visigoth_warriorsLes invasions des anciens fédérés Wisigoths furent très différentes de la grande migration des peuples de Radagaise et des Vandales-Alains-Suèves, tous gentes externae, car les anciens fédérés wisigoths étaient dans l’Empire et ils eurent un but plus précis que la grande migration de 406, celui non seulement de redevenir fédérés, mais aussi d’obtenir une intégration plus étroite dans l’Empire, obstinément poursuivie par leurs rois, tant par l’ancien général romain Alaric que par son successeur Athaulf.

Ainsi les Wisigoths envahirent-ils dans ce but, peu après la grande migration de 406, d’abord l’Italie complètement, puis une partie de la Gaule méridionale et une partie de l’Espagne méditerranéenne. Mais, si la grande migration de 406 les servit, en épuisant les moyens militaires de l’empereur Honorius contraint, en plus, d’affronter un usurpateur en Gaule dès 407 et un autre encore en 411, elle les desservit tout autant, en suscitant une virulente réaction des Romains antigermains qui les assimilèrent aux barbares de Radagaise ou de l’invasion des Vandales-Alains-Suèves et qui, même, redoutèrent plus ces anciens fédérés que les autres envahisseurs barbares. La seconde invasion de l’Italie par Alaric et la prise de Rome, le 24 août 410, firent des Wisigoths des ennemis intolérables de l’Empire, de sorte que leur établissement dans des provinces gauloises en 418, après leur retour au statut de fédérés en 416, réalisa en partie seulement les buts de leurs sept années d’invasions.

La rupture du gouvernement impérial avec Alaric détermina l’invasion de l’Italie par un roi des Wisigoths, ancien magister militum per Illyricum de l’empereur d’Occident. Au printemps 407, l’arrêt des préparatifs de la guerre contre l’Empire d’Orient n’entraîna pas cependant le retrait de sa dignité romaine au roi wisigoth qui, probablement, crut que la guerre projetée était différée à cause de l’usurpation de Constantin en Gaule. Vers la fin de 407 ou le début de 408, sans doute après l’échec de l’expédition de Sarus contre Constantin, Alaric, inquiet de ne plus recevoir les annones de ses soldats fédérés, quitta ses cantonnements d’Épire, gagna par la Savie et Emona le Norique méditerranéen, où il s’installa à Virunum (près de Klagenfurt), à l’entrée de la route des Alpes Juliennes menant en Italie, donc dans la même région qu’en 406 Radagaise. De là, il envoya des légats réclamer au généralissime de Ravenne une indemnité de 4 000 livres d’or, somme considérable que Stilicon, accouru à Rome où se trouvait Honorius, fit difficilement accepter par le Sénat. En outre l’empereur, allant à Ravenne pour inspecter lui-même l’armée italienne, y fut accueilli par une mutinerie que suscita Sarus, antistiliconien depuis son échec en Gaule.

La chute de Stilicon fut, peu après, hâtée par la mort inattendue de l’empereur Arcadius, le 1er mai 408, mort qui rendit inutiles la guerre déjà retardée contre l’Orient et les services d’Alaric, précisément nommé général pour occuper l’Illyricum oriental revendiqué par l’Occident : Honorius devint le tuteur du jeune fils d’Arcadius, Théodose II. Alors Stilicon, sans doute pour garder Alaric au service de l’Empire en évitant d’apparaître à ses côtés comme un complice, décida Honorius, lors d’un conseil tenu à Bologne vers juillet, à lui confier quelques troupes pour aller veiller sur Théodose II à Constantinople, tandis que l’armée italienne, de plus en plus travaillée par les antistiliconiens, irait en Gaule combattre l’usurpateur avec les Wisigoths du magister militum Alaric sous le commandement personnel de l’empereur. Quand Honorius vint à Pavie, où étaient réunis les soldats italiens, ceux-ci se mutinèrent à l’incitation des antistiliconiens dont faisait partie un très influent fonctionnaire palatin d’origine orientale, Olympius : ils massacrèrent le magister equitum Galliarum et le préfet du prétoire des Gaules qui venaient d’être nommés, ainsi que le préfet du prétoire d’Italie et tous les dignitaires stiliconiens. Stilicon, resté à Bologne avec quelques troupes, ne tenta pas un autre coup d’État militaire pour évincer Olympius et le parti antigermanique : il partit à Ravenne et, quand ses gardes du corps huns furent égorgés par Sarus, il se laissa arrêter sous la promesse d’avoir la vie sauve, mais il fut exécuté.

Aussitôt se déchaîna la persécution non seulement de la famille et des partisans de Stilicon, mais aussi des soldats barbares, déjà expulsés des villes italiennes sur l’ordre du généralissime, peu avant son exécution : on tua tous ceux qu’on put rattraper ainsi que leurs familles laissées en otages dans les cités et, selon Zosime, les rescapés, au nombre de 30.000, s’enfuirent auprès d’Alaric. Olympius, devenu tout-puissant auprès d’Honorius, installa des ministres antigermains, donna de nouveaux généraux à l’armée italienne et utilisa l’Ostrogoth Sarus en le nommant aussi général, selon Philostorge, soit pour le récompenser de l’arrestation de Stilicon, soit pour garder le groupe de fédérés pannoniens qui l’avaient suivi en Italie. Or, Sarus était l’ennemi personnel d’Alaric, inimitié qui joua un grand rôle dans les rapports du nouveau gouvernement de Ravenne et du roi wisigoth, parce qu’il s’agissait de haines tribales implacables. Probablement ces haines anciennes s’étaient-elles avivées quand les Wisigoths, allant envahir l’Italie à la fin de 401, passèrent en Pannonie II-Savie et s’allièrent aux fédérés ostrogoths en les incitant à se donner pour roi, à la place de Sarus, le beau-frère d’Alaric, Athaulf, d’origine gothico-sarmate, sans doute d’une famille loyale envers Hermanaric, lors du complot de la gens infida des Rosomons, et restée fidèle aux Amales quand elle se réfugia chez les Wisigoths après 375 : Athaulf exploita-t-il le fait que Sarus était le frère de Sunilda, l’épouse d’Hermanaric suppliciée pour avoir trahi au profit des Rosomons ? Après la défaite d’Alaric en Italie et sa retraite en Illyricum oriental, les fédérés ostrogoths, pardonnés par Stilicon, avaient eu pour roi Sarus, avec qui une partie d’entre eux était partie, en 406, dans la plaine du Pô pour y participer aux opérations de Stilicon contre Radagaise. Mais, à l’automne de 408, quand Alaric quitta l’Épire, il revint en Pannonie II-Savie et de nouveau donna pour roi Athaulf aux fédérés ostrogoths qui n’avaient pas suivi Sarus en Italie, peut-être surtout parce que, venant de rompre avec le gouvernement impérial, il ne pouvait gagner le Norique méditerranéen sans être sûr de l’alliance des Ostrogoths de Pannonie.

Vers septembre 408 en effet, Alaric semble avoir tenté d’éviter la guerre contre le nouveau gouvernement impérial, parce qu’il redoutait d’affronter la grande armée italienne de Pavie avec des troupes insuffisantes, réduites à ses Wisigoths, sans être assuré que les fédérés ostrogoths et huns de Pannonie viendraient, dirigés par Athaulf, participer à l’invasion de l’Italie. Selon Zosime, il envoya des légats porter à l’empereur des propositions de paix plus « modérées » que son ultimatum du printemps : une somme d’argent « non excessive », l’autorisation de transférer ses soldats du Norique « en Pannonie », vraisemblablement pour obtenir qu’Athaulf y eût le statut de roi fédéré, et l’envoi réciproque d’otages qui seraient, du côté romain, Aetius et le fils de Jovius.

Guerrier WisigothL’ouverture de la guerre fut précipitée, dès octobre, tant par le refus d’Olympius de négocier avec Alaric que par la prompte désorganisation de l’armée italienne, non seulement amputée de ses soldats barbares dont la plupart allèrent rejoindre le roi wisigoth, mais aussi par l’incompétence et les rancunes de ses nouveaux généraux qui avaient fini par obtenir la mise à l’écart de Sarus. Aussi peut-on conjecturer qu’Alaric décida d’intimider l’influençable Honorius qui avait gardé au palais d’anciens stiliconiens, tel l’ex-préfet du prétoire d’Illyricum Jovius, et n’avait même pas encore quitté Milan le 24 septembre. Dans le courant d’octobre 408, sans attendre les renforts pannoniens « huns et goths » qu’il avait demandés à son beau-frère Athaulf, il passa les cols du Norique avec ses seuls guerriers et envahit la Vénétie. Par la route de Concordia et d’Altinum il atteignit le Pô et s’empara de Crémone, sans rencontrer de soldats italiens, car, entre-temps, Honorius avait quitté Milan et était revenu à Ravenne.

Alaric eut donc à faire le siège de Ravenne, puissamment fortifiée et défendue par une armée impériale, pour imposer à l’empereur une paix moins « modérée » que celle proposée en septembre. S’il renonça aux longs et coûteux travaux qu’aurait exigés le siège de Ravenne, il alla, en suivant la voie Flaminienne, assiéger Rome. L’Urbs avait certes une enceinte réparée à la fin de 401, mais pas de garnison. De plus, la présence dans ses murs du sénat et des grandes familles sénatoriales, ainsi que de l’évêque romain, faisait de Rome assiégée une menace qui pouvait contraindre Honorius à négocier, tout autant que le siège de Ravenne. C’était aussi à l’automne qu’arrivait à Portus, le port de Rome sur la rive nord de l’embouchure du Tibre, l’annone d’Afrique qui pouvait assurer le ravitaillement des Wisigoths, restés sans vivres au début de l’hiver, à cause de leur offensive rapide, après Crémone, vers Bologne et Rimini qu’ils n’avaient pas pris le temps d’assiéger. Dès novembre, Alaric s’empara de Portus et du blé africain, qui, enlevé ainsi aux Romains, contribua à ébranler la résistance d’assiégés menacés par la famine.

Le siège de Rome devint pour le roi wisigoth le moyen d’exercer une pression puissante sur le gouvernement impérial, afin d’en obtenir l’octroi de cantonnements pour ses sujets redevenus fédérés et de commandements romains pour lui et Athaulf. En revanche Honorius, resté sauf dans Ravenne avec une armée qui servait de garnison à sa capitale réelle, résista aux exigences des Wisigoths retenus par le siège de Rome. Si Alaric crut pouvoir dicter les conditions de la paix, le gouvernement de Ravenne crut pouvoir refuser de subordonner au sort de Rome la paix avec un ennemi qui ne le menaçait pas directement. Mais le siège de l’Urbs, que l’armée d’Alaric ne pouvait emporter, ni l’armée de Ravenne délivrer, dura longtemps et il imposa aux deux adversaires, au roi wisigoth comme à l’empereur, une remise en question, par trois fois au moins, des moyens susceptibles d’aboutir à une paix nécessairement dépendante de leur réconciliation ou de la soumission de l’un des deux.

De novembre 408 à février 409, la politique antigermanique d’Olympius s’effrita sous le choc des maux endurés par les Romains assiégés : après la prise de Portus, les rations de blé diminuèrent d’un tiers, puis de moitié, et la famine, puis la peste apparurent, tandis qu’on faisait la chasse aux stiliconiens ; hors les murs, les Wisigoths furent rejoints par les esclaves fugitifs, 40.000 selon Zosime, et Alaric exigea de la première ambassade romaine qui vint le trouver tout ce que l’Urbs contenait d’or, d’argent et d’esclaves germains. Mais, quand l’énorme contribution fut livrée par une seconde ambassade, Alaric demanda l’envoi à Ravenne du préfet de la Ville et de deux sénateurs pour proposer à l’empereur la paix dans l’alliance avec les Wisigoths. En janvier 409, l’intransigeance d’Olympius, qui avait convaincu Honorius de ne pas céder aux prières des représentants des Romains, fit déjà scandale à la cour, d’autant plus que cinq escadrons de Dalmates, rappelés de Pannonie pour aller au secours de l’Urbs furent détruits par Alaric. En février, le blocus de Rome fut resserré par le roi wisigoth, irrité par les refus du gouvernement impérial, et une nouvelle ambassade romaine partit, avec l’évêque de Rome Innocent Ier, demander une fois de plus à l’empereur de consentir à la paix. A ce moment, les renforts pannoniens amenés par Athaulf arrivèrent enfin sur la route de Rome, mais ils étaient si peu nombreux qu’un corps de trois cents fédérés huns, probablement rappelés de Pannonie par Olympius en même temps que les Equites dalmates, put les attaquer à Pise et les vaincre, sans réussir cependant à empêcher la jonction d’Athaulf et d’Alaric. Alors, à Ravenne, les soldats du comte Jovius exigèrent de l’empereur la disgrâce d’Olympius et du parti antigermanique. Jovius devint préfet du prétoire et reprit les négociations.

De mars à novembre 409, la politique d’entente avec les Wisigoths s’effrita à son tour, mais progressivement, à mesure qu’évoluèrent les exigences d’Alaric. Vers mai-juin, Honorius se réconcilia avec l’usurpateur gaulois Constantin qui promit d’intervenir en Italie « avec toute l’armée de Bretagne, de Gaule et d’Espagne ». Fut-ce à cause de cela ou d’une intrigue du parti antigermanique demeuré influent au palais qu’Honorius décida de refuser les propositions d’Alaric, présentées à Rimini, lors de la rencontre du roi wisigoth et du préfet du prétoire Jovius ? Alaric présenta, semble-t-il, à Rimini non pas un ultimatum, mais une base de discussion, en exigeant, outre de l’or et des vivres, des cantonnements situés non seulement dans les Noriques et les Pannonies, comme il l’avait réclamé en septembre 408, mais aussi dans la Dalmatie et la province italienne de Vénétie. Avait-il l’intention de réduire ces exigences s’il obtenait pour lui et Athaulf des commandements romains, que d’ailleurs Jovius avait conseillé à l’empereur d’accorder? De toute façon, Honorius ordonna de rompre les négociations. Jovius non seulement obtempéra, mais encore, craignant d’être disgracié, se convertit sur-le-champ à la politique antigermanique d’Olympius. Alaric, violemment déçu, partit reprendre le siège de Rome, « vigoureusement » dit Zosime, tandis que Jovius faisait engager 10.000 Huns extérieurs aux frontières pannoniennes, mercenaires pour lesquels il fit venir du blé et du bétail de Dalmatie.

Mais, vers la fin de l’été 409, les pourparlers reprirent entre les Romains assiégés et Alaric, car le ravitaillement des Wisigoths dépendait, comme à l’automne 408, de l’arrivée du blé annonaire d’Afrique. Une nouvelle ambassade des Romains, conduits par le préfet de la Ville Attale et l’évêque Innocent 1er, alla porter à Ravenne des propositions de paix du roi wisigoth beaucoup plus conciliantes que celles du printemps précédent : Alaric se bornait, selon Zosime, à demander non plus de l’or, mais seulement des vivres, dont l’empereur fixerait lui-même la quantité, et des cantonnements dans les Noriques, « provinces éloignées de l’Italie et qui rapportaient peu au fisc ». Jovius, soit parce qu’il attendait ses nouveaux soldats huns, soit parce qu’il n’osait pas renier le parti antigermanique, fit éconduire l’ambassade et rejeter les offres d’Alaric par Honorius. Le roi wisigoth, excédé par cette politique de refus, resserra le blocus de Rome, d’autant plus qu’en novembre le blé africain n’arriva pas à Portus, car le comte d’Afrique Heraclianus retint à Carthage la flotte annonaire et même, plus tard, au printemps 410, l’expédia à Ravenne.

De décembre 409 à juillet 410, Alaric tenta de s’entendre avec les Romains contre l’intraitable gouvernement de Ravenne. Résolu à rompre enfin avec Honorius, mais non avec l’autorité impériale, il fit proclamer empereur par ses Wisigoths le préfet de la Ville Attale, au vif soulagement du sénat et de la population de Rome. Ainsi obtint-il de son empereur, assez docile pour se laisser baptiser par l’évêque arien des Wisigoths, ce qu’il avait demandé vainement au représentant d’Honorius à Rimini, c’est-à-dire non pas des cantonnements en Italie, mais un grand commandement : Alaric fut nommé magister militum et Athaulf comte de la cavalerie des domestiques. Attale put cependant désigner un Romain, Constant, plutôt que le Wisigoth Druma, comme chef des soldats expédiés promptement en Afrique pour obliger le comte Heraclianus à livrer l’annone.

Jusqu’au printemps 410, Attale donna satisfaction au roi wisigoth. Dès janvier, tous deux marchèrent contre Ravenne, d’où Honorius, inquiet de cette entente, envoya des ambassadeurs conduits par le préfet du prétoire Jovius qui offrirent à Attale de partager le pouvoir impérial avec l’empereur légitime. Peut-être Alaric y aurait-il consenti, si, à la cour d’Honorius, les haines n’avaient explosé contre le parti antigermanique et l’empereur qui, en le cautionnant, était responsable du siège de Ravenne. Jovius s’empressa de faire à nouveau volte-face et de se rallier à l’empereur d’Alaric : il devint le préfet du prétoire d’Attale qu’il pressa de déposer Honorius et même de le mutiler, après l’avoir capturé. Quant au général germain des soldats de Ravenne, Allobic, il projeta de remplacer Honorius par Constantin III dont on attendait la venue en Italie.

Honorius semblait perdu et s’apprêtait à fuir Ravenne, lorsque soudainement débarquèrent quatre mille soldats envoyés d’Orient par Théodose II, qui le décidèrent à rester. Ensuite, peut-être vers avril, arriva de Carthage la flotte annonaire apportant aussi les impôts en argent des Africains, qu’avait retardée les opérations du comte Heraclianus contre les soldats de Constant, expédiés par Attale en Afrique sans doute vers février, mais battus promptement. Honorius eut donc de quoi payer ses soldats huns et nourrir la garnison ainsi que la population de Ravenne assiégée, tandis que le blocus des ports africains par Heraclianus faisait réapparaître la famine à Rome.

Alaric hésita cependant à se séparer d’Attale, quand celui-ci refusa de faire partir en Afrique des soldats wisigoths qui, mieux que ceux de Constant, pouvaient vaincre Heraclianus. Il alla même guerroyer contre les villes italiennes qui, telle Bologne, refusaient de reconnaître son empereur et peut-être contribua-t-il à hâter la retraite de Constantin III que la mort d’Allobic et les nouveaux moyens dont disposait Honorius décidèrent à rentrer en Gaule. Ce fut Jovius qui, selon Zosime « acheté par Honorius », convainquit Alaric de se débarrasser d’Attale et de se réconcilier avec l’empereur légitime. Attale ayant abandonné le siège de Ravenne pour accourir à Rome, afin sans doute de recourir au sénat, Alaric le convoqua à son camp de Rimini et, là, vers la fin juillet, le dépouilla des insignes impériaux qu’il fit porter à Honorius. L’empereur de Ravenne accepta la paix offerte, amnistia tous ceux qui avaient servi Attale et, peu après, fit lever le blocus des ports africains pour assurer le ravitaillement de Rome et, en conséquence, celui des Wisigoths. On ignore les concessions qu’obtinrent Alaric et Athaulf, car celles-ci restaient sans doute à préciser.

On ignore aussi pourquoi et à quel moment, avant ou après une entrevue entre Honorius et Alaric, l’escorte du roi wisigoth fut, sur la route de Ravenne, attaquée par Sarus, resté à l’écart depuis l’automne 408, mais rentré avec un haut grade au service de l’empereur ou plutôt du nouveau généralissime, Constantius. L’incident était-il dû à une initiative de Sarus ou à un ordre de Constantius, soucieux d’intimider Alaric qui gardait encore comme otage la demi-soeur d’Honorius, Galla Placidia ? Alaric s’indigna-t-il seulement d’être attaqué par son ennemi promu à un grade que ni lui-même, ni Athaulf n’avaient encore reçu de l’empereur ? Persuadé qu’Honorius s’apprêtait à le trahir, le roi wisigoth revint assiéger Rome et prouver sa puissance, soit pour se venger, soit pour faire céder l’empereur.

La prise de Rome fut précédée par un blocus qui menaçait de durer, car les Wisigoths n’avaient pas de matériel de siège et la solide enceinte de l’Urbs avait peu souffert des sièges précédents de 408 et 409. Mais, depuis 18 mois, il y avait eu tant de pourparlers et de trêves, tant d’échanges d’ambassades entre assiégés et assiégeants, tant de partisans d’Attale à Rome, que beaucoup de familles romaines, notamment sénatoriales, avaient des relations dans l’entourage d’Alaric et d’Athaulf. En outre, la famine, qui sévissait déjà au temps d’Attale, était devenue intolérable après les espoirs d’amélioration apportés par la paix. Aussi est-il probable que des Romains tentèrent un accommodement avec le roi wisigoth pour ne pas prolonger une vaine résistance et, tout au moins, limiter les dégâts d’une reddition inconditionnée.

Le sac de Rome, du 24 au 27 août, fut apparemment réglé avant l’entrée des Wisigoths, par la Porte Salaria, trop mal défendue pour qu’il n’y ait pas eu des complicités dans ce quartier de l’Urbs. La limitation à trois jours de la mise à sac d’une ville aussi vaste et riche que Rome suggère que le roi wisigoth s’y était engagé, avant. Alaric, d’ailleurs respecta cet engagement préalable, y compris le droit d’asile consenti à la basilique Saint-Pierre et à ses alentours, malgré la difficulté de plier à cette discipline ses Wisigoths exaltés par le pillage de tant d’opulentes demeures et l’incendie de tant de monuments. Enfin, il y eut tant de nobles réfugiés en Afrique et en Orient, où ils arrivèrent dépourvus de ressources, que la fuite de la plupart d’entre eux avait été, vraisemblablement, tolérée et payée par l’abandon de leurs biens. Ceux, plus pauvres ou plus imprudents, qui restèrent eurent le sort des autres Romains, soit tués, soit surtout asservis par les Wisigoths jusqu’au paiement de rançons sommairement calculées, d’après les classes sociales ou les circonstances.

Il ne subsiste pas et sans doute n’y eut-il pas de description de la prise de Rome, événement civil, non pas défaite ou victoire militaire. Brièvement mentionnée par les chroniques, elle n’apparaît dans les textes d’auteurs presque tous ecclésiastiques, dont l’historien des Goths Jordanes, qu’à travers des épisodes sélectionnés et altérés pour montrer la modération de barbares chrétiens ou à travers des allusions aux malheurs de victimes romaines connues, enfin à travers des reproches adressés au gouvernement impérial, mais surtout au « traître » Stilicon. De tous ces témoignages il ressort que le sac de Rome fut ressenti comme un bouleversement prodigieux, un signe fatidique, moins à décrire qu’à interpréter pour dénoncer ses causes et conjurer l’arrêt du Destin. Rome n’avait pu tomber que parce qu’elle avait été trahie ou coupable. Seule importait la cause morale de ce malheur : abandon des anciens dieux tutélaires pour l’opinion des païens, plus nombreux dans les milieux populaires romains que dans les cercles des sénateurs lettrés ; justice de Dieu qui frappe, mais laisse survivre, pour l’opinion des clercs chrétiens plus que de leurs fidèles.

Les conséquences de la prise de Rome montrèrent l’importance réelle de cet événement. Apparemment, ni Honorius, assuré que Ravenne, sa capitale d’empereur légitime, était le cœur de l’Empire, ni Alaric, aveuglé par ses rancunes, ni même les sénateurs romains obsédés par le souci d’échapper au pire, n’avaient tenu compte de la puissante charge émotionnelle qui s’était investie, au cours des siècles, dans la vieille Rome, « mère du monde assassinée » pour Rutilius Namatianus, beaucoup plus que dans la nouvelle, Constantinople, prise par les Goths de Gainas en 400 avec un moindre retentissement. S’il y eut autour d’Honorius, qui n’était pas un Théodose, et autour d’Alaric, qui n’était pas un Radagaise, des partisans d’un compromis entre l’intransigeance du parti antigermanique et les buts d’anciens fédérés révoltés pour obtenir d’être intégrés dans l’Empire, cette politique fut ruinée par le sac de Rome. La lutte entre Honorius et Alaric, transférée sur le plan du Salut de la Res publica Romana, devint celle de l’empereur identifié à la souveraineté de Rome et du représentant le plus dangereux de la furie barbare.

Effectivement, après la prise de l’Urbs, il n’y eut plus de négociations entre le gouvernement de Ravenne et le roi wisigoth. Alaric put continuer ses ravages : quittant la ville, avec son énorme butin et ses nombreux captifs, dont Galla et Attale, il emmena ses Wisigoths à la recherche de vivres en Campanie d’abord, puis vers le sud, où, pour conquérir le blé d’Afrique, il prépara une expédition navale en direction de la Sicile et de Carthage. Mais, fin septembre, les tempêtes d’équinoxe détruisirent sa flotte improvisée et il revint vers l’opulente Campanie pas encore épuisée. Dès octobre, sa mort subite lui épargna la peine inévitable de négocier avec Honorius, tâche qui échut à son successeur, Athaulf, et ses Wisigoths lui firent des funérailles dignes d’un héros, à Cosenza, près du fleuve Busentus dont ils auraient détourné le cours pour ensevelir leur roi, selon Jordanes.

Après la mort d’Alaric, le gouvernement de Ravenne continua d’ignorer le roi wisigoth. Honorius fit d’abord un bref séjour à Rome, où il célébra en janvier 411 ses vicennalia et promit aux sénateurs des exemptions d’impôts, puis, « voyant qu’il ne pouvait agir contre les barbares à cause des usurpateurs » dit Orose, il envoya, au printemps, contre Constantin III l’armée italienne commandée par Constantius, « un général enfin romain ». Pendant l’hiver 410-411, Athaulf ravitailla ses Wisigoths en pillant les régions riveraines de l’Adriatique, moins épuisées que le Latium et les alentours de Rome dont il se détourna. Se rapprochant ainsi de Ravenne, il arriva en Émilie, d’où il tenta de faire la paix avec l’empereur, soit vers la fin du printemps, soit au cours de l’été, c’est-à-dire après le départ en Gaule de l’armée commandée par le magister peditum Constantius et le magister equitum Ulphila, départ qui priva le roi wisigoth de l’occasion d’offrir ses soldats en demandant un commandement romain. Fut-ce pour s’imposer à Honorius qu’il épousa Galla, à Forli, en Émilie, selon Jordanes ? Il y eut sûrement des pourparlers au sujet de ce mariage, car Honorius voulait faire libérer sa demi-sœur et Athaulf savait que Constantius, vainqueur de Constantin III devant Arles en août, ne pouvait vaincre sans renforts le nouvel usurpateur gaulois, Jovinus, proclamé Auguste à Mayence, où se formait une grande armée de barbares rhénans.

Mais Honorius ne céda pas. Alors, selon Jordanes, Athaulf quitta l’Italie, « en y laissant l’empereur comme un parent traité avec bienveillance, bien qu’il l’eût dépouillé de ses richesses, après avoir pillé dans les provinces italiennes les biens des particuliers, ainsi que surtout ceux de l’État », et il se dirigea vers les Gaules. Au printemps 412, dès que les cols des Alpes occidentales furent ouverts, Athaulf passa en Gaule, emmenant son butin, Galla et l’ex-empereur Attale qu’il projetait de donner pour collègue à l’usurpateur Jovinus, auquel il avait décidé de se rallier. Les Wisigoths évacuèrent donc l’Italie avec le même statut qu’à l’automne 408, quand ils l’avaient envahie.

Émilienne DEMOUGEOT

La formation de l’Europe et les invasions barbares