Pour conduire cette étude et en dégager des enseignements en lien avec la campagne africaine de Leclerc, je me suis appuyé sur le témoignage et les écrits du général Ingold qui publia, dès 1945, un ouvrage consacré à cette époque intitulé « L’épopée Leclerc au Sahara » et préfacé par le général De Gaulle.

Ce dernier rappelle d’ailleurs, en introduction qu’ « au centre de l’Afrique, corporellement séparés de la patrie pour la mieux servir, les soldats français de Leclerc ont montré les qualités de fils d’une grande nation : le goût du risque, le culte du sacrifice, le sentiment de l’honneur, l’acceptation de la discipline, la méthode dans l’effort, la volonté de réalisation. » Cette phrase fait ainsi écho à la citation de Du Guesclin qui ouvre le propos du livre à savoir : « pas d’attaques, sans surprise ».

En effet, pour l’auteur, les opérations sahariennes menées depuis le Tchad entre février 1941 et février 1943 doivent être étudiées dans une vision d’ensemble. Même si elles apparaissent différentes, ces missions permettent des retours d’expérience communs (commandement, planification, logistique, manœuvre) et ceci que l’on considère indifféremment :

  • un raid rapide à effectif très limité, avec un temps très réduit de préparation, pour l’enlèvement d’un point d’importance capital (Koufra 1941) ;
  • une préparation minutieuse pour une action éclair de moins d’une semaine, éclatant, en même temps, dans près de 10 points différents d’un vaste territoire, action qui n’implique pas l’occupation mais un retrait rapide laissant l’ennemi sous l’impression de terreur par sa brutalité (Fezzan 1942) ;
  • une conquête d’un territoire entier, de puissantes positions défensives ennemies investies et capitulant après quelques jours de siège, puis avec audace l’exploitation du succès poussé jusqu’à la Méditerranée (Fezzan-Tripolitaine 1943) ;

Aussi, après une présentation du théâtre des opérations (voir croquis ci-dessous), le général Ingold détaille le climat difficile (vent, températures extrêmes,…) ainsi que la géographie des lieux, détaillant les différentes formes de terrain, de la plaine de graviers au Hamada rocheux en passant par l’Edein et son désert de sable ou le Tibesti (que monsieur Gauthier, un géographe de l’époque, définira comme « une citadelle qui était restée inexpugnable à travers les millénaires »).

Carte opérations

Apparaît alors le problème du transport et du ravitaillement sur des distances prodigieuses (2 400 km entre Fort Lamy appelé aujourd’hui N’Djaména et Tripoli) avec, par conséquent, la nécessité de partir avec une grande autonomie logistique (carburant, alimentation, munitions) puis de se recompléter sur des plots de circonstance prévus à l’avance. Le milieu difficile implique également des difficultés pour disposer de l’eau (tenir les puits, charger les véhicules), pour la gestion des traces (amies à dissimuler et ennemies à interpréter) et pour ce qui touche à la visibilité (repérer l’ennemi, éviter les mirages et identifier une cible potentielle).

Devant ce milieu si particulier que constituent les zones désertiques des confins du Tchad et de la Libye, le général Ingold décrit le combat au Sahara comme un long assaut sur un « océan » aride. C’est un « assaut vers un ennemi qu’ils ne voyaient pas, mais dont ils guettaient sans cesse l’apparition à l’horizon, comme le marin guette au loin la vision d’une escadre ennemie. Le mot d’ordre était alors de se jeter à sa poursuite et d’essayer, par la manœuvre, de lui couper la route, sa route à travers la mer de sable, tandis qu’aux pièces, pointeurs, tireurs déclenchaient le tir des armes ».

Dans ce contexte, l’équipage est alors considéré comme la cellule de combat car l’action d’un seul engin, par le feu, le mouvement ou le renseignement peut avoir un rôle décisif. C’est également le cas de la voie aérienne dont le rayon d’action permet le soutien logistique des colonnes, les frappes dans la profondeur, les reconnaissances  photographiques et le déplacement rapide de troupes ou de matériels au niveau opératif (entre le Cameroun et le Tchad).

Le colonel Leclerc décide dès sa prise de fonction de mener une opération symbolique sur Koufra (carrefour qui ouvre la voie vers le nord libyen) tout en organisant la phase préparatoire de son plan (ordres, reconnaissances du commandant Hous, revue des avant-postes ou bases logistiques comme à Zouar). Le maréchal Leclerc sait qu’il doit palier sa faiblesse technique (infériorité de l’armement par rapport aux forces italiennes, vétusté des engins et des mitrailleuses de bord) par une grande rapidité dans le cycle de prise de décision et par une plus importante subsidiarité comme par une initiative accrue de chacun des acteurs. D’ailleurs il déclare, en prenant le commandement : « Je demande à tous de solutionner les difficultés quotidiennes dans le cadre et dans l’esprit de la mission reçue, de provoquer les ordres nécessaires en signalant à l’autorité supérieure les erreurs ou les omissions. » En termes de problématiques logistiques, et devant le manque de vecteurs motorisés français, les convois chameliers sont un moyen de substitution efficace et se succèdent pour emporter vivres et essence vers des plots de ravitaillement à plus de 8 jours de marche. De même, des raids, comme celui conduit sur Mourzouck, sont menés contre les postes ennemis afin de détruire ses pistes aériennes et pour aveugler son dispositif d’alerte (ou ses patrouilles). Puis, s’ensuivent les mouvements des unités françaises au travers d’un terrain difficile et parfois méconnu. Aussi, est-il fait appel aux témoignages écrits de militaires, ou de géographes, qui ont sillonné les mêmes lieux près de 25 ans plus tôt. C’est un apport inattendu de l’histoire militaire qui est, aujourd’hui encore, maintenu dans la conduite d’opérations contemporaines (certaines cartes du XIXème siècle sont parfois plus précises ou mieux commentées). Le commandant Thilo avait, par exemple, signalé, en 1915, le meilleur moyen de suivre l’itinéraire entre Tekro et les puits de Sarra, sites indispensables pour ravitailler une colonne en donnant les massifs à éviter ou les cols les plus praticables.

Dès lors, dans leur marche vers le fort de Koufra, les Français rencontrent des unités mobiles italiennes (souvent supérieures en nombre) mais les défont grâce à des manœuvres bien rôdées : surveillance, sûreté, fixation, enveloppement ou débordement afin de provoquer la rupture de contact adverse et sa retraite puis d’exploiter l’avantage avec la poursuite des fuyards. Le refus de l’immobilité permet de soustraire les FFL à l’action de l’aviation ennemie alors que l’artillerie amie joue un rôle décisif et psychologique sur un belligérant retranché (Fort de Koufra). L’auteur rappelle que la création d’une réserve est garante de la capacité, le moment venu, à manœuvrer et à surprendre l’armée italienne sur ses arrières, ses lignes de communication, la privant de toute liberté d’action malgré les immenses étendues désertiques.

En conclusion, ce retour d’expérience décrit par le général Ingold sur les colonnes Leclerc au Sahara met en exergue des procédés propres à la tactique en zone désertique. Tout d’abord, la nécessité d’étudier et de connaître le terrain comme l’environnement, aux formes diverses mais dangereuses. La planification des opérations doit être réalisée sous un angle interarmées avec le souci d’anticiper la logistique, les mouvements ou la recherche du renseignement. Au combat, l’initiative appartient aux unités légères capables de réagir avec célérité dans une manœuvre privilégiant l’emploi des appuis sur les cibles durcies, la fixation de l’ennemi puis son débordement (ou enveloppement). La clé du succès demeure dans la recherche de la surprise, l’adaptation à l’adversaire, le refus de l’immobilité et in fine l’initiative de chaque échelon face au contexte ou aux situations particulières. Comme le diar bien des années plus tard en Algérie le général Vanuxem face au FLN : « le renseignement tient lieu de hiérarchie, c’est le mieux placé qui commande ».

Texte publié initialement en décembre 2013