UN JOLI VILLAGE
Comment naît une vocation. Imaginez un bambin âgé de six ans, sept ans peut-être, guidé dans Munich en ruines par un père d’origine allemande, militant social-démocrate exilé dès 1933 et maintenant colonel américain au volant de sa jeep, parmi les décombres de la capitale martyre du nazisme. Le monsieur, il le connaît à peine, sinon par les lettres rapides que sa mère lui a lu, est venu le chercher au poste frontière quelques jours plus tôt. Immortalisées, les retrouvailles, un méchant cliché en noir et blanc complètement flou, figurent toujours en bonne place dans le bureau du petit garçon soixante ans après.
« – Chewing-gum ? Lucky Strike ? »
La tournée d’inspection du général Guisan, le de Gaulle helvétique, n’eût pas produit effet plus saisissant. Si les douaniers suisses de 1945 ressemblent encore aux soldats de plomb que le maître du château lui a offert, avec leurs képis en drap bleu et leurs chaussures à bout ferré, le fringant GI dans son pantalon large et son blouson de pilote a tout de la star de base-ball et rien du soldat de tradition. En fuyant l’enfer promis aux opposants au régime, l’US Officer Langendorf a tiré un trait définitif sur sa germanité et adopté en bloc la civilisation des Ray-Ban. Aujourd’hui en charge de la dénazification pour la zone, il sera demain le Big Boss de Radio Free Europe.
Tout heureux de la balade, l’enfant ne se doute pas de la raison qui a poussé ce père flambant neuf à l’amener ici quand, coupant son moteur devant les débris d’un monument autrefois érigé en l’honneur de la famille royale, celui-ci lui lance, première leçon de vie qu’il n’oubliera pas : « Regarde bien, et souviens-toi de ne jamais être du camp des vaincus. »
Trente livres et une centaine d’études, traductions, monographies plus tard, Jean-Jacques Langendorf continue d’interroger les grands noms des guerres du passé, dans l’espoir de répondre à cette unique question : quels sont, par delà les siècles, l’évolution de l’armement et des mentalités, les facteurs déterminants de la victoire ? En témoignent, entre autres, les deux tomes de sa monumentale biographie du général Jomini, avec Clausewitz le plus grand penseur militaire du XIXe siècle, Faire la guerre : Antoine-Henri Jomini, et son travail de défrichage exhaustif des stratèges prussiens de 1740 à 1840, qu’il poursuit depuis vingt ans.
Partout présent, à toutes les époques, le « phénomène guerre », pour reprendre un titre du polémologue Gaston Bouthoul, est le champ d’activité humaine qui par excellence embrasse toutes les disciplines. Art selon Sun Tse, art froid aurait ajouté Clausewitz s’il avait pu le lire, la guerre ressortit d’abord au registre du politique, donc aux sciences sociales. Jean-Jacques Langendorf appartiendrait-il à une école de pensée stratégique, on parlerait de l’école des « moral-istes », par opposition aux « matériel-istes » adeptes de la suprématie du feu. La bibliothèque du château qu’il occupe lorsqu’il ne dispense pas ses cours à l’Institut für vergleichende Taktik, un authentique Schloss niché au milieu des vignobles du Waldviertel, à deux heures de Vienne, regorge d’ouvrages où les mémoires des hommes du rang côtoient les traités de balistique les plus savants. Du reste, il le dit très bien lui-même, n’hésitant pas comme Carl Schmitt à inverser la citation : la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Un intérêt pour l’être en guerre qui explique également son goût de la forme romanesque, l’autre versant de son œuvre, d’après lui la mieux à même d’appréhender la diversité de comportement des individus confrontés aux événements extrêmes. Ainsi, pour son premier livre, Un débat au Kurdistan, commencé d’écrire au retour de sa mission archéologique sur les pas de Lawrence d’Arabie, du golfe d’Aqaba à Alep en suivant les châteaux des croisés. En 1941, l’échec, consigné sous forme de carnet, d’un agent de l’Orient-Abteilung, junker nourri des discours de Saint-Just et rallié aux nazis par opportunisme, à soulever les Kurdes de Syrie contre l’Empire britannique. Ainsi, son Eloge funèbre du Général A.W. von Lignitz, l’évocation, à travers le destin d’un Prussien exemplaire, théoricien de la nation en armes et héros des guerres napoléoniennes, du brutal changement de civilisation opéré par la propagation des idées révolutionnaires en Europe, sur fond de querelle philosophique et de romantisme triomphant. Deux fictions, deux brefs romans qui empruntent autant au talent de l’écrivain qu’à l’érudition de l’historien militaire.
Posé contre l’armoire en attendant de trouver un emplacement digne de son rang, le portrait d’Enver Pacha, l’anti-Mustapha Kemal, très fier dans son uniforme de coupe allemande, fixe les visiteurs de son regard noble et doux. Un souvenir du séjour prolongé de Jean-Jacques Langendorf en Turquie. « Rien de sérieux n’a encore été écrit à son sujet, pourtant je tiens son projet touranien pour beaucoup plus ambitieux que celui d’Atatürk. » Au-dessus, bien rangées sur l’étagère derrière un coussin piqué de décorations du monde entier, des éditions originales signées Hetzel. Le clou de sa collection, des Jules Verne bien sûr, mais pas seulement. « Un romancier très important, Jules Verne, mais certainement pas le génial visionnaire qu’on a dit. Le Capitaine Danrit, lui était un véritable génie. Dans ses romans d’anticipation il a tout vu des guerres du XXe siècle : guerres idéologiques, guerres raciales, jusqu’aux guerres industrielles, racontées dans leurs moindres détails. A l’époque, chacun de ses livres se vendait à des dizaines de milliers d’exemplaires. » Robinsons sous-marins, La guerre en ballon t. I&II, La guerre de demain : publiés chez Delagrave en forts volumes illustrés, il n’en manque aucun.
C’est en guerroyant qu’on devient guerrier, en touchant sa solde qu’on devient soldat. Dans les deux cas, armée de métier ou recrues encasernées, la qualité du commandement et de l’instruction, y compris civique, prime toute autre considération. L’homme au cœur du dispositif : une constante de la doctrine militaire helvétique, des préceptes énoncés par Jomini pour maintenir le moral des troupes aux réformes successives engagées par les généraux en chef historiques de l’armée suisse – Dufour (1847-67), Wille (1914-18), Guisan (1939-45) – dans le sens de l’amélioration de la discipline et des compétences techniques. Réalisme et pragmatisme, parcimonie et juste milieu, tels sont, face aux nouveaux enjeux internationaux, les quatre points cardinaux qui orientent aujourd’hui une armée fédérale en pleine refonte de ses moyens. La « neutralité active », un sujet d’étude auquel Jean-Jacques Langendorf a consacré plusieurs publications, avec le droit des gens et le concept de réduit national.
Il décroche pour me montrer le fusil qui orne le mur de la chambre d’amis, un Schmidt Rubin K31 cal.7,5 à culasse rectiligne, en service dans l’armée suisse jusqu’en 1958. Pour les initiés une arme sans équivalent dans le monde, dotée d’un système d’armement simple et non plus double, où il suffit de tirer sur un anneau pour engager la cartouche dans la culasse. Un gain de temps considérable au combat mais en contrepartie un recul terrible, et une douleur à l’épaule peu susceptible de le rendre populaire auprès des miliciens, s’il n’avait aussi symbolisé pour chaque citoyen-soldat le principe sacré de la souveraineté du territoire suisse entre 1939 et 1945.
Parmi les invariants de la guerre, l’élément psychologique pèsera toujours d’un poids décisif dans la balance des forces. En 1792, l’armée du Centre partit en sabots affronter à Valmy la coalition européenne des monarchies et à Stalingrad, les soldats de la Garde rouge ramassaient les fusils des morts pendant l’assaut. Même le XXè siècle, siècle sanguinaire s’il en fut, qui mit fin aux conflits classiques et transforma le champ de bataille en laboratoire d’usine in vivo, réintroduisit l’idée de guerre juste, menée au nom du genre humain. Penché sur une pile de documents, Jean-Jacques Langendorf en extrait un gros livre album, l’Encyclopédie des blindés tchécoslovaques, qu’il me tend au chapitre Exportations. « En 1939, la firme Skoda produisait les chars les plus performants et polyvalents d’Europe. Ses chars légers formaient l’ossature de l’unique détachement mécanisé suisse. Résultat, récupéré par le IIIè Reich, Skoda fournit le fer de lance de la Blitzkrieg en mai 40. Tout cela parce qu’aux accords de Munich, Français et Anglais avaient cru sauver la paix en sacrifiant à Hitler la Tchécoslovaquie, leur alliée pourtant. »
Déjà dans le petit cimetière à l’entrée du village de Gravelotte, il fallait le voir, vieux territorial me raconter minute par minute la progression à découvert des Landser saxons, ce fameux après-midi « pluvieux » de mitraille du 18 août 1870. La côte en pente sous le soleil d’été, le barda et la soif, la peur de l’ennemi, les ordres qui tardent à arriver : sans la reprise en main énergique des opérations par le généralissime Moltke l’ancien, le héros de Sadowa, la bataille eût tôt fait de tourner à l’avantage des Français.
Le mois de juillet 2006 s’annonçait radieux. Sur les ondes, les bulletins d’information se relayaient pour communiquer l’avancée de l’offensive israélienne au Sud-Liban. Une grossière erreur, selon Jean-Jacques Langendorf. « L’état-major de Tsahal est en dessous de tout ! Donner les chars et l’artillerie contre des terroristes est une ineptie stratégique et politique. Sans compter depuis quelques années les effets désastreux de la professionnalisation du corps des officiers. Vous avez lu le livre de van Creveld ? C’est un Israélien, il a ses entrées au Ministère de la Défense. La dernière fois qu’on s’est croisés, on en a reparlés. Tsahal ressemble de plus en plus à l’armée américaine : des milliards dépensés dans du matériel high-tech et des ingénieurs spécialistes totalement coupés de la base et de la réalité du terrain en guise de commandement. »
La politique, continuation de la guerre par d’autres moyens, disais-je. En rappelant aux hommes, à l’instar du poète, que leurs civilisations sont mortelles, la guerre imprime à celles-ci, en réaction, un mouvement neuf, différent de tout ce qui avait précédé. Un saut dont l’histoire a prouvé qu’il peut n’être ni quantitatif ni qualitatif ; un adieu définitif aux valeurs du passé, qui se répercute à tous les domaines de la pensée. Dans La nuit tombe, Dieu regarde, son roman le plus abouti, Jean-Jacques Langendorf renoue avec la figure de l’aristocrate austro-allemand, personnage tragique par définition, pour restituer l’atmosphère fin de règne de 1914, contée depuis le pont d’un navire de la Triple-Alliance, le croiseur Emden. A son bord, Friedrich von Hohberg, officier du renseignement autrichien, orientaliste et arabisant, assistera impuissant au naufrage des empires centraux, après celui de l’Emden, coulé quelque part entre la mer Rouge et l’océan Pacifique.
Revenu à terre ans une Autriche en proie à la tourmente révolutionnaire, Hohberg agira comme sa particule l’exige. Roman de la guerre, écrit dans une langue très pure, au style ce que la ligne claire est à la bande dessinée, La nuit tombe, Dieu regarde est aussi l’hommage rendu par l’auteur à un certain type de baroudeur, érudit et casse-cou, disparu en 1945 avec l’alignement des armées européennes sur le modèle américain. « Réquisitionnés, les châteaux de Bavière où m’emmenait mon père grouillaient d’administrateurs surtout appliqués à comptabiliser le nombre de caisses et à organiser des réceptions. Au pensionnat par contre, mes professeurs étaient tous d’anciens officiers de la Wehrmacht, la plupart infirmes ou couturés de cicatrices. Si nous leur demandions, ils interrompaient la leçon afin de nous raconter leurs campagnes. Afrique, Italie, Russie : à l’époque, il n’y en avait pas un pour regretter l’aventure. Vous devinez après cela vers qui allait notre admiration, mes camarades et moi. » C’était avant la prise de conscience collective, et la repentance exprimée par August von Kageneck dans ses mémoires. La guerre, ultime refuge des utopistes ? Et si, une fois surmontée l’énormité apparente de la proposition, nous touchions là une de ces vérités inhérentes à la nature humaine, à savoir la part de fantasme qui toujours accompagnera l’idée de devoir tuer ou être tué au combat, et le sentiment de libération suscité chez tout individu par l’épreuve fatidique du feu : libération des structures sociales, des contraintes du quotidien ; libération des instincts refoulés en soi également. Qu’il suffise, pour s’en convaincre, de relire les écrits de jeunesse d’Ernst Jünger.
Avec l’œil dépassionné de l’archiviste, Jean-Jacques Langendorf ramasse des miettes d’histoire-géo – comme cet aviateur dont je feuillette le carnet de voyage édité en 1925, qui voulut rallier la Tanzanie alors colonie allemande via Sofia et Istanbul, les soutes de son dirigeable chargées de munitions, mais qui arriva une semaine après l’armistice – et en fait des livres au romantisme ordonné. Mai 68, sa rhétorique creuse l’avaient rejeté, lui l’anarchiste militant, l’activiste admirateur de Victor Serge et de Bakounine qui purgea sept mois de prison en 1959 pour avoir commis un attentat contre la façade du consulat d’Espagne à Genève, vers Hobbes et les grands auteurs de la Réaction. Des premiers, Jean-Jacques Langendorf − Jean-Jacques, comme son compatriote Rousseau − retint une vision de l’homme maître de son destin, des seconds la duperie du discours progressiste et un pessimisme radical quant au dialogue des civilisations. Réels ou fictifs, seigneurs de la guerre en dentelles ou soldats perdus, les héros de ses histoires dépeignent des mondes en sursis, l’ennemi campant aux portes du royaume. « Louées soient les institutions suisses d’avoir su préserver la neutralité du pays depuis 1848 », m’avait-il confié devant le monument aux morts de la ville de Metz, allemand (1871) puis français (1919), de nouveau allemand en 1940 et enfin français.
Écrit par SG (Webmaster) dans > Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Langendorf, guerre |
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