mercredi, 17 janvier 2007

Chants épiques serbes : la bataille de Kossovo

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La bataille se déroule dans la plaine de confluence du Lab et de la Sitnica, à peu près à mi-distance entre Pristina et Mitrovica. C'est là un point de passage important entre Salonique et la Macédoine, au coeur de la Serbie. Elle sera violente et restera longtemps indécise, les effectifs engagés étant considérables : 100 000 hommes du côté turc face aux 60 000 hommes de l'armée du roi Lazare selon les sources chrétiennes, exactement l'inverse si l'on se réfère aux sources turques. Si ces chiffres sont exagérés, ils traduisent bien l'importance de l'enjeu. Dans les deux camps, les armées sont composites et, en dépit de toute la symbolique qui se rattache à cette bataille de Kosovo Polje, il faut nuancer l'image traditionnelle d'un affrontement limité aux seuls Serbes et aux seuls Turcs. Dans l'armée du sultan Murad, à côté des Turcs on dénombre des contingents chrétiens, fournis par les vassaux bulgares et serbes dont très vraisemblablement les hommes de Marko Krajlevic, que Marguerite Yourcenar a évoqué dans ses Nouvelles orientales. Du côté du roi Lazare, l'armée apparaît encore plus composite : tous les peuples chrétiens de la région, Serbes, Bosniaques, Bulgares, Roumains, Albanais, Hongrois et même Polonais sont représentés. Seuls, les Grecs manquent à l'appel, mais il est vrai que le basileus Jean V Paléologue est devenu le vassal du sultan dans l'espoir de préserver les derniers vestiges de l'Empire d'Orient.

Dans un premier temps, le sort se montre favorable aux chrétiens. L'aile gauche de l'armée turque est enfoncée par la cavalerie serbe tandis qu'un noble de l'entourage du roi Lazare, Milos Obilic, qui est parvenu à s'introduire dans la tente du sultan Murad, le poignarde, privant ainsi l'armée turque de son chef. Dans le camp chrétien, on voit déjà l'ombre de la victoire se profiler à l'horizon et le roi Lazare s'empresse d'envoyer à son allié le roi de Bosnie, Tvertko Ier, un message annonçant prématurément la victoire. Tvertko répercute la nouvelle en Occident, si bien que peu après, le roi de France fait chanter un Te Deum d'actions de grâce. Mais au cours de l'après-midi, tout bascule avec l'intervention de renforts turcs conduits par le fils de Murad, Bajazet (Bayazid). Sans compter la trahison du propre neveu de Lazare, Vuk Brankovic qui abandonne le champ de bataille avec ses 12 000 hommes, et celle du chef bosniaque Vladko. Dès lors, la victoire change de camp. L'armée serbe démoralisée est taillée en pièces. Le roi Lazare tombe entre les mains de l'ennemi et Bajazet le fait décapiter ainsi que plusieurs nobles de son entourage. La défaite serbe est lourde de conséquences pour tous les peuples chrétiens des Balkans et, en premier lieu, pour le peuple serbe.

medium_lazar.jpgDans l'immédiat, la veuve du roi Lazare, Militsa, cherche à sauver la situation en négociant avec le nouveau sultan. Elle laisse entendre à Bajazet que les Serbes sont les alliés naturels des Turcs en face des autres peuples des Balkans et accepte de se reconnaître vassale et de fournir des contingents pour l'armée ottomane. Elle va même jusqu'à donner en mariage à Bajazet la plus jeune fille du roi Lazare. Tout ce qu'elle obtient en échange, c'est que le fils de Lazare, Etienne Lazarevic, soit nommé roi d'une Serbie devenue vassale des Turcs. La fiction d'une Serbie autonome sous suzeraineté turque se prolongera jusqu'en 1459. A ce moment-là, les Turcs prennent possession de la dernière forteresse encore tenue par les Serbes, Smederevo.

Au lendemain de la bataille de Kosovo Polje, les peuples des Balkans tombent les uns après les autres sous la domination turque, les Bulgares dès 1393, tandis que l'Empire byzantin, abandonné à ses seules forces, tente de résister. La chute de Constantinople le 29 mai 1453 met fin à un empire « romain » en pleine décadence.

Le peuple serbe, depuis cette journée tragique de juin 1389, va se souvenir de cette défaite qui le place sous la domination du Turc. Toute une littérature épique se développe autour du thème de la défaite d'un peuple abandonné de tous. Le souvenir du « champ des merles » est entretenu durant toute l'époque turque par ces chanteurs, généralement aveugles, qui vont de village en village et récitent des poèmes de leur composition en s'accompagnant de la guzla , une sorte de viole monocorde devenue le symbole de la nation. Leurs récits évoquent soit une jeune fille qui va sur le champ de bataille à la recherche de son bien-aimé, soit la mère des neuf frères Jugovic qui trouvent une mort glorieuse au cours de la bataille. Les Turcs aussi accordent une importance toute particulière à ce qu'ils considèrent comme une victoire décisive ; ils font élever, non loin du lieu des combats, un türbe , un tombeau où repose le sultan Murad. Ce sera pour eux pendant très longtemps un lieu de pèlerinage où l'on vient se recueillir sur la tombe du Ghazi.

medium_bataille_de_Kosovo.jpgDésormais, pendant plus de quatre siècles et demi, le peuple serbe va être soumis à la domination turque. Il n'en conserve pas moins sa langue, sa culture et sa foi orthodoxe, même si, pour mieux surveiller le clergé serbe, le pouvoir ottoman nomme le plus souvent à la tête des évêchés de Serbie des évêques grecs jugés plus sûrs. Dans les villes, des garnisons turques sont installées et à côté des Turcs viennent s'établir des Arméniens, des Grecs et des représentants des différentes ethnies de l'Empire ottoman. En revanche, les campagnes et les monastères demeurés intacts deviennent le véritable conservatoire de la tradition nationale serbe. Au cours des XVIe et XVIIe siècles, on assiste à des migrations de population dont on mesure aujourd'hui les conséquences dramatiques. Les vieilles terres historiques du Kosovo - le nom de la bataille de 1389 désigne bientôt toute cette région qui s'étend de Pec à Pristina - sont progressivement abandonnées par les populations serbes qui trouvent un abri plus sûr face aux exactions des Turcs dans les régions forestières et montagneuses du Nord. A la fin du XVIIe siècle, après l'échec d'une révolte contre le pouvoir turc et dans la crainte de représailles, le gros des habitants serbes du Kosovo sous la conduite du patriarche de Pec, Arsinoé, environ 40.000 familles, vont se réfugier dans le sud de la Hongrie - l'actuelle Voïvodine devenue yougoslave en 1920 - d'où les armées de l'empereur Léopold Ier ont chassé les Turcs. Les terres qu'ils ont abandonnées au Kosovo sont aussitôt occupées par les Albanais devenus en majorité musulmans, davantage par opportunisme que par conviction. Ceux des Serbes qui se sont installés dans le sud de la Hongrie reçoivent des terres et y fondent la ville de Novi Sad. Ainsi, au début du XVIIIe siècle, les Albanais ont remplacé les Serbes et sont devenus majoritaires au Kosovo. Pour eux, il s'agit de reprendre un territoire qui leur a appartenu dans le passé, avant l'arrivée des Serbes au VIIe siècle. Au XIXe siècle, avec l'affaiblissement de l'Empire ottoman, la Serbie retrouve son indépendance par étapes successives et, à l'issue des guerres balkaniques de 1912-1913 dans lesquelles l'armée serbe joue un rôle décisif, la Conférence des ambassadeurs des grandes puissances attribue à la Serbie le territoire du Kosovo et une grande partie de la Macédoine, pour raisons essentiellement politiques sans tenir compte de la réalité ethnique. Compte tenu des mouvements de populations survenus depuis le XVIIe siècle, les Serbes sont minoritaires au Kosovo et dans l'ouest de la Macédoine, face à une majorité d'Albanais dont le désir profond est le rattachement à l'Etat albanais créé en 1912.

On a là tous les ingrédients pour provoquer un conflit longtemps occulté par la politique autoritaire des gouvernements qui se sont succédé à Belgrade depuis 1920. Déjà le recensement de 1921 donne pour le Kosovo une population de 65,8 % d'Albanais et de 6,3% de Turcs à côté de 20,5% de Serbes. La démographie plus vigoureuse des Albanais a fait passer leur pourcentage à 68,5% en 1948 et à 77,4% en 1981, le dernier recensement effectué en « temps de paix ». Mais pour les Serbes, le Kosovo est considéré comme le berceau de leur nation, même si « l'invasion » albanaise les a rendus minoritaires. « Une terre pour deux peuples » que tout sépare, tel est le drame de cette région. L'utilisation de la fibre nationale, voire nationaliste, du peuple serbe par Slobodan Milosevic pour se maintenir au pouvoir, a débouché en 1989 sur la mise en place d'une politique « grand-serbe » au Kosovo qui s'est exprimée au grand jour lors de la commémoration du 600e anniversaire de la bataille du « champ aux merles ». On a vu alors resurgir les vieux démons du passé : l'Albanais, volontairement assimilé à l'ennemi héréditaire turc, ne devait pas avoir droit de cité dans le sanctuaire national du Kosovo. Nous connaissons tous les conséquences dramatiques de ce retour à l'irrationnel, de cette incessante réminiscence d'un drame vieux de plus de six cents ans aujourd'hui.

Henry BOGDAN

Agrégé d'histoire, spécialiste de l'Europe centrale et orientale  

Écrit par SG (Webmaster) dans > Balkans, > Kosovo, > Livres-Revues | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : serbie, kossovo | | |  Facebook | |  Imprimer |