PabloEscobarDepuis la mort de Pablo Escobar, une légende dorée malsaine est née, essayant de faire de lui une sorte de ‘Robin des bois moderne’, cultivant l’ambigüité pour nous le présenter comme étant essentiellement en lutte contre l’oligarchie colombienne et les ingérences américaines. La réalité est bien plus prosaïque : il est à l’origine de la mort de milliers de personnes, a plongé son pays dans la ruine et le désordre pour développer son lucratif trafic de cocaïne, puis a utilisé tous les moyens pour échapper à la justice. Tout simplement.

Thierry Noël (déjà auteur d’un remarqué La dernière guérilla du Che), retrace pour nous la vie de ce personnage, né dans une pauvre famille des environs de Medellin et qui se lance dans les petits délits peu avant ses 18 ans, promettant « à ses amis que, s’il n’a pas réuni un million de pesos colombiens à vingt-cinq ans, il se tirera une balle dans la tête ». Un « défenseur du peuple », on le voit… Après le vol de voitures, il passe à l’enlèvement contre rançons de notables locaux, puis à la contrebande, progressant dans la hiérarchie criminelle, avant de se lancer de façon artisanale dans le trafic de drogue, qui commence à générer des revenus extrêmement importants au début des années 1970. Il achète une Renault 4 et effectue quelques aller-retour avec l’Equateur voisin, puis utilise un camion et recrute des subordonnés. A la fin des années 1970, la demande explose aux Etats-Unis et la culture de la coca se développe avec la protection de l’oligarchie provinciale. Des laboratoires de transformation sont construits, une flotte de petits avions permet le transport, les bénéfices sont réinvestis et le trafic décuple. Avec une inventivité qui laisse pantois, un réseau de « distribution » très efficace est organisé au sud des Etats-Unis, à partir de Miami et de la Floride. A cette époque, les Américains commencent à s’organiser (pas moins de 47 agences et services fédéraux engagés dans la lutte contre la drogue), tandis qu’en Colombie la dictature est renversée. Mais le gouvernement de gauche élu est aussitôt balayé par un coup d’Etat militaire en quelque sorte « sponsorisé » par les parrains de la drogue : « Pour la première fois, le trafic de cocaïne vient de s’offrir un gouvernement », formule excessive mais qui traduit une réalité. Sur fond de multiplication des soulèvements militaires, dans un pays appauvri et fatigué, le pouvoir revient aux civils en 1982 mais ouvre aussi « pour les gros trafiquants colombiens une période florissante ».

A Medellin, Escobar « s’impose comme le parrain du milieu local », avec intégration verticale de tout le processus « économique » et création de filiales périphériques. Devenu millionnaire en dollars, Escobar fait aménager une immense propriété entre Medellin et Bogota et se lance dans les actions philanthropiques (soins gratuits, alphabétisation, raccordements électriques, etc.), se créant ainsi « une clientèle dévouée ». L’homme, parvenu au sommet de la richesse et vivant dans le plus grand luxe, est contradictoire : « on trouve chez lui une véritable générosité ». Tandis que les barons de la drogue deviennent de véritables industriels, la violence et la corruption se généralisent pour acheter le silence de services publics entiers, illustrée par la formule « De l’argent ou du plomb ? », « archétype de la proposition mafieuse qu’on ne peut pas refuser ». La situation se complique toutefois avec l’émergence des mouvements de guérilla d’inspiration marxiste, certains responsables des FARC commençant à imposer un « impôt révolutionnaire » pour protéger les cultures, les laboratoires, les aérodromes, incitant finalement les trafiquants à s’organiser « miliairement » et à financer la lutte contre les rebelles, mais aussi à démultiplier les relations à l’étranger, au point d’agir par l’intermédiaire des Cubains et de Panama pour faire libérer la soeur de l’un des parrains de la drogue. Désormais, le Panama de Noriega devient l’un des relais important dans la route du trafic vers les USA. C’est à la même époque l’épisode des Contras au Nicaragua, où narcotrafiquants et CIA travaillent de concert (les noms de Reagan et de Bush sont évoqués), tandis qu’en Colombie même les barons de la drogue s »associent aux groupes d’autodéfense et à l’armée pour lutter contre les mouvements révolutionnaires. En 1982, c’est l’apothéose : élu député du parti Libéral (si, si…), Escobar fait son entrée au parlement « accompagné d’une foule de partisans et de gardes du corps » !

Mais la Roche tarpéienne est proche du Capitole : d’anciens dossiers d’assassinats ressortent des cartons, une partie de la presse s’en mêle, un nouveau colonel prend la tête de la police anti-drogue et les Etats-Unis se décident à placer Escobar sur la liste des personnes recherchées. Le Panama devient moins sûr, les opérations héliportées se multiplient contre les laboratoires, et Escobar doit brièvement trouver refuge au Nicaragua… sandisniste. L’argent n’a vraiment pas d’odeur ! Tandis que le parrain de Medellin multiplie les initiatives pour préserver son trafic et ouvrir de nouvelles routes, l’étau se resserre peu à peu autour de lui. Arrestations sur le territoire américain, évolutions politiques dans différents pays latino-américains, meurtres et assassinats en série, attentats, enlèvements crapuleux : l’environnement devient de plus en plus violent et dangereux, tandis que le « Contragate » puis « l’Irangate » secouent le Congrès américain. Escobar rode alors son discours sur l’influence politique et économique que les USA prétendent exercer au nom, officiellement, de la lutte contre le trafic de drogue qui ne serait qu’une forme de leur impérialisme. Il multiplie les interventions médiatiques contre les menaces d’extradition qui pèse sur lui, tout en continuant à exercer des pressions et à multiplier les délits. Il en vient même à engager un spécialiste des explosifs pour réaliser des attentats. En 1988, il est au sommet de sa puissance mais ses manières expéditives commencent à déranger même parmi les autres narcotrafiquants. C’est la guerre entre les cartels de Medellin et de Cali, dont le gouvernement tente de tirer partie. Plusieurs grandes offensives sont lancées contre Escobar, mais il parvient toujours à s’échapper tandis que le mouvement paramilitaire lié aux trafics est à son tour officiellement combattu. La situation se dégrade continuellement, jusqu’à l’assassinat du candidat donné en tête de la course à l’élection présidentielle. A la fin des années 1980 le pays semble réellement sombrer dans le chaos, entraînant dans une spirale infernale les Etats voisins, Cuba et Panama au premier rang. Le président Barco décide de réagir en lançant la lutte dans tous les domaines. Pour le gouvernement : « La Colombie est en guerre, ce n’est pas une simple expression réthorique. C’est une guerre contre les trafiquants et les terroristes ». Ces derniers répondent : « Nous déclarons la guerre totale et absolue au gouvernement, à l’oligarchie industrielle et politique, aux journalistes qui nous ont attaqués et outragés, aux juges qui se sont vendus au gouvernement ».

Les vagues d’attentats se succèdent tandis que le Corps d’élite de la police s’installe à demeure à Medellin. Escobar profite alors de son image de « bandit populaire » et d’un réel soutien populaire, même si « dans les parcs, les rues et les avenues de la ville, c’était la bataille générale, parce que, quand on croisait des bandits, on s’envoyait du plomb ». On ne compte pas moins de cent attentats pour les quatre derniers mois de l’année 1989, jusqu’à l’explosion en vol d’un appareil des lignes aériennes civiles. De troubles négociations au début de l’année 1990 se traduisent par une brève pause dans la violence, mais dès le mois de mars les opérations reprennent : entre avril et août « plus de 450 policiers sont tués », « la violence et le chaos vont crescendo ». Si Escobar parvient encore à échapper durant l’été à une grande opération aéroportée lancée contre lui, ses proches sont abattus et ses jours semblent comptés. Mais la Colombie elle-même est épuisée par cette lutte et le gouvernement ouvre des négociations avec le trafiquant et l’on vous laisse découvrir p. 282 les extraordinaires conditions de « détention » qu’Escobar accepte de faire… Avec un nombre de victimes « qui correspond à des chiffres propres à un conflit armé classique », un conflit qui pourtant n’est pas encore terminé, et d’abord entre les cartels. C’est finalement une organisation « officiellement non officielle » qui porte les derniers coups à l’entourage d’Escobar en utilisant les mêmes moyens terroristes et c’est le commandant Aguilar qui « loge » l’ancien parrain déchu, grâce aux écoutes téléphoniques, dans un appartement de Medellin : « Pablo Escoobar est mort ! Vive la Colombie ».

Ce n’est pas un roman noir, mais l’histoire d’un pays pendant une trentaine d’années. C’est passionnant. A tous les points de vue.

Editions Vendémiaire, Paris, 2015, 381 pages, 24,- euros.

Source Guerres & Conflits