D’août à novembre 1914, les batailles sur le front de l’ouest ne se déroulent pas selon les plans prévus par tous les états-majors. Cependant, elles ont la forme imaginée avant la déclaration de la guerre. En effet, la bataille des frontières et la bataille de la Marne sont de gigantesques confrontations au cours desquelles les troupes manœuvrent, mais ne parviennent pas à obtenir une victoire décisive. La course de vitesse, appelée « course à la mer », engagée par tous les belligérants pour prendre à revers l’aile ennemie au lendemain de la bataille de la Marne, s’achève quand les armées atteignent le littoral de la mer du Nord à la mi-novembre 1914. Elle est la dernière bataille de la guerre de mouvement, qui prend fin dans la boue du Westhoek, dans la Flandre belge. Le front se stabilise le long d’une ligne de près de 700 kilomètres, de la mer du Nord à la frontière suisse, sur laquelle les armées se retranchent et cherchent à reconstituer leurs forces.

Pour les stratèges, la fin de l’année 1914 se traduit par une incertitude sur la façon de continuer la guerre. Pour espérer remporter la guerre, les gouvernements et les états-majors cherchent de nouvelles solutions. Dès la fin de l’année 1914, le haut commandement français privilégie la rupture sur le front de l’ouest. Alors qu’il doit mener une guerre de siège, il rêve encore à la guerre de mouvement.

I) LES OFFENSIVES DU PREMIER SEMESTRE : LE MYTHE DE LA PERCÉE

1. Le mythe de la percée : pourquoi ?

  • Recherche du mouvement

À la fin de l’année 1914, le général Joffre, commandant en chef français, ne renonce pas à l’offensive. Il croit à la percée. Son objectif est de briser le front allemand sur un point précis. Ainsi, il estime pouvoir créer une rupture susceptible de redonner aux armées la possibilité de manœuvrer sur les flancs ou dans le dos de l’adversaire. Plusieurs raisons motivent ce choix des grandes offensives.

  • Soulager l’armée russe

Il s’agit d’abord de soulager l’armée russe, soumise aux offensives austro-allemandes. En effet, au début de l’année 1915, les Allemands ne renoncent pas à l’idée de la percée (Durchbruch), mais ils font le choix de la défensive sur le front de l’ouest et préfèrent concentrer leurs efforts sur le front de l’est. Leur objectif est de mettre l’armée russe hors de combat, pour terminer la guerre à l’ouest dans un second temps.

  • Des raisons politiques et économiques

En outre, le pouvoir politique et le haut commandement français ont l’obligation d’agir : l’occupation du territoire (10 départements entièrement ou partiellement occupés) n’est pas acceptable, notamment pour des raisons patriotiques et économiques. Enfin, les autorités françaises estiment que les efforts consentis par l’armée française assureront à la France une place particulière le jour de la victoire.

2. Une méthode

Le général Joffre et le grand quartier général sont persuadés que la méthode est bonne : bombarder massivement le front allemand dans un premier temps, puis le prendre d’assaut avec l’infanterie afin de percer et enfin exploiter. L’Artois et la Champagne sont choisis pour servir de base de départ. En cas de rupture, ces deux secteurs offrent les débouchés nécessaires pour manœuvrer. Dans le même temps, le grand quartier général ordonne aux armées de ne plus reculer et de reprendre toutes les tranchées perdues. Joffre entend bien user une armée allemande contrainte de se battre sur deux fronts. « Je les grignote », aurait-il dit en réponse aux critiques de plus en plus nombreuses dont il fait l’objet en 1915. L’obstination, l’aveuglement et l’optimisme du grand quartier général tranchent avec la réalité de la situation sur le front.

3. Les offensives

  • L’Artois

La première offensive doit être déclenchée en Artois à la mi-décembre 1914. Elle a pour objectif la libération des territoires envahis. Au sein du haut commandement, ce projet ne fait pas l’unanimité. Certains généraux la jugent trop prématurée et insuffisamment préparée. Du 14 au 24 décembre 1914, l’armée française attaque la crête de Lorette. L’offensive, qui se solde par un échec, est caractéristique de toutes les actions engagées au cours du premier semestre 1915. Le trop long bombardement de préparation gomme l’effet de surprise. De plus, l’attaque manque de puissance. L’armée française ne possède pas la supériorité numérique. Elle engage trop peu de moyens quand les Allemands parviennent, grâce aux chemins de fer et aux camions, à acheminer et ravitailler des renforts pour colmater les brèches. Pendant l’attaque, les troupes d’assaut françaises évoluent trop lentement sur un terrain profondément bouleversé par la préparation d’artillerie. Enfin, la puissance du feu des défenseurs brise les assauts français. Au total, ces assauts occasionnent des pertes effroyables.

  • La Champagne

Malgré ce premier échec, le haut commandement français lance une nouvelle offensive en Champagne à partir du 20 décembre 1914 : c’est la Première bataille de Champagne, qui se poursuit jusqu’au 18 mars 1915. La progression se limite à quelques kilomètres et les gains territoriaux sont dérisoires (prise de Perthes-lès-Hurlus et du fortin de Beauséjour) alors que les pertes humaines sont toujours aussi importantes. Le haut commandement essaie de comprendre les raisons de l’échec et d’apporter des solutions, notamment dans les liaisons interarmes, les effectifs, le matériel, la puissance de l’artillerie, etc. Cependant, il considère toujours qu’une infanterie bien appuyée par l’artillerie peut percer et rompre le front adverse.

  • A nouveau l’Artois (juin 1915)

Du 9 au 18 juin 1915, le groupe d’armées du Nord commandé par le général Foch attaque en Artois, sur un front de 15 kilomètres entre Arras et Lens. Les crêtes de Vimy et de Notre-Dame-de-Lorette font l’objet de combats acharnés. L’armée française ne progresse que de 4 kilomètres et perd près de 300 000 hommes. Comme lors des offensives précédentes, les moyens manquent ; la préparation d’artillerie est trop longue et insuffisante (pas assez de canons et de munitions) et la concentration des efforts est annulée par la disparition de l’effet de surprise.

  • Des offensives secondaires

Dans le même temps, le grand quartier général organise des offensives secondaires dont l’objectif principal est d’améliorer la ligne de front. Elles sont lancées devant Saint-Mihiel entre décembre 1914 et janvier 1915, sur l’Aisne en janvier 1915, en Argonne en 1915 et aux Eparges, dont la crête est prise le 9 avril 1915. Le mode opératoire est identique aux offensives de grande envergure. Les résultats sont aussi peu concluants et les pertes catastrophiques.

Au cours du premier semestre de l’année 1915, l’infanterie française ne cesse d’attaquer. Les offensives ne permettent pas d’obtenir la percée tant espérée. De plus, elles provoquent des pertes considérables pour des gains territoriaux dérisoires. La Première bataille de Champagne et la Première bataille d’Artois ont provoqué la mort de plus de 200 000 soldats français. Après l’échec de l’offensive d’Artois en juin 1915, le pouvoir politique s’interroge sérieusement sur la capacité du haut commandement à trouver une issue militaire à la guerre. Cependant, cette défiance du pouvoir pousse le haut commandement à envisager de nouveau la rupture avec des moyens accrus. Malgré les échecs du printemps, le haut commandement ne remet pas en cause la doctrine, mais préconise d’améliorer l’exécution, d’allonger les fronts d’attaque, de renforcer la préparation d’artillerie, d’améliorer les liaisons, de constituer des réserves à proximité du front d’attaque, etc. Le 25 septembre 1915 débutent la deuxième offensive française en Champagne et la troisième bataille d’Artois. Les résultats sont plus désastreux qu’au début de l’année. Les quelques succès tactiques remportés n’empêchent pas l’échec stratégique de ces actions de grande envergure. Il est impossible de rompre le front allemand. Au total, l’année 1915 a été la plus meurtrière de la guerre pour l’armée française : 349 000 morts et aucune percée.

II) AUTOMNE 1915 : ECHEC FRANCAIS

La deuxième offensive française de Champagne et la troisième offensive d’Artois de l’automne 1915 font partie des grandes batailles de la Première Guerre mondiale. Après les offensives de printemps, le haut commandement français est pressé d’agir, notamment en raison de la situation militaire et des pressions politiques. Dès l’été, il prépare une nouvelle offensive, dont le déclenchement est prévu à l’automne.

1. La préparation

  • Le choix de la Champagne

Le choix se porte sur la Champagne. En cas de percée, la région offre les débouchés favorables à la reprise de la guerre de mouvement. Dans le même temps, une offensive en Artois, à laquelle participent les britanniques, doit appuyer l’effort français en Champagne et fixer les réserves allemandes. Au sein du haut commandement, ce projet ne fait pas l’unanimité. Le général de Castelnau, commandant le groupe d’armées du centre, estime qu’il est prématuré pour une armée française encore affaiblie par les chocs du premier semestre.

  • Les moyens

Le grand quartier général (GQG) prend le temps de préparer cette offensive, contrairement aux précédentes. Le groupe d’armées du Centre, qui regroupe la 4e armée (général de Langle de Cary) et la 2e armée (général Pétain), est chargé de l’opération. Au total, 39 divisions d’infanterie sont mises en ligne. Les soldats sont reposés, équipés du casque Adrian et vêtus du nouvel uniforme bleu horizon. L’infanterie a pour mission de s’emparer des positions allemandes qui ont été écrasées préalablement par l’artillerie. Plus de 1 000 canons de campagne et 600 pièces lourdes sont rassemblés en Champagne. La méthode est la même sur le front d’Artois. La 10e armée du général d’Urbal ainsi que trois armées britannique (la 1re de Haig, la 2e de Plumer et la 3e de Monro), soit une trentaine de divisions et des milliers de pièces d’artillerie, sont rassemblées pour la bataille.

  • La méthode

Cette fois, le haut commandement privilégie les liaisons entre les troupes de l’avant et l’artillerie. Il prévoit aussi l’emploi des réserves. De plus, il préfère les fronts larges (30 à 40 kilomètres), afin d’éviter les tirs de flanc et de maintenir le haut commandement allemand dans l’incertitude. Le grand quartier général est optimiste. Il espère obtenir des succès tactiques, déjà obtenus dans les offensives de printemps. Mais surtout, il compte remporter une victoire stratégique, qu’il n’a pas obtenue au premier semestre. De leur côté, les Allemands alignent beaucoup moins de divisions : 17 en Champagne et 13 en Artois. Cependant, ils ont aussi beaucoup appris lors des offensives de printemps, notamment en prenant soin de protéger et de fortifier les secondes positions.

2. La diversion en Artois et l’offensive de Champagne

Les tirs de préparation de l’artillerie française débutent le 22 septembre à 7 heures du matin et se prolongent jusqu’au déclenchement de l’offensive le 25 septembre. En Champagne, l’infanterie attaque sur un front de 40 kilomètres, dans les secteurs de Perthes, de Tahure et de la Main de Massiges. En un bond, les premières positions allemandes sont enlevées, sur un front de 25 kilomètres. La précision de l’artillerie française, qui appuie la progression de l’infanterie grâce à de bonnes liaisons interarmes, surprend les Allemands. En Artois, les franco-britanniques attaquent sur un front de 35 kilomètres. Rapidement, ils s’emparent d’une vingtaine de kilomètres de premières lignes allemandes. Au GQG, ces premiers succès suscitent beaucoup d’enthousiasme. En revanche, du côté allemand et en particulier au quartier général de la IIIe armée, la situation est jugée préoccupante. Le repli est même envisagé. Pourtant, le haut commandement allemand réagit très vite en dépêchant des renforts tandis le général Erich von Falkenhayn (1861-1922), chef de l’état-major général, effectue une visite sur le front.

Dès le lendemain, les assaillants butent sur des poches de résistance allemandes autour de positions demeurées intactes. De plus les Allemands transfèrent rapidement des renforts alors que les réserves françaises, massées dans les lignes de départ, sont immobilisées dans les boyaux. La rapide détérioration des liaisons interarmes et la dégradation du climat dès le 25 septembre compromettent l’action de l’artillerie. Ses objectifs sont hors de portée. Les conséquences sont terribles. L’élan des vagues d’assaut se brise sur les redoutables secondes positions, demeurées intactes, et s’exposent aux contre-attaques allemandes. Enfin, les renforts français continuent de s’entasser dans les tranchées de départ, où ils sont exposés aux feux de l’artillerie allemande mais aussi de l’artillerie française. Toutefois, le général Joffre ne suspend pas l’offensive immédiatement. Il ordonne d’y consacrer tous les moyens disponibles. La situation est identique sur le front d’Artois. Les franco-britanniques obtiennent bien quelques succès au début de l’offensive, mais leurs réserves n’ont pas la possibilité de les exploiter. Au final, le haut commandement est contraint de suspendre les deux offensives au milieu du mois d’octobre.

3. Les raisons de cet échec et les conséquences

L’offensive se solde par un échec, notamment parce que l’artillerie n’a pas pu jouer le rôle prévu. La préparation d’artillerie (4 à 5 jours) a encore été trop longue, annulant l’effet de surprise. Après le déclenchement de l’offensive, l’artillerie n’a pas réussi à détruire intégralement les positions allemandes et à appuyer la progression de l’infanterie. Enfin, malgré des moyens colossaux mis en œuvre, l’armée française n’est pas parvenue à rassembler les moyens et la puissance nécessaires pour une telle offensive.

Les résultats sont maigres. Pendant une douzaine de jours, l’armée française a livré de furieux combats permettant quelques gains territoriaux (prise de la Main de Massiges ou de la ferme Navarin) mais sans obtenir le succès. L’infanterie s’est faite massacrer pour une progression de quelques kilomètres, 25 000 soldats allemands prisonniers, 150 canons capturés et environ 150 000 soldats allemands mis hors de combat. Certes, cette offensive a soulagé, temporairement, l’armée russe très éprouvée sur le front de l’est. Néanmoins, la déception est profonde dans le camp allié. De nombreux généraux doutent des méthodes employées et de l’issue de la guerre. Ils sont aussi conscients de l’étendue des pertes humaines : 190 000 Français, dont 150 000 en Champagne, soit des pertes supérieures à celles occasionnées sur le Chemin des Dames en 1917, 260 000 blessés évacués et 60 000 Britanniques tués ou disparus. Pour la seule année 1915, 350 000 Français et 100 000 Britanniques sont tombés. Cependant, le général Joffre reste optimiste : à la conférence interalliée de Chantilly en décembre 1915, il estime la victoire encore possible en 1916, à condition que les alliés attaquent ensemble.

Michaël BOURLET

Chef du département histoire et géographie aux écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan

Source : Cours d’histoire militaire