mercredi, 28 décembre 2011

Pro Patria mori : mourir pour la Patrie (partie 1/2)

Il est impossible de séparer fortement de l'idée de la royauté fondée sur la politia ou de celle de l'État en tant que corpus morale, politicum, mysticum une autre notion qui apparut indépendamment des doctrines organiques et corporatistes - bien que simultanément avec elles : le regnum [royaume] en tant que patria, en tant qu'objet d'un attachement politique et d'un sentiment semi-religieux. 

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La Patria, si souvent dans l’Antiquité classique agrégat de toutes les valeurs morales, éthiques, religieuses et politiques auxquelles un homme pouvait tenir au point de vivre et de mourir pour elles, était une entité politique pratiquement périmée au début du Moyen Âge. Pendant l'époque féodale, quand les liens entre seigneur et vassal déterminaient la vie politique et l'emportaient sur la plupart des autres liens politiques, l'ancienne idée de patria s'était presque entièrement effacée ou désintégrée. Cela ne veut pas dire que le mot patria ait entièrement disparu du vocabulaire latin médiéval. Bien qu'il ne corresponde guère aux conditions effectives de vie et qu'il ne concorde que très mal avec la réalité politique, le terme se rencontre assez fréquemment dans les œuvres des poètes et des savants médiévaux qui s'inspiraient de Virgile, d'Horace, et d'autres auteurs classiques.

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Pro Patria mori : mourir pour la Patrie (partie 2/2)

REX ET PATRIA

Guillaume de Nogaret avait, à plusieurs reprises, affirmé qu'il était prêt à mourir pro rege et patria. Il fut même, en une occasion, plus précis, disant "par son serment de fidélité, il était astreint à défendre son Seigneur le Roi... ainsi que sa patria, le royaume de France."

theatrum belli,roi,patrie,eglise,sacrifice,pro patria mori,chevalierCe que voulait dire Nogaret est évident : en tant que miles, chevalier, il devait défendre son suzerain et, en tant que membre du corps politique de la France, il était obligé - comme tous les autres Français - de défendre ce corps même, la patria. Qu'en tant que chrétien il soit aussi tenu de défendre l'Église fut aussi répété par Nogaret mainte et mainte fois ; mais ce point est moins important ici. La formule pro rege et patria, "pour le roi et la patrie", a survécu jusqu'aux Temps modernes ; normalement, on ne devait pas avoir le sentiment - au XXe siècle aussi peu qu'au XIIIe siècle - qu'en fait deux strates différentes se recouvraient et que deux obligations différentes coïncidaient, l'une féodale, l'autre publique. Après tout, le seigneur féodal était, en même temps, chef du corps politique, et quelle différence cela faisait-il qu'un homme donnât sa vie pour la "tête" ou pour les "membres", ou pour "la tête et les membres" ensemble ? Il serait difficile de dire exactement où devait passer la ligne de démarcation – et, pourtant, la possibilité d’un conflit d’obligations n’était certainement pas écartée.

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vendredi, 05 août 2011

Les armées des ducs de Bourgogne

L'apparition d'un "État bourguignon" ne se manifesta pas seulement par le développement d'institutions judiciaires, financières et administratives, par l'essor d'une société politique et l'élaboration d'une idéologie, mais aussi par l'existence d'une force armée et d'une société militaire dévouées au prince et à la "chose publique". 

bourgogne,armée,chevalierA la base de la puissance bourguignonne, on trouve une noblesse d'armes qui fournissait au duc les cadres de ses armées. Le commandement en chef était exercé, le cas échéant, par le duc lui-même, y compris sur le champ de bataille : ainsi Jean sans Peur à Othée en 1408, Philippe le Bon à Mons-en-Vimeu en 1421, à Gavre, en 1453, et Charles le Téméraire, qui paya tant de sa personne qu'il finit par mourir au combat à Nancy le 5 janvier 1477. Les chefs et capitaines des armées ducales étaient désignés par le prince et, au sein de ce groupe, le maréchal de Bourgogne était le détenteur d'un des rares offices militaires permanents. Ce maréchal de Bourgogne, toujours choisi au sein de la haute noblesse des deux Bourgognes, était nommé et révoqué librement par le duc, ce qui le distinguait des autres maréchaux des principautés bourguignonnes, maréchal de Brabant, maréchal de Hainaut, maréchal de Flandre, maréchal de Luxembourg, dont la dignité était héréditaire et la charge purement honorifique. Il était chef de l'armée lorsque le prince était absent et commandant de l'avant-garde lorsqu'il était présent. Sur le plan administratif, il était en principe responsable du contrôle des effectifs et de l'état des troupes lors des "montres d'armes" et des revues. Fait important, la compétence et l'autorité du maréchal de Bourgogne n'étaient pas limitées aux troupes levées dans les deux Bourgognes, mais s'étendaient à l'ensemble des gens de guerre servant le duc. 

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lundi, 02 juin 2008

Le chevalier dans l'imaginaire européen

1193657644.jpgMalgré l'envahissement des sociétés modernes et, en conséquence, de l'existence quotidienne par les sciences et les techniques, le chevalier demeure un personnage exemplaire car nimbé d'un prestige qui joint les contingences de l'humain aux orbes de la métaphysique. Prestige qui, dans toute l'Europe et bien au-delà, devait survivre à la disparition de l'ancien régime royal et féodal ou, selon les nations, à sa transformation en monarchie constitutionnelle. C'est pourquoi, par exemple, la République française a le pouvoir de conférer, entre autres, le titre de « chevalier de la Légion d'Honneur ». De plus, à travers notre « vieux continent », comme disent les natifs d'outre Atlantique (qui, eux aussi, associent médailles et chevalerie), des ordres célèbres issus du Moyen Âge – de la Toison d'Or à la Jarretière en passant par Calatrava – existent toujours. Tout cela semble dire que l'image du chevalier manifeste quelque chose de fondamental et, de la sorte, d'indissociable de l'identité européenne.

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vendredi, 06 avril 2007

La figure du chevalier

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La chevalerie n'est pas la noblesse, même si elle en permet l'accès par la voie des armes. La noblesse a une fonction politique liée en partie à la naissance et à un enracinement territorial. À la différence de la noblesse, la chevalerie n'est pas héréditaire. C'est un ordre auquel on accède par cooptation. Dès l'origine, au XIè siècle, surtout dans le Nord, on y trouve des fils de la plus haute aristocratie d'origine carolingienne, mais également des hommes d'armes issus parfois de la paysannerie. Au XIIè siècle, la chevalerie est devenue une communauté éthique qui est bien autre chose qu'un groupe professionnel. Son prestige se mesure au fait qu'à partir du futur Louis VI, armé en 1097, à l'insu de son père, tous les rois de France tiendront à se faire armer chevalier, ce que fera encore François Ier, au soir de Marignan, par la main de Bayard.

La chevalerie de l'Europe médiévale n'a aucune parenté avec ce que l'on nomme "chevalerie" à Rome. Elle doit son nom à l'usage militaire du cheval qui se généralise à l'époque carolingienne. Durant tout le Moyen Âge, on appelle "homme d'armes" le guerrier monté, plus ou moins cuirassé, qui combat avec la lance et l'épée. L'invention successive, entre le vine et le De siècle, de la selle d'armes à haut troussequin et des étriers, puis du fer protégeant le sabot du cheval, transforme cavalier et monture en un centaure redoutable dans les rencontres et capable de couvrir rapidement de longues distances.

Le mot chevalier, dérivé du bas latin caballarius (cavalier) ne commence à être en usage qu'à la fin du XIè siècle. Il est attesté dans La Chanson de Roland (au vers 110) : "Sur de blancs tapis de soie sont assis les chevaliers" (cevaler). Dans la langue des clercs, en latin, il est le miles, membre de la militia armata. L'un des premiers textes qui mentionne cette militia est dû à saint Bernard, dans une intention critique, par un jeu de mots sans aménité : militia/malitia. L'abbé de Clairvaux oppose à cette chevalerie qu'il juge mécréante et peu respectueuse de l'Église, la nova militia des moines guerriers du Temple, qui bénéficie de tous ses encouragements.

Le rituel chevaleresque, décrit par Chrestien de Troyes, est fixé au me siècle. Il repose sur l'adoubement, symbole d'une reconnaissance de qualités spécifiques et d'une initiation. L'Église s'efforcera d'étendre son contrôle sur l'institution par la bénédiction des armes.

À s'en tenir à la fonction strictement militaire, on ne comprendrait rien à ce qui définit le chevalier. Une éthique incarnée, voilà ce qu'il est. Prouesse, largesse et loyauté sont ses attributs que l'honneur résume. L'élégance de l'âme commande d'être vaillant jusqu'à la témérité. Dans les tournois, dit-on, "c'est dans les pieds des chevaux qu'il faut chercher les preux". La largesse associe le mépris de l'argent à la clémence et à la générosité du coeur enseignée à Perceval par son mentor. Tenir la foi jurée jusqu'à la mort est la troisième obligation naturelle qui implique de se sentir engagé par sa parole ou par un pacte d'amitié mieux que par tous les contrats.

 

Origines boréennes de la chevalerie

medium_chevalier_francais.jpgParmi les portraits de différents types sociaux tracés par Chaucer à la fin du XIVè siècle dans les Contes de Cantorbery, celui du chevalier ressemble comme un frère au Perceval de Chrestien de Troyes, mais aussi à la plupart des héros de l'Europe ancienne : 

Dès les premiers temps qu'il avait commencé

De chevaucher, avait aimé chevalerie,

Loyauté et honneur, largesse et courtoisie,

Il avait fait de grands exploits à la gloire de son seigneur,

Et chevauché plus avant que personne,

Toujours tirant honneur de sa vaillance...

Si l'usage du cheval a donné son nom à l'institution médiévale, il n'est pas constitutif du mental de la chevalerie. Le guerrier achéen, l'hoplite grec, le fian irlandais, le berserker germanique sont des fantassins, et pourtant des préfigurations du chevalier. C'est pourquoi on a pu parler de "chevalerie homérique" pour désigner dans le monde d'Homère la fratrie des couroï. Le couros est un "guerrier noble, que sa naissance et son éducation ont voué au métier des armes [...] et aux raffinements d'un certain idéal". L'histoire atteste l'existence, dans la Grèce d'avant la cité, d'un compagnonnage de guerriers unis entre eux par un esprit, des liens d'initiation et de commensalité, exerçant des fonctions spécifiques dans la paix et la guerre. La même structure se retrouve dans l'ancienne Germanie décrite par Tacite. Au chapitre XIII de sa Germania, il a relaté la cérémonie au cours de laquelle un jeune Germain reçoit ses premières armes, la framée et le bouclier. Elle anticipe sur l'adoubement chevaleresque du XIIè siècle. Même symbolisme, même monde mental. Tout le légendaire celtique prouve des rites de passage analogues dans la milice guerrière des Fianna qui est à l'origine de la chevalerie arthurienne. Comme la noblesse, la chevalerie médiévale hérite également des traditions militaires romaines, de la dignitas et de l'éthique du service.

Ces filiations n'étaient pas ignorées par les intéressés. Au XIIè siècle, dans le prologue de son Cligès, Chrestien de Troyes, écrit : "Nos livres nous ont appris qu'en Grèce régna en premier le prestige de la chevalerie et du savoir. Puis la chevalerie vint à Rome, ainsi que la totalité du savoir, maintenant parvenue en France. Dieu veuille qu'on les y retienne !"
 

La figure du héros fracassé

medium_templier3.jpgÀ sa naissance, la chevalerie médiévale était encore toute nimbée d'ancienne religiosité celtique et germanique. Les descendants des guerriers francs de Clovis avaient peut-être oublié jusqu'au nom de leurs anciens dieux, mais ils avaient conservé dans le sang une passion guerrière que le christianisme ne baptisa que superficiellement. "L'hostilité permanente entre clercs et chevaliers qui subsiste à travers tout le Moyen Âge, montre assez à quel point l'aristocratie militaire des pays d'Occident était mal adaptée à une religion qui était pourtant la sienne depuis des siècles".

De fait, les chansons de geste ont beau multiplier les invocations à Dieu et s'en prendre aux "païens", c'est-à-dire aux musulmans, elles reflètent une vie intérieure, où se trouvent exclusivement exaltées la mystique des combats, la bravoure et la mort. Elles renouent ainsi avec l'esprit des poèmes homériques, des sagas scandinaves, des légendes germaniques ou irlandaises, sans atteindre cependant à leur richesse symbolique. En comparaison, leur caractère fruste traduit une culture mutilée, amputée de ses sources spirituelles.

Survivent pourtant dans cette littérature la vitalité foncière de la race et son pessimisme fougueux. Les chansons de geste exaltent la souffrance et la mort plutôt que la victoire. Les histoires qu'elles décrivent ne sont nullement consolatrices. Le héros "clair de visage, large d'épaules, mince de hanches", malgré sa force prodigieuse, son courage sans limite, son épée inaltérable, sera quand même vaincu. C'est toujours dans l'histoire d'un grand malheur que se manifeste la beauté de la geste.

La description impitoyable des souffrances de la guerre est affranchie de toute compassion et de toute sensiblerie. "Souffrir pour comprendre", écrivait Eschyle dans Agamemnon. Il est implicitement admis que c'est devant la défaite, la douleur et la mort que l'homme se révèle.

Alors que, durant ses campagnes, Charlemagne connut beaucoup plus de victoires que de défaites, son compagnon le plus célèbre et le plus chanté est Roland, dont on ne sait rien sinon qu'il fut sans doute vaincu et tué à Roncevaux. Au fil des siècles, l'exaltation du héros intrépide, brusquement terrassé par le destin, reste l'une des constantes de l'imaginaire européen. Le mythe napoléonien n'aurait pas été ce qu'il fut si la gloire d'Austerlitz n'avait été suivie de la défaite de Waterloo et du martyre de Sainte-Hélène. C'est également un signe que l'on ait adopté Vercingétorix – même tardivement – comme premier héros national.


Un esprit indestructible

medium_cru_knight.jpgMalgré l'ablation de la mémoire, on voit resurgir avec constance, sous les formes les plus inattendues, la célébration du héros fracassé. Ainsi en est-il du culte posthume voué à Che Guevara par une fraction de la jeunesse occidentale dans le dernier tiers du XXè siècle. Guérillero solitaire et improbable, rongé de fièvre, sans espoir et sans illusion, il s'en fut chercher la mort dans un coin perdu des montagnes de Bolivie. Et sans doute, malgré sa philosophie matérialiste, avait-il découvert cette grande vérité : on ne meurt bien que pour l'idée que la mort vous donne de vous-même. L'acceptation du christianisme par la chevalerie doit beaucoup à l'idéalisation européenne du héros sacrifié. L'Église occidentale du Haut Moyen Âge fit du Christ un dieu puissant. D'après la légende, après avoir donné la victoire à Constantin, ne l'avait-il pas également accordée à Clovis ? Au ne siècle, on réalisa même à l'usage des Saxons batailleurs et rétifs, une version épique des Évangiles, le Heliand. Jésus y devenait un prince germanique, ses disciples étant ses vassaux, et les noces de Cana un festin guerrier. Mais le dieu vainqueur était également un héros vaincu par un sort contraire et des ennemis aussi perfides qu'écrasants. Cela fut certainement plus important pour la conversion des Celtes, des Francs et des autres Germains que les Évangiles, ignorés pour l'essentiel par le Moyen Âge, faute d'accès aux Écritures. Être chrétien se résumait à croire en la divinité du Christ, dont l'aristocratie d'épée se faisait une idée assez peu chrétienne.

Barons et chevaliers n'avaient retenu des sermons que les mots agréables à leurs oreilles. L'expression "Dieu des armées" était prise au pied de la lettre. Habitués à un Walhalla peuplé de divinités guerrières, les nouveaux convertis se faisaient un paradis à leur image, sans s'interroger sur la généalogie véritable des nouveaux promus. Saint Michel, saint Georges, saint Maurice, saint Martin, saint Eustache, et quelques autres anciens militaires à temps partiel, avaient leur faveur. Et c'est moins la fermeté du martyre qu'ils retenaient, que la bravoure supposée du soldat. Les croisades contribuèrent à aplanir l'équivoque. L'Église parlait enfin un langage que les hommes d'épée pouvaient comprendre, conciliant leur foi chrétienne encore incertaine avec leurs aspirations profondes. Devenus soldats du Christ, les "Barbares" se christianisèrent. Mais par un mouvement de réciprocité, l'Église se "barbarisa", s'européanisa. Durant quelques siècles, la chrétienté tira sa force de cette injection massive de violence, d'énergie et de courage qui recevait la caution religieuse de la "guerre juste".

La bonne conscience accordée au chevalier restait cependant conditionnelle. Ce n'est pas la vocation guerrière en elle-même qui était justifiée – impossibilité majeure pour une religion dont l'essence est étrangère aux valeurs de l'épée –, mais l'usage qui en était fait, dans la convergence avec les intérêts de l'Église.

En dépit des croisades, la méfiance réciproque ne connut qu'une trêve relative. La querelle des guelfes et des gibelins prit naissance dès cette époque. La fracture s'accentua au temps de la Renaissance. Dans les villes d'Italie d'abord, puis de Germanie, de France et d'ailleurs, surgirent d'arrogantes statues équestres jusque sur le parvis des églises. Elles proclamaient le retour du héros et son éternité. Ce que firent aussi les toiles du Greco, de Vélasquez, du Titien ou la très subversive estampe de Dürer, où l'on voit le Chevalier marcher vers son destin, indifférent à la fois à la Mort et au Diable.

En Allemagne d'abord et dans bien d'autres pays, le succès foudroyant de la Réforme tint pour une large part au soutien de la noblesse hostile à Rome et fidèle aux valeurs de la féodalité. À partir du XVIIIè siècle, siècle du divorce de l'épée et de la foi, les ruptures que provoquèrent les grandes crises européennes étaient également contenues dans les héritages contradictoires de l'Europe.

L'esprit de la chevalerie avait-il disparu pour autant ? Au XXè siècle, parmi les nombreuses horreurs des deux guerres mondiales, les gestes chevaleresques n'ont pas manqué entre belligérants européens. Plus tard encore, dans une époque qui échappait à l'ancienne éthique, la noblesse des sentiments continua cependant de s'exprimer dans la littérature et le cinéma.

De la façon la plus imprévisible, l'âme chevaleresque s'empara d'un genre littéraire nouveau où personne ne l'attendait. Toute une part du roman noir et des films qui en sont inspirés fait revivre, et souvent chez les mauvais garçons, l'honneur, le courage et la loyauté qui ont déserté la réalité visible. L'esprit qui circule ici ou là dans cette littérature vigoureuse, fidèle aux vertus classiques du roman, semble surgir du même terreau que celui des tragédies grecques, des sagas scandinaves ou des chansons de geste. Rien ne montre mieux le caractère impérissable d'un esprit capable de traverser le temps et de resurgir sous les apparences les moins propices.

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Dominique VENNER

In Histoire et tradition des Européens (30 000 d'identité)

Editions du Rocher 

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mardi, 01 août 2006

Le chevalier

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Le chevalier est l'homme d'armes monté. Après l'introduction en Occident de pratiques équestres, d'origine probablement asiatique, telles que l'étrier, la selle rembourrée ou le fer pour le pied de la bête, toutes attestées au Xè s., la cavalerie est devenue l'élément déterminant du combat, à l'exemple des Goths et des Saxons en de plus hautes périodes.
 
 
Dès lors le soldat, miles, est par excellence le cavalier (caballarius, mot qui se cantonne désormais au sens d'homme à cheval, et en général sans armes). La tactique guerrière (charge en ligne) implique un équipement coûteux (armure en maille ou en plaques, épée, bouclier, casque, armes de jet, chevaux de remonte), des exercices préparatoires au combat (escrime de la lance, chasse à la "grosse bête"), une cohésion, ou même une connivence, avec les autres combattants (équipes ou conrois), enfin une robustesse certaine. Le chevalier est donc un spécialiste incontesté dont on recherche l'aide.
 
C'est pourquoi la première forme sociale est celle des troupes d'hommes de main, stipendiés, gratifiés d'une monture et d'un équipement, en général d'origine modeste et chargés de protéger l'homme qui les paye. Lors du développement de la seigneurie, les chevaliers, logés au château, sont la main, souvent lourde, du seigneur. On discute du moment et de l'ampleur d leur entrée dans la vassalité du maître. S'ils sont alors dotés d'un bien, on dit "chasés", ils peuvent résider hors du château et former à leur tour une couche inférieure de dominants. Le mouvement paraît précoce en Europe du Nord (début du XIè s.), plus tardif au Sud. Le nombre croissant des chevaliers, le danger que faisaient courir aux faibles ces milites armati et le peu de succés des efforts menés pour contenir leurs exactions ("institutions de paix") ont entraîné d'une part une généralisation de la cérémonie d'initiation et le filtrage qu'était le rite préalable de l'adoubement, d'autre part une sacralisation de la fonction chevaleresque (ordo militum), support militaire de la Croisade, enfin une reprise en main par les Seigneurs féodaux chasant systématiquement leurs chevaliers (entre 1040 et 1120). 
 
medium_chevalier_3.2.jpgUne deuxième forme sociale s'en dégagea, notamment après que les vieux lignages nobles (et même les rois comme le futur Louis VI de France en 1096) se fussent "parés" d'un titre qui attestait leur valeur au combat. Le mouvement tendit donc à faire considérer tout chevalier comme noble homme, ce qui fut fait au XIIIè s., sauf dans l'Empire où subsista l'idée d'une subordination du combattant à un maître (Ritter parfois d'origine servile), ou en Espagne et Italie, là où les paysans aisés accédèrent à la chevalerie urbaine et contadine sans exercer d'activités guerrières. La chevalerie s'accrut, aux XIVè et XVè s., de tous ceux que le prince y promouvait; et si l'hérédité n'y fut jamais juridiquement admise, le coût de la nova militia, le prestige au combat même individuel, la pression des hauts lignages contint pratiquement l'adoubement dans les familles déjà "chevaleresques". Toutefois, et surtout au début des temps "modernes", le titre de "chevalier" dans le langage commun fut assimilé, avec ou sans les rites d'accès, à tout membre de l'aristocratie, parfois même à des clercs. Cet abus de terme était d'ailleurs ancien puisqu'on qualifiait de "chevaliers" les moines-soldats des ordres militaires qui n'étaient pas, ou pas toujours, adoubés (milieu XIIè s. - fin XIIIè). Ces glissements vers un sens par trop commun expliquent les tentatives qui furent faites, entre 1380 et 1550 dans l'ensemble, pour revaloriser le prestige du "véritable" chevalier: en plus de l'adoubement, fut imaginé l'accès à un "ordre de chevalerie" dont les membres s'engageaient à effectuer des prouesses surtout guerrières (Licorne, Dame Blanche, etc.); mais cet effort fut détourné de son but par les princes ou les roi, qui y virent un moyen de distinguer par là un serviteur zélé (Jarretière, Toison d'or, Etoile, Saint-Michel, etc.).
 
Chargée providentiellement de défendre le peuple chrétien, de protéger les opprimés et de défendre les vices, la chevalerie parvint à donner d'elle une image flatteuse qui est toujours brillante dans la mentalité d'aujourd'hui. Dès le XIIè s. et surtout à partir du XIIIè, une littérature romanesque a valorisé ces qualités: au travers de récits fondés sur des aventures antiques (Thèbes, Alexandre), ou sur la "matière de Bretagne" (Table Ronde, Graal), le chevalier "courtois", épris d'absolu, toujours aux pieds des dames, héros d'exploits sportifs ou spirituels, incarne, au ravissement des lecteurs ou des auditeurs de l'aristocratie, toutes les vertus chrétiennes (et païennes, note de TB).
 
 
 
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Robert FOSSIER
In Dictionnaire du Moyen-Age 

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