Entretien avec Charles Saint-Prot, directeur général de l’Observatoire d’études géopolitiques

Les services marocains ont arrêté il y a quelques jours des partisans présumés de l’État islamique. Par ailleurs, le Maroc a été menacé à plusieurs reprises par l’organisation terroriste ces derniers mois. Pourquoi le Maroc fait-il partie des cibles privilégiées des terroristes ?

Charles Saint-Prot : On sait que le terrorisme s’est développé à partir de l’Algérie pour faire tache d’huile au Maghreb (Tunisie, Libye…), dans la région sahélo-saharienne et dans le reste de l’Afrique (Nigeria, Cameroun…). Le Maroc est régulièrement menacé par les mouvements terroristes,  que ce soit AQMI ou, maintenant, Daech. Bien sûr, pour ce qui concerne AQMI, on peut  concevoir que la matrice algérienne de cette organisation terroriste et les liens de plus en plus avérés avec le groupe séparatiste du Polisario peuvent expliquer le fait que le Maroc est une cible. Mais, plus fondamentalement, il faut bien voir que le Maroc est une cible pour les groupes terroristes parce qu’il est le seul pays véritablement stable de la région et le  principal adversaire de l’extrémisme politico-religieux et du terrorisme.

Quelle est le degré de la menace qui plane actuellement sur le pays ?

CSP : La menace est réelle mais la détermination au sommet de l’État et la compétence  des services marocains de lutte contre le terrorisme la rend moins aigüe que dans d’autres pays. Bien sûr, les groupes terroristes ne peuvent déstabiliser  le Maroc et la population leur est totalement hostile. Toutefois – comme à Paris, comme à Istanbul, comme à Ouagadougou, comme partout-  les terroristes peuvent se livrer à des actes criminels. C’est pourquoi, les services de sécurité marocains sont en état d’alerte maximale dans le cadre du  dispositif Hadar (Vigilance) qui intègre les Forces Armées Royales (l’armée), la gendarmerie, la police et les forces auxiliaires.

Le fait que le Maroc soit une monarchie et que son roi soit Commandeur des croyants rend-il ce pays plus apte à contrer la forme d’islamisme prônée par les groupes extrémistes ? 

CSP : On a pu parler d’exception marocaine à propos de la stabilité institutionnelle et sociale de ce pays dans une région particulièrement tourmentée. Cette exception se manifeste également sur le, plan géopolitique. Le Marco est le maillon fort du dispositif anti-extrémiste et anti-terroriste. Le Maroc a une position claire et forte contre l’extrémisme religieux. Il est le chef de file de l’Islam modéré. C’est un Islam du juste milieu incarné par le fait que le roi est le Commandeur des Croyants et le seul habilité à fixer le cap du champ religieux. Il faut souligner que la doctrine marocaine repose sur le malikisme qui est l’école majoritaire au Maghreb et en Afrique et qui se développe également dans de nombreux pays du Golfe arabe (Bahreïn, Émirats arabes unis) où l’expertise marocaine est très appréciée.  La parfaire maitrise du champ religieux par les autorités légitimes du royaume fait que le Maroc a une compétence incomparable dans ce domaine. Donc le  Royaume est en première ligne et le plus apte à contrer la propagande des extrémistes de toute sorte.

Que peut-on attendre du Maroc en particulier pour contenir et éradiquer le djihadisme, notamment au Maghreb et en Afrique ? Quelle est son action contre l’EI ?

CSP : L’action du Maroc contre le djihadisme se développe dans deux domaines.

Le premier est  celui de la religion. Il s’agit ici de dénoncer les charlatans et les extrémistes qui ont pris l’Islam en otage et en donne une triste caricature. Le radicalisme, dit « islamiste », est caractérisé par l’instrumentalisation du religieux par des groupes politico-religieux. La  propagande radicale de ces groupes doit être déconstruite en se plaçant sur le terrain cognitif.  Pour cela il faut remettre les idées à leur place en enseignant les principes fondamentaux. La maitrise du champ religieux et l’action conduite sous l’autorité du Roi, Commandeur des Croyants, place le Maroc en pointe dans la lutte contre la déviance extrémiste. Le Maroc joue un rôle déterminant par l’intermédiaire de son influence sur les  grandes confréries (Tijaniya, Qadiriya Boutchichiya,) qui sont des remparts contre le fanatisme. En outre, le souverain a intensifié le programme de formation d’imams dans divers pays pour aider à combattre la propagation de l’extrémisme. Il  a créé, en mars 2015, un Institut Mohammed VI destiné à la formation des Imams, des prédicateurs et prédicatrices dont il faut souligner la dimension internationale puisque cet institut accueille déjà  des centaines d’Africains (et aussi quelques dizaines d’Européens dont des Français). En  juillet  2015, le Roi a  créé de la Fondation Mohammed VI des oulémas africains qui est une instance destinée à unifier et coordonner les efforts des oulémas musulmans au Maroc et dans une trentaine d’États africains, en vue de préserver la religion contre les déviations et l’extrémisme qui constituent une menace pour la stabilité doctrinale, cultuelle et spirituelle.

Le second domaine de l’engagement du Maroc contre l’extrémisme est celui de l’action sécuritaire. Sur ce point, le Maroc a une action très concrète  pour la stabilité de la région sahélo-saharienne. Il fournit une assistance technique de premier ordre, notamment des conseillers et des spécialistes, aux pays africains. Par ailleurs, ses très efficaces services sécuritaires coopèrent étroitement avec les services des pays européens, notamment la France et l’Espagne On a encore pu constater  l’efficacité des services de renseignement marocains dans le cadre de l’enquête sur les attentats de Paris et le démantèlement de réseaux terroristes en France, en Belgique ou en Espagne. Enfin, le Maroc est résolument engagé au côté des pays arabes modérés (l’Égypte, la Jordanie) et ceux du Golfe dans la lutte contre les extrémistes, en particulier contre Daech. Il ne fait donc pas  de doute que le Maroc est le pays indispensable de la lutte contre le terrorisme.

Source : Al Ayam (Beyrouth)