La célébration du 16e anniversaire de l’intronisation du Roi Mohammed VI, le 30 juillet, est une bonne occasion de souligner la réussite de « l’exception marocaine » [1] qui se manifeste sur tous les plans. En effet, les premières années du règne ont été marquées par la volonté de devenir un pays émergent et de consolider le Maroc dans son rôle de puissance régionale. Grâce à la Monarchie, garante de la préservation de l’intégrité territoriale, de l’unité et de l’identité nationale, des grandes visions d’avenir, le Maroc a su maintenir un cap précis pour poursuivre un développement global. Il s’impose également comme une puissance diplomatique incontournable au sud de la Méditerranée et le chef de file de l’Islam du juste milieu dans la lutte contre les charlatans, les fanatiques et les terroristes de divers groupes politico-religieux.

Dénoncer l’imposture des extrémistes 

L’expertise du Maroc en matière religieuse a été mise en exergue par le Premier ministre français lors de sa visite à Rabat, en avril 2015, notamment pour ce qui concerne la formation des imams qui pourrait constituer un exemple pour la France et un axe de coopération majeure entre les deux pays.

La question religieuse est aujourd’hui de première importance. La religion est un facteur géopolitique qui a souvent été minimisé dans la passé avant de s’imposer au point d’être surestimé pour devenir, pour certains, une véritable obsession et une grille d’analyse unique. On a pu observer qu’après avoir été « exilé de la plupart des analyses des relations internationales, les facteurs religieux y font depuis quelque temps retour, même si l’intérêt se concentre souvent sur les thèmes à la une des médias : religions et choc des civilisations, rôle des croyances dans les conflits, place de l’islam.» [2] L’interpénétration du religieux et du politique reste indéniable. Lien social indispensable, souvent socle de l’identité nationale (par exemple l’orthodoxie en Russie ou le catholicisme en Pologne), la religion a pu servir d’instrument à des desseins politiques, comme l’utilisation du chiisme au service d’une politique hégémonique perse au Proche-Orient ou le prosélytisme des sectes protestantes évangéliques au profit de l’influence des États-Unis.

La récupération du religieux est un phénomène qui s’est également développé dans une partie du monde musulman avec la création de la Confrérie des Frères musulmans à la fin des années 1920, puis l’influence d’idéologues comme Sayyid Qutb (m. 1966) et finalement la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeiny en Iran, en 1979. Depuis, sachant tirer parti des crises du Proche-Orient, les activistes politico-religieux sont montés en puissance en travestissant la religion et en trahissant le Message fondamental pour en faire un prétexte au service de leurs objectifs qui sont essentiellement subversifs. En outre, ces groupes ont trouvé des relais auprès d’individus asociaux – intoxiqués par des sites de propagande sur Internet – des communautés immigrées, notamment en Europe. Face à cette menace globale, l’erreur serait de penser que le combat ne doit être mené que sous le seul aspect sécuritaire. Si celui-ci n’est certes pas négligeable, il convient aussi de lutter contre l’extrémisme sur le plan des idées pour dénoncer l’imposture de ceux qui ont pris la religion en otage.

La maitrise du champ religieux

À cet égard,  le Royaume du Maroc donne le rare exemple d’un État où  le réformisme et la maîtrise du champ religieux par l’autorité légitime – en l’occurrence le Roi – s’inscrivent dans une action déterminée contre les dérives sectaires et terroristes. Il est remarquable que la stratégie marocaine ayant pour objectif de prémunir l’Islam contre les différentes formes de déviance et de radicalisation revêt une portée dépassant largement les frontières du Royaume.

C’est dans ce contexte que le Roi Mohammed VI a présidé, le 13 juillet  2015  à Casablanca, la cérémonie annonçant la création de la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, une instance, placée sous la présidence effective du Souverain, destinée à unifier et coordonner les efforts des oulémas musulmans au Maroc et dans une trentaine d’États africains, en vue de faire connaître les valeurs de l’Islam du juste milieu et de les consolider.. Le Maroc partage avec les pays africains la même doctrine malikite (une des quatre écoles de l’Islam)  et la  même sensibilité soufie orthodoxe.  Ahmed Toufiq, ministre des Habous et des Affaires islamiques, qui sera le président délégué de la Fondation, a souligné que la décision de créer cette institution ne procède pas d’une idée fortuite mais elle est « l’expression d’un travail en profondeur, adossé à un riche capital accumulé dans les relations du Royaume du Maroc avec les pays d’Afrique par le passé, tout comme elle se base sur une conjonction de points d’intérêts communs en rapport avec le présent et l’avenir. »

Une diplomatie africaine d’envergure

La création de la Fondation  Mohammed VI des oulémas africains doit se comprendre au regard de la priorité accordée par le Roi du Maroc à deux dossiers prioritaires. Le premier concerne l’engagement du Commandeur des Croyants dans sa mission  pour la protection de la foi et au service de la sécurité spirituelle des citoyens face aux dérives extrémistes et obscurantistes. Cet engagement s’est déjà manifesté concrètement par de nombreuses initiatives visant à réformer le champ religieux notamment grâce à l’effort d’interprétation circonstancié (ijtihâd), à améliorer la formation des imams, notamment avec la création de l’institut de formation des Imams et de prédicatrices (morchidates), à encourager les confréries soufies qui sont des remparts contre le fanatisme, l’intolérance et les idéologies importées.

Le second dossier est celui de la grande politique africaine du Souverain qui ne cesse de renforcer de la relation particulière entre le Royaume chérifien et l’Afrique sub-saharienne. Sur ce point la politique religieuse occupe, une place de choix avec la construction de mosquées dans ces pays, la présence régulière d’oulémas africains aux causeries hassaniennes du Ramadan, la création de la Ligue des Oulémas du Maroc et du Sénégal, la mise en place de l’Institut des études africaines, l’organisation de conférences sur les tariqas soufies, la formation des imams africains, etc.

La fondation vise donc à consolider les liens religieux et culturels qui unissent le Royaume du Maroc à de nombreux pays d’Afrique. Eu égard aux impératifs liés à la situation actuelle,  elle tend à créer un cadre de coopération entre les ouléma du Maroc et ceux des pays africains afin de  préserver la religion contre les déviations et l’extrémisme qui constituent une menace pour la stabilité doctrinale, cultuelle et spirituelle.

Ainsi, tout en ayant une expertise reconnue et une action efficace dans le domaine sécuritaire – le Maroc promeut une politique déterminée en faveur de la lutte contre l’ignorance et de l’encadrement du champ religieux. Dans ces conditions, il apparait bien comme le meilleur rempart contre l’extrémisme et le péril terroriste. C’est dire le rôle  essentiel – et irremplaçable- du Royaume chérifien pour l’équilibre géopolitique dans le monde arabe et en Afrique. C’est aussi ce qui en fait le partenaire privilégié et stratégique des pays du nord de la Méditerranée, à commencer par la France.

Charles SAINT-PROT

Directeur général de l’Observatoire d’études géopolitiques

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[1] V. Charles Saint-Prot et Frédéric Rouvillois, dir., L’exception marocaine, Paris, Ellipses, 2013.

[2] Jean-François Mayer, « Facteurs religieux et relations internationales », 2005.