mardi, 10 juillet 2012
Des guerres d'Italie aux guerres de Religion : un nouvel art militaire (1ère partie)
Si l'on compare une carte, même sommaire, des possessions du roi de France en 1493 et une autre en 1559 (traité de Cateau-Cambrésis), on s'aperçoit d'emblée qu'elles sont presque entièrement semblables : simplement on constate l'annexion de Calais ainsi que des Trois-Evêchés — Metz, Toul et Verdun. En apparence donc, au terme de cette période de soixante-sept ans, pendant laquelle les guerres ont sévi environ deux années sur trois, il n'y eut, du simple point de vue territorial, ni vainqueur ni vaincu : la monarchie française a en gros maintenu ses positions — preuve de sa solidité et de l'appui au total déterminé qu'elle rencontra auprès de ses fidèles sujets —, améliorant même légèrement celles-ci in extremis, tandis que ses nombreux adversaires ne furent pas en mesure d'étendre sensiblement leur domination, du moins à ses dépens. Cette sorte de match nul s'explique, fondamentalement, par un équilibre des forces armées mais aussi par le jeu conscient de la diplomatie européenne, soucieuse, dans une large mesure, au moins depuis le XVe siècle, d'empêcher quelque puissance que ce soit d'exercer une prépondérance trop marquée. Certes, le royaume de France peut bien alors être réputé la « grande monarchie » célébrée par Claude de Seyssel, d'où d'assez nombreuses coalitions qui ne cessent de se nouer contre lui, mais en même temps les Habsbourg collectionnent les titres et les territoires, apparaissant dès lors à bien des hommes d'Etat (le pape, le roi d'Angleterre) comme la domination menaçante, ce qui explique par contrecoup quelques rapprochements inattendus avec la France.

Il reste que, pendant toute cette période, les rois très chrétiens, sans doute encouragés par une partie de la noblesse, poursuivirent avec une extraordinaire obstination leur grand dessein italien, ce qui se traduisit par une alternance de conquêtes brillantes et de reculs complets, encore qu'au bout du compte, après tant d'entreprises et d'expéditions suivies d'occupations, de tout cela il ne resta pour ainsi dire rien : les ambitions transalpines se terminèrent par une faillite presque totale. De toutes ces guerres de « magnificence », il ne demeura plus que le glorieux souvenir, sans compter, bien sûr, de nombreuses traces d'influence italienne en France, dans le domaine de l'art, de la culture, de l'économie, des techniques — tout cet ensemble de manifestations que l'on désigne d'un mot : la Renaissance. Encore est-on en droit de se demander si cette influence n'aurait pas été analogue même sans les guerres d'Italie.
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Des guerres d'Italie aux guerres de Religion : un nouvel art militaire (2e et dernière partie)
L'ART MILITAIRE, LES ARMES
L'ordre profond
Tout se passe comme si au Moyen Age, sauf exceptions (Azincourt, à cause de la presse), la ligne de bataille des cavaliers était mince : un, deux, trois rangs de profondeur au maximum, ce qui donnait couramment, en dépit de la médiocrité des effectifs, des fronts de 1.000 à 2.000 m. En 1463, Jean Rodant, canonnier et portier du château de L'Ecluse, formé à l'école de François de Surienne, dit l'Aragonais (ce dernier ayant été l'un des meilleurs capitaines « anglais » de la dernière partie de la guerre de Cent ans), donne le conseil suivant à Philippe le Bon au sujet d'un corps expéditionnaire destiné à la croisade contre la Turquie : « Pour mettre vos 6.000 combattants en bataille, il faut compter 3.000 pas d'homme, c'est à entendre à chaque pas deux hommes » : en l'occurrence une seule ligne de combattants, à raison de deux par mètre.

Cependant, dès le Moyen Age, il est probable que les gens de pied (ainsi les piquiers flamands) aient été disposés de façon moins étirée. Malgré tout, le grand changement, qui s'introduit lors des guerres entre Charles le Téméraire et les Suisses, consiste en ce que ces derniers adoptèrent systématiquement une forme géométrique — en gros carrée — pour leurs « bataillons » ; 7.000, 8.000, 10.000 hommes purent ainsi constituer un seul corps, une seule phalange, hérissée de piques, les enseignes flottant au milieu, qui se déplaçaient en masse, pesamment. Or, à partir, semble-t-il, du début du XVIe siècle, en raison de sa prépondérance numérique et de son rôle stratégique, ce fut l'infanterie des piquiers qui forma l'ossature de l'ordre de bataille : la cavalerie dut s'y adapter. Au lieu de se disposer en ligne, elle eut tendance à se déplacer « en file ».
En langue française, le premier théoricien du nouvel art militaire fut Philippe de Clèves, seigneur de Ravenstein (1456-1528), un « Bourguignon » qui servit Maximilien de Habsbourg aussi bien que Charles VIII et Louis XII. Il résume son expérience de la guerre (dernier quart du XVe siècle, premières années du XVIe) dans son Instruction de toutes manières de guerroyer tant par terre que par mer dont il existe un assez grand nombre de manuscrits et qui fut imprimée à Paris en 1558. L'œuvre elle-même a dû être rédigée en 1516. Si l'on s'attend, écrit-il, à une « besogne », à une « rencontre », bref à une bataille rangée, il conviendra de placer en avant, à gauche et à droite, l'artillerie. Elle s'arrêtera à portée de tir de l'ennemi, les pièces seront alors retournées et les chevaux désattelés. En arrière, à environ un jet d'arc (100, 150 m), le dispositif comprendra au centre une masse de gens de pied en ordre profond et serré : les premiers et les derniers rangs, ainsi que les flancs, seront réservés aux piquiers, le cœur aux hallebardiers. Cette masse de piétons sera précédée par quelques dizaines de « compagnons perdus ». A gauche, on disposera les gens de trait à pied, « en quatre de front tout le long de vos avant-dits piétons jusques aux derniers » : ainsi une sorte de colonne profonde et assez étroite pour que les piquiers puis- sent les soutenir, se porter à leur secours, en cas de choc de l'adversaire. A droite, parallèlement à la masse des gens de pied, sur une largeur de 20 chevaux seulement, les « chevaucheurs » : hommes d'armes en tête, puis coutiliers et demi-lances, enfin deux rangs d'hommes d'armes, pour fermer la marche. Quant aux gens de trait à cheval, ils seront placés derrière l'artillerie.
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