Rien n’est plus doux que la patrie, dit un commun proverbe. Est-il en effet rien de plus aimable, de plus auguste, de plus divin ? Seulement, tout ce que les hommes regardent comme divin et auguste, n’est tel qu’en raison de la patrie, cause et maîtresse souveraine, qui donne à chacun la naissance, la nourriture et l’éducation. On peut admirer la grandeur, la beauté et la magnificence des autres cités ; mais on ne chérit que celle où l’on a reçu le jour ; et, de tous les voyageurs qu’entraîne le plaisir de voir un spectacle agréable, il n’en est aucun qui se laisse séduire par les merveilles qu’il trouve chez les autres peuples, au point d’oublier entièrement le lieu de sa naissance.

Hoplite.pngQuiconque se fait gloire d’être citoyen d’une ville fortunée ignore, ce me semble, quel est le véritable hommage qu’on doit rendre à la patrie ; il montre qu’il serait fâché que le ciel l’eût fait naître dans des lieux moins célèbres. Pour moi, je pense que c’est le nom même de notre patrie que nous devons honorer. Si l’on veut comparer une ville à une autre, on examinera leur étendue, leur beauté, l’abondance dont elles jouissent ; mais s’il faut faire un choix, personne ne préférera la cité la plus brillante à sa patrie. Il pourra bien souhaiter qu’elle égale en opulence les villes les plus riches ; mais, telle qu’elle est, elle sera toujours l’objet de ses vœux.

Ce sont aussi là les sentiments des enfants vertueux et des bons pères. Un jeune homme vertueux ne préfère personne à son père ; un bon père n’abandonne pas son fils pour un étranger. Tous les pères, au contraire, sont tellement esclaves de leur tendresse paternelle, qu’ils croient toujours leurs enfants plus beaux, mieux faits, mieux doués que tous les autres. Quiconque ne juge pas ainsi des siens n’a pas, à mon avis, des yeux de père.

Le nom de la patrie est donc le premier qui retentisse à nos oreilles, celui qui leur devient le plus familier ; car il n’y a rien de plus familier que le nom d’un père. Or témoigner envers un père le juste respect que commandent les lois et la nature, c’est rendre à la patrie l’hommage qui lui est dû ; un père, en effet, est une dépendance de la patrie, ainsi que le père de ce père, et toute la ligne ascendante d’aïeux, en faisant remonter le nom jusqu’aux dieux paternels.

Les dieux eux-mêmes aiment leur patrie ; leurs yeux, il est vrai, en embrassant l’univers et l’ensemble des choses humaines regardent comme leur domaine et la terre et les mers ; mais la ville où chacun d’eux a pris naissance est plus chère à leurs cœurs que toutes les autres cités. Ainsi, celles qui peuvent se vanter d’avoir donné le jour à des dieux sont plus augustes ; les îles qui furent leur berceau sont plus sacrées ; enfin, le culte que l’on croit leur être le plus agréable est celui qu’on vient leur rendre dans ces lieux préférés. Si donc le nom de la patrie est cher aux dieux, combien ne doit-il pas l’être plus aux hommes ?

C’est dans la patrie que chacun de nous a vu d’abord luire le soleil. Ce dieu, généralement adoré de tous les hommes, est encore en particulier le dieu de leur patrie ; sans doute parce que c’est là qu’ils ont commencé à jouir de son aspect, articulé les premiers sons, répété le langage de leurs parents, appris à connaître les dieux. Si la patrie que le sort nous a donnée est telle que nous ayons besoin d’aller puiser ailleurs une éducation plus relevée, c’est encore à elle que nous devons savoir gré de cette éducation, puisque sans elle nous n’eussions pas connu le nom de cette ville ; nous ne nous serions pas doutés de son existence.

Toutes ces sciences, du reste, cette instruction que les hommes cherchent à acquérir, c’est encore pour leur patrie qu’ils l’acquièrent, c’est pour se rendre plus utiles à leurs concitoyens ; et, s’ils amassent des richesses, c’est pour parvenir aux honneurs et fournir aux dépenses publiques. Ils ont raison, selon moi : il ne faut pas être ingrat, quand on a été comblé des plus grands bienfaits. Et si nous témoignons, comme il est juste, une reconnaissance spéciale à chacun de nos bienfaiteurs, elle doit éclater encore davantage envers notre patrie. Les villes ont établi des lois qui répriment la mauvaise conduite des enfants à l’égard de leurs parents. Eh ! ne convient-il pas de regarder la patrie comme une tendre mère, de lui payer le prix de notre éducation, de la connaissance qu’elle nous a donnée des lois ?

Jamais on n’a vu d’homme oublier sa patrie au point de ne s’en plus soucier lorsqu’il est dans une autre ville. Au contraire, les voyageurs, dans leurs disgrâces, se rappellent toujours que la patrie est le plus grand des biens. Ceux que la fortune favorise, quoique heureux, du reste croient manquer de ce qui fait surtout le bonheur, en n’habitant pas dans leur patrie, mais sur une terre étrangère : ce nom même d’étranger est une injure. Tous ceux qui se sont illustrés durant leurs voyages, en acquérant des richesses, en obtenant de glorieux honneurs, en se créant une réputation littéraire, en faisant admirer leur courage, on les voit tous s’empresser de revenir dans leur patrie, comme s’ils ne trouvaient point ailleurs des yeux plus dignes de contempler leur fortune ; ils ont d’autant plus de hâte à rentrer dans leur pays, qu’ils ont conquis plus d’estime chez les étrangers.

La patrie est aimable pour les jeunes gens ; mais les vieillards, dont l’esprit est plus sensé que celui de la jeunesse, la désirent avec encore plus d’ardeur. Chacun d’eux, en effet, souhaite de mourir dans le sein de cette patrie où ils ont commencé à vivre ; ils désirent confier le dépôt de leur corps à cette terre qui les a nourris et partager la sépulture de leurs aïeux. C’est, en effet, pour tout homme un affreux malheur que d’être surpris par la mort et de reposer dans une terre étrangère.

Si l’on veut bien comprendre l’attachement que de bons citoyens doivent avoir pour la patrie, il faut s’adresser à ceux qui sont nés dans un autre pays. Les étrangers, comme des enfants illégitimes, changent facilement de séjour ; le nom de patrie, loin de leur être cher, leur est inconnu. Partout où ils espèrent se procurer plus abondamment de quoi suffire à leurs besoins, ils s’y transportent, et mettent leur bonheur dans la satisfaction de leurs appétits. Mais ceux pour qui la patrie est une mère, chérissent la terre qui les a nourris, fût-elle petite, âpre, stérile. S’ils ne peuvent en louer la fertilité, ils ne manqueront pas d’autre matière à leurs éloges. Entendent-ils d’autres peuples louer, vanter leurs vastes prairies émaillées de mille fleurs, ils n’oublient point de louer aussi le lieu de leur naissance, et, dédaignant la contrée qui nourrit les coursiers, ils célèbrent le pays qui nourrit la jeunesse.

Oui, tous les hommes s’empressent de retourner dans leur patrie, jusqu’à l’insulaire, qui pourrait jouir ailleurs de la félicité ; il refuse l’immortalité qui pourrait lui est offerte, il préfère un tombeau dans la terre natale, et la fumée de sa patrie lui paraît plus brillante que le feu qui luit dans un autre pays.

La patrie est donc pour tous les hommes un bien si précieux, que partout les législateurs ont prononcé contre les plus grands crimes, comme la peine la plus terrible, l’exil. Et il n’y a pas que les législateurs qui pensent ainsi : les chefs d’armée qui veulent entraîner leurs troupes rangées pour la bataille, ne trouvent rien à leur dire que ces mots : « Vous combattez pour votre pays ! » Il n’y a personne qui, en les entendant, veuille être lâche ; et le soldat timide se sent du cœur au nom de la patrie.

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Lucien naquit dans la ville de Samosate, au bord de l’Euphrate et au cœur de la province syrienne de Commagène. Aujourd’hui la ville de Samsat – son nom moderne – est en pays kurde et sous administration turque ; mais depuis quelques années, elle a disparu sous les eaux d’un barrage hydraulique.

À juste titre, les spécialistes pensent que ses origines étaient sémitiques et s’accordent à situer son existence entre 125 et 192, donc en pleine période du règne des Antonins et de l’apogée de l’Empire romain. Quant aux détails relatifs à sa biographie, nous ne pouvons nous fier qu’à un article très bref de la Souda et aux indications que ses opuscules daignent nous confier. D’extraction modeste, nous avoue-t-il, Lucien était destiné à devenir sculpteur comme son oncle : envoyé dans l’atelier de ce dernier pour faire son apprentissage, il fut vite dégoûté, commit des maladresses – il cassa une table de marbre – et finalement s’enfuit… Ensuite, lui, le Syrien de souche s’exprimant probablement en araméen (comme le Christ avant lui, comme son contemporain le médecin Galien ou comme plus tard le romancier Longus), se passionna pour le grec et entama des études dans les meilleures écoles d’Ionie (Smyrne) jusqu’à ce qu’il maîtrisât parfaitement l’attique, la langue littéraire grecque par excellence.

Les historiens ont émis beaucoup de réserves sur cette ascension à la fois sociale et culturelle telle que nous la décrit Lucien avec un luxe de détails. En effet, il n’existe pour ainsi dire aucun cas d’écrivains antiques émanant des couches populaires de la société, la connaissance de la rhétorique, en particulier, étant le fait des fils de grandes familles. Ou alors notre Syrien serait l’exception confirmant la règle. Cependant, il est à noter que le nom de Lucien (Lykianos en grec) est un dérivé du prénom latin Lucius, preuve plus que probable de l’origine servile de la famille de notre auteur. Ce qui ne signifie pas que Lucien eût vécu pour autant dans une famille misérable : en effet, les affranchis avaient souvent amassé de grandes fortunes sous l’Empire. Remarquons toutefois que Lucien, tout au long de son œuvre, est presque toujours d’une dureté incroyable envers les riches, dénonçant leurs travers et leurs ridicules ; en revanche, les pauvres gens ont souvent droit à sa mansuétude et se distinguent par leur dignité et leur courage. Bref, tout cela pourrait être l’indication que Lucien était encore marqué par son origine sociale. Mais nous restons dans le domaine de l’expectative…

Ses études terminées, il devint avocat à Antioche à l’âge de 25 ans, selon la Souda, donc aux alentours de 145. Mais l’art austère de la plaidoirie déplut assez vite à cet homme instable, fantaisiste, voire exubérant. Orateur né, styliste averti formé, nous l’avons dit, aux meilleures écoles et aimant par-dessus tout briller en société, il se sentait beaucoup plus à son aise dans la récitation de textes bien troussés devant un parterre de spectateurs attentifs. Et c’est ainsi qu’il entama, dès 150 environ, une longue série de conférences publiques qui lui permettront de voyager à travers le monde romain et de se faire reconnaître comme un rhétoricien de talent. Partout, en effet, sa renommée fut immense. Il faut dire que nous étions en plein âge d’or de la Seconde Sophistique où les rhétoriciens rivalisaient de virtuosité et étaient considérés comme de véritables « vedettes » par la foule. Très souvent, pareils à des acteurs, ils exerçaient leur art dans les théâtres que l’on réservait tout spécialement en vue de leur prestation et où ils étaient applaudis par un public friand de phrases harmonieusement agencées où la forme primait forcément sur le fond.

Concernant Lucien, c’est en Gaule, notamment dans la Vallée du Rhône, qu’il fut apprécié et qu’il fit fortune : c’est tout au moins ce qu’il nous avoue au détour de l’un de ses récits. Une partie de ces travaux rhétoriques, où son style déclamatoire fait mouche, a survécu dans nos sources tels le Phalaris ou le croustillant Essai sur la Calomnie.

Mais au bout de dix ans de voyages harassants, lassé de donner des conférences et sentant l’impérieux besoin de se ressourcer, Lucien revint en Orient. Entre-temps, il avait dû saisir tout l’aspect vain et parfois pervers de la rhétorique, art du savoir-faire plus que de la sensibilité. Comme il le dit lui-même dans la Double Accusation, il quitta « l’art du mensonge pour se mettre au service de la vérité ». Pour lui, la vérité signifiait l’approfondissement des idées philosophiques. C’est donc sur le tard, aux environs de la quarantaine que Lucien tourna la page en faveur de la philosophie.

À partir des années 160, la réputation de notre Syrien lui permit de s’immiscer dans les arcanes du pouvoir central à tel point qu’il finit par se lier avec le second empereur en titre après Marc-Aurèle, Lucius Verus. Comme tout bon courtisan qui se respecte (mais peut-être était-il sincère ?) il exalta dans ses Portraits la grandeur d’âme et la culture de la maîtresse du Lucius, la belle Pantheia. Il suivit le prince pendant les terribles guerres Parthiques comme en témoigne l’opuscule Comment écrire l’Histoire. Il fit aussi un séjour dans sa ville natale Samosate en 163. Puis en 165, il décida enfin de séjourner dans sa patrie spirituelle, Athènes. Dans la prestigieuse cité, il fréquenta assidûment de nombreux penseurs pour épancher sa soif de philosophie. Mais il garda toutefois un sens critique très aiguisé, s’en prenant ainsi violemment aux Stoïciens qu’il fustigea sans pitié, leur reprochant leur orgueil démesuré et leur dogmatisme foncier. Les seuls sages athéniens à trouver grâce à ses yeux furent Nigrinos et un certain Démonax auxquels il consacra deux dialogues émouvants autant qu’édifiants. Il ne devint pas philosophe pour autant mais s’attellera dès lors à la mission de dénoncer les philosophes pédants et les charlatans de tout acabit et ce, non sans un certain courage car on sait qu’il se fit de nombreux ennemis.

En 171, grâce à des appuis impériaux non négligeables, Lucien connut l’apogée de sa course aux honneurs – sa biographie montre assez clairement sa volonté d’ascension sociale quoiqu’il s’en défende dans ses opuscules. Il obtint la charge prestigieuse de secrétaire, plus exactement d’archistrator du Préfet d’Égypte Statianus. Mais la chute de ce dernier qui avait soutenu la tentative de coup d’État d’un certain Cassius en 175 provoqua inéluctablement le retrait de Lucien de ses fonctions administratives. Déjà d’un âge avancé, Lucien se lança de nouveau dans une série de conférences itinérantes, peut-être dans un but purement lucratif. Puis il revint à Athènes où il mourut aux alentours de l’année 192, donc à l’extrême fin du règne de Commode.

Philippe RENAULT