Après les attentats terroristes du 13 novembre à Paris, le président de la République française déclarait « Nous sommes en guerre ». Sans doute. Mais il faut bien identifier l’ennemi et les causes de ce terrorisme pour être sûr de ne pas passer à côté de la réponse à long terme et ne pas tomber dans le piège tendu par les extrémistes.

D’emblée, il convient de préciser que nous ne sommes pas en guerre contre l’islam. Le terrorisme n’est l’apanage d’aucune cause ou d’aucune idéologie particulière. La multiplicité des formes du terrorisme conduit d’emblée à répudier tout parallèle avec une culture  ou une religion particulière. Il ne peut y avoir de terrorisme par déterminisme culturel ou religieux. Aussi, la raison doit nous inciter à ne pas assimiler le monde musulman avec une minorité de fanatiques qui détournent l’Islam à des fins criminelles.

Le terrorisme dont sont victime aujourd’hui de nombreux pays, de l’Égypte à la France en passant par la Tunisie, trouve son origine dans plusieurs causes.

I – Les causes de la radicalisation

La première cause est géopolitique. Le terreau du radicalisme, et du terrorisme, n’est pas la religion mais  les crises régionales non résolues. En l’occurrence, c’est la crise de Palestine qui dure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ;  c’est aussi l’invasion et l’anéantissement de l’Irak par les États-Unis qui a créé le terrorisme dans ce pays…

La deuxième cause de la radicalisation est l’ignorance.

 Ce qui caractérise la radicalisation est l’instrumentalisation du religieux par des activistes pour lesquels la religion n’est qu’un outil de propagande. La radicalisation, pouvant conduire au terrorisme, repose sur un discours pseudo-religieux qui manipule  des mots comme jihad, califat, etc. Le radicalisme, dit « islamiste », est caractérisé par l’instrumentalisation du religieux par des groupes politico-religieux.  Sans cette instrumentalisation, par des charlatans et des imams autoproclamés qui déforment l’enseignement de l’islam, le phénomène n’aurait pas l’ampleur qu’il a prise. Et cette instrumentalisation n’est possible qu’en raison de l’ignorance par les personnes concernées du véritable enseignement de l’islam.

La troisième cause de la radicalisation dans les pays européens est le refus d’intégration de jeunes qui ne se retrouvent pas dans une volonté de s’intégrer à la société, qui n’ont pas ce  désir de vivre ensemble, qui selon Renan caractérise une nation.

L’avènement d’un individualisme déchaîné a conduit à la perte du sentiment d’appartenance à la collectivité nationale. Même si cela ne fait pas plaisir à certains, il faut avoir la lucidité de remonter aux causes idéologiques de la crise : une certaine vision sociétale, héritée de la pensée 68 et de penseurs incendiaires comme Michel Foucault, a créé une doxa dévastatrice à l’encontre des valeurs traditionnelles. Pourquoi des gens adhèrent-ils au discours des groupes politico-religieux ? Parce qu’ils ne se retrouvent pas dans un système de valeurs crédible. La panne de l’intégration provient peut être du fait qu’on ne peut s’intégrer qu’à une société solide et porteuse de valeurs. Les prédicateurs extrémistes vont au-devant de jeunes en mal de repères et leur apportent des réponses, certes simplistes, sur leur identité. Des jeunes sans repère sont les proies faciles d’une propagande qui allie à la fois une révolte que l’on pourrait qualifier d’extrême-gauche (haine de la société et de l’État) et des théories religieuses ultra-rétrogrades. Cette propagande est d’autant plus conquérante qu’elle utilise parfaitement  les technologies modernes. Dans la majorité des cas, la radicalisation a été provoquée par un contact via les réseaux sociaux.

Ce qui est en jeu est donc un phénomène d’endoctrinement utilisant un référentiel  pseudo religieux. Face à un  tel constat, il est clair que la réponse au terrorisme et à la radicalisation ne peut être seulement militaire ou policière. Je ne doute pas que cela soit indispensable et il faut être impitoyable, mais c’est  insuffisant dans la mesure où l’on ne va pas à la racine, on ne prend pas en compte la dimension idéologique.

Il y a évidemment des questions géopolitiques à résoudre, concernant l’avenir de l’Irak, de la Syrie, sans oublier la Palestine.

Il y a également un discours radical des groupes politico-religieux à déconstruire en se plaçant sur le terrain cognitif.

II – Combattre l’ignorance

La priorité est de combattre l’ignorance qui permet la radicalisation

En septembre 2011, la Commission européenne a inauguré le Réseau de sensibilisation à la radicalisation (RSR). Ce réseau a  pour objet la prévention et la lutte contre la radicalisation. C’est insuffisant car l’accent n’est pas suffisamment mis sur la déconstruction du discours pseudo-religieux des extrémistes. Il convient de rappeler que l’apparition de groupes terroristes a été le fait soit des adeptes de la révolution iranienne de 1979, inspirée par l’ayatollah chiite Khomeiny, soit d’activistes révolutionnaires trouvant leur inspiration dans la pensée  de Sayyid Qutb (1906-1966), un Égyptien dissident de la confrérie des Frères musulmans, et de ses disciples dont Mohammed Abdel Salam Faraj qui a été le modèle des dirigeants d’al Qaïda.

En un mot, l’Islam est pris en otage par les activistes. Il faut le libérer. Il est indispensable de déconstruire  le discours pseudo-religieux diffusé  par de prétendus  imams, des « grands frères »,  des chefs de bande dans les prisons et certaines banlieues, les sites Internet, etc.

L’enseignement de l’Islam, en particulier du fait religieux est un véritable problème  qui ne peut être résolu qu’en mettant en place un grand chantier de réflexion. Il  faut favoriser la connaissance de l’Islam réel,  celui du juste milieu et du réformisme.

Ce qui est en cause est d’abord la formation des imams. C’est eux qui encadrent les croyants, c’est eux qui doivent être au contact des jeunes égarés pour les remettre sur le droit chemin. Pour cela ils doivent être bien formés.

Il faut combattre la radicalisation déviante par l’Islam et au nom de l’islam. Ce travail est fait dans de nombreux pays : en Arabie saoudite  où, outre la réponse policière, et sécuritaire, des centres de déradicalisation et de réhabilitation ont été créés depuis 2004. Plus récemment les Émirats arabes unis ont mis en place un programme de lutte contre la radicalisation.  Un autre exemple de lutte contre la radicalisation est fourni en Égypte par al Azhar et son nouvel Observatoire contre l’extrémisme.

On peut surtout prendre l’exemple du Maroc. La maitrise du champ religieux et l’action conduite sous l’autorité du Roi, Commandeur des Croyants, place le Maroc en pointe dans la lutte contre la déviance extrémiste. L’institut Mohammed VI destiné à la formation des imams est un modèle aussi bien pour les pays africains que pour  les pays européens.

C’est par des initiatives concrètes que l’on fera reculer la radicalisation qui rend difficile la construction du vivre ensemble et fait le jeu des extrémistes de tout bord.

En même temps, en réaffirmant vigoureusement les véritables valeurs de l’Islam, on favorisera les dialogues féconds dans le respect des identités. Sur ce point, il doit être précisé que le dialogue n’est pas un monologue : il ne consiste pas à n’entendre qu’une voix, à ne présenter qu’un modèle, qu’un système de valeurs, en l’occurrence celui qui est en vogue en Occident. Ce modèle  n’est pas toujours pertinent parce qu’il nie trop souvent le fait religieux. Sans doute que le véritable dialogue serait celui qui consisterait à retrouver les valeurs communes de nos deux grandes religions monothéistes et universalistes qui sont les soubassements de nos civilisations.

 Charles Saint-Prot

Directeur général de l’Observatoire d’études géopolitiques