1. C’est majoritairement un combat d’infanterie légère très bien maîtrisé par les différentes milices (shiites, kurdes) ainsi que par l’EI. Ce combat est mené de manière décentralisée, l’initiative est laissée aux petits échelons (section, groupe). Il se déroule à courte distance – les 100 derniers mètres. Mais, il présuppose un gros savoir-faire en termes de préparation des actions (reconnaissance, renseignement, répétition préalable sur la base de scénarios et de maquettes, installation de dépôts de munition avancés), d’utilisation du micro-terrain (ravins, talus, chemins creux, etc.), d’opérations de nuit, facilitant de la sorte l’infiltration afin d’arriver au plus prêt de l’adversaire. (Cf. John POOLE, Strategic Rifleman, Emerald Isle, Posterity Press, 2014)

2. Dans ce combat en outre, une importance particulière est accordée au fusil à lunette qui permet non seulement l’observation et le tir à longue distance, un appui-feu discret et efficace, mais également l’interdiction d’une zone sans impliquer de gros effectifs. (Cf. John WEST, Fry the Brain : The Art of Urban Sniping and its Role in Modern Guerrilla Warfare, Countryside, 2008)

3. Il ne faut pas oublier non plus le rôle des forces morales. Pour bien fonctionner sur le terrain, l’infanterie légère nécessite un solide esprit de corps qui ne doit pas être confondu avec une discipline de fer, mais qui signifie que les combattants se connaissent, partagent le même mode de vie et se font mutuellement confiance. Ce dernier point représente le facteur capital de la capacité d’initiative et de manœuvre des petits échelons : un binôme de compères, une bande de copains sont prêts à toutes les audaces. C’est sans doute la raison pour laquelle, en dehors des milices susmentionnées, les troupes d’élite (paras, commandos, etc.) apparaissent comme les seuls éléments des forces régulières maîtrisant correctement le combat de l’infanterie légère.

4. On constate en effet que les armées régulières syriennes et irakiennes ne sont pas à l’aise avec ce type de combat : il semblerait que tant leur organisation hiérarchique (brigades, divisions) que leurs procédures rigides et centralisées (travaux d’état-major, règles d’engagement) ne soient pas adaptées à cette conduite décentralisée qu’exigent les tactiques d’infanterie légère. De plus, la mécanisation de l’infanterie conduit généralement celle-ci à rester « collée » à ses véhicules et à « oublier » de manœuvrer. L’armée américaine en avait déjà fait l’amère expérience pendant la Guerre de Corée, en particulier dans l’affaire de Chosin où l’infanterie chinoise pratiquant l’infiltration avait réussi à isoler et encercler un corps motorisé US (1950).

5. D’ailleurs à l’heure actuelle, l’armée syrienne de Bachar El Assad est en train de se réorganiser en fonction de ce type de combat, privilégiant les petits bataillons autonomes (300 hommes environ) plus faciles à commander sur le terrain, composés de milices locales et renforcés, selon les besoins et la situation, par des unités régulières pour leur donner la puissance de feu nécessaire. Les chars sont de moins en moins utilisés en unité constituée (compagnie, bataillon), mais de plus en plus seul ou par deux, dans le rôle de canons d’assaut subordonnés à l’unité d’infanterie qu’ils ont la tâche d’appuyer. Car en zone urbaine, le char peut percer les murs avec son canon et grâce à ses chenilles, il peut se déplacer à travers les gravats et franchir les barricades… toujours sous la protection de l’infanterie à pied.

6. Dans ce contexte, il est intéressant de noter combien l’aviation syrienne se révèle très précieuse dans le rôle d’appui tactique. Dans une telle guerre où le champ de bataille est très fragmenté entre les différents protagonistes, elle s’avère beaucoup plus flexible que l’artillerie pour soutenir les troupes au sol. L’aviation syrienne dispose ainsi de 400 – 500 avions et hélicoptères effectuant plus de 50 sorties/jour. Il ne s’agit pas d’appareils très récents (Mig-21, Mig-23, L-39, Su-22, Mi-8/17 etc.) : c’est leur nombre et leur disponibilité (entretien, pièces de rechange) qui apparaît déterminant. (Cf. http://www.n-tv.de/politik/Wie-Syriens-Diktator-seine-Gegner-wegbombt-article14208581.html) A ce stade, il semble donc que l’aviation d’appui au sol soit le « complément naturel » de l’infanterie légère, pour autant que l’espace aérien lui reste ouvert : dans le cas de la Syrie en raison de l’absence d’opposition aérienne ; dans le cas serbe au Kosovo en 1999 en intervenant sous l’ombrelle anti-aérienne de la DCA. (Cf. notre analyse dans, L’OTAN attaque : la nouvelle donne stratégique, Genève, Georg, 1999, p. 73ss)

7. Plutôt qu’en campagne, la défense se cristallise dans les zones urbaines profitant des ruines et de l’aménagement des bâtiments (mouse-holing technic). De petites localités bien défendues permettent d’interdire l’accès à de vastes secteurs ; les longues lignes de défense en profondeur ne semblent plus d’actualité. L’exemple de Kobané indique toutefois que, face à une attaque de grande envergure, le défenseur doit pouvoir disposer d’un gros appui de feu – les frappes aériennes de la coalition. Combiné avec ce qu’on a dit plus haut de l’emploi des chars comme canon d’assaut, ceci tendrait à indiquer les limites d’engagement de l’infanterie légère qui, dans ces circonstances, doit pouvoir compter sur un nombre important de bouches à feu. Les interminables combats dans Beyrouth (1975-1990) en avaient déjà fait la démonstration : en l’absence d’aviation, chaque camp s’était alors abondamment équipé en artillerie lourde et mortiers de gros calibres. On retrouve ainsi des leçons apprises depuis Vauban : la résistance d’un réduit dépend du nombre de canons qu’il peut aligner sur les bastions. La Wehrmacht approfondira ces leçons à partir de 1943 et développera ses matériels en conséquence : canon d’assaut fortement blindé, roquette de très gros calibre à courte portée, lance-flamme allégé, chasseur de char très mobile et de petite taille, large diffusion des armes automatiques et antichars portables pour compenser le manque d’artillerie (Cf. Ligne de front, « Wehrmacht 1946 », avril-mai 2011, hors-série no 12)

8. A ce sujet, il est intéressant de noter comment les milices mentionnées au début compensent leur manque de puissance de feu. Outre la recherche systématique de l’imbrication et du combat rapproché, l’utilisation intensive des IED peut être assimilée à une forme d’ « artillerie du pauvre » : au lieu de bombarder l’adversaire, on cherche à l’attirer dans un killing ground où l’on peut actionner ensuite des charges puissantes. Cette méthode est mise en œuvre notamment contre les chars. Des équipes de sapeurs sont aussi employées de manière mobile pour piéger le terrain au dernier moment devant les axes de progression adverses. De son côté, l’EI utilise abondamment les véhicules-suicide dans ses attaques pour ouvrir une brèche dans le dispositif du défenseur. Tout cela correspond en quelque sorte à la manœuvre du génie où obstacles et minages remplacent le feu [1]. Ajoutons qu’en été 2006, le Hezbollah avait fait un usage abondant de missiles antichars face aux assauts de l’armée israélienne. En ce sens, le missile antichar est devenu une arme d’appui très efficace lorsque l’infanterie légère ne bénéficie pas d’une artillerie suffisamment puissante. (Cf. Patrick MERCILLON, Le Milan au combat, Paris, E.T.A.I, 1997)

Des 8 points qui précèdent, on peut suggérer que, compte tenu de l’ampleur du conflit, des gains territoriaux obtenus par certains protagonistes, de la violence des combats et de la primauté des forces morales vis-à-vis de la technologie, il ne s’agit pas simplement de procédés de combat efficaces et bien adaptés. De notre point de vue, les expériences présentées ci-dessus tendent à indiquer plutôt un tournant dans l’art de la guerre. En effet, les difficultés, voire les échecs enregistrés par les armées régulières dans le domaine du combat mécanisé, les restructurations entreprises suite à ces échecs, le mode d’organisation et de fonctionnement des milices et de l’EI signalent des transformations de fond ; non pas un retour à la guérilla mais une véritable hybridation de la guerre.

A ce propos, il importe ici de garder à l’esprit la phrase de Martin Van Creveld : « Les lignes de communication seront détruites par coups de main rapides, les bases remplacées par des caches et des dépôts, les vastes objectifs géographiques, par une prise en main des populations au moyen de la propagande et de la terreur » [2].

Bernard WICHT

Université de Lausanne

Bernard Wicht interviendra au colloque sur la RUPTURE STRATEGIQUE le 11 février à l’Ecole militaire

[1] Rappelons qu’une telle manœuvre a été particulièrement mise en évidence par le général Todleben lors du siège de Sébastopol en 1854. Todleben parvient ainsi à tenir en échec la coalition franco-anglaise pendant plus d’un an.

[2]  La transformation de la guerre, trad., Paris, éditions du Rocher, 1998, p. 263.