La situation  au Yémen s’est dégradée durant la première décennie du siècle. Miné par le tribalisme, pays pauvre dans un environnement agité, le Yémen va peu à peu être pris dans une spirale d’agitation incessante. Les anciens communistes du sud fomentent des complots, des groupes terroristes (al Qaïda) s’implantent dans les régions où l’autorité de l’État est faible, les anciennes tribus royalistes zaydites (un courant chiite modéré) s’agitent, dans les régions de Saada, Jaouf et Amran,  tandis que se développe  parallèlement un mouvement activiste et intégriste chiite,  Ansar Allah (partisans de Dieu) ou  houthiste (du nom de son fondateur Hussein Badr el Dîn el Houthi). Les houthistes, sont soutenus par l’Iran qui distribue largement des prébendes et des armes. Du coup, le pays connait pour la première fois de son histoire des affrontements entre les différentes branches de l’Islam.

Ceux qui pensent que le président Ali Abdallah Saleh serait le dernier rempart contre l’anarchie estiment que le moment est venu de lui permettre de rester au pouvoir. Le 1er janvier 2011, le parlement yéménite adopte le principe d’une révision constitutionnelle prévoyant de supprimer la limitation à deux mandats du président de la République. Alors que la situation économique du pays est précaire et que le mécontentement social reste chronique, c’est un bon prétexte pour les forces d’opposition, partis intégristes et néo-communistes, de lancer un mouvement d’agitation qui va très vite se transformer en affrontement armé. Cette opposition surfe sur la propagande du prétendu « printemps arabe » et bénéficie, ici comme dans d’autres pays, de l’apport d’activistes numériques et du soutien de certains cercles américains et européens. Comble de l’imposture,  on verra même le prix Nobel de la paix être attribué à une militante de cette agitation, Tawakkol Karman membre de la branche locale du groupe politico-religieux des Frères musulmans dont les principales revendications sont l’instauration d’un État religieux et l’abaissement de l’âge du mariage des filles à 9 ans !

Le coup d’État houthiste pro-iranien

Le 2 juin 2011, il n’était plus question d’un idyllique « printemps arabe » ni de pacifiques manifestations de jeunes gens épris de liberté,  la vérité éclatait au grand jour : il s’agissait d’une guerre. Le bombardement du palais présidentiel, par les opposants, tue plusieurs personnes alors que le président Saleh, gravement blessé, doit  quitter le Yémen pour se faire soigner en Arabie saoudite. Lorsqu’il rentre à Sanae en septembre, la situation ne peut plus être maitrisée et le 23 novembre, le président Saleh signe le plan des monarchies du Golfe au terme duquel il accepte de céder le pouvoir à son vice-président jusqu’à l’élection  anticipée  de février 2012 qui verra Abd Rabo Mansour Hadi élu pour un mandat intérimaire de deux ans. Le  pays est alors gouverné selon le « pacte provisoire de retour à l’ordre » qui prévoit la création d’une Commission constitutionnelle chargée de  préparer un nouveau projet de constitution.

Le dialogue national qui a réuni, à partir de mars 2013,  les représentants de différentes familles politiques du pays a permis au président Hadi de créer en février 2014, un comité de rédaction de la nouvelle constitution. Ce comité a rédigé un projet qui a été remis au président Hadi le 7 janvier 2015. L’innovation principale est l’instauration d’un État fédéral comprenant six régions. Immédiatement, le mouvement houthiste d’Ansar Allah, toujours soutenu par Téhéran, a émis des réserves sur ce partage parce qu’il contrarierait sa proposition de diviser le pays en deux régions, dont l’une serait dominée par une majorité zaydite (chiite). En janvier 2015, les houthistes ont fait un coup d’État, en investissant la capitale  et en s’emparant du palais présidentiel. Le président Hadi a réussi à s’enfuir à Aden alors que le pays s’enfonçait dans la guerre civile.

Un enjeu géopolitique majeur

À la fin mars, les rebelles houthistes ont poursuivi leurs attaques, ils se sont emparés de Taïz s’ouvrant la voie vers Aden où est retranché le gouvernement légal. Un rapport de l’envoyé spécial du  Secrétaire général des Nations Unies a confirmé que les  troupes houthistes s’étaient renforcées pour tenter de conquérir la région d’Aden. C’est dans ce contexte que l’Arabie saoudite a pris la tête d’une coalition d’une dizaine de pays – dont les Émirats arabes unis et les autres monarchies du Golfe arabe, L’Égypte, la Jordanie le Pakistan -, qui a lancé, dans la nuit du mercredi 25 au jeudi 26 mars, une intervention militaire. Cette intervention a également reçu le soutien du Maroc qui a fait savoir qu’il était solidaire d’une action « visant à empêcher toute (…) menace à la sécurité de la région ».

En effet, l’enjeu géopolitique est de première importance. Selon certaines sources, un député iranien aurait déclaré, en février 2015, que Téhéran gouvernait désormais quatre capitales arabes : Bagdad, Damas, Sanaa et Beyrouth avec le hezbollah. Il est clair que l’implication du régime iranien dans les événements du Yémen est considérable, jouant ici encore la carte de l’exacerbation des querelles entre sunnites et chiites. La stratégie des mollahs qui gouvernent l’Iran depuis 1979, a incontestablement un aspect hégémonique (comme l’atteste la volonté d’acquérir l’arme nucléaire). L’un des axes majeurs de cette stratégie est de constituer, une sorte de ceinture chiite pour étrangler le monde arabe. Cette politique constitue évidemment une grave menace pour  la paix et la stabilité de la région.

Le jeu iranien, par houthistes interposés, représente également une menace pour  la sécurité dans le monde. Un État pro-iranien, et de facto dépendant de l’aide de Téhéran, installé sur les bords de la mer Rouge donnerait à l’Iran la possibilité de couper deux des principales artères maritimes du pétrole du Proche-Orient, le détroit d’Ormuz dans le Golfe et celui de Bâb el Mandeb dans la mer Rouge et vers le canal de Suez. La communauté internationale ne peut laisser l’Iran disposer d’un tel pouvoir de nuisance. C’est pourquoi, les puissances occidentales, à commencer par la France, doivent apporter leur soutien politique et, le cas échéant, matériel à l’action militaire de la coalition arabe.

Vers une force militaire arabe commune

De même, il faut souhaiter que cette coalition soit le noyau de cette force militaire arabe commune qui sera au programme du sommet de la Ligue des États arabes, le 28 mars, à Charm El-Cheikh en Égypte. Récemment le secrétaire général de la Ligue soulignait « le besoin pressant pour une force militaire arabe ». C’est en effet une nécessité pour combattre les groupes terroristes de la Libye à la Mésopotamie, soutenir des actions au service du maintien de la paix  et enrayer la capacité de  nuisance  des groupes activistes pro-iraniens, du Liban au Yémen en passant par Bahreïn.

Charles SAINT-PROT

Directeur de l’OEG