Ce texte de synthèse est un essai d’évaluation des armées de la première croisade. Il est intéressant en effet de se pencher sur cet événement d’un point de vue strictement militaire afin de répondre à la question suivante : comment des guerriers européens de la fin du XIe siècle ont-ils mené à bien une expédition de conquête et d’occupation d’une contrée très éloignée et à quels adversaires ou à quels obstacles se sont-ils heurtés ? Les croisades constituent à cet égard un paroxysme car ce furent, du moins dans le monde chrétien, les entreprises militaires de la plus grande envergure qu’ait connues le Moyen Age. On peut donc, plus qu’en d’autres circonstances, y prendre la mesure des capacités mais aussi des limitations techniques de cette époque.

Les sources qui nous renseignent sur cette épopée guerrière sont relativement nombreuses, en raison du caractère exceptionnel de l’événement, surtout du côté des croisés. Elles le sont moins, quoique tout aussi précieuses, du côté des Byzantins, des musulmans, des Arméniens et des juifs. Dans tous les cas, il s’agit essentiellement de chroniques, quelquefois rédigées par des témoins directs, qui relatent les faits avec toute la subjectivité et la marge d’erreur ou d’approximation que cette catégorie de documents postule. Elles ont été, depuis longtemps, étudiées, publiées et diversement utilisées par les historiens. Leur recoupement permet quoi qu’il en soit de reconstituer une trame cohérente d’événements et d’apercevoir les principaux traits du comportement des belligérants. 

Les limites chronologiques que nous nous sommes assignées sont, d’une part, celles des expéditions convergentes, connues sous le nom de « première croisade », entre 1096 et la prise de Jérusalem en 1099 et, d’autre part, celles qui englobent les conflits durant les premières années des royaumes latins du Proche-Orient, avant l’arrivée de la « deuxième croisade » de 1148. Cette tranche d’histoire présente une certaine cohérence en raison de l’identité ou des attaches familiales communes d’une partie de ses acteurs, de la similitude des moyens techniques et matériels dont ils disposaient et du rapport des forces, en général favorable aux Occidentaux, qui s’instaura durant cette période.

La première croisade a affecté, à des degrés divers, un grand nombre de peuples, aux origines ethniques variées. Par souci de commodité, nous utiliserons — à l’instar des musulmans et de certains chrétiens — le terme de « Francs » pour désigner les croisés venus d’Europe occidentale (que les Grecs de Byzance appelaient, eux, les « Latins » ou les « Celtes »). Nous recourrons au vocable « Byzantins », pour indiquer les sujets, plus ou moins hellénisés, de l’empereur (le basileus) de Constantinople, alors qu’ils se nommaient eux-mêmes les « Romains » (les musulmans disaient : les « Roum »), par allusion à l’Empire des Césars dont ils s’estimaient les héritiers. On notera que l’état byzantin renfermait quantité de minorités ethnico-religieuses, surtout chrétiennes et musulmanes, qui servaient régulièrement ou occasionnellement dans ses armées. C’était le cas des Arméniens, encore que ceux-ci constituaient également, plus à l’est, des royaumes indépendants. 

Par ailleurs, le substantif « musulmam » est le nom générique que nous employons ici pour désigner les adversaires des croisés, tous adeptes de la religion de Mahomet, mais appartenant à une mosaïque de peuples et d’entités politiques, rarement ligués contre les « infidèles », en raison des dissensions graves qui les divisaient généralement ! On y trouvait des Turcs de la dynastie des Seldjoukides, installés au Moyen-Orient depuis quelques décennies seulement, des Turcomans à peine islamisés et proches des mœurs nomades de l’Asie centrale, des Arabes sédentaires de vieille souche, des Bédouins, des Indo-Européens de la Perse, ou encore des sujets du khalifat fatimide d’Egypte, y compris les Nubiens du Haut-Nil, de race noire etc. 

Nous examinerons tour à tour la composition et les effectifs des armées, la façon dont le commandement y était exercé, l’intendance des troupes et l’armement des belligérants, leur tactique et leur valeur militaire, enfin leur stratégie.

Composition et effectifs des armées de la première croisade et des principautés latines du Moyen-Orient 

Classiquement, on distingue deux phases dans le déroulement de la première croisade : la croisade dite « populaire » ou « des pauvres gens » et celle « des barons ». 

En proclamant, le 27 novembre 1095, à Clermont-Ferrand la croisade pour la délivrance de Jérusalem, le pape Urbain II entamait en fait, de façon solennelle, une série de prêches itinérants à travers la France, son pays d’origine, qui allaient l’occuper jusqu’à l’été de l’année suivante. Cette action personnelle et directe, exercée essentiellement au sud de la Loire, sera certes relayée par les clercs et les laïcs dans leurs sphères respectives, à l’intérieur et aussi au-delà de cette zone géographique. Mais l’aire de recrutement de l’armée des croisés n’en fut pas moins relativement limitée par rapport aux prétentions universalistes de l’Eglise. Tout d’abord pour des raisons matérielles, car le message n’aboutit pas partout, et avec la même intensité, dans les régions susceptibles de se mobiliser. Ensuite, parce que la conjoncture politique ne prédisposait pas tout le monde à suivre les recommandations pontificales. La « querelle des investitures » aliénait à la Papauté une bonne partie de la noblesse d’Empire et d’Italie et l’excommunication du roi de France Philippe Ier ne permit point davantage de lever des troupes en abondance dans le domaine royal. Essentiellement, les combattants de la première croisade viendraient de la Normandie, de la Bretagne, de la Flandre, de la Lotharingie et du Sud de la France, avec un contingent supplémentaire levé après coup par la volonté des princes normands de Sicile et pour des raisons plus particulières. 

On ignore presque tout du mode de diffusion de l’information et de recrutement des participants. L’aspect médiatique – comme on dirait aujourd’hui – de l’assemblée clermontoise et le silence de la plupart des sources sur ces prolégomènes occultent sans doute à nos yeux d’innombrables contacts pré et post-conciliaires avec les notables de l’époque, amplifiés par des informateurs soit officiels – en tout premier lieu les évêques et leur clergé – soit autoproclamés dans l’enthousiasme de leur foi militante, sinon poussés par des ambitions personnelles qu’ils entendaient ainsi satisfaire. On n’est pas mieux renseigné sur l’organisation matérielle de la croisade telle que la concevait Urbain II, si tant est qu’il avait poussé à ce point sa propre réflexion. On constate en tout cas qu’il ne l’envisageait pas sans un souci d’efficacité véritablement militaire, nonobstant le caractère de pèlerinage de masse que la terminologie officielle lui prêtait. En recommandant d’en exclure les vieillards, les femmes non mariées (pour des raisons morales), les clercs et les laïcs non agréés par l’Eglise et, de façon générale, les non-combattants, le pape tendait à rendre l’expédition plus solide et plus pugnace. En accordant la rémission pleine et entière de leurs péchés aux participants, il favorisait le recrutement et encourageait les « pèlerins » à ce que la fin justifie les moyens. Les circonstances, cependant, allaient en disposer différemment, comme le montre la croisade dite populaire. 

Avait-on assigné un délai à la mobilisation des « barons » et de leurs troupes ? Le seul document conservé à ce sujet est une lettre d’Urbain II adressée, fin décembre 1095, aux « princes et au peuple de Flandre » fixant le départ de leur contingent au 15 août de l’année suivante. Il dut avoir d’autres directives semblables, mais le caractère progressif de la diffusion de l’information n’a pas pu permettre une échéance unique, d’où le départ successif des divers contingents.

La croisade populaire 

Bien avant l’entrée en campagne de l’armée franque préconisée par le pape, on constate, dès le début de l’année 1096 et en divers endroits de la France puis du Saint Empire, l’éclosion et l’extension de mouvements populaires spontanés visant à entreprendre le voyage de Jérusalem. Le chef de file le plus charismatique de cette tendance et aussi celui dont l’action s’exerça le plus longtemps durant la croisade fut Pierre l’Ermite. Prêchant à travers le Nord de la France et la Lotharingie, il entraîna à sa suite une foule de pèlerins, hommes, femmes et enfants, en grande majorité des non-combattants. Ce conglomérat comportait seulement une poignée de guerriers professionnels, notamment Gautier, chevalier de l’Ile-de-France accompagné de ses neveux, parmi lesquels un autre Gautier, surnommé « Sans Avoir » (du nom de la seigneurie de Boissy-Sans-Avoir, dans les Yvelines) qui devait acquérir quelque notoriété dans l’aventure. Traversant l’Allemagne, du Rhin à la Bavière, en deux vagues successives, et recrutant de nouveaux adeptes tout au long de leur périple allemand, tous ces gens finirent par atteindre Constantinople, en juillet 1096 et se concentrer dans ses faubourgs, rejoints d’ailleurs par de nouveaux pèlerins accourus d’Italie. 

Combien étaient-ils ? La question est secondaire du point de vue militaire, car il ne s’agissait pas d’une troupe de guerriers professionnels, encore qu’ils eurent l’audace et l’inconscience d’attaquer les Turcs au-delà du Bosphore et de se faire massacrer, le 21 octobre 1096, en l’absence de Pierre l’Ermite, se trouvant alors à Constantinople. On en est réduit à des conjectures en ce qui concerne leur nombre, grossi sans doute dans l’esprit des contemporains par le succès populaire de leur randonnée à travers l’Europe. Le total de 15 à 20.000 personnes est acceptable, avec des fluctuations cependant puisque, si la prédication entraînait, chemin faisant, un accroissement des effectifs, les inévitables défections voire les pertes, suite à des accrochages avec les populations locales de l’Europe centrale et orientale, contribuaient par contre à en réduire sensiblement l’importance numérique. Une estimation contemporaine fixe à moins de quinze pour cent du total le nombre de ceux qui échappèrent au carnage final et qui, dans des proportions inconnues, revinrent vers la capitale byzantine afin d’attendre l’armée des barons et éventuellement de s’y intégrer. 

Mais il y eut d’autres mouvements que celui de Pierre l’Ermite, et leur destin fut plus bref encore. Durant l’été de 1096, plusieurs bandes, parfois confondues semble-t-il et de ce fait d’autant plus malaisées à dénombrer (on les estime chacune à 12 ou 15.000 personnes), se répandirent dans la vallée du Rhin et à travers le Saint Empire germanique, marchant vers l’est et se réclamant, elles aussi, de la croisade. Elles se signalèrent tristement par leur indiscipline, leurs déprédations, et aussi par les massacres qu’elles perpétrèrent, notamment au détriment des communautés juives d’Allemagne et de Bohême. Composées de gens du peuple de diverses contrées, mais aussi de chevaliers, on y distingue 3 groupes : celui dirigé par un certain Folkmar, celui qui suivait un prêtre rhénan du nom de Gottschalk et le dernier, rassemblé autour d’un comte allemand, prénommé Emich, et d’une poignée de seigneurs français. Le premier se débanda en Slovaquie, les deux autres furent massacrés par les Hongrois, excédés par leurs rapines. 

La croisade dite « populaire » constitue un phénomène sociologique et religieux intéressant, mais elle n’eut qu’un effet indirect sur le sort de l’expédition militaire proprement dite. Tout au plus entraîna-t-elle deux conséquences durables : elle contribua, d’une part, à renforcer l’arme psychologique de la terreur, dont les croisés usèrent abondamment, d’autre part à attiser la méfiance des autorités byzantines à l’égard des « barbares » venus de l’Ouest.

La croisade des barons 

L’expédition militaire proprement dite, celle qui s’était donné pour but de « délivrer le tombeau du Christ » à Jérusalem, était composée du flot convergent de divers contingents venus de plusieurs contrées d’Europe, sous la conduite de grands seigneurs féodaux. Le degré de concertation initiale entre ces détachements n’est pas connu. En tout cas, le comportement de leurs chefs, inséparable de la mentalité individualiste propre à l’aristocratie médiévale, montre à l’évidence que, s’ils avaient l’intention de participer à une action commune, ils n’en désiraient pas moins se mettre chacun en valeur, au besoin au détriment de leurs pairs. 

Le point de concentration était Constantinople, mais l’arrivée des corps de troupe aux abords de cette capitale s’échelonna d’octobre 1096 à mai 1097. Les uns y parvinrent par voie de terre à travers l’Europe centrale, les autres par l’Italie et ensuite, en franchissant la mer Adriatique, par la péninsule balkanique. Le plus fort contingent des croisés fut celui dirigé par le comte de Toulouse et marquis de Provence, accompagné du chef nominal de la croisade, le légat pontifical Adhémar de Monteil, évêque du Puy. Expédition armée certes, composée de Provençaux, de Gascons, d’Auvergnats et de Bourguignons, mais incluant une proportion importante de pèlerins non combattants, y compris l’épouse du comte lui-même. On estime l’ensemble à environ 10.000 personnes, dont 1.200 cavaliers au moins. Le second contingent en importance fut celui commandé par Godefroid de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie, peut-être 1.000 cavaliers et 7.000 fantassins. On y trouvait notamment le frère cadet du duc, Baudouin de Boulogne avec sa femme, Baudouin II, comte de Hainaut, Conon, comte de Montaigu et Renaud III, comte de Toul. Le comte de Flandre Robert de Normandie, fils aîné de Guillaume le Conquérant, et Etienne, comte de Chartres et de Blois. Leurs troupes réunies, peut-être 1.600 cavaliers et un nombre indéterminé de fantassins, venaient de la Flandre, de la Normandie, de la Bretagne, du Perche et du Maine. Elles se séparèrent en Italie et arrivèrent à destination à des moments différents. 

Enfin, le contingent de Bohémond, comte de Tarente et de Bari, fils aîné du roi normand des Deux-Siciles, accompagné de son neveu Tancrède et d’autres seigneurs de l’Italie méridionale, ne comptait peut-être pas plus de 500 cavaliers. Moins spontanée sans doute que celles des barons du Nord, cette expédition s’opéra par opportunisme suivant en cela la propension des Normands de la péninsule à s’en prendre à l’Empire byzantin. 

Il y eut d’autres arrivages de troupes, moins importants, parfois contrecarrés par les aléas du voyage, telle l’expédition du comte Hugues de Vermandois, fils puîné du précédent roi de France Henri Ier, qui se perdit dans un naufrage et dont le chef, rescapé, ainsi que les autres survivants, firent piètre figure à leur arrivée chez le basileus

Il dut également se produire d’innombrables défections dans les armées des barons, rendant leurs effectifs fluctuants et, même pour les contemporains, impossibles à dénombrer. Au total, il semble que l’on puisse évaluer l’ensemble de l’armée des croisés, au moment de son rassemblement au-delà du Bosphore, avant d’entamer sa marche sur Jérusalem, à environ 4.000 cavaliers et une vingtaine de milliers de fantassins. Parmi ces derniers, une bonne partie, non ou mal armés, étaient de simples civils au sens moderne du mot : auxiliaires s’occupant de l’intendance (marchands, palefreniers, charretiers, serviteurs, vivandières), épouses, enfants, pèlerins, prostituées, pillards… L’ensemble constituait à échelle de l’époque, une masse humaine extraordinairement lourde à mouvoir, difficile à diriger et dont l’approvisionnement tenait de la gageure. La proportion élevée de non-combattants en diminuait d’autant le rendement global même si l’effet de masse était de nature, dans un premier temps, à remplir l’adversaire d’effroi. 

La carence des sources ne permettra sans doute jamais d’en connaître davantage sur les effectifs précis des croisés, mais il est certain qu’il faut renoncer aux chiffres délirants de certains chroniqueurs de l’époque, et des historiens qui les ont suivis, lorsqu’ils assignent à cette expédition des dizaines, voire des centaines, de milliers d’hommes. D’ailleurs, les effectifs réduits que l’on découvre à travers les divers épisodes des combats qui ont suivi n’ont fait que confirmer l’estimation modeste ci-dessus. Négligeant les actions de détail, on constate que là où un maximum de forces étaient engagées, elles ne dépassaient pas l’ordre de grandeur ci-dessus. Ainsi, au moment du siège de Jérusalem, il n’y avait pas plus de 1.200 à 1.300 cavaliers chrétiens et une dizaine de milliers de fantassins, un peu moins encore un mois plus tard à la bataille d’Ascalon. Certes, dans les deux cas, une partie des contingents était en garnison dans les principautés nouvellement conquises au Nord de la Palestine et ne participait plus à l’action offensive finale, ce qui explique, en partie, la différence par rapport à la concentration réalisée au départ de Constantinople. En outre, il convient de tenir compte d’une certaine fluctuation du rapport cavaliers-fantassins, à cause de la disparition des chevaux en cours de route, soit qu’ils fussent perdus par faits de guerre, soit qu’ils fussent utilisés comme viande de consommation, en raison des famines fréquentes dans les rangs chrétiens. Il y eut cependant un certain taux de remplacement des montures, ce qui transparaît à travers le souci constant des croisés de s’emparer de celles des ennemis vaincus ou de s’en procurer sur les marchés locaux. 

D’autre part, on sait que l’empereur de Byzance avait adjoint, au début de l’expédition, un détachement de troupes impériales à l’armée des « Celtes ». Son effectif n’est pas connu, mais il devait être assez modeste, car il ne se trouva pas en mesure d’influencer le cours de la campagne et fut proprement congédié par les croisés au bout d’un an. 

Si maintenant l’on examine les effectifs des Francs après leur établissement au Moyen-Orient, entre 1099 et la deuxième croisade de 1148, on arrive à des chiffres plus modestes encore. A cette époque, les croisés ayant survécu aux trois premières années de campagne ont soit regagné leurs foyers en Europe, soit se sont établis sur la place dans une des quatre futures principautés féodales, fondées par les conquérants au détriment des Byzantins, des Arméniens, des Turcs et des Arabes, c’est-à-dire, du Nord au Sud : le comté d’Edesse, la principauté d’Antioche, le comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem. La conséquence de cette situation est triple en ce qui concerne les effectifs.

  • Tout d’abord, les forces franques sont désormais morcelées, elles n’agissent plus de conserve qu’en présence d’un péril extrême. Dans ce cas, on essaye de réunir un maximum de combattants, au risque parfois d’amoindrir les garnisons des villes et des châteaux.
  • Seconde conséquence, la pénurie de chevaliers francs et de fantassins d’origine européenne oblige les princes chrétiens à faire appel à des contingents indigènes, nouveaux venus dans les rangs des croisés et sorte de troupes « coloniales » avant la lettre : ainsi les milices urbaines, composées notamment d’Arméniens, et des cavaliers d’extraction modeste (les « sergents ») ou recrutés parmi les Turcs (les « Turcoples »). Parfois même, on va jusqu’à nouer des alliances temporaires avec des Turcs ou des Arabes, au besoin pour lutter contre d’autres chrétiens.
  • Enfin, on essaye de s’adjoindre de nouveaux croisés, fraîchement débarqués à la suite d’entreprises individuelles ou collectives d’ampleur limitée, comme il y en eut beaucoup et qui furent la plupart du temps trop modestes pour avoir pris rang, dans l’histoire, au nombre d’une des grandes croisades reconnues.

En tout état de cause, les royaumes latins du Moyen-Orient ont souffert d’un manque chronique d’effectifs militaires. A lire les chiffres avancés par les sources de l’époque, on arrive à des maxima de 10.000 hommes en campagne en 1104, 15.000 en 1110, 16.000 l’année suivante. La plupart sont des fantassins. Les forces de cavalerie dépassent rarement le millier dans le cas d’une seule principauté, et atteignent les 2.000 à 3.000 hommes, s’il s’agit d’une expédition générale seulement. 

Chez les adversaires, selon l’importance des coalitions que les musulmans – souvent divisés – réussissaient à organiser, les effectifs pouvaient être plus ou moins élevés et le recrutement plus facile. Cependant, il faut se garder là aussi d’ajouter foi aux chiffres extravagants avancés par les chroniqueurs. Une force turque ou arabe de 10.000 hommes constituait une armée importante pour l’époque, car il fallait la réunir, l’acheminer et la nourrir, avec des difficultés matérielles, dont il sera question plus loin, similaires dans les deux camps. 

Il est intéressant, pour conclure, de s’interroger sur le statut des combattants. L’élite des hommes d’armes était composée de seigneurs féodaux qui suivaient leur suzerain ou leur parentèle en Terre sainte. Cependant, étant donné le caractère exceptionnel de l’expédition, ils n’étaient pas tenus, même aux termes d’un contrat vassalique, de le faire aussi loin, aussi longtemps et gratuitement. Il fallait donc qu’ils soient rétribués ou bien qu’ils assument eux-mêmes leurs dépenses. La seconde formule fut certainement le fait des princes qui commandaient l’expédition. Leur empressement à chercher des ressources, dans un contexte économique d’argent rare et de crédit difficile, en atteste : ainsi l’engagère de Bouillon à l’évêque de Liège par le duc Godefroid, comme ses extorsions de fonds au détriment des juifs rhénans, ou l’engagère de la Normandie par son prince au roi d’Angleterre. L’autonomie financière fut possible également, du moins dans l’intention première, pour des seigneurs plus modestes, voire par nombre de roturiers désireux de porter les armes ou d’agir en paisibles pèlerins. A preuve, les prêts sur gages fonciers, nombreux semble-t-il, consentis par des institutions ecclésiastiques à ceux qui décidaient de prendre la croix. Mais les plus riches ont en tout cas, dans une certaine mesure, cherché à subvenir aux besoins des moins fortunés, comme le fit par exemple Pierre l’Ermite lui-même, ainsi que le comte de Toulouse, et aussi les barons qui devaient nécessairement s’entourer d’une suite armée et de serviteurs. De trop rares documents permettent aussi de constater que les armées des croisés comptaient un nombre appréciable de mercenaires — comme les « Varègues », d’origine scandinave, ou des marins et des corsaires — à la solde des princes et des grands feudataires. Ces derniers eux-mêmes ne dédaignaient pas l’argent que le basileus leur avait distribué afin, pensait celui-ci, de les assujettir à son service au lieu de les laisser agir en toute indépendance contre les musulmans. Cette pratique, en l’occurrence sans effet, était pourtant coutumière aux empereurs byzantins, habitués à acheter les services de soudards de diverses nations, y compris celles d’Europe occidentale. Baudouin de Boulogne utilisa les richesses de son nouveau comté d’Edesse pour s’assurer d’une clientèle parmi les croisés. Le comte de Toulouse, riche et puissant, fera de même à l’égard des autres chefs francs, au moment où la marche sur Jérusalem paraissait compromise, au début de l’année 1099. Par la suite, Tancrède, se prétendant insuffisamment payé, se désengagera du Provençal et passera à la solde de Godefroid de Bouillon. 

Après la conquête de la ville sainte, les princes francs utilisent fréquemment non seulement, nous l’avons dit plus haut, des milices chrétiennes autochtones, mais soldent des mercenaires turcs ainsi que des chevaliers et des sergents parmi les Européens établis sur leurs terres. Ici, nécessité fait loi et la pénurie des ressources humaines dicte aux nouveaux maîtres du pays des solutions inédites. 

L’analyse des forces qui composent les armées de la première croisade fait donc apparaître, à travers le projet religieux avoué et le ciment qu’il constitue indéniablement, une collectivité plutôt bigarrée, fluctuante, avec des motivations profondes variées, allant de la piété authentique aux intentions les moins louables. En fait, dans ce premier grand élan vers le Moyen-Orient, qui se matérialisa surtout durant les trois années de 1096 à 1099, on trouve un véritable microcosme de la société européenne : des plus jeunes aux plus vieux, des hommes et des femmes, des riches et des pauvres, des nobles et des roturiers, des princes et des soldats de fortune, des gens de foi et des gens sans aveu, des guerriers éprouvés et des combattants d’occasion, des marchands en quête de débouché, des féodaux guignant de nouveaux domaines, des illuminés et des imposteurs, des chefs d’état et des aventuriers… S’il faut en rabattre de beaucoup quant aux effectifs de la première croisade, on reconnaîtra néanmoins qu’elle rassembla ce qui, pour l’époque, fut une très grande armée et pour une campagne d’une longueur tout à fait inusitée, dans des contrées pratiquement inconnues. Il s’agit de voir à présent comment cette expédition fut gérée.

Commandement, discipline et cohésion

Le chef nominal de cette croisade inspirée par la Papauté était, comme il se devait, un homme d’Eglise : Adhémar de Monteil, évêque du Puy et légat pontifical. Appartenant à l’aristocratie féodale française, il n’était pas, par tradition familiale, étranger au monde de la guerre. Chevauchant dans l’armée du comte de Toulouse, revêtu de l’armure du chevalier, il prend part activement à ses côtés au siège de Nicée et à la bataille de Dorylée, il dirige l’armée franque à la prise du pont de fer sur l’Oronte.

Devant Antioche, il assure la garde du camp et le conseil de guerre se réunit dans sa tente. Une fois la ville prise, et dès lors que les croisés s’y trouvent eux-mêmes assiégés, c’est lui qui s’efforce de les galvaniser en menaçant les défaillants du châtiment éternel. Enfin, durant la sortie victorieuse du 28 juin 1098, alors que Raymond de Saint-Gilles est malade, il prend la tête du contingent provençal, qui a l’honneur de porter au combat la Sainte Lance, récemment exhumée. Après sa mort, le 1er août 1098, la mémoire de son autorité resta vive puisque, durant l’investissement de Jérusalem, un clerc visionnaire prétendit que le légat lui était apparu afin de prescrire une procession autour des remparts, préalable à l’assaut final.

Mais à côté du légat, d’autres fortes personnalités se manifestèrent et soit assumèrent d’autorité le commandement des croisés, soit en furent investies par leurs pairs.

Nous avons vu ce qu’il fallait penser des expéditions dites « populaires ». Deux personnages s’y distinguèrent par l’emprise qu’ils y exercèrent : Pierre l’Ermite, leader emblématique, et Gautier-sans-Avoir. Le premier ne réussit pas toujours à conserver le contrôle de la cohue qui le suivit à travers l’Europe et qui finit, à force de désobéissance, par se faire massacrer des mains des Turcs. Mais il semble, envers et contre tout, avoir longtemps bénéficié du charisme qui faisait de lui, au plan moral, un personnage nécessaire. L’empereur de Byzance l’avait compris, lui qui l’avait reçu avec égards et générosité. Intégré à la croisade des barons avec les débris de sa troupe, il y fut chargé de pourvoir aux nécessités des pauvres de l’armée. On le vit cependant déserter lors du siège, si éprouvant, d’Antioche. Le fait qu’il fut ramené manu militari au camp des croisés après sa fugue indique quel prix on attachait encore à sa présence au commencement de l’année 1098. Six mois plus tard, c’est lui qui se rendit en ambassade auprès de l’émir Kerbugha afin de négocier, en vain d’ailleurs, la levée du blocus dont les Francs étaient à leur tour les victimes. On y verra la preuve d’un certain ascendant moral qui, cependant, alla en s’estompant à mesure que les Francs temporisaient dans leur marche vers Jérusalem. 

Le cas de Gautier est moins significatif. Pourtant, il réussit, mieux que le prédicateur, à tenir ses gens en main pour traverser l’Europe et arriver sous les murs de Constantinople en avant-garde. Mais, à la fin, il n’en fut pas moins dépassé, lui aussi, par l’impulsivité et l’indiscipline chronique qui allaient s’avérer fatales à cette troupe pitoyable après son transfert en Asie Mineure. Surtout, Gautier-sans-Avoir ne bénéficiait pas de l’aura que conféraient à Pierre son statut clérical et sa réputation de visionnaire.

Tout autre fut le rôle des chefs de la croisade des barons. En dehors de l’action fédératrice du légat, mort prématurément, il est clair qu’il n’y eut pas de commandement unique, tant les caractères et les ambitions de ces leaders laïcs étaient opposés. En fait, durant l’expédition, la rivalité des chefs fut permanente, débouchant parfois sur de véritables conflits armés, au mépris de l’objectif commun. La première croisade n’eut rien d’une marche irrésistible et inexorable sur Jérusalem. Durant trois années, elle fut plutôt une longue tentative – composée, pour chacun des protagonistes, de succès et d’échecs alternés – de se tailler au Proche-Orient des principautés autonomes sur le modèle féodal européen. Sur ces entrefaites, le corps de marche progressait vers Jérusalem avec une extrême lenteur, tantôt rejoint, tantôt provisoirement abandonné par un ou plusieurs des hauts princes, qui vaquaient à leurs propres affaires, accompagnés des seigneurs de leur suite. Dès 1098 en tout cas, Baudouin de Boulogne, malgré la farouche opposition de Tancrède, prend possession du futur comté d’Edesse et Bohémond de la principauté d’Antioche, au grand dam de Raymond de Saint-Gilles. Si bien que ces deux princes latins d’Asie Mineure ne participeront pas au siège de Jérusalem et n’accompliront leur pèlerinage sur les lieux qu’en décembre 1099.

En l’absence d’un commandement unique, la première croisade fut donc conduite par une poignée de chefs rivaux, à la tête de leur propre « armée ». Parmi ceux-ci, cependant, quelques fortes personnalités ont pu, par moment, faire prévaloir leurs vues. Bohémond fut, avant son accession à la principauté d’Antioche, le principal stratège de l’expédition. Homme redoutable par son expérience militaire, principalement à l’encontre des Byzantins – devenus pour lors ses alliés objectifs –, habitué aux horizons larges et multiculturels du bassin méditerranéen, farouche guerrier dans la tradition scandinave dont il restait porteur, résolu aussi à saisir cette chance pour s’implanter dans le Proche-Orient, le comte de Tarente apparaît dans toutes les décisions et toutes les actions qui ont précédé le siège de Jérusalem. Ensuite Raymond de Saint-Gilles, excipant de sa fortune et de ses effectifs, s’efforça de prendre le relais. Mais il n’avait pas, autant que son prédécesseur, la stature d’un guerrier. C’est pourquoi Godefroid de Bouillon, homme d’armes expérimenté, quoique moins politique sans doute que ses pairs, finit par assumer la direction de la croisade, qui allait le mener le premier non seulement sur les murailles de Jérusalem mais à la tête de cette nouvelle conquête. 

Les autres princes, en ce compris le subtil et rusé Baudouin de Boulogne, frère de Godefroid, n’exercèrent pas le même ascendant au plan militaire, si même leur contribution personnelle au succès des armées franques fut essentiel. Enfin, après le retour en France des comtes de Normandie et de Flandre, et le décès de Godefroid de Bouillon, le commandement des chrétiennes s’exerça désormais de façon morcelée, au gré de la politique des états latins, sous la conduite directe de leur prince. Baudouin d’Edesse, devenu roi de Jérusalem, Bohémond puis Tancrède et après eux leurs successeurs s’engageaient personnellement dans les conflits et les batailles, parfois au péril de leur liberté et personne, selon la coutume des féodaux du Moyen Age, jouant un éternel quitte ou double dont l’enjeu était en fait la survie de leur domaine d’outre-mer.

Des problèmes disciplinaires se sont posés dans l’armée des Francs, comme dans toutes les armées. Sans s’arrêter ici aux désordres chroniques de la « croisade populaire », on conviendra que les « barons »  eux-mêmes eurent souvent fort à faire pour que les buts de guerre ne soient pas détournés par des actions inconsidérées de leurs troupes. En général, ils dominèrent assez bien la situation durant la traversée de leurs pays respectif, ainsi que de l’Allemagne et de l’Europe centrale. Ils y avaient veillé. Godefroid de Bouillon, par exemple, décréta la peine de mort pour tout acte de pillage en Hongrie. Bien différente fut la situation à l’intérieur de l’empire byzantin où, en dépit des mesures de protection et d’approvisionnement mises en œuvre par le basileus, la présence des croisés fut émaillée d’incidents, parfois violents, et de heurts fréquents avec les autochtones. Il est vrai que les chefs se montraient mêmes très prévenus à l’égard des Grecs, au point d’encourager leurs hommes à se livrer à des déprédations et à des actes d’hostilité.

La violence étant, en quelque sorte, légitimée une fois en territoire musulman, le souci des chefs francs n’en demeurait pas moins de se faire obéir de leurs troupes. Ce fut parfois de mesures énergiques, voire brutales. Lors de l’interminable siège d’Antioche, ils durent rétablir la discipline dans leur camp en expulsant les prostituées et en interdisant les beuveries et les jeux de dés. Plus tard, se retrouvant à l’intérieur de la ville sous le blocus des Turcs, le découragement et la désertion s’installèrent dans rangs. Cette fois, Bohémond ordonna d’incendier les maisons, pour éviter que les croisés s’y réfugient au lieu de monter aux remparts, tandis que Godefroid de Bouillon fit vouer à la damnation les chevaliers déficients, par la voix du légat. Le même Godefroid, à la veille de la victoire d’Ascalon sur les Egyptiens (12 août 1099), avait menacé de couper le nez et les oreilles à tous ceux qui se laisseraient tenter par le pillage au lieu de s’employer, par priorité, à combattre l’ennemi. A l’inverse, il faut signaler aussi que les tergiversations et les rivalités de leurs princes irritèrent les croisés au point de provoquer deux émeutes au moins: l’une lorsque Baudouin de Boulogne refusa de laisser entrer dans Tarse, qu’il venait de prendre (septembre 1097), les trois cents fantassins du contingent de Tancrède et que ceux-ci se firent massacrer par les Turcs, l’autre qui vit les croisés détruire la ville de Ma’arrat afin d’empêcher les barons de se la disputer et de retarder encore la marche sur Jérusalem (janvier 1099). Au chapitre de ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours, les « forces morales », il est évident que la religion catholique jouait un rôle majeur dans l’encadrement et le comportement des croisés. Prêché par le concile de Clermont, le « pèlerinage de Terre sainte » fut placé d’emblée sous la direction du légat pontifical. Urbain II lui-même donna, à Rome, sa bénédiction au contingent des Normands de France. Les ecclésiastiques, très nombreux dans l’armée, furent requis en toutes circonstances de célébrer les offices autant que d’exhorter les combattants par leurs prières au cours des heures difficiles, notamment durant les batailles. Plusieurs d’entre eux firent montre d’un certain charisme, à commencer par Pierre l’Ermite, et se signalèrent notamment par des visions et des prophéties propres à encourager leurs ouailles. Celles-ci, en proie aux terreurs et au découragement qui sont le lot des combattants en territoire ennemi, étaient particulièrement sensibles et réceptives aux présages de toutes sortes, selon la sensibilité de leur époque. La découverte de la « Sainte Lance » à Antioche — organisée à point nommé — donna aux chrétiens, au bord du désespoir, un surcroît de vigueur qui contribua à leur acquérir la victoire. Cet objet sacré fut porté au combat par le chapelain du comte de Toulouse, le chroniqueur Raymond d’Aguilers, qui marchait d’ailleurs aux côtés du légat, véritable guerrier à ses heures. Après la prise de Jérusalem, la relique de la Vraie Croix devint l’emblème tutélaire des chrétiens sur les champs de bataille : à Ramlah I et III, à Tell-Dânîth I et II, à Al-Bâlât (où elle fut dépouillée par les Turcs vainqueurs des joyaux dont elle était ornée), à Ibelin.

Les chefs multipliaient les gestes de piété afin de favoriser leur entreprise. Le 13 janvier 1099, Raymond de Saint-Gilles entame symboliquement, nu-pieds, sa marche vers Jérusalem. Avant de faire approcher les tours d’assaut de la ville sainte, les croisés prescrivent un jeûne général et organisent une procession autour des murailles jusqu’au Mont des Oliviers. Avant la bataille d’Al-Bâlât (28 juin 1119), Roger d’Antioche réunit l’armée et fait célébrer la messe par l’archevêque d’Apamée. Reçu en confession comme d’autres combattants, il distribue des aumônes aux pauvres de la troupe. Ce jour-là, il devait trouver la mort, l’épée à la main, au pied de la Vraie Croix. Faut-il rappeler que le signe de reconnaissance commun à tous les chrétiens partis vers la Terre sainte était la croix, morceau d’étoffe cousu sur l’épaule, la poitrine ou le dos, qui a donné leur nom aux « croisades » et aux « croisés ». Enfin, le cri de guerre des Francs reflète lui aussi, les intentions et les mobiles religieux : « Dieu le veut ! » ou encore Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat !

A côté de cette force de cohésion majeure, engendrée par une religiosité commune, on n’oubliera pas les signes et instruments de ralliement traditionnels, présents dans les armées médiévales en général. Ainsi, les divers contingents qui composaient la cohorte des croisés possédaient certainement leur cri de guerre propre au seigneur qui les commandait. Celui de « Toulouse » y est, en tout cas, attesté. Il y avait aussi les bannières des chefs, ornées d’emblèmes distinctifs que nous ne connaissons pas, mais qui n’avaient point, à l’époque, de signification héraldique. Aussi, ni les boucliers ni les vêtements ne s’ornaient encore d’armoiries, qui n’apparaîtront qu’au milieu du XIIe siècle. Le roi de Jérusalem eut, pour sa part, un étendard blanc. Les ordres militaires, créés après la première croisade, furent aussi dotés du leur. Dans ce cas, les couleurs ne se fixèrent dans l’usage que progressivement : les Templiers prirent le gonfanon dit « baucent », soit avec des bandes noires sur fond blanc, soit avec une croix rouge brochant sur fond blanc sommé de noir, les Hospitaliers useront d’une croix blanche sur champ rouge, les Teutoniques d’une croix noire bordée de blanc. Ces couleurs allaient bientôt être appliquées à leur vêtement même.

Enfin, les liens féodaux, rappelons-le, jouaient alors un rôle essentiel dans la cohésion des unités tactiques dont celles-ci étaient inspirées. On voit ainsi à Tell al-Shaqhab le roi de Jérusalem interpeller ses chevaliers individuellement, en pleine bataille, pour les exhorter à reprendre le dessus contre les Damasquins (25 janvier 1126). Des solidarités ont-elles joué au niveau d’une sphère plus vaste que celle des principautés européennes dont les combattants étaient issus ? Occasionnellement peut-être, au gré des nécessités tactiques, mais certes pas de façon permanente ou organique, tant les particularismes des « nations » engagées étaient grands. Même la solidarité entre Normands de France et d’Italie ne semble pas avoir joué de façon durable. On signale tout au plus qu’après la prise de Nicée, ces deux corps firent route ensemble vers Dorylée, où ils eurent à subir les premiers assauts des Turcs. A la bataille d’Antioche, on constate que non seulement ces frères ethniques sont séparés, mais que ceux du Sud sont répartis en deux unités distinctes, sous Bohémond ou Tancrède. 

Il va sans dire que le renseignement et les transmissions eurent à l’occasion de cette expédition, un rôle majeur à jouer, malgré les moyens rudimentaires d’alors. L’espionnage fut d’emploi courant, d’autant plus facilement que certaines populations pouvaient se réclamer aussi bien de l’obédience des musulmans que de celle des Francs, n’ayant pas partie liée directement avec le différend qui les opposait. La « désinformation » fut aussi pratiquée, afin de tromper l’ennemi sur la situation réelle. Quant aux transmissions, elles s’opéraient tant bien que mal, à travers des contrées hostiles, avec cet inconvénient pour les croisés, du moins au début, d’ignorer l’emploi des pigeons-messagers, que les musulmans connaissaient bien. Le cas du siège de Jérusalem est révélateur, où les Provençaux pénétrèrent dans la ville par le sud, sans savoir que les Lotharingiens y étaient déjà parvenus du côté opposé. Les exemples sont nombreux, dans les deux camps, de forces de secours envoyées vers des places assiégées en ignorant que celles-ci étaient déjà tombées aux mains de l’ennemi. Pour les signaux rapprochés, les belligérants avaient recours aux sonneries de trompettes qui dictaient les principaux commandements.

Le ravitaillement

Le problème majeur de la première croisade fut celui du ravitaillement et, plus précisément, celui de son irrégularité et de son insuffisance. Les annales de ce « pèlerinage de Terre sainte », qu’il s’agisse de celui des pauvres ou de celui des barons, sont émaillées de récits de disettes et de famines, comme un leitmotiv lancinant. L’état des sources ne permet pas de connaître en détail le mode de fonctionnement de ce que l’on nomme maintenant l’intendance. Mais on peut le caractériser dans ses grandes lignes. Sans nier l’existence, quasi obligée, d’un stock de vivres au départ de chaque contingent, pour lui permettre à tout le moins d’entamer sa marche, il est clair qu’au bout de quelques jours, celui-ci se trouvait dans la nécessité de s’approvisionner en cours de route. Le souci constant des chefs de la croisade était de trouver en territoire ami ou ennemi la possibilité d’acquérir des vivres. Ce ne fut pas toujours le cas, surtout lorsque les régions traversées ne produisaient rien de comestible en raison de leur aridité, ou parce que les habitants eux-mêmes se refusaient à leur en fournir, soit par peur de manquer eux-mêmes, soit pour affamer les envahisseurs. D’où la propension des croisés à infléchir leur itinéraire en fonction de la fertilité de certaines contrées ou de l’existence de points d’eau. En pays ami, le principe consistait à se faire accorder le « marché » par les autorités, c’est-à-dire le libre accès à un lieu de vente des denrées, si possible –pour autant que l’on pût empêcher la spéculation – à des prix normaux. Dans ce cas les croisés, individuellement semble-t-il, achetaient des vivres en fonction de leurs besoins et de leurs moyens. Compte tenu des frais de bouche difficiles à supporter, surtout pour les plus démunis, la tentation était grande cependant de vivre sur l’habitant, même en territoire allié. Ainsi s’expliquent les fréquents accrochages, parfois sanglants, avec les autochtones lors de la traversée de l’Europe et des pays d’obédience byzantine. D’où le souci de certains souverains de ces contrées, en particulier du basileus, de procurer aux croisés un approvisionnement régulier, que ceux-ci puissent acheter normalement, tout comme leur préoccupation de ne pas admettre les troupes à l’intérieur des villes, où la propension au pillage était la plus grande. Fort d’un véritable service d’intendance, dont les Francs ne disposaient pas, l’empereur de Constantinople a d’ailleurs habilement usé de sa faculté de leur « couper les vivres » afin de leur faire admettre, du moins en apparence, de se soumettre à sa suzeraineté. Il poursuivit cette politique après le passage des Occidentaux en Asie Mineure, où ceux-ci continuèrent dès lors, par la mer, quoique plus sporadiquement, à recevoir des vivres envoyés par les Grecs. 

Une fois en territoire hostile, les croisés vécurent soit de réquisitions, de pillages, et de prises de guerre, soit d’achats chèrement négociés avec des marchands chrétiens, soit encore de fournitures consenties par des populations arabes pour prix de leur tranquillité. Enfin, lors de la marche finale sur Jérusalem, des navires italiens accostèrent à plusieurs reprises, chargés entre autres de provisions tant attendues. L’ordinaire, lorsqu’il était accessible, se composait de grains panifiables, de viande (bœuf, porc et mouton), de poulets et d’œufs, de fromage, d’huile, d’eau et de vin. Plus tard, les Francs apprendraient à connaître des produits du terroir comme figues, dattes, oranges…

Mais, très souvent, les vivres vinrent à manquer, entraînant parfois d’épouvantables famines et la mort de nombreux croisés, surtout les plus pauvres qui n’avaient pas de quoi acheter au prix fort les rares denrées encore disponibles. Quelques épisodes de la première croisade constituent, à cet égard, une anthologie de l’horreur. Passons sur la nécessité de boire des eaux croupies, de manger des herbes, des feuilles, des épineux, des chardons ou de mâcher de la canne à sucre, faute de mieux. Le paroxysme fut atteint, sans doute, en trois occasions : en 1096 à Xerigordon, à Antioche et à Maara ensuite, en 1097 et 1098. Dans le premier cas — c’était presque la fin de la croisade « des pauvres gens » — un parti de pillards allemands dut se retrancher dans le château de Xerigordon, près de Nicée, sans prendre garde que les citernes étaient à sec. Assiégés par les Turcs, ils tinrent huit jours, sans eau. Contraints de boire le sang de leurs montures et d’ingurgiter leur propre urine, ils furent acculés à la reddition avec, pour perspective, de se convertir à l’islam ou de périr. Quant à Antioche, les « barons » ne purent la prendre qu’après un siège de sept mois et demi, au cours duquel, à mesure que le temps passait, ils se trouvèrent eux-mêmes coupés de tout approvisionnement de l’extérieur. Ensuite, ils durent à leur tour s’enfermer dans la place, vidée de son ravitaillement par les assiégés de la veille, pour résister aux Turcs durant plus de trois semaines. Les Francs furent contraints de manger leurs chevaux, des ânes et toutes sortes d’animaux, y compris des souris, des charognes, des peaux et même leurs semelles. A ce régime, on ne s’étonnera point que beaucoup moururent… Une fois ces épreuves passées et après une période de plusieurs mois de stagnation des opérations militaires, l’armée des croisés s’attaqua à la ville syrienne de Maara. Ici survint un pas de plus dans l’horreur d’une expédition et d’une époque qui pourtant n’en manquèrent pas. Poussés par la faim, mais aussi, semble-t-il, par une sorte de compulsion primitive à s’approprier le corps de leurs ennemis, un nombre indéterminé de croisés se livrèrent à l’anthropophagie, une pratique que dénoncent non seulement les autochtones, révulsés et terrorisés par ces mœurs, mais que confirment même les sources chrétiennes! Quoi qu’il en soit de ce cas, peut-être unique, il n’a pas peu contribué à établir ou à renforcer l’image de barbarie qui fut celle de ces redoutables pèlerins du Christ. 

Au souci constant du ravitaillement des hommes et des femmes de l’expédition s’ajoutait évidemment celui, non moins quotidien, de nourrir et d’abreuver les chevaux de selle et de trait, c’est-à-dire de ces milliers de bêtes auxquelles il fallait procurer eau et fourrage, dans des contrées qui, parfois, ne possédaient ni l’une ni l’autre. Raison de plus pour les croisés d’entreprendre des raids incessants, par moment loin de leurs bases, en quête de ravitaillement. Ces expéditions les détournaient de leur but premier et affaiblissaient d’autant le gros des forces. Au total, on peut dire que l’approvisionnement des troupes de la première croisade fut des plus mauvais. Sans l’aide alimentaire organisée par les Grecs et l’apport des vaisseaux européens venus prendre le relais, l’armée franque n’aurait certainement jamais atteint Jérusalem, à la limite elle n’aurait même pas pu entamer sa campagne au delà du Bosphore.

La logistique 

En dépit du fait que l’action militaire de la première croisade se déroula essentiellement sur terre, la navigation joua un grand rôle dans les transports et l’approvisionnement. La flotte byzantine fut constamment sollicitée soit pour faire franchir le Bosphore aux contingents de pèlerins et de croisés, soit pour leur procurer des vivres le long des côtes du Levant, soit encore pour acheminer les troupes sur les théâtres d’opération. Ce sont également des embarcations grecques qui, transportées par des convois de bœufs du golfe de Nicomédie jusqu’au lac Ascanios (Iznik), baignant la ville de Nicée assiégée, ont joué un rôle déterminant dans la prise de cette place. Les galères italiennes prirent aussi une large part au déroulement de la croisade. Les Génois d’abord, directement sollicités par les émissaires du pape, mais aussi les Pisans et les Vénitiens, se distinguèrent non seulement dans le transport des troupes arrivant par la péninsule mais aussi, à plusieurs reprises, par l’acheminement de leurs propres forces, de leur matériel de guerre et de leur ravitaillement dès avant le siège de Jérusalem. Ils finirent par s’assurer la maîtrise de la Méditerranée orientale, au détriment des Byzantins certes, mais surtout des musulmans. C’est ainsi que la flotte de la République des doges infligea une cuisante défaite à celle d’Egypte devant Ascalon, le 30 mai 1123. 

Mais les Italiens ne furent pas les seuls à fournir cet appui logistique pendant (et après) la croisade. Les corsaires Guynemer de Boulogne, à la tête d’une escadre nordique, et Edgard Aetheling avec ses vaisseaux anglais, apportèrent leur turbulent concours à l’investissement des places musulmanes et à l’approvisionnement des croisés. Il n’en reste pas moins que l’armée se déplaçait et opérait sur la terre ferme. Le rythme de ses mouvements était d’une extrême lenteur, non seulement en raison des impératifs de l’approvisionnement et des rivalités entre leurs chefs. En effet, l’infanterie et le train de bagages étant majoritaires, ils imposaient nécessairement leur rythme de marche à la cavalerie. De plus, les itinéraires étaient incertains, les conditions climatiques extrêmes. Le concours de guides locaux s’imposait à tout moment, avec la crainte des espions, omniprésents dans la bigarrure et la confusion des obédiences rencontrées. 

D’emblée, le problème de la remonte en chevaux s’est imposé avec force et n’a pas cessé de préoccuper les gens d’armes de l’expédition. Le taux de remplacement des animaux de selle ou de trait fut très important, excessif même au point de réduire les forces de la cavalerie franque ou les capacités de transport. Car les pertes furent nombreuses : animaux blessés, malades, morts de soif, capturés ou tués par l’ennemi, plus encore peut-être consommés comme viande de boucherie par les croisées sous-alimentés. A cet égard, la traversée de l’Anatolie fut catastrophique. Certains chevaliers en furent réduits à monter des bœufs, chèvres, moutons et chiens servirent d’animaux de bât. Déjà, au départ de Constantinople, il fallut acquérir des chevaux de remplacement et des chameaux (dromadaires) pour le transport. Par la suite, ce souci fut constant. Les Francs arrivèrent tant bien que mal à obvier à cette situation en razziant le bétail des pays conquis et, sans renoncer bien entendu aux chevaux de guerre et de trait habituels, ils sacrifièrent également aux usages locaux en employant des dromadaires, des mulets et des ânes. Un millier de chevaux de trait fut encore acheté en janvier 1099, au moment de marcher sur Jérusalem.

On suppose qu’on dut également faire appel aux ressources locales pour le renouvellement de matériel détruit ou usé durant une campagne aussi longue et aussi mouvementée : charroi pour le transport des bagages et des vivres, tentes pour le logement des troupes, armement. Sur ce dernier point, on sait que les croisés eurent maintes occasions, certes, de perdre une partie du leur, mais aussi de faire main basse sur celui abandonné par l’ennemi. On cite le cas de flèches et javelots turcs récupérés sur le champ de bataille de Dorylée, ou encore du chevalier Hartmann von Dilligen, ruiné au cours de l’expédition et obligé de se servir d’une épée et d’un bouclier pris aux Turcs. L’émir de Tripoli promit même de fournir des armes aux envahisseurs chrétiens, en signe de bonne volonté.

Il est un domaine où les croisés accusaient ce que l’on appellerait aujourd’hui un retard technologique par rapport aux musulmans et aux Byzantins : celui de la construction des machines de guerre. On entendait par là les engins de bois, montés devant les places assiégées dans le but d’en franchir ou d’en démolir les murailles : tours d’assauts, béliers et catapultes. Ces instruments étaient connus en Europe mais au Moyen-Orient, les Francs souffrirent à cet égard d’un handicap spécifique : la rareté du bois d’œuvre. Ils durent se procurer des machines de siège auprès du basileus pour investir Nicée et pâtirent constamment, au moment des très nombreuses attaques de villes et de châteaux auxquelles ils se livrèrent par la suite, d’un manque de matériaux, de machines et d’ouvriers pour les construire. Le siège de Jérusalem est révélateur à ce sujet. Les Egyptiens qui défendaient la place disposaient de catapultes en plus grand nombre que les croisés. Ceux-ci avaient dû faire venir leur bois de forêts plus ou moins éloignées, récupérer à la fois les matériaux utilisés naguère par les Fatimides pour prendre la ville aux Turcs, et ceux récemment débarqués sur la côte par une escadre italienne. On put dresser ainsi contre les murailles trois tours roulantes garnies d’artillerie à contrepoids, sans doute des mangonneaux à traction par câbles. Les « ingénieurs » capables de monter pareils engins n’étaient pas nombreux. Les sources en citent deux dans l’armée chrétienne, tout en rendant hommage au concours de spécialistes génois fraîchement arrivés, sans doute aussi versés ès catapultes qu’ils l’étaient alors en constructions navales.

L’armement 

Techniquement parlant, l’armement individuel utilisé par les belligérants byzantins, turcs, arabes, arméniens et francs était assez semblable. La différence résidait plutôt dans la façon de l’employer. Tout au plus peut-on signaler que les arcs orientaux, de taille aussi réduite cependant, étaient supérieurs à ceux des Occidentaux en raison de leur caractère composite (bois, corne, tendon) qui leur conférait une portée plus importante et une plus grande force de pénétration. L’arbalète des Francs était redoutée mais relativement lente à servir, ce qui fait que les Orientaux, qui la connaissaient également, ne s’en servaient guère. Il existait aussi, chez les Grecs et les Arabes, une cavalerie lourde cuirassée, comme chez les croisés, mais ces derniers en avaient poussé la tactique à un point d’efficacité supérieure où elle avait la réputation d’être irrésistible. A noter que la pratique qui consistait à coucher la lance en arrêt sous l’aisselle, pour charger, n’était pas encore généralisée car le maniement de cette arme s’opérait encore de diverses façons. Il est clair cependant que si la totalité des cavaliers francs tendait à se grouper en unités lourdes, combattant en formations serrées, cette tendance était minoritaire dans les armées qui leur étaient opposées. Celles-ci, la plupart du temps, surtout chez les Turcs, les Turcomans et les Bédouins, se composaient de grandes masses de cavaliers légèrement armés et pratiquant une tactique de harcèlement et de dérobade, non de choc. 

L’infanterie se trouvait partout présente et ne jouait qu’un rôle auxiliaire par rapport aux combattants montés dont l’action était seule décisive. Elle disposait d’un armement souvent sommaire, en raison de son coût élevé, et d’armes offensives diverses. Les archers à pied, peut-être les arbalétriers, semblent avoir eu du côté des croisés, une certaine importance. Au plan de l’équipement collectif, c’est-à-dire des machines de siège, nous avons vu ce qu’il fallait penser d une certaine infériorité des Francs, qu’ils réussirent cependant à combler. Par contre, pour leur plus grand effroi ils ignoraient les mélanges incendiaires, appelés « feux grégeois », que les Grecs et les musulmans employaient couramment. Pour le reste, les croisés recouraient régulièrement, tout comme leurs ennemis, à la technique de la sape pour miner et renverser les murailles, sans oublier les procédés tout aussi classiques du comblement des fossés et de l’assaut au moyen d’échelles.

La tactique 

L’essentiel des opérations militaires, tant durant la croisade que pendant la phase d’établissement des principautés franques, consistait à prendre ou à défendre des villes fortifiées et des châteaux. Devant la faiblesse relative des moyens d’attaque, les murailles représentaient alors un obstacle parfois insurmontable, protégeant des ressources humaines et économiques importantes, y compris des combattants capables, s’ils n’étaient pas neutralisés, d’intercepter voire de vaincre une armée de passage. En Orient comme en Occident, il ne servait alors à rien d’occuper les campagnes ouvertes sans se rendre maître des points forts qui la parsemaient. 

Pour les croisés, la difficulté de cette guerre de sièges fut double, cependant. Tout d’abord, ils ne disposaient pas toujours d’un effectif suffisant pour investir complètement une place importante et se trouvaient dans l’incapacité de prévenir les communications et les intelligences avec l’extérieur, voire d’empêcher les sorties de la garnison et l’arrivée de renforts du dehors. En outre, opérant au sein de contrées hostiles, ils étaient soumis constamment à la menace d’intervention d’une armée de déblocus, puisant ses forces dans le potentiel militaire, apparemment inépuisable, de l’islam. La plupart des batailles rangées engagées par les Francs contre les musulmans eurent lieu à l’occasion de la prise ou de la délivrance de villes et de points fortifiés. Non que les armées, une fois en campagne recherchaient toujours l’affrontement. Dans certains cas, se jugeant en position d’infériorité, croisés, Turcs ou Arabes, se dérobent à l’adversaire et n’en viennent pas aux mains, ce qui n’empêche point des opérations plus limitées telles que coups de main, raids et pillages, que les antagonistes pratiquent volontiers. 

Lorsque l’affrontement est inévitable, la tactique des croisés diffère fondamentalement de celle de leurs adversaires. L’un et l’autre camp misent, certes, sur le rôle décisif de la cavalerie, mais les Francs visent à l’effet de choc et d’enfoncement par des unités compactes de cavalerie lourde. Celles-ci, appelées « bataille », sont composées de petites unités accolées, chacune dirigée par un homme d’armes entouré de ses fidèles. Chaque « bataille » est placée sous le haut commandement d’un seigneur féodal plus important, souvent suzerain de ceux dont les forces combinées forment son détachement. Celle-ci présente donc, en théorie, une cohésion basée sur des liens non seulement personnels, mais vassaliques et parfois ethniques, c’est-à-dire fondée, en fait, sur son mode de recrutement. C’est ainsi que les chefs des contingents principaux de la première croisade se retrouvent généralement à la tête de leur propre « bataille », qui en est l’expression tactique. Dans un souci de répartition des forces cependant, il arrive que ces contingents soient dédoublés, voire reconstitués à partir de fragments d’unités différentes. Les croisés ont particulièrement veillé, il faut le souligner, à ménager à leurs troupes une plus grande souplesse et une meilleure continuité d’action en multipliant le nombre des « batailles », tant en formation de marche que de combat. Lorsque le permettait l’ampleur des effectifs, ils ont aligné jusqu’à neuf corps de troupe, avec un échelonnement en profondeur qui rencontrait, en outre, le besoin d’assurer une réserve et une arrière-garde. 

Le guerrier d’élite combattant dans ces formations portait en général un casque et une cotte de mailles ou d’écailles, ainsi qu’un bouclier. Sa monture n’était pas protégée. Il se servait de la lance, brandie à bout de bras ou couchée en arrêt sous l’aisselle, pour charger. Au corps à corps, son arme habituelle était l’épée. Par manque d’effectifs ou pour des raisons d’opportunité, il est arrivé aux gens d’armes chrétiens d’aligner à leurs cotés des unités de cavalerie légère, combattant à la manière de leurs ennemis: mercenaires turcoples ou alliés musulmans. Cette association n’a guère donné, semble-t-il, de résultats satisfaisants. Il faut signaler aussi que la tactique de choc de la cavalerie franque ne pouvait s’exercer valablement ni en terrain accidenté, ni lorsque l’ennemi arrivait, par des manœuvres de harcèlement ou d’encerclement, à disloquer cette masse compacte, ni encore lorsqu’il se dérobait et se mettait hors d’atteinte au moment de la charge. 

La cavalerie musulmane en effet se conformait à une tout autre tactique, contre laquelle les Grecs avaient d’ailleurs prévenu les Francs avant qu’ils n’entament leur expédition. Cette méthode de combat était l’héritage des peuples des steppes, qui la pratiquaient depuis l’antiquité et l’avaient répandue jusqu’en Europe au cours de leurs migrations. Elle consistait à attaquer l’ennemi au moyen d’une cavalerie légère, nombreuse, agissant en tirailleurs et non en masses compactes : celle-ci harcelait l’adversaire de toutes parts, le criblant de flèches et, à plus courte distance, de javelots, essayant de le prendre à revers et de l’entourer complètement afin de le désorganiser et de le détruire sur place. Parfois, après le premier contact, les cavaliers se dérobaient brusquement, feignant la retraite, puis, par dessus leur épaule, décochaient des flèches (la « flèche du Parthe ») à leurs poursuivants pris au dépourvu. La feinte retraite a également pour but d’attirer un adversaire, berné par l’illusion d’une victoire facile, vers le gros des troupes ou dans quelque autre guet-apens. 

Quant à l’infanterie, elle a joué de part et d’autre un rôle secondaire, mais non négligeable. Incapable par elle-même de triompher de la cavalerie, elle a servi d’auxiliaire, en particulier chez les Francs dont l’effectif équestre souffrit perpétuellement d’un manque. Ainsi vit-on, durant la bataille, particulièrement longue, de Dorylée (1-juillet 1097), les femmes de la troupe venir abreuver les combattants, et à Antioche (28 juin 1098) les gens de pied rangés en couronne pour protéger les arrières des chrétiens. Le 27 mai 1102, lors de la sortie de Jaffa par Baudouin de Jérusalem, ses archers criblent de flèches l’armée égyptienne permettant à la cavalerie de la charger et de la refouler vers Ascalon. A la bataille de Tell-al’ Shaqhab, près de Damas (25 janvier 1126), l’infanterie des communes et les sergents à pied secondèrent efficacement la chevalerie du roi et contribuèrent à sa victoire. Presque toujours, contrairement à la cavalerie, l’infanterie chrétienne ou musulmane payait le plus lourd tribut en vies humaines en raison de son manque de mobilité. Dans une phase tactique défavorable, elle en était pratiquement réduite à se faire tuer sur place. 

En dehors de certaines erreurs graves d’appréciation des forces ennemies, les armées franques de la première croisade et des premières décennies des états latins du Moyen-Orient, ont fait montre d’une indéniable souplesse d’adaptation à un environnement et un adversaire d’un genre nouveau. Fidèles à une tactique calquée sur la suprématie sociale et militaire d’une classe féodale combattant à cheval, elles ont tenté d’en tirer avantage avec une certaine intelligence, dictée par les circonstances locales. L’appendice publié en annexe à cet article, permettra d’en apporter l’illustration de façon succincte. 

Une question souvent posée est de savoir si les croisades ont ou non apporté des perfectionnements à la tactique des armées européennes. La réponse s’avère difficile, parce que les contemporains ne se sont pas exprimés formellement sur ce point, en dehors de l’estime qu’ils portaient aux chevaliers de retour de Terre sainte, pour des raisons qui tiennent sans doute tout autant au prestige de l’aventure qu’à l’habilité acquise dans le métier des armes. On ne peut que constater pourtant que les croisades n’ont visiblement pas révolutionné l’art militaire occidental, si même elles ont fourni à leurs acteurs un champ d’expériences — peut-on dire — beaucoup plus vaste, plus varié et plus complexe que ceux vécus dans leurs contrées d’origine. Comment imaginer en effet que les expéditions d’outre-mer aient pu entraîner de réels bouleversements dans la façon de combattre, alors que la guerre en Europe restait liée, et pour longtemps, à un système social qui accordait à une classe féodale le monopole, ou peu s’en faut, de la chose militaire? La résistance au changement, caractéristique de toute société relativement fermée, confortait au contraire les habitudes guerrières de ceux qui ne voyaient dans les croisades que la glorification de leur statut, non une remise en cause de certaines pratiques génératrices d’échec.

La stratégie

La stratégie des croisés était à la fois une et multiple. De prime abord, il s’agissait uniquement d’en découdre avec les « infidèles » et de libérer Jérusalem de leur emprise. Vaste programme et ambigu, puisque la ville sainte se trouvait depuis des siècles sous domination musulmane. En clair, cela signifiait la conquête pure et simple puis l’occupation permanente de la route et de la cité du Saint-Sépulcre. Deuxième ambiguïtés, cela impliquait la « libération » de territoires revendiqués — avant la lame de fond, récente, de l’invasion turque — par Byzance, au Nord, et par l’Egypte, au Sud. Constantinople ne prétendait d’ailleurs voir dans cette croisade qu’un surcroît de puissance militaire lui permettant de récupérer son domaine d’Asie Mineure. Dans cette perspective, les Francs ne seraient que des mercenaires, au mieux des alliés objectifs et temporaires, pour parvenir à cette fin. Quant aux Fâtimides du Caire, ils considéraient ces envahisseurs comme une nuisance tout juste bonne à affaiblir les Seldjoukides, mais contre laquelle il faudrait se heurter tôt ou tard. A l’exception sans doute de Bohémond, dont les visées méditerranéennes ne dataient pas de la veille, les barons qui prirent la tête des divers contingents partirent en guerriers et en conquérants plus qu’en politiques. Certains, en cours de route, se muèrent en chefs d’état, à la manière féodale s’entend. 

Dès lors, la stratégie des croisés s’explique par une lente progression vers Jérusalem, assortie de la création de principautés franques, au détriment des Byzantins, des Turcs, des Arméniens et des Arabes. Pour réaliser cette démarche, il fallait conquérir pied à pied les principales villes et fortifications du Proche-Orient, non seulement tout au long de l’itinéraire le plus direct, mais également en dehors, dans la mesure où les terres convoitées ne le jouxtaient pas. D’où, les fréquentes excursions de plusieurs détachements à l’écart du corps de marche principal. La prise des places fortifiées permettait de dégager les arrières de l’armée et de maintenir tant bien que mal les lignes de communication avec Constantinople, principal pourvoyeur de l’approvisionnement. Les raids périphériques des croisés et, parfois, les méandres de leur cheminement, s’expliquent aussi par la recherche du ravitaillement, toujours préoccupante. Par ailleurs, une fois la traversée de l’Anatolie accomplie, l’armée chercha à s’assurer des ports maritimes méditerranéens, par où allaient leur parvenir les renforts en hommes, en matériel et en vivres. Cette progression des Occidentaux selon un itinéraire de plus de 2.000 kilomètres, en territoire généralement hostile, fut des plus périlleuses. La pression ennemie était terrible et sans cesse renaissante, car les croisés étaient relativement peu nombreux et incapables de mener une stratégie d’anéantissement, face à un adversaire omniprésent, sachant frapper dur autant que se dérober. 

Poussés par leur zèle — en termes d’aujourd’hui, par leur fanatisme — religieux, et se sentant partout en danger, les Francs recoururent, pour compenser l’état d’infériorité créé par leur isolement, à une véritable stratégie de la terreur. Car ils firent régner la peur depuis l’Europe centrale jusqu’au désert du Sinaï : mutilations de prisonniers, vaincus décapités, têtes coupées catapultées dans les places assiégées, espions littéralement embrochés pour décourager leurs émules, populations civiles, parfois pacifiques, systématiquement passées au fil de l’épée, bain de sang, cannibalisme… Au milieu des horreurs de la guerre, qui sont de tous les temps, et en particulier parmi celles du XIe siècle, les atrocités perpétrées par les croisés surpassèrent celles de leurs ennemis qui, pour l’heure, n’éprouvaient pas comme eux la nécessité ou le besoin d’en faire une habitude. Les effets de cette fureur furent variés : d’aucuns abandonnaient toute velléité de résistance de peur de succomber de la sorte, d’autres, au contraire, s’employaient de toutes leurs forces à résister — parfois avec succès — pour ne pas tomber en pareilles mains. 

Une fois Jérusalem « délivrée », il s’agissait de consolider et de défendre les établissements d’outre-mer. Ce ne fut jamais chose aisée étant donné la faiblesse des effectifs des Francs, l’hostilité persistante de leurs adversaires et la vulnérabilité de ces états. En dehors du comté d’Edesse en effet, vaste entité relativement compacte (quoique fort isolée !) de quelque 450 kilomètres de long sur moins de 250 de large, les autres principautés n’étaient en fait que des bandes côtières, longuement étirées mais ne dépassant guère 50 à 150 kilomètres à l’intérieur des terres. La lenteur des communications et les rivalités entre souverains ne favorisaient pas toujours la solidarité chrétienne face à un islam pourtant lui-même fort divisé. Deux facteurs nouveaux contribuèrent cependant à corriger quelque peu la précarité de la situation : les ordres militaires et les fortifications. Bien que ces éléments ne jouèrent à plein qu’à partir de la seconde moitié du XIIe siècle, il convient d’en dire quelques mots. 

L’ordre militaire le plus ancien fut celui des chevaliers Hospitaliers. Ces moines-soldats avaient installé leur maison-mère près de l’hôpital Saint-Jean de Jérusalem, construit pour les pèlerins par des marchands italiens en 1080. Au début du XIIe siècle, ces religieux se firent les défenseurs armés de leurs protégés et, de fil en aiguille, devinrent une force militaire permanente au service du royaume latin. Prononçant les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, les frères hospitaliers étaient en effet organisés selon des règles minutieuses qui prescrivaient notamment à certains d’entre eux de lutter contre les « ennemis de la foi » en subordonnant leur mode de vie autant que leur comportement à la poursuite de cet objectif. D’ou leur efficacité au combat, que l’on ne rencontrait pas toujours au sein de la chevalerie séculière. 

Crée vers 1118 par des chevaliers français, l’ordre du Temple de Jérusalem tirait son nom de son lieu d’implantation dans l’ancien temple de Salomon, devenu palais royal de l’état franc. Il ressemblait à bien des égards à l’ordre des Hospitaliers. Il joua, au plan militaire, un rôle similaire et, à l’occasion, férocement rival. A partir du deuxième quart du XII’ siècle en tout cas, Hospitaliers et Templiers, qui ne pouvaient cependant aligner chacun que quelques centaines de combattants à la fois, sont devenus une force militaire — la seule vraiment permanente —sur laquelle les souverains chrétiens pouvaient, en principe, s’appuyer. Plus tard, à la fin du siècle, sera fondé un autre ordre hospitalier, celui des chevaliers Teutoniques, devenu militaire en 1198, dont les ambitions, bientôt freinées par la perte de la Terre sainte, se reporteront en Europe orientale. 

En arrivant au Moyen-Orient, les croisés furent confrontés à un réseau de fortifications très élaboré soit remontant à l’empire byzantin, soit construit par les Arabes. Afin de consolider les états francs, ils tablèrent sur cette politique castrale et la développèrent sur le bâti existant tout en érigeant eux-mêmes des châteaux depuis la Turquie jusqu’au golfe d’Akaba. Ces places étaient tenues en fief par les seigneurs féodaux nouvellement installés, ou confiées à la garde des ordres militaires. Le port de Jaffa, d’importance stratégique considérable car situé à une soixantaine de kilomètres de Jérusalem, fut la première fortification permanente érigée par les Francs d’outre-mer, en 1100. De nombreuses autres suivirent durant tout le XIIe siècle et une partie du XIIIe. Leurs noms français ou francisés, au parfum d’Occident, retentissent dans les annales militaires des états latin : Château Pèlerin, Chastel Blanc, Château Bervart, Château Jacob, Château Neuf, Botron, Beaufort, Belvoir, Blanche-garde, La Fève, Giblet, Harenc, Ibelin, Le Toron, Margat, Montfort, Saone, sans oublier le formidable Krak des Chevaliers (hospitaliers) de Syrie, chef-d’œuvre de l’architecture militaire médiévale.

Depuis longtemps, les spécialistes s’interrogent sur les raisons de l’avance technique considérable de la fortification des croisés en Orient par rapport à celle d’Europe, qui mettra près d’un siècle à la rattraper. Ils se demandent qui a pu leur enseigner les subtilités architecturales qui ne faisaient pas partie, pensent-ils, de leurs connaissances au moment de leur arrivée en Terre sainte. On a même échafaudé une hypothèse, aujourd’hui abandonnée, selon laquelle les Templiers se seraient inspirés d’archétypes byzantins, assez peu élaborés, pour bâtir des forteresses sans grande innovation, tandis que les chevaliers Hospitaliers auraient suivi des modèles français, plus progressistes. Cela revient en somme à la question de savoir si les Francs ont fait fructifier en Orient, mieux que dans leurs pays d’origine, un acquis technique propre, ou bien se sont perfectionnés dans ce domaine au contact des civilisations d’outre-mer. En fait l’un n’exclut pas l’autre, selon le principe de la fécondation mutuelle. En dehors du recours aux ordres militaires et à la fortification pour asseoir leur domination, les états latins ont également tenté d’établir des relations moins hostiles à l’égard des populations nouvellement sous leur obédience. A l’antagonisme primaire du début, s’est peu à peu substituée une attitude qui, de loin, annonce le colonialisme classique, faite d’autorité, d’une certaine tolérance, d’un début de brassage ethnique et de sollicitude condescendante. Sur ces entrefaites, on tentait d’appliquer, hors frontières, une politique réaliste qui ne dédaignait point, par opportunisme, la recherche d’alliances avec les « infidèles ». Ainsi vit-on, à Turbessel (1108), Tancrède, flanqué du prince d’Alep, s’affronter au comte d’Edesse aidé par les Turcs et les Arabes, tandis qu’en 1132, le roi de Jérusalem triomphait des Alépins avec l’assistance du seigneur ismaélien de Qadmûs. Mais ces arrangements étaient occasionnels. Les états francs comptaient surtout sur l’aide militaire de contingents de croisés fraîchement débarqués. Il y en eut beaucoup, plus nombreux que le dénombrement officiel et simplifié des manuels d’histoire le laisse entrevoir. Mais la difficulté consistait à intégrer ces combattants dans une stratégie d’implantation de longue durée, face à la pression constante et hostile du monde musulman. Peu ou prou au fait des conditions politiques locales, ces nouveaux venus agissaient à leur guise, souvent maladroitement, en fonction d’attentes personnelles et généralement pas dans un esprit de continuité. Un des pires cas du genre fut sans doute celui des trois croisades dites de secours qui, organisées séparément, se firent massacrer l’une après l’autre, par les Turcs, en Anatolie, en 1101. 

Viennent les dissensions internes entre princes et chevaliers chrétiens, le « grignotage » des possessions franques, la perte de combativité des « colons » comme de leurs sujets, et surtout les grandes coalitions musulmanes dirigées par Saladin et plus tard par Baïbars, et c’en fut fait des « établissements » latins d’Orient.

Un bilan 

Première expédition européenne de grande envergure vers les pays d’outre-mer, en l’occurrence le Proche-Orient, la croisade de 1096 a fédéré, dans un objectif commun, des peuples divers et des personnes d’origines et de conditions sociales très variées. D’essence profondément religieuse, elle recouvrait cependant des attentes et des ambitions multiples, parfois antagonistes, qui se sont progressivement affirmées en cours de route. Lançant des milliers d’hommes et de femmes sur des routes quasi inconnues, dans des environnements exotiques, elle les opposa à un ennemi implacable que l’ardeur religieuse n’habitait pas moins. L’islam était encore en pleine expansion, porté par des zélateurs d’autant plus redoutables, les Turcs, qu’ils étaient récemment convertis, et donc particulièrement résolus à endiguer l’invasion des Européens. Ceux-ci s’appuyèrent bon gré mal gré sur un allié objectif, Byzance, qui leur assura la logistique, domaine dans lequel leur déficience était notoire. Agissant avec détermination et souvent avec brutalité, répandant la terreur, appuyés principalement sur leur cavalerie lourde et aidés par une infanterie relativement nombreuse et efficace, les Francs réussirent à s’imposer dans la guerre de sièges et les batailles qu’ils menèrent contre un adversaire d’une expertise militaire au moins égale à la leur, mais souvent divisé. Plus tard, après la prise de Jérusalem, les états latins s’efforcèrent d’affirmer leur domination, notamment par un large recours aux fortifications et aux ordres militaires nouvellement créés. Fondées sur une société féodale et guerrière, ces principautés réussirent durant quelques décennies, avec des succès divers de leurs armes, à contenir la pression à laquelle leur position stratégique inconfortable les contraignait. Le cri d’alarme de la deuxième croisade, en attendant d’autres encore plus pressants, allait mettre en lumière la précarité des « établissements francs de Terre sainte ».

Réussite tactique et stratégique d’un bref moment de l’histoire occidentale, apparent épiphénomène dans le long cours des flux et reflux qu’a connus le Moyen-Orient, la première croisade revêt en fait, dans les destins du monde, une importance considérable. En donnant pour la première fois aux Européens la curiosité et la force de s’aventurer et de s’imposer au-delà de leurs frontières, cette expédition fut génératrice de phantasmes, d’ambitions et d’illusions beaucoup moins éphémères qui, de voyages au long cours en grandes découvertes, de grandes découvertes en colonisation et de colonisation en suprématie allaient, pour près d’un millénaire, composer la fresque de l’hégémonie occidentale… Mais c’est ici que l’historien dépose la plume et s’arrête… Car il constate et ne juge pas. Il n’est point procureur pour requérir contre tant de sang et de larmes, ni avocat pour plaider les circonstances atténuantes.

Claude GAIER