mercredi, 24 octobre 2007
L'Allemagne secrète de Claus von Stauffenberg
Autant les circonstances, les modalités d'organisation et l'échec de l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler ont été exposées, la figure du colonel d'état-major et officier de division blindée Claus Philipp Schenk, comte Stauffenberg (1) comme le maître d'œuvre et la victime immédiate, ainsi que sa famille, de la répression déclenchée par le régime nazi dès le lendemain de cet attentat, ont été maintes fois relatées, autant en revanche, les mobiles et les raisons profondes qui poussèrent ce brillant officier promis à une carrière de général d'armée, restent encore mal connues et il faut le dire, ont suscité peu d'intérêt dans notre pays (2).
Les raisons de cet oubli sont multiples. La première tient aux relations de Claus et ses frères Berthold et Alexander avec un poète alors très célèbre dans le monde germanique, Stefan George (1868-1933) (3), mais dont les œuvres sont restées peu diffusées en France (4). La seconde raison tient sans doute à un préjugé encore tenace dans l'esprit public français, aidé en cela par le cinéma et certains courants historiques, qui veut que des hommes de lettres ayant une relation, même complexe, avec le nationalisme allemand sous toutes ses formes, y compris le nazisme, méritent ipso facto le discrédit et ne sauraient « sortir du purgatoire » (5). Le troisième motif tient davantage du cliché que du préjugé : Claus von Stauffenberg semble s'inscrire dans l'archétype de l'officier allemand que certains films décrivent avec talent, depuis Le Silence de la mer, de J.-P. Melville (1947), aux Chemins dans la nuit, de K. Zanussi (1979), c'est-à-dire un officier de belle prestance, sûr de lui, cultivé, amoureux de la culture européenne des pays occupés, et catastrophé par ce qui lui est révélé de l'idéologie nazie et de la corruption qui l'accompagne, au point de chercher à les oublier en se rendant volontairement sur le front. Claus entre en grande partie dans ce schéma mais pas totalement : il a peu de considération pour les Polonais qu'il croise lors de la campagne-éclair qui conduisit son régiment de blindés aux alentours de Varsovie, en septembre 1939. En outre, il n'est ni prussien, ni luthérien (6). Surtout, son parcours intellectuel n'est pas exactement celui de l'aristocratie allemande, qu'elle soit incorporée dans la Wehrmacht, ou qu'elle ait choisi délibérément le métier des armes, de 1933 à 1945.
Il faut rechercher une autre raison qui dépasse toutes les autres : Claus et ses frères « appartiennent » au poète Stefan George, en ce sens qu'ils font partie de ses disciples — il y a donc une relation très forte de maître à penser à disciple, comme cela pouvait se concevoir dans l'Antiquité grecque ou romaine, ou encore au Moyen Age, autour des abbayes ou en classe scolastique — mais les Stauffenberg sont plus que des disciples. Ainsi, Claus est devenu l'un des exécuteurs testamentaires du poète, une charge qui se justifie par le fait que Stefan George, ayant toujours à portée de main les poèmes de Claus, vit en celui-ci un idéal d'être humain et d'homme d'action que « le poète en des temps troublés » (7) appelle de ses vœux pour sauver l'Allemagne du chaos. Plus encore, Claus, bien qu'étant catholique fervent jusqu'au dernier instant de sa vie terrestre (8), n'appartient qu'à Stefan George, dont le catholicisme d'enfance, tout aussi fervent, qui est celui de son entourage familial en Rhénanie près de Bingen, laisse place cependant à un spiritualisme proche du panthéisme (9). Pourtant, dans ses œuvres, Stefan George dit vouloir retrouver les pompes de la liturgie romaine, avec ses fêtes et ses processions publiques, l'encens des cérémonies et des cultes, les autels et les ornements choisis des sacerdotes. Regrettant la disparition de la ferveur chrétienne dans la vie de la cité, il souhaite associer, à la manière du poète Friedrich Hölderlin (1770-1843), la vie et le message du Christ en Europe à celle et celui des dieux et des demi-dieux de l'Antiquité grecque, tels Héraclès, les Dioscures, Dionysos et Apollon.
Une telle appartenance poétique, voire plus, explique sans doute pourquoi il a été souvent dit que Claus, bien que participant effectivement à ce que l'on appelle aujourd'hui la résistance allemande (10), mène en fait une vie double tout au long de son parcours d'officier, lisant ou faisant lire des poèmes de Stefan George, entre deux réunions d'état-major ou en campagne militaire, et rencontrant chaque fois que possible les autres disciples du poète pour participer à l'écriture de leurs œuvres ou à la réédition commentée dès œuvres du Maître. Cette vie double est certainement, pour Claus, plus importante que sa participation effective à la rédaction de programmes, déclarations ou manifestes venant en appui du coup d'Etat devant renverser le nazisme. Cet engagement relatif — mais il est loin d'être négligeable — dans les activités de la résistance allemande est attesté d'ailleurs par le fait qu'il exige — et obtiendra trop tardivement à son sens — non seulement, au nom de l'idée qu'il se fait de l'armée dans sa relation à la Nation, la décision prise finalement par la résistance de procéder préalablement à un coup d'État militaire, jusqu'à l'attentat, mais aussi de mettre en place ensuite un régime politique sur un fondement constitutionnel, sans même attendre la défaite, sinon la capitulation de l'Allemagne. Cet engagement relatif de Claus est attesté également par son manque d'affinités, sinon une certaine aversion pour les membres du « cercle de Kreisau » (et surtout son principal animateur, le comte James von Moltke, avocat international), qu'il juge trop doctrinaires. Claus manifeste une hostilité comparable à l'égard de l'ancien personnel de la République de Weimar ayant décidé de s'engager dans la conspiration, un personnel dont il ne souhaite pas le retour au pouvoir (les relations de Claus avec l'ancien maire de Leipzig, Carl Goerdeler, sont difficiles). Enfin, la preuve la plus significative de cet intérêt relatif de Claus pour la résistance à l'avantage de cette appartenance poétique, qui marque toute sa vie — celle d'un homme d'une seule pièce — et tout son agir, est donnée par ce « serment en forme de profession de foi » (Glaubenserkenntnis ; ci-après, le serment) qui en est l'expression la plus personnelle et la plus entière et qui constitue le véritable mobile — au-delà de son appartenance sociale, militaire sinon politique — de l'attentat qu'il veut exécuter le 20 juillet 1944.
Il ne sera pas exposé ici les circonstances immédiates de la rédaction de ce texte, mais après en avoir fait une traduction la plus littérale possible, il convient d'expliquer ci-après en quoi ce serment exprime un engagement sinon un hommage plus que respectueux que les frères Stauffenberg donnent prioritairement, en langage codé, à leur maître à penser. Il sera montré également en quoi ce serment doit être considéré comme un testament spirituel dans la mesure où il fut rédigé deux semaines avant l'attentat, à un moment précis où Claus comprend que le renversement du régime nazi a peu de chances de succès, que lui-même a peu de chances d'y survivre et que la défaite allemande est inéluctable et se produira dans les pires conditions (11).
« Nous croyons à l'avenir des Allemands. -I-
Nous savons que les Allemands ont les forces qui les désignent comme capables de diriger la communauté des peuples occidentaux vers une belle vie. -II-
Nous nous reconnaissons en esprit et en fait dans les grandes traditions de notre peuple, lequel a créé l'humanité occidentale par la fusion des origines hellénique et chrétienne ayant fondé le caractère germanique. -III-
Nous voulons un ordre nouveau qui fasse de tous les Allemands les soutiens de l'Etat et leur garantisse le droit et l'équité mais nous méprisons le mensonge égalitaire et nous nous inclinons devant les hiérarchies données par la nature. -IV-
Nous voulons un peuple qui est enraciné dans le sol de la patrie, qui demeure proche des forces naturelles et qui trouve son bonheur et sa satisfaction dans le cercle de vie dont il relève et qui surmonte, fièrement et librement, les passions basses de l'envie et de la jalousie. -V-
Nous voulons des dirigeants qui, issus de toutes les classes de [notre] peuple, soient liés aux forces divines et qui, [mus par] un esprit élevé, dirigent autrui avec discipline et esprit de sacrifice. –VI-
Nous nous unissons dans une communauté inséparable qui, par son comportement et par son agir, est au service de l'ordre nouveau et assure la formation des combattants dont les futurs dirigeants auront besoin. –VII-
Nous faisons serment
De vivre sans reproche,
De servir dans l'obéissance,
De rester silencieux de façon indéfectible
Et de nous soutenir mutuellement (12). »
Après avoir interprété le sens qu'il convient de donner à chacun de ces mots et expressions ainsi codés (I), il conviendra de démontrer que leur association permet de retrouver les grandes lignes d'un programme que Stefan George, par la voix de son entourage, entendait proposer à ses contemporains sur le fondement même de sa poésie lyrique ; c'est le programme de « l'Allemagne secrète » (13) (II). Il sera alors possible d'évoquer pourquoi les frères Stauffenberg, en exprimant un témoignage aussi entier et dramatique, c'est-à-dire à la veille de la mort de Claus, fusillé dès le 20 juillet 1944, sans sépulture, de celle de Berthold, jugé par le « tribunal populaire » de Roland Freisler puis pendu quelques semaines plus tard, et au commencement de l'errance qui marqua la fin de la vie d'Alexander, ne pouvaient pas, malgré le sacrifice de leur vie, être reconnus comme les premiers symboles annonciateurs d'une Allemagne qui surmonte la catastrophe du IIIe Reich (III).
1 — Les mots et termes avenir des Allemands (thèse I), communauté des peuples occidentaux et belle vie (thèse II), fusion réunissant des origines hellénique et chrétienne (thèse III), garantir le droit et l'équité ; mensonge égalitaire ; nous nous inclinons devant les hiérarchies fondées par la nature (thèse IV), enraciné ; proche des forces naturelles (thèse V), liés aux forces divines ; discipline et esprit de sacrifice (thèse VI), communauté inséparable (thèse VII), dans l'obéissance (phrase conclusive du serment), sont ceux que Stefan George utilise, surtout depuis qu'il lut les œuvres de Nietzsche, rencontra ou échangea avec Max Weber, c'est-à-dire à un tournant important de son inspiration poétique, vers 1897-1900. Ainsi, sans quitter un symbolisme détaché des exigences de la société moderne (dont il est reproché l'obsession du professionnalisme et la recherche du bien-être), un mouvement qu'il découvrit à Paris en 1890 en fréquentant Stéphane Mallarmé, il s'oriente vers un prophétisme annonçant et pourfendant le chaos d'un monde européen et occidental coupé de ses racines spirituelles, gagné à la fois par un machinisme asservissant l'homme et par un nationalisme agressif travestissant les valeurs fondatrices des peuples. Stefan George développe à travers sa poésie et les commentaires destinés à la présenter, un discours où il appelle à la régénération de l'humanité, celle qui permettra le « retour des Dieux », des temples et des cérémonies qui réintroduiront la religion de la cité. Il est évident que les frères Stauffenberg ont considéré que l'orientation prophétique prise par leur Maître était plus que justifiée à l'époque où ils s'engagent dans ce serment, c'est-à-dire celle de la dégénérescence criminelle d'un régime qui travestit les valeurs nationales, exploita les sciences et techniques à des fins inhumaines et menaça l'humanité occidentale.
Lorsqu'il évoque cette belle vie et cette fusion réunissant des origines hellénique et chrétienne, Stefan George prend appui sur des précurseurs dont il estime qu'ils ont annoncé ce que seraient cet obscurcissement contemporain et cette régénération possible obtenue grâce au pouvoir de la poésie. Ainsi, Friedrich Hôlderlin (14) est-il placé dans ce rôle d'annonciateur, lui qui, dans ses poèmes A Diotima (écrits entre 1797 et 1798), Germanie et le Chant des Allemands (écrits entre 1802 et 1804), évoque cette « belle vie » (schönes Leben), c'est-à-dire la possibilité d'exprimer l'unité de l'homme dans le divin, dans une émotion belle et divine, un divin émotionnel, une source d'enthousiasme au premier sens du mot. Il s'agit de retrouver un divin qui s'est perdu sous la pression d'une domination croissante de l'homme sur la nature, au point d'avoir dénaturé celle-ci, plus exactement, d'avoir, par cette dénaturation, fait perdre ce qui était vrai dans les mythes anciens, ceux de l'Antiquité en particulier.
Cette belle vie a pour source la « félicité fondamentale » (Urseligkeit) des temps premiers où régnaient les dieux sur la Grèce, mais Friedrich Hôlderlin considère qu'en ces temps contemporains marqués par l'oubli des dieux — cette époque est celle de la fin du Saint-Empire germanique —, cette belle vie ne peut être vécue que comme une interrogation angoissante, un espoir pour surmonter la mort. Stefan George estime — et les frères Stauffenberg à sa suite, en mentionnant l'expression belle vie —qu'en son temps, cette réaction hôlderlinienne reste d'actualité.
L'expression fusion réunissant des origines hellénique et chrétienne fait référence à un poème de Stefan George, Hyperion, qui prend appui sur l'Hypérion de Hölderlin (écrit entre 1794 et 1797) (15), lequel affirme que le christianisme est la forme historique de l'humanité occidentale et que la forme originelle du christianisme a été mise en valeur en particulier par la civilisation grecque. L'Eucharistie est, pour le poète franconien, l'espérance d'un retour des Dieux, et les Allemands qui connaissent le sens et le symbole de l'Eucharistie sont, à son avis, capables par leur humanisme et au travers de la philosophie et de la poésie, et donc par leurs liens privilégiés avec les Grecs, de réunir les peuples européens dans une nouvelle Hespérie (16), portés par un esprit renouvelé.
Stefan George précise que ce retour vers l’Hespérie sera assuré par les Allemands qui vont faire fusionner l'Occident d'aujourd'hui et l'Orient antique, une fusion — et l'historien Ernst Kantorowicz, autre disciple du poète, l'expliquera aux frères Stauffenberg lors de leur voyage en Italie, de Naples à Palerme en 1924 — préparée déjà par l'empereur romain-germanique Frédéric II Hohenstaufen, qui, régnant sur les territoires de l'ancienne Lotharingie et de l'ancienne Germanie, avait établi des relations avec les principautés arabes à une époque de redécouverte sur les territoires de la partie orientale de la Méditerranée, des écrits de la Grèce antique. Cette annonce, poursuit le poète, il faut la réaliser plus que jamais en cette fin de XIXe siècle où l'Allemagne, non seulement s'est détachée de l'idéal européen médiéval, mais a également tiré parti de ce détachement pour se tourner vers un Veau d'or et vers des cultes néo-païens exaltant le nationalisme. Stefan George veut faire ici allusion au Reich wilhelmien (le IIe Reich, 1871-1918). Les frères Stauffenberg s'en souviendront lors des prises de contact avec les différentes composantes de la résistance à Hitler et adapteront des critiques de même nature à la situation du IIIe Reich.
Garantir le droit et l'équité. Il faut, à cet égard, faire une mise au point historique. A l'époque où Stefan George fait paraître son recueil de poèmes Das neue Reich (Le nouveau règne, publié en 1928), il se contente de constater le fait démocratique de la République de Weimar. Il en prend acte à condition que ce régime laisse s'exprimer l'art et que l'art et l'État se respectent mutuellement sans domination ni méconnaissance l'un vis-à-vis de l’autre (17). Cependant, c'est moins l'idée de démocratie que l'Etat idéal qui l'intéresse, un Etat que Platon, dans sa Politique, préconise avec chacun à son rang — le rang social, l'homme et la femme dans leurs rôles respectifs — un Etat exigeant de chaque citoyen un comportement juste, conforme à son rang, un Etat veillant à éviter toute forme d'insécurité, refusant toute obéissance politique ou sociale fondée sur la crainte, sanctionnant toute ruse du pouvoir. Cet Etat est celui que définissent les hommes, des « hommes de droiture » (Männer von Richtigkeit ; le terme revient souvent dans les conversations de Stefan George avec son entourage poétique), sachant d'où ils viennent et à quelle place ils se situent.
On voit bien ici que Stefan George n'est pas un démocrate ni un socialiste — deux composantes qui en apparence dominent la vie politique allemande de 1919 à 1930 —, mais il admet sans peine les principes démocratiques inscrits dans la Constitution de Weimar, tel le principe de l'égalité des chances — au travers notamment de ce que l'on a appelé après 1949 la « Constitution économique ». Il estime cependant que de tels principes sont une duperie lorsqu'ils sont systématisés aux dépens de la liberté créatrice, celle de la poésie en particulier, et donnent libre cours, dans toutes les couches sociales, à gauche comme à droite, au développement des instincts les plus bas (18). Pour lui, les occasions de liberté permises par la Constitution ne sauraient se développer de façon incontrôlée, surtout si elles aboutissent à anéantir la dignité humaine, à exclure l'homme de la vie de la nature et entraînent, par cette exclusion, la disparition de la grâce divine qui fonde cette dignité.
Cette vision platonicienne de la politique a été pleinement appliquée par les frères Stauffenberg, avec des conséquences qui dépassent leur engagement, somme toute complexe, dans la résistance allemande, en ce sens que cette vision révèle l'inadéquation de leur comportement politique et social face à des exigences démocratiques qui se renforcent en Europe après 1918. Cette inadéquation sera évoquée ci-après.
Le mensonge égalitaire dénoncé par les frères Stauffenberg dans la quatrième thèse du serment ne doit pas être considéré comme le simple pendant de l'expression qui vient d'être commentée. Cette dénonciation illustre plutôt un débat très serré entre, d'une part, Rudolf Fahrner qui proposa le texte du serment, Berthold et surtout Claus d'autre part, lesquels demandèrent et en obtinrent une modification (effectuée de la main de Claus). Cette quatrième thèse était formulée initialement comme suit : « Nous exigeons le respect des hiérarchies données par la nature » ; mais, pour les deux frères, cette formulation aurait signifié une adhésion en bloc à la totalité du programme de la résistance défini entre 1942 et 1944. Ce n'était pas leur intention ; certes, les frères Stauffenberg, comme la plupart des opposants à Hitler qu'ils rencontrèrent, rejetaient la culture de parti politique moderne, que la République de Weimar avait mise en valeur et dont ils reprochaient les tendances égalitaires. Cependant, ils entendaient ne pas être confondus avec ceux qu'ils qualifiaient de nostalgiques du Reich bismarckien. A leur sens, ce Reich s'appuyait apparemment sur des hiérarchies sociales qu'il fallait conserver mais il avait développé avant tout un nationalisme artificiel et trompeur et cautionné un modernisme qui asservit l'homme ; il ne pouvait donc être assimilé à ce règne rêvé — das neue Reich — qui se rattachait à la tradition pré-nationale, celui du Saint-Empire romain-germanique des Ascaniens et des Hohenstaufen et c'est pourquoi il fallait faire pièce à ce courant « bismarckien », également présent dans la résistance, au travers de cette phrase qui s'ajoute à cette dénonciation de l'égalitarisme : « Nous nous inclinons devant les hiérarchies données par la nature. »
Cette phrase ainsi réécrite n'exprime pas seulement une volonté de se démarquer de ce courant car ce que les frères Stauffenberg souhaitent avant tout, c'est affirmer, à travers cette formulation, le pouvoir spirituel que la nature exerce sur l'homme et sur ce qui l'entoure. Pour Stefan George, Ideal wird was Natur war (« l'idéal devient ce qu'était la nature », Hyperion, I-2) et c'est un idéal d'inspiration hölderlinienne d'une nature liée aux forces divines, justifiant respect et consentement pour ce qu'elle impose à l'homme. Et puisque Stefan George ajoute que l'inégalité est un donné de la nature, Claus ajoute qu'il faut y consentir.
En tout cas, cet idéal se réfère à une vision panthéiste de l'ordre du monde, que cette tradition pré-nationale est censée incarner et cette vision est de nouveau présente avec l'évocation d'un peuple enraciné, proche des forces naturelles (thèse V) et de ses dirigeants liés aux forces divines. Friedrich Hölderlin, pour qui la religion est une fête de l'existence, la présence concrète et vivante du secret, de la libre communion de tout de qui est, de l'astre des cieux à la fleur des champs, va servir d'appui à Stefan George qui, dans son recueil de poèmes, Das Jahr der Seele (L'année de l'âme, publié en 1897) expose que la vie de la nature est la vie de l'âme, qu'il n'y a pas opposition mais identité de l'une et de l'autre, que les paysages sont liés à l'histoire, au passé ; il développe à la fois l'amour de tous les aspects de la terre, la piété des souvenirs, la conscience obscure mais tenace d'un grand devoir, pèlerinage incertain vers des valeurs éternelles qui sont reflétées dans l'histoire et restent au cœur des hommes avec l'attente de quelque message nouveau qui complétera celui des Anciens.
Ce panthéisme peut être considéré comme la pointe courte de ce recours aux hiérarchies données par la nature, à cette proximité des forces naturelles, à cette liaison aux forces divines et on peut se demander pourquoi les frères Stauffenberg, surtout Claus, ont reçu cet enseignement du Maître, sans y formuler de réserves. Deux tempéraments, néanmoins, permettent d'atténuer cette interrogation :
a) Claus, catholique convaincu, refuse les complaisances « païennes » entretenues par certains membres de l'entourage de Stefan George, eux aussi panthéistes, et c'est une indication importante qu'il convient de souligner ; ainsi, en 1928 — Claus a 21 ans (19) —, il engage une controverse avec Friedrich Wolters, ami intime du poète, pour lui faire savoir qu'il rejette les exigences de la religion des Germains, laquelle préconisait la mort volontaire des combattants, donc, jusqu'au suicide, en cas de défaite de leurs armées sur le champ de bataille, afin de s'assurer d'être accueillis par le dieu Odin dans le cercle bienheureux des héros ;
b) Claus avait certainement souhaité faire référence, dans le serment, au Dieu des chrétiens, créateur et transcendant, mais il savait déjà qu'il n'aurait pas l'accord de son frère Berthold qui, après avoir lu quelques jours auparavant un recueil de poème écrit par Alexander, Der Tod des Meisters (La mort du Maître, publié à Munich en 1945 ; il s'agit bien sûr de la mort de Stefan George), refuse que l'on y associe cette mort à celle du Christ (20). Lorsque le serment invite les dirigeants politiques à conduire les hommes avec discipline et esprit de sacrifice (thèse VI), il ne se réfère pas simplement à une éthique militaire bien connue à laquelle, par exemple, Claus avait pensé en choisissant en définitive le métier des armes (il y aurait beaucoup de choses à dire sur le sens de ce choix, mais cela ne sera pas évoqué ici). En revanche, les trois frères marquent surtout leur adhésion à la vision georgienne de la destinée humaine, qui prend sa source dans l'orphisme, un orphisme que Stefan George reçoit lui-même de Stéphane Mallarmé lorsqu'il fit partie de son cénacle à Paris, mais aussi de Friedrich Hölderlin écrivant La Mort d'Empédocle (en trois versions, écrites en 1795 et 1799, la première version ayant été lue, commentée et interprétée avec enthousiasme par les frères Stauffenberg lorsqu'ils étaient lycéens à Stuttgart) (21).
Si l'on s'appuie sur la philosophie présocratique, l'orphisme insiste sur les efforts de purification, de discipline, sur l'esprit de sacrifice, qui permettent à l'âme de se libérer de sa prison corporelle et de se confondre avec l'esprit divin. Et Stefan George, s'inscrivant dans cette perspective, ajoute que le retour de l'Allemagne et plus largement de l'Europe à l'Hespérie — et, on l'a dit précédemment, ce sera le retour des Dieux sur une terre qui les avait oubliés — ne pourra intervenir que si des héros, des dirigeants porteurs de cette espérance, subissent l'épreuve décisive — sinon le sacrifice de leur vie — pour permettre le retour d'une harmonie sur tout un espace essentiellement européen. Le moment de ce retour — et Stefan George l'évoque dans l'un de ses poèmes sans titre de Der Stern des Bundes précité et dans Goethes letzte Nacht in Italien (La dernière nuit de Goethe en Italie, tiré à part en 1921 puis intégré dans Das neue Reich) — sera celui préparé depuis longtemps par des événements successifs, lorsque ces héros, en réalité les disciples du poète, sauront tirer de la souffrance et de la mort ce qui, pour la vie, permettra la gestation d'un héritage spirituel à transmettre aux générations futures.
On touche ici au sens ultime de ce serment, que Claus, à quelques jours de l'attentat, entend accomplir — il s'agit bien d'un accomplissement —, et c'est l'expression dans l'obéissance (phrase conclusive du serment) qui l'indique. C'est Claus qui parle ici, et d'ailleurs, cette expression est ajoutée de sa main au texte de Rudolf Fahrner. Cette obéissance se réfère certes à un principe éthique en usage dans la Wehrmacht mais elle poursuit néanmoins une double intention, qui vient le dépasser : d'une part, Claus, confirme solennellement ici son intention de se mettre au service de la patrie, quel que soit le métier choisi comme il l'avait dit déjà à 16 ans, lycéen à Stuttgart dans une dissertation sur le thème : « Que voulez-vous faire plus tard ? » ; d'autre part, à un de ses camarades de lycée qui, se destinant à la prêtrise, estimait que la valeur la plus importante chez l'être humain était l'immortalité de l'âme, Claus répondit : « Non, ce n'est pas cela, c'est accomplir » et cet accomplissement — le sacrifice de sa vie, y compris dans son sens orphique — permettra, selon lui, de réaliser cette croyance en l'avenir des Allemands (thèse I), réunis ou plutôt réconciliés dans une communauté inséparable (thèse VII).
2. — Si l'on établit un lien entre ces mots et expressions figurant dans le serment, il est possible de reconstituer quel est cet Etat idéal, autrement dit, cet Etat platonique auquel rêvent les frères Stauffenberg à la suite de leur Maître et de son entourage. C'est bien celui de « l'Allemagne secrète » (geheimes Deutschland) (22). Stefan George n'est pas l'inventeur de cette expression (23) en forme de programme, mais il ne fait que donner plus de force à une idée déjà présente un siècle avant lui. Il s'agit de réunir, autour de cet idéal, tous ceux qui, dirigeants politiques, érudits, artistes, philosophes, en Allemagne, ont en commun un « désir d'Italie » à la manière de Goethe, et plus encore un désir de Grèce antique pour échapper aux « brumes cauchemardesques du nord » (24) et qui croient encore en ce « peuple d'Hölderlin, ces Allemands, en qui réside un feu intérieur de braises, une Allemagne secrète enfouie dans un tas de scories » (25). Cette autre Allemagne, qui n'a aucun rapport avec celle que disent représenter les frères Thomas et Heinrich Mann fuyant le nazisme, c'est une Allemagne qui lutte contre un monde qui, en quelque sorte, se globalise (pour Stefan George, cette globalisation passe par la contamination d'un patriotisme de masse qui envahit et menace l'Europe) où des forces aveugles et démoniaques se déchaînent et provoquent le nivellement de la pensée, l'annihilation des anciens mythes historico-religieux et cette lutte doit être sublimée (26), inspirant l'agir d'hommes libres pour sauver et racheter la nature des contraintes que lui impose une technique dominatrice et orgueilleuse. L'actualisation de ces anciens mythes — les mythes de la Grèce antique, mais aussi la mythification du message chrétien — doit permettre d'indiquer secrètement ce qui est la vraie destinée de l'homme.
S'appuyant sur sa lecture de Friedrich Nietzsche (La Naissance de la tragédie ; Ainsi parlait Zarathoustra) et de Dante (La Divine Comédie,qu'il avait traduite en allemand), Stefan George peut présenter aux Allemands, dont il dit que la destinée est européenne et occidentale — pour retrouver l'Hespérie — ce qu'est l'Allemagne secrète : une patrie vue comme un tout, comme quelque chose d'intact, une patrie temporelle avec un patrimoine dans lequel sont réunies les valeurs de l'Antiquité et celles du christianisme ; une patrie qui est le point d'appui d'une transmission d'un héritage traversant les âges, liant les générations les unes aux autres, les vivants et les morts. Cependant, pour animer cette patrie, il n'y a pas de voix d'en haut, transcendante, mais une voie surgie des profondeurs du passé ; c'est une patrie que l'on ne peut démanteler et qui garde son secret.
On s'aperçoit de la sorte que l'Allemagne secrète est vue comme une sorte d'« Etat intérieur » (innerer Staat), « notre Etat » (unser Staat), comme le dit souvent Stefan George et son entourage, jusqu'aux frères Stauffenberg dans leurs correspondances destinées aux amis du poète. C'est un Etat qui a peu de rapports avec la notion d'Etat développée par exemple, soit en France, de Jean Bodin à Carré de Malberg, soit par le droit international public, tiré de la Charte des Nations unies et des conventions ultérieures qui l'ont complétée et explicitée. D'ailleurs, les frontières géographiques de cet État platonique ne sont pas définies précisément : en Europe, sûrement ; en Rhénanie, jusqu'à Trèves, en Souabe, en Allemagne moyenne, jusqu'à Berlin ; en tout cas, en deçà du « limes » protégeant l'Empire romain des incursions barbares dans les régions danubiennes. Cette fixation de frontières importe peu pour le poète. En revanche, il est essentiel que l'idée d'« Allemagne secrète » soit transmise et c'est le « cercle » même du poète (Georges Kreis) qui doit y œuvrer. Grâce à ce « cercle », un mouvement spirituel réunissant des jeunes gens de différentes origines sociales s'unissent au point d'être capables de faire surgir un homme politique, un Täter, der Mann, der hilft (27) qui, mu par une force agissante, pourra alors faire corps avec la Nation, réaliser cet idéal d'« Allemagne secrète » et surmonter les temps troublés annoncés (après 1900) et vécus (après 1914) par Stefan George.
3. — Cette vision de l'Allemagne emprunte largement à une vision ésotérique du monde mais il ne faut pas se limiter à ce constat que les proches du poète, et donc les frères Stauffenberg, ressentent comme une qualification péjorative, synonyme de sectarisme. Il faut, en revanche, tirer les conséquences du caractère platonique de cette vision, et ces conséquences seront tragiques à partir du moment où les frères Stauffenberg durent, dans l'urgence, prendre toute la mesure des dangers mortels du nazisme, jusqu'au point ultime de l'attentat du 20 juillet 1944. Ce platonisme est intrinsèquement lié à une certaine vision de la poésie lyrique, celle qui par exemple, inspire Tyrtée (VIIe siècle av. J.-C.), poète appelant les Spartiates à la bravoure et à l'amour de la patrie au point de devenir chef de guerre pour vaincre une cité alors menaçante, Athènes ; ou à Pindare (Ve siècle av. J.-C.), auteur de poèmes à la gloire des vainqueurs des concours panhelléniques. Et, pour Stefan George, se souvenant de sa participation au cénacle de Stéphane Mallarmé, la libération de la société contemporaine enchaînée par la modernité passe par la liberté des poètes vis-à-vis des milieux officiels qui la protégeaient, une liberté qui ne peut être assurée que par des cercles secrets réunissant ces poètes capables alors de discuter du temps et de l'éternité et d'être assez forts ensemble pour susciter des disciples parlant et agissant en faveur d'une Allemagne — et plus largement d'une Europe — renouvelée et libre.
On voit ainsi que, pour Stefan George, le poète est l'initiateur au service de cet Etat platonique dont il rêve ; il ne suffit pas que le poète sache et voie, il doit, en outre, éveiller les âmes. Plus près du mage que du savant, il faut que celui-ci agisse avant tout sur le niveau de la conscience. Et c'est de cette manière que la poésie lyrique doit inspirer ces héros de l'Allemagne secrète, agissant tels les Dioscures (Castor et Pollux) cultivant un amour d'amitié entre eux, ouvrant ensemble la lumière du sud sur le sol de la patrie et luttant ensemble à cette fin, face aux ténèbres du matérialisme (28), tels Agis et Cléomène (Sparte, IVe siècle av. J.-C.) entreprenant des réformes sociales d'envergure dans une cité menacée de disparition politique ; tels Harmodios et Aristogiton (Athènes, VIe siècle av. J.-C.) assassinant Hipparque et mettant fin à la tyrannie des Pisistratides (29). Et c'est grâce à la poésie inspirant de tels héros, agissant « en des temps troublés », annoncés, prophétisés — ce que fit Stefan George, si l'on se réfère au recueil déjà cité, Der Stern des Bundes —que surgira cet idéal politique, un retour à l'ordre des Dieux, celui de l'Allemagne secrète.
Cette vision politique ainsi idéalisée poétiquement s'accompagne — et c'est là sa faille principale si l'on mesure ce que signifient historiquement la République de Weimar, le nazisme puis la démocratie de Bonn — d'une interdiction faite par Stefan George à ses disciples, jusqu'à sa mort, en 1933, de recourir à une conscience politique les conduisant à rechercher, sinon à devenir des hommes publics, capables de communiquer avec des masses ou du moins avec des électeurs banalisés, quelles que soient les circonstances. Préoccupé de se réunir dans « notre Etat », de ne vivre et de mourir que pour réaliser cet idéal secret, Claus, plus encore que ses frères, ressent un désir d'agir, se veut meneur d'hommes qu'il désire éduquer et former, et ce, quelle que soit la forme du régime politique en place en Allemagne ; il veut se présenter ainsi qu'il le dit à l'âge de 20 ans, décidant d'aller à la suite de « l'homme qui signifie [pour lui] plus que n'importe quelle doctrine ».
Et c'est de cette manière que lui et ses frères vont sceller leur destin au moment où il fallait faire des choix, mettant en jeu leur personne, leur famille et leur milieu social. Les trois frères Stauffenberg ont considéré jusqu'au dernier moment que ce qui est essentiel est traité ailleurs que dans des formes politiques et sociales. Se distanciant en quelque sorte par rapport à ce « monde extérieur », ils vont vivre une tension entre leurs activités « séculières » et celles d'un cercle intellectuel bien précis. C'est le drame qu'ils vécurent le 20 juillet 1944, dans les jours et dans les années qui suivirent. Il reste cependant que ce serment, rédigé et maintenu quelque temps dans le secret, mais qu'ils ont voulu transmettre dans le sens indiqué à Rudolf Fahrner, est un hommage à leur maître à penser. Ils ont voulu dire surtout à la postérité que « l'Allemagne secrète », une « sainte Allemagne », vivrait éternellement. Accomplissant ce serment, ils témoignent certes de leur attachement aux racines chrétiennes de leur nation, sinon de leur foi catholique, mais se sont mis essentiellement au service de la prophétie poétique de leur maître, Stefan George.
Henri COURIVAUD
Revue CATHOLICA n°97
Automne 2007
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1. C'est son nom d'état civil, qui intègre, depuis que la République de Weimar l'a imposé, le titre de noblesse (Graf). Sur les circonstances de cet attentat et la personnalité de son auteur, on se reportera à deux ouvrages récents : Gilbert Merlio, Les Résistances allemandes à Hitler, Tallandier, collection « Documents d'histoire », Paris, 2001, 323 p. ; Peter Hoffmann, Claus Schenk Graf von Stauffenberg und seine Brüder, Deutsche Verlags Anstalt, Stuttgart, 1992 ( 1re édition), Mac Gill University Press, Montréal, 2003 (2e édition augmentée, en anglais). Un numéro spécial de Junge Freiheit, daté du 20 juillet 2007, présente l'événement et la personnalité de Claus von Stauffenberg et annonce également que le tournage d'une superproduction américaine, avec pour acteur principal Tom Cruise, vient de commencer et sera réalisé en Allemagne. Chaque fois que possible seront mentionnés en français les titres des ouvrages lorsque ceux-ci seront écrits ou traduits dans cette langue. Les titres figurant en langue allemande indiquent que l'ouvrage n'a pas été encore traduit.
2. En Allemagne aussi, jusqu'à ces dernières années, surtout après l'ouverture, après la chute du Mur de Berlin, des archives de la Gestapo (à Leipzig et Berlin-Est) et des actes retraçant les enquêtes et les minutes des procès des conjurés du 20 juillet 1944 et des membres de la résistance allemande.
3. Ce que relate en particulier Stefan Zweig (Le Monde d’hier, Belfond, Paris, 1982, pp. 61 et 76) qui, étudiant à Vienne, guettait avec ses camarades toute nouvelle parution de ses œuvres. A. Schoenberg et A. Webern ont mis en musique plusieurs de ses poèmes.
4. Exception faite de la publication et de la traduction de quelques extraits de ses œuvres poétiques dans La Revue d’Allemagne en 1928 (présentation : J. Mockel) et chez Aubier en 1941 puis en 1969 (présentation : M. Boucher). Le catalogue des œuvres de S. Georges a été publié chez Georg Bondi, de 1928 à 1935, réédité ensuite à Düsseldorf en 1958 puis à Stuttgart en 1982.
5. Effectivement, Claus et ses frères, dès l'adolescence (entre 1919 et 1925), et ne se distinguant pas sur ce point des autres lycéens de leur âge, firent partie du mouvement nationaliste de la « jeunesse ligueuse » ou « bundisme » (Bündische Jugend, intitulé qui fait directement référence au recueil de poèmes intitulé Der Stern des Bondes — l'Etoile de l'alliance —, que S. George fit publier en 1914 quelques semaines avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale et rééditer aussitôt à raison de son succès immédiat ; certains de ces poèmes furent lus avec avidité par les jeunes bundistes et retrouvés dans leurs effets personnels, sur les champs de bataille, dès les premiers mois de la guerre, à Langemarck, dans les Flandres, en particulier).
6. Cette différence sociale et religieuse est à relativiser car si Claus comme ses frères (comme leur père) est catholique, sa mère est luthérienne ainsi que ses ancêtres maternels, en particulier le général von Gneisenau, qui participa activement à la mise en œuvre des réformes engagées par la Prusse après Tilsitt (1807) et à la défaite de Napoléon à Leipzig (1813). Le général von Gneisenau inspira à Claus l’idée de ce serment. Cette influence ne sera pas évoquée ici.
7. Der Dichter in Zeiten der Wirren (tiré à part en 1921 puis intégré dans le recueil de poèmes Das neue Reich, publié en 1928).
8. Quelques semaines avant l'attentat, l'un des conjurés, J. Leber, syndicaliste social-démocrate mais aussi catholique pratiquant se Lia d'amitié avec Claus et lui fit part du souhait de son épouse, luthérienne, de se convertir à la religion romaine, ce que ce dernier encouragea sans hésiter.
9. Eu égard à l’enthousiasme qu’il manifesta envers les œuvres de W. Goethe et de F. Hölderlin.
10. Sur le rôle et les idées qui animent cette résistance : Barbara Koehn, La résistance contre Hitler, 1933-1945, collection « Politique d’aujourd’hui », Presses universitaires de France, Paris, 2003 ; Gilbert Merlio, op cit.
11. De ces circonstances, on retiendra que R. Fahrner, historien de la littérature et autre disciple de S. George, grâce à la rencontre qu’il fit successivement des trois frères Stauffenberg, entre 1936 et 1943, rédigea ce texte qui, après modification – surtout celles apportées par Claus -, reflète leurs idées et leur souhait de les faire attester par serment.
12. Ce texte se présente en sept propositions — « thèses — que l'on a numérotées pour en faciliter la lecture et l'interprétation. Les mots et les termes codés, mis en valeur en italiques, seront explicités ci-après. Après de multiples vicissitudes, dues à la nécessité de ne pas le livrer à la Gestapo, ce texte réapparaît dans le dernier recueil de poèmes d'Alexandre von Stauffenberg, publié en 1964, un an après sa mort (Denkmal Monument ; poème intitulé Abendland, Occident).
13. Les origines intellectuelles de ce serment et de l'idée à laquelle il est fait référence ont été exposées notamment par Manfred Riedel, Geheimes Deutschland ; Stefan George und die Brüder Stauffenberg (L’Allemagne secrète ; Stefan George et les frères Stauffenberg), Böhlau, Cologne-Weimar-Vienne, 2006.
14. S. George redécouvre F. Hölderlin par N. Hellingrath, historien de la littérature qui, en 1915, fit publier une présentation des œuvres du poète franconien et s'apprêtait à la compléter lorsqu'il mourut en décembre 1916 sur le front à Verdun. Cette parution et cette mort soudaine eurent un grand retentissement dans la communauté littéraire en Allemagne. S. George prit appui sur ces travaux pour mettre en valeur, comme on le verra plus loin, le concept d'« Allemagne secrète».
15. La pièce de F. Hölderlin (un échange de lettres entre le héros grec Hypérion et son ami italien Bellarmin) évoque une révolte des Grecs contre les Ottomans en 1770. Hypérion s'étant mis au service des insurgés redécouvre l'héritage hellénique sur les lieux mêmes de l'histoire antique. Bellarmin apprend également comment Hypérion, obligé de fuir, s'exile dans une Allemagne alors endormie et préoccupée d'une vie quotidienne dominée par le négoce.
16. Par référence aux jardins des Hespérides, que les Anciens situaient entre l'Espagne et l'Italie, donc dans la partie occidentale de l'Europe. La mythologie grecque explique que les Hespérides étaient les gardiennes de pommes d'or aux vertus surprenantes (Hölderlin ajoute que ces pommes procuraient l'éternité à ceux qui les mangeaient) et faisaient surveiller l'entrée du jardin par un dragon aux mille têtes qu'Héraclès tua. Prenant appui sur cette mythologie, Hölderlin fit d'Héraclès, avec le Christ et Dionysos, l'un des trois révélateurs de la destinée divine des hommes d'Occident, une destinée qui est originelle et la révélation d'une nouvelle terre — une nouvelle Hespérie — où règnera une trinité nouvelle, la Terre le Ciel et les Ethers. Cette « religion » de l’Hespérie est annoncée par la Révolution qu’Hölderlin appela de ses vœux ; il en sera très vite déçu.
17. S. Goerge tient cette ligne de conduite de sa rencontre avec S. Mallarmé et les amis de son « cénacle » à Paris, en 1889-1890.
18. La cinquième thèse du serment y fait allusion, lorsqu’elle évoque la nécessité de surmonter les passions basses de la jalousie, du ressentiment et de l’envie.
19. F. Wolters venait de transmettre à l'un des condisciples de Claus, à l'Ecole d'infanterie de Dresde, J. Schmidt, Vier Reden an der Heimat (Quatre discours à la patrie).
20. Cependant, les trois frères, d'accord sur ce point, souhaitaient réaffirmer par serment l'impossibilité pour une existence humaine de prospérer dans un Etat qui ne serait pas relié à la Divinité, et ils pensent ici au Dieu des chrétiens, et pour dire que si la technique et son influence grandissante dans la vie du monde industriel devaient permettre d'assurer à l'homme ses moyens d'existence, il ne fallait pas que l'industrie et le progrès scientifique en viennent à asservir l'homme à leurs exigences.
21. L’écrivain Laërce (IIIe s. av. J.-C.), influencé par l’orphisme des pythagoriciens, avait été chassé de la ville pour avoir refusé les dieux anthropomorphiques et s’être dit l’égal des Dieux, mais s’est sacrifié en se jetant dans l’Etna afin de permettre le renouveau de son peuple et la réconciliation de celui-ci avec la divinité. F. Hölderlin associe ce sacrifice à celui du Christ, un sacrifice vu comme une expérience voulue par Empédocle, celle de l’union avec le Divin dans la mort.
22. On s'interroge encore sur le contenu des dernières paroles de Claus von Stauffenberg au moment d'être fusillé ; il a été affirmé qu'il aurait crié : « Vive notre Allemagne secrète ! » (Es lebe unser geheimes Deutschland !) plutôt que : « Vive notre sainte Allemagne ! » (Es lebe unser heiliges Deutschland !), mais déjà l'adjectif « notre » (unser) renvoie bien à l'idée d'un secret partagé entre initiés et il s'agit dans les deux cas de la même Allemagne.
23. C'est l'un des membres importants de l'entourage du poète, l'historien K. Wolfskehl, qui le crée, en 1912, dans une revue destinée aux lecteurs privilégiés des œuvres de celui-ci.
24. S. George, Der Preusse, le Prussien, récité en 1902, mais publié à part, en 1951.
25. N. Hellingrath, Hölderlin und die Deutschen (Hölderlin et les Allemands, 1915).
26. C’est le sens qu’il faut donner à cet orphisme et au message de La Mort d’Empédocle, évoqué précédemment.
27. Celui qui « accomplit, l’homme qui vient à notre aide » (Der Dichter in Zeiten der Wirren, op. cit.).
28. V. Goethes letzte Nacht in Italien (Das neue Reich, op. cit.).
29. Fait que relate F. Hölderlin dans sa pièce précitée Hyperion, et qui inspire directement Claus, début 1944, face aux hésitations de la résistance allemande, à préparer et à réaliser avec ses collègues de l’état-major (avec le général von Treschkow et le colonel Mertz von Quirnheim surtout, au travers du lancement de l’opération Walkyrie) l’attentat contre Hitler.
Écrit par SG (Webmaster) dans > Textes de réflexion | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Claus von Stauffenberg |
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