L’histoire des opérations militaires : Sources, objets, méthodesColloque organisé par le Service historique de la Défense (SHD), les 5 et 6 janvier 2017 au château de Vincennes (94) et à l’École militaire (Paris)

Présentation

Depuis quelques années, l’histoire de la guerre semble avoir acquis la légitimité qui lui faisait défaut jusqu’alors dans le monde académique. Toutefois, cette dynamique n’a guère profité à l’histoire des opérations, qui reste trop souvent considérée comme la survivance d’une historiographie dépassée, car centrée à l’excès sur la dimension spécifiquement militaire. Ce relatif désintérêt des sphères académiques contraste avec l’intérêt toujours très vif porté par l’institution militaire à l’étude des opérations passées. Les armées en attendent beaucoup à la fois dans leur réflexion et dans la formation de leurs cadres. Ce colloque aura donc une double ambition : contribuer à doter l’histoire des opérations militaires d’un fondement épistémologique qui lui a souvent fait défaut ; examiner comment, ainsi consolidée, elle peut répondre aux attentes de l’institution militaire dans la diversité de ses déclinaisons. Les opérations seront appréhendées dans une longue durée remontant à l’Antiquité et allant jusqu’au temps présent. Trois thèmes principaux seront explorés : les sources, les objets, les méthodes.

1. Sources

L’histoire des opérations militaires pose des problèmes tout à fait spécifiques de disponibilité et d’exploitation des sources. Celles-ci ont longtemps revêtu un caractère narratif dans les chroniques, les mémoires et même dans les journaux de bord ou les Journaux de marches et opérations, de sorte que les opérations se livraient à l’historien sous la forme d’un récit déjà construit et induisant souvent, par ces constructions, de discrets mais puissants effets de sens. Plus encore, c’est parfois un matériau secondaire, qui fait office de source, comme dans lesArmées Françaises dans la Grande Guerre. Il convient donc de réfléchir aux conditions de production de ces sources et à leur exploitation par l’historien.

À cette question structurelle, l’histoire des opérations récentes présente la difficulté supplémentaire de l’accès aux sources avec la double problématique de la dérogation et de la déclassification. Face à ces obstacles, les témoignages oraux sont trop souvent considérés comme une solution de substitution, alors que leur utilité et leur richesse ont été démontrées depuis longtemps. La réflexion sur les sources de l’histoire des opérations doit ainsi intégrer un questionnement sur l’apport spécifique des témoignages oraux, la méthode de l’interrogatoire, la politique de collecte des témoignages au sein de l’institution militaire et le rapport, souvent ambigu, avec le retour d’expérience (RETEX). Cette réflexion inclut la prise en compte des méthodes de la sociologie ou de l’anthropologie pour les enquêtes de terrain.

2. Objets

Les batailles ont longtemps dominé l’historiographie militaire, au point de donner naissance à ce que l’on a appelé « l’histoire bataille », souvent de façon péjorative. Cette emprise s’explique par plusieurs facteurs. En premier lieu, il convient de remarquer que, si la guerre se mène à l’échelle de la campagne, c’est toutefois à l’échelle de la bataille qu’elle est souvent célébrée et racontée. L’intensité dramatique de ce moment paroxystique a attiré les commentateurs et suscité de nombreux récits sur lesquels l’historiographie s’est fondée. Mais la concentration sur le temps de cet événement est également une conséquence du triomphe du paradigme clausewitzien de la bataille, qui a cristallisé le modèle napoléonien, au prix d’une concentration excessive sur l’écume événementielle de l’Histoire.

Pourtant, c’est de la bataille qu’est venu le renouvellement de l’histoire militaire sous l’influence des travaux de John Keegan (Anatomie de la bataille, 1975/1993) ou de Georges Duby (Le dimanche de Bouvines, 1973), qui ont été les inspirateurs d’une « nouvelle histoire bataille », attentive à la dimension anthropologique ou plus simplement anthropique du combat et de toutes ses réalités, psychologiques ou matérielles.

Un autre facteur de renouvellement est apparu avec le développement de l’histoire campagne, qui se propose de penser le fait guerrier à différentes échelles et selon différents registres afin de saisir tout ce qui façonne les réalités de la guerre, sans se limiter au moment certes décisif du combat. La campagne permet d’appréhender l’amont et l’aval de la bataille, d’en saisir le sens et les enjeux en tenant compte du plan dans lequel elle s’insère et d’y saisir toutes les articulations entre le politique et le militaire. L’histoire campagne mobilise plusieurs échelles d’analyse ainsi que la diversité des facteurs qui font de la guerre un objet d’histoire totale.

L’histoire campagne intègre également une réflexion sur la notion d’opération, omniprésente aujourd’hui et apparue dans la pensée militaire dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, au lendemain de la guerre de Sept ans (1756 – 1763). Cette notion figurait alors au cœur des théories de Henry Lloyd (1) et Dietrich von Bülow (2), ainsi que de l’action programmée par Carnot dans le « système général des opérations militaires de la campagne prochaine » en 1794. Pourtant, ce n’est qu’au XXe siècle, sous l’influence des théoriciens soviétiques (Svetchine, Toukhatchevski), que l’art opératif a été conceptualisé. Il conviendrait ainsi de réfléchir à l’évolution de cette notion d’opération, notamment dans ses déclinaisons particulières que sont les opérations extérieures (Opex) et intérieures (Opint).

3. Méthodes

Les opérations sont des objets d’histoire totale, dont l’étude doit solliciter tout le champ des sciences humaines et sociales. Pour les périodes les plus reculées, d’importants renouvellements historiographiques ont été apportés par l’exploitation de l’archéologie (des champs de bataille ou des charniers), de la géographie et de la cartographie. La nécessité d’une approche pluridisciplinaire se ressent également pour l’histoire des opérations récentes, qui fait souvent appel à la science politique ou à la sociologie.

La méthode dépend également des finalités assignées à l’histoire des opérations, en particulier dans les usages qui en sont faits au sein de l’institution militaire. Le modèle américain est souvent invoqué pour illustrer l’intérêt de produire une histoire immédiate des opérations en cours ou récemment achevées, grâce à un important réseau d’historiens militaires, dont certains sont immergés dans les unités engagées sur le terrain. Le texte de référence, l’Army Techniques Publication (ATP) 1-20, Military History Operations, n’évoque pas l’histoire des opérations militaires, mais les opérations d’histoire militaire, intégrant ainsi le travail historiographique comme une composante même de l’action militaire.

En France, il n’existe rien de tel : les liens entre la sphère opérationnelle et l’analyse historienne se tissent de façon informelle ou par le biais du RETEX. Souvent invoqué, le modèle américain pose néanmoins quelques problèmes, notamment celui de la neutralité axiologique nécessaire à toute entreprise historiographique. L’articulation entre la demande institutionnelle et la nature du travail historique doit être prise en compte et analysée. Doit-on considérer, à la suite de Lucien Febvre, qu’une « histoire qui sert, c’est une histoire serve (3) » ? La façon dont l’histoire a, par le passé, été utilisée par l’institution militaire pourrait plaider en faveur d’une telle réserve. En effet, la volonté de tirer des enseignements de l’histoire et d’en déduire des modèles a souvent produit des catastrophes. Mais la principale finalité de l’histoire n’est-elle pas, selon l’expression chère à Foch, d’« apprendre à penser » et donc d’initier à une méthode de raisonnement fondée sur l’analyse critique des sources. Les formes de l’histoire des opérations peuvent ainsi varier selon la demande institutionnelle et la contrainte éditoriale, mais la méthode doit invariablement se nourrir des exigences de la science historique. Au lieu de réfuter toute forme d’histoire utilitariste, il conviendrait ainsi de réfléchir au continuum méthodologique qui relierait entre eux les différentes formes et les différents usages de l’histoire des opérations militaires.

Pour les opérations récentes (voire en cours), se pose la question de l’histoire immédiate, dont René Rémond constate qu’elle est aujourd’hui admise dans le monde académique, mais qu’elle « n’est pas sans difficultés ni sans risques (4) ». Réfléchir à l’histoire des opérations, c’est donc réfléchir également à la place de l’histoire dans la pensée stratégique, mais également dans la formation, voire dans l’action des militaires.

Hervé Drévillon, directeur de la recherche, Service historique de la Défense 

Source : SHD

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(1) Henry Lloyd (1718 – 1783), The History of the Late War in Germany, 1766.
(2) Dietrich Von Bülow (1757 – 1808), Esprit du système de guerre moderne, 1801.
(3) Leçon inaugurale à l’université de Strasbourg, 1919.
(4) René Rémond, « Regard sur le siècle revisité », Cahiers d’histoire immédiate, n° 30 – 31, automne 2006 – printemps 2007, p. 17.

  • Consignes : les propositions de communication (environ 2 000 signes) et une courte biographie sont à renvoyer à l’adresse : colloque.operations.shd@gmail.com pour le 15 octobre 2016.
  • Une publication rapide est prévue, il est souhaité que les participants arrivent avec leur texte prêt.
  • Les frais de transport et d’hébergement seront pris en charge par le SHD pour les participants qui n’habitent pas en Ile-de-France.