Depuis la professionnalisation des armées, le fantassin demeure au cœur de tous les engagements opérationnels, l’infanterie étant par excellence l’arme de la décision et du contact. L’impact du rythme opérationnel sur sa capacité opérationnelle se répercute donc sur le cadre général des engagements des forces terrestres.

En 2011, lors des journées nationales de l’infanterie, le général d’armée IRASTORZA, précédent chef d’état-major de l’armée de Terre, précisait que : « l’opérationnel est le coeur battant des forces terrestres… la priorité des forces terrestres reste l’engagement opérationnel et la préparation de cet engagement ». Or en 2010, 46 unités d’infanterie ont été projetées sur la totalité des théâtres, soit 70% des compagnies de combat d’infanterie (1) par an. Il est donc naturel de s’interroger sur cette consommation significative des fantassins dans les projections extérieures.

Aussi, dans un contexte de forte contrainte budgétaire, d’engagement complexe et de restructuration organique, le risque d’une rupture entre le rythme opérationnel soutenu et le maintien de la capacité opérationnelle de l’infanterie existe-t-il donc uniquement pour le fantassin ? L’infanterie connaît-elle un essoufflement opérationnel ? Est-ce le futur « talon d’Achille » de l’engagement des forces terrestres ?

Au-delà du cadre d’emploi des forces terrestres, lié à la seule volonté politique, les engagements actuels du fantassin correspondent tout particulièrement à son coeur de métier. Cette sollicitation est d’autant plus sensible qu’elle s’inscrit dans un cadre général d’évolution de l’infanterie dont la priorité doit être de préserver la capacité opérationnelle en marquant l’effort sur les hommes et sur les matériels.

Il est intéressant d’envisager la démonstration de cette idée selon les trois angles d’approche suivants : Une vision pessimiste, une vision pragmatique et une vision « prospective ».

Le verre à moitié vide : Le risque d’essoufflement de l’infanterie

Plusieurs signes d’essoufflement sont inquiétants et semblent fragiliser les forces terrestres et par conséquent la permanence des engagements de la France en opérations. De fait, ils peuvent être rapportés aux nombreux engagements de l’infanterie et soulignent les limites d’une forte exposition opérationnelle des matériels et des hommes.

D’une part, le problème du maintien en condition des matériels est crucial pour les unités d’infanterie et conditionne leur engagement à tout moment et dans ladurée. Il ne se fait pas au même rythme sur tous les théâtres. Les raisons sont multiples : les restrictions budgétaires qui touchent principalement les plus petits programmes en particulier ceux de l’armée de Terre, le vieillissement des parcs, la difficulté de renouveler les matériels (2), l’engagement diversifié provoquant une usure rapide des matériels.

Certes, la mise en oeuvre de la PEGP (3) a révolutionné la gestion des matériels mais elle a répondu partiellement pour maintenir la capacité opérationnelle. Cette phase sensible s’est accentuée avec la décision d’acquérir de nouveaux matériels majeurs et avec les besoins liés au durcissement des combats en Afghanistan. C’est l’exemple de l’année 2008 où les unités d’infanterie connaissent des phases de combat haute intensité. La DTO (4) déjà privilégiée sur ce théâtre est devenue une priorité pour assurer la permanence des capacités opérationnelles et permettre l’acquisition des nouveaux équipements.

Par ailleurs, vu le faible potentiel de renouvellement en base arrière, c’est le choix de l’adaptation réactive qui a permis de répondre aux besoins du théâtre. Ces fragilités ne sont pas irrémédiables mais elles nécessitent une planification du maintien en condition et du renouvellement des matériels, comme le prévoit le programme SCORPION.

D’autre part, la dureté des combats avec ses conséquences en pertes humaines crée aussi un impact psychologique non négligeable sur la capacité des fantassins exposés aux situations critiques sur le théâtre mais aussi dès leur retour en France.

Le service de santé des armées s’inquiète de ces syndromes post-traumatiques dont le phénomène nouveau est la prise en compte par un accompagnement adapté dans la durée. Ces symptômes se développent dans les unités d’infanterie et obèrent leur capacité opérationnelle pour une durée variable selon les individus. Il semble que l’augmentation des cas répertoriés soit une des explications de l’instabilité émotionnelle observée chez certains fantassins après les opérations. Il importe donc de former les chefs pour qu’ils exercent une action dès la préparation opérationnelle, pendant et après les opérations d’où la nécessité de stabiliser les structures des unités pour permettre un meilleur suivi. C’est d’ailleurs dans cet esprit que le soutien psychologique s’organise en MCP, sur le théâtre et en garnison avec la présence de spécialistes médicaux. Un accompagnement des victimes et des familles se poursuit dans la durée avec la « CABAT » (5) et des associations comme « TERRE FRATERNITE ».

Enfin, l’exposition médiatique et juridique constitue la spécificité des engagements modernes pour les fantassins en posture de coupable potentiel (6). Plusieurs raisons expliquent cette nouvelle fragilité :

  • L’intervention au coeur des populations augmente la marge d’erreur dans l’appréhension de l’adversaire qui maîtrise les phases de contact qu’il conduit avec la plus haute intensité. Elle place le fantassin face à la responsabilité de l’emploi de la force et la conséquence des dommages collatéraux.
  • L’encadrement de notre action dans le contexte multinational avec des règles d’engagements strictes et restrictives fragilise la nécessaire réversibilité de l’action conduisant de la conquête des coeurs aux combats haute intensité.En parallèle, l’héroïsation des victimes par la société donne souvent le mauvais rôle aux unités de combat et contribue à un déficit de reconnaissance de la nation par rapport aux sacrifices consentis. Le peu de considération de la population française lors du retour des corps des soldats tombés aux champs d’honneurs a été largement commenté et entretient le malaise avec le monde civil.

Cette perception souligne les fragilités des forces au contact, et particulièrement des fantassins dans un rythme de projection important. Elle suscite des inquiétudes prises en compte par les processus de retour d’expérience et de remise en condition déclinés à tous les niveaux hiérarchiques. Ce souci fait l’objet d’études et d’adaptations encore perfectibles, symbolisées par la création des Mises en Condition à la Projection spécifiées ou le passage en décompression à Chypre après la mission « AFGHANISTAN ». La notion de pause opérationnelle prend alors toute sa dimension avec la volonté de ralentir le rythme de projection pour préserver les hommes et les matériels. Cette évolution probable remettrait-elle en cause le concept d’emploi de l’infanterie ?

Le verre à moitié plein : L’infanterie, engagée dans son coeur de métier

En effet quelque soient les théâtres, l’infanterie prouve son aptitude et son efficacité à opérer dans un contexte multinational, interarmées et interarmes au cours de missions exigeant non seulement un emploi offensif de la force mais aussi une grande réversibilité. Néanmoins, même si elle demeure l’arme de la décision, elle ne combat plus toute seule.

Lorsque le livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale est paru en 2007, ce dernier a confirmé la complexité des nouveaux engagements. La priorité est donnée à la capacité d’intervenir en premier et rapidement le plus souvent au profit d’alliances multinationales sur plusieurs théâtres, c’est le principe du contrat opérationnel dont l’infanterie est le fer de lance. Ainsi, en s’appuyant sur les modules d’alerte à forte dominante combat débarqué, les fantassins s’acquittent sans difficulté et avec professionnalisme de ce contrat fixé par le Président de la République. Les projections d’alerte sont aujourd’hui rodées et constituent un gage de la capacité d’engagement de l’armée française auprès de ses alliés.

C’est dans cet esprit que l’infanterie a été préservée dans le rééquilibrage capacitaire touchant les armes du soutien et les appuis. La densité des opérations confirme chaque jour ce choix en dépit des fragilités décrites plus haut. Aujourd’hui le concept d’emploi de l’infanterie n’est plus la stricte suffisance mais l’optimisation de ses capacités d’engagement dans un cadre interarmes et interarmées.

L’univers du fantassin s’organise principalement autour du groupement tactique interarmes, le GTIA, dans un cadre interarmées. Cette nouvelle organisation n’a pas éloigné le fantassin de la zone des contacts. Elle a simplement complexifiée son engagement en ajoutant de nouveaux acteurs avec des moyens spécifiques. Le chef d’infanterie doit les intégrer dans la réflexion tactique avant le déclenchement de l’action.

C’est un échelon tactique de référence centré le plus souvent sur l’infanterie avec tous les appuis et les soutiens nécessaires (7). Ce n’est plus le fantassin seul qui agit au coeur des populations mais tous les acteurs présents sur un théâtre au profit d’un GTIA. La pratique du combat interarmes, voire interarmées au plus bas niveau section ou peloton avec le SGTIA joue un rôle clé dans les opérations actuelles en Afghanistan, au Liban et en République de Côte d’Ivoire. Le commandant d’unité ou le chef de GTIA se retrouve à la tête d’un PC complexe intégrant les fonctions interalliées, interarmes et interarmées. Il est chargé de coordonner le tir d’appui artillerie, l’appui air-sol, l’ouverture d’itinéraire, les multiples capteurs RENS, la logistique et les CIMIC.

L’espace de bataille du fantassin s’est complexifié tout en lui apportant un grand nombre de moyens supplémentaires afin de développer ses capacités dans le cadre de son combat au contact face à un adversaire asymétrique.

Bien entendu, le rythme des projections impose des contraintes. Il implique aussi des impératifs pour la chaîne de commandement qui doit préserver ses hommes et répondre aux sollicitations diverses dès le retour des unités en métropole. Néanmoins, la réalité de tous les théâtres montre que les fantassins remplissent leur mission avec efficacité et suscitent la reconnaissance de leurs camarades étrangers. S’appuyant une nouvelle fois sur l’exemple de l’Afghanistan, le durcissement et la durée des engagements pendant plusieurs heures mettent le fantassin face aux réalités de son engagement. Il évolue aussi bien dans un combat de haute intensité que dans un combat de contrôle de zone au coeur des populations. La réussite de sa mission repose alors sur une combinaison entre la maîtrise de son potentiel d’agression (8) et l’intelligence de situation. C’est l’expression de vertus cardinales telles que l’audace, la patience et la prudence, autant de vertus qui mettent le fantassin moderne face au regard de ses anciens d’Indochine ou d’Algérie qui les expérimentaient déjà face aux vietminh et aux fellaghas accrocheurs, volatiles et imaginatifs.

Au regard de cette réalité opérationnelle et de l’univers spécifique du combat débarqué, l’engagement de l’infanterie est particulièrement exigeant et valorisant. Il trouve toute sa raison d’être dans les sacrifices consentis sur les théâtres actuels dans l’exécution de missions de combat difficiles. En résumé, pour remplir la mission sacrée, le fantassin sait qu’il est à la bonne place, au bon endroit et au bon moment entouré des meilleurs appuis.

La boule de cristal : L’infanterie face à son destin

Dans un contexte de forte contrainte budgétaire et de forte sollicitation opérationnelle, l’infanterie est face au défi suivant : Réussir en pleine phase detransformation, le développement de sa capacité opérationnelle en marquant ses efforts sur la formation spécifique, la fidélisation de ses effectifs et la promotion de ses valeurs.

Avec l’arrivée de nouveaux matériels et de nouveaux processus de formation, le combat de l’infanterie moderne exige des fantassins une polyvalence pour conduire à la fois le combat débarqué et le combat mobile. A titre d’exemple, il est intéressant de s’attarder sur la capacité au combat débarqué interarmes de l’infanterie avec le développement d’équipements majeurs dans le cadre du programme SCORPION, prévu pour moderniser et pour renouveler les équipements des forces terrestres. Les programmes intégrés du FELIN et du VBCI sont déterminants parce qu’ils offrent un potentiel de combat inégalé dans la durée, en augmentant leur potentiel d’agression et de mobilité et en réorganisant l’espace du fantassin par l’information permanente. Il facilite l’intégration de toutes les armes par le biais des connexions communes, via la numérisation (9).

Face à la pression opérationnelle, l’infanterie a su s’adapter en consolidant la préparation opérationnelle avec une MCP différenciée. C’est tout l’enjeu de l’évolution du CENZUB, du CENTAC et de l’adaptation du champ de manoeuvre de CANJUERS pour répondre aux exigences du combat interarmes au niveau GTIA. En parallèle, la capacité du fantassin à mener un combat en mode dégradé, fondé sur des aptitudes fondamentales, n’est pas négligé comme le montre la pratique du tir avec l’ISTC, qui améliore la sécurité des tirs et développe les techniques de tirs efficaces et réalistes. L’aguerrissement n’est pas oublié puisqu’il renforce la capacité à durer et la rusticité primordiale pour les déplacements à pied et le combat de nuit. Sa mise en oeuvre est centralisée au niveau des corps. Il s’agit bien pour l’infanterie de répondre aux défis de la formation pour générer des fantassins rompus aux évolutions des conflits modernes et évoluant dans un univers technologiquement plus développé.

En phase terminale de la professionnalisation et au lendemain des opérations exigeantes en République de Côte d’Ivoire ou en Afghanistan, l’infanterie connaît des difficultés à conserver les effectifs, mettant sous pression le recrutement.

En raison de sa forte sollicitation opérationnelle, des coûts et du temps nécessaires pour former les futurs combattants, l’infanterie est victime d’une phase de frustration. En effet, dès le retour en garnison, le fantassin retrouve des moyens limités qui nuisent à l’instruction de qualité, contrairement à la phase de préparation opérationnelle. C’est un cadre propice au développement de l’oisiveté caractérisé par le syndrome «Playstation ». L’absentéisme et les comportements déviants compliquent dès lors la vie au quartier et l’exécution des missions intérieures. Pour lutter contre l’inflation de ces dysfonctionnements, la standardisation des FGI au sein des CFIM est une réponse crédible pour conserver la ressource au-delà de la période transitoire. L’arrivée en régiment est alors axée sur le sentiment d’appartenance grâce aux traditions du corps et grâce à la volonté de partage d’expérience entre les plus jeunes et les plus anciens. Ces derniers doivent s’impliquer dans la formation pour valoriser leur expérience opérationnelle. La pérennité des effectifs du régiment est donc un combat coopératif. La qualité d’intégration des plus jeunes est une garantie cruciale des engagements futurs.

Enfin, le défi auquel doit répondre l’infanterie est de favoriser la reconnaissance de la nation par la transmission de ses valeurs : l’esprit de sacrifice, le professionnalisme fondés sur le caractère sacré de la mission, l’exigence, la capacité à résister, la camaraderie. Toutes ces valeurs ne sont pas comme on peut souvent l’entendre, y compris dans les armées, les chimères d’un temps passé. Elles sont vécues au quotidien par des soldats de 20 ans dans des missions éprouvantes et meurtrières. Elles donnent un sens à leur engagement et sont souvent à l’origine d’actions d’éclats. Il est donc primordial pour l’infanterie de faire reconnaître les sacrifices consentis à la nation en se dotant d’un outil de communication offensif et en sensibilisant les responsables politiques sur cet enjeu (10). « Etre soldat ce n’est pas seulement un devoir, c’est un honneur ». L’alinéa 397 du livre d’instruction morale et civique de 1887 du cours moyen des écoles primaires doit faire réfléchir la société civile. En effet, la défense de la Cité en dépend car qui voudra combattre pour elle dans l’indifférence générale ?

Pour conclure, il est indéniable que la disponibilité opérationnelle du fantassin est très sollicitée. Certaines fragilités identifiées surgissent et obligent le commandement à faire des choix en matière de formation et de fidélisation.

Cependant, le fantassin projeté vit au coeur de son métier, une aventure humaine unique et qui font de lui comme les autres soldats un pilier de la capacité opérationnelle de l’armée française, relative au rang international que la France tient.

Il lui reste à s’intégrer dans un univers en transformation en pleine incertitude. C’est le futur défi de l’infanterie mais de toutes les armes en général. Face à ce « brouillard de la guerre » clausewitzien, il est indéniable que les nouveaux engagements auront permis à l’armée de Terre de recentrer la professionnalisation sur le coeur de métier : l’opérationnel. Il reste à espérer que l’évolution vécue depuis les opérations en Afghanistan sera mise à profit pour s’adapter aux niveaux types d’engagements, liés aux phases de stabilisation et non pas pour écrire les pages blanches de la pause opérationnelle de 2014.

CBA Vincent DESPRES / CESAT

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1/ En excluant les modules d’alertes et les missions intérieures et sans inclure les compagnies d’éclairage et d’appui.

2/ Plusieurs exemples : le VAB arrivé à la fin des années 70, le PUMA

3/ PEGP : Politique d’Entretien et de Gestion des Parcs.

4/ DTO : Disponibilité Technique Opérationnelle

5/ CABAT : Cellule d’Aide aux Blessés de l’Armée de Terre

6 La citation du médecin-chef des services hors classe PONS illustre tout à fait cette idée « La mort au combat était autrefois une mort glorieuse…Elle peut maintenant être ramenée à une simple mort violente, voire une mort suspecte. »

7/ Artillerie, Génie, ALAT, Train.

8/ Il peut délivrer sur court préavis un déluge de feux qui dépasse le simple emploi de ses armes.

9/ La numérisation de 70% des forces terrestres est prévue pour 2016.

10/ En 2010, 977 Croix de la Valeur Militaire ont été décernées et témoignent des honneurs rendus dès le retour d’OPEX (12% des officiers, 29% des sous-officiers, 59% des militaires du rang