« Mais où sont donc les rebelles modérés ? » ne cessent de demander les Russes aux Occidentaux. « Expliquez-nous lesquels, parmi eux, ne sont pas des terroristes » … On attend toujours une réponse américaine (ou française) précise et crédible.

Vu de plus près toutefois, la situation est à la fois complexe et simple.

Complexe d’abord : il existe aujourd’hui en Syrie une myriade de groupes rebelles appartenant à une ou le plus souvent plusieurs coalitions qui elles-mêmes rassemblent des obédiences ou des allégeances à la fois concurrentes (au sein du monde sunnite) et associées (contre l’Occident). Il faut croiser cette première dispersion avec une dimension locale, celle des divers gouvernorats syriens. Chaque région et sous-région a son mouvement dominant qui par ailleurs appartient à une ou plusieurs coalitions.

Ces groupes rebelles dépendent largement de financements et de soutiens extérieurs divers. Grossièrement, on distingue en Syrie comme en Libye, deux foyers doctrinaux, deux branches principales d’allégeance : la première est liée au mouvement des Frères musulmans et correspond à des financements majoritairement qataris et turcs ; la seconde renvoie au Wahhabisme, est incarnée par al-Qaïda et ses diverses franchises régionales (al-Nosrah, Aqmi, et le grand frère qui a réussi : l’Etat islamique – Daech) et s’appuie essentiellement sur l’argent saoudien. Une partie des ressources financières de l’Etat islamique peut-être dite « auto-générée » (trafic de pétrole, vols, otages, impôts sur territoires contrôlés, etc.) ; une autre est évidemment dépendante des donateurs cités plus haut. Tous combattent Daech en théorie et partiellement en pratique, mais comme un concurrent politique et militaire, pas comme un ennemi théologique.

Cet éclatement de la rébellion est enfin largement favorisé par le financement “sur pièces” des divers groupuscules. Ces « soldats de la liberté et de la vraie Foi » sont des mercenaires, à vendre au plus offrant. Or, pour être payé, il faut exister, donc se singulariser, donc créer sa phalange et faire une ou deux actions d’éclat (un attentat à la voiture piégée par exemple) qui vont vous faire émerger sur la scène du djihadisme local et assurer votre ordinaire. On change d’allégeance quand la soupe est meilleure à côté et il est vrai que c’est encore aujourd’hui l’Etat islamique qui paie le plus….

Cette organisation de la rébellion en arborescence quasi infinie à la fois endogamique et méthodiquement nourrie de l’extérieur par les puissances en lutte pour la domination régionale, fait penser à une “bombe à fragmentation”. Il s’agit de planter des germes de violence partout sur le territoire-cible et de faire durer, pourrir la guerre civile, de lasser les Russes et Iraniens, de disloquer la résistance du régime syrien et aussi de manipuler allègrement les Occidentaux dont certains jouent la confusion et d’autres cherchent naïvement des interlocuteurs “présentables” dans ce fatras.

Simple pourtant : cette complexité apparente est un paravent qui masque – de plus en plus mal – une dure réalité : les « rebelles modérés » n’existent pas. Nous avons affaire à une opération de “branding” (à commencer par l’Armée Syrienne Libre) destinée à laisser penser à un pluralisme politique de fond, à des nuances dans leurs objectifs et leur conception de l’exercice du pays. Il n’en est rien : c’est un camaïeux fictif. Ils veulent tous le pouvoir pour leur compte ou celui de leur référent doctrinal ultime. L’islamisme radical colore toute la rébellion d’un vert beaucoup plus uniforme qu’il n’y parait de prime abord. Mais nous “construisons” cette catégorie “rebelles modérés” car elle nous arrange ou plutôt, nous croyons qu’elle nous arrange. Car, gare au retour de bâton si ces Islamistes arrivaient au pouvoir ! Tous veulent placer la Syrie, l’Irak et la Libye, pour commencer, sous le joug d’une Charia pure et dure : il suffit pour cela de lire les objectifs officiels du Front islamique qui est aujourd’hui, avec al-Nosrah, le principal mouvement rebelle en Syrie. Nous sommes des arroseurs arrosés posés sur un nuage noir percé d’éclairs et rêvant d’arc en ciel.

Pour bien mesurer ce camaïeu de vert, qui masque une hémorragie islamiste radicale derrière des sigles, des organisations et des structures plus présentables pour nos journaux télévisés, je vous propose ce panorama bref, évidemment incomplet car susceptible à tout moment d’ajout ou de recomposition. Il récapitule d’une part les principaux mouvements militaires rebelles en Syrie (leurs alliances, leurs financements, leurs soutiens) et d’autre part les principales organisations politiques de négociation et de représentation des rebelles.

Versant militaire des rebelles : un islamisme radical dissimulé sous des coalitions qui se recoupent

On trouve en Syrie une mosaïque de groupes rebelles. A grands traits, on distingue :

  • Les Forces démocratiques syriennes (qui regroupent principalement les Forces kurdes : non islamistes, elle ne combattent pas le régime de Bachar el-Assad ; elles sont donc à part de tous les autres groupes cités ensuite) ;
  • Les groupes tournant officiellement ou officieusement autour d’al-Qaïda (dont bien sûr le Front al-Nosrah) ;
  • La coquille vide de l’Armée syrienne libre (ASL) ;
  • Le Front islamique (à dominante turco-qatarie donc Frères musulmans) qui regroupe plusieurs mouvements rebelles dont le puissant Ahrar al-Sham (qui n’a rien à envier à al-Nosrah) ;
  • Différentes coalitions géographiques en fonction des gouvernorats (Alep, Idleb, Hama, Damas, etc.) qui mélangent allègrement tous les islamistes entre eux mais dans lesquelles on retrouve partout sous des appellations différentes le Front al-Nosrah (côté al-Qaïda) et Ahrar al-Sham (côté Front islamique, donc Frères musulmans).

L’alliance de la carpe et du lapin ou la nouvelle coalition des « Forces démocratiques syriennes » (FDS)

Elle regroupe principalement les Unités de protection du peuple kurde (YPG/YPJ), bras armé du parti de l’Union démocratique (PYD) syrienne proche du PKK turc. Elle serait également composée de forces arabes et syriaques (dans une proportion que l’on ne connaît pas). Cette coalition n’est pas vraiment nouvelle car ces mouvements se coordonnaient déjà au sein d’un état-major commun (Joint operation room) pour combattre Daech à Kobané puis à Tall Abyad (poste frontière avec la Turquie qui contrôle une importante route rejoignant Raqqa, « capitale » de État islamique). A l’exception d’une unité kurde négligeable en nombre de combattants et qui sert au sein du Front Islamique, ces forces ne se sont jamais opposées à celles de Bachar el-Assad, ce dernier ayant évacué les zones kurdes (le Rojava) en 2011.

Groupes tournant officiellement ou officieusement autour d’Al-Qaïda

Le front al-Nosrah : l’un des plus importants groupes djihadistes aujourd’hui en Syrie. Le FAN (ou JAN) a été allié voire fondu avec l’EIIL (ancienne appellation de DAECH) avant de s’en séparer en 2013 pour rejoindre al-Qaïda. Le groupe, actuellement dirigé par Abou Mohammad Al-Joulani, est placé en mai 2014 sur la liste de l’ONU des organisations proches d’al-Qaïda, liste instituée dans le cadre de la résolution 1267, visant à lutter contre le terrorisme. Pourtant, dans le cadre de diverses coalitions (cf. infra), il combat de conserve avec presque tous les autres groupes rebelles. Cela remet en perspective -pour dire le moins- son rejet officiel (comme d’ailleurs celui de l’Etat islamique) en tant qu’interlocuteur lors des pourparlers internationaux en cours. Il est en fait bien là à Genève ou à Vienne, mais sous d’autres avatars ou noyé dans des coalitions présentables….

D’autres groupes mineurs eux aussi liés à al-Qaïda sont présents en Syrie (comme celui de Korasan à Alep).

Le fantôme de l’Armée Syrienne Libre (FSA ou ASL)

Militairement, l’ASL a quasiment disparu. Encore faudrait-il qu’elle ait déjà existé un jour autrement que comme une opération de Branding à destination des Occidentaux (cf. la thèse de Frédéric Pichon sur ce point).

Elle demeurerait présente de façon éparse au Sud de la Syrie où elle s’allie avec des factions djihadistes. Au Nord, où certains rebelles se revendiquent encore de l’ASL, les groupes djihadistes du Front al-Nosrah et d’Ahrar al-Sham prêtent main forte aux rebelles de l’ASL contre les troupes du régime syrien et se sont avérés d’une grande utilité pour ces derniers lors de la bataille d’Alep. A cette aune, ce qui est expliqué dans les médias occidentaux à propos de l’opération d’ “encerclement” russo-syrien d’Alep apparaît plutôt comme une opération de libération de la capitale économique de la Syrie, dont témoignent apparemment les images montrant les soldats du régime salués par la foule.

Le Front islamique (al-Jabhat al-Islam)

Le Front islamique (al-Jabhat al-Islām) est une alliance de groupes rebelles formée le 22 novembre 2013 par des brigades venues du Front islamique de libération syrien (islamistes “modérés”) et du Front islamique syrien (salafistes) à la suite de la dissolution de ces deux mouvements. Selon des sources diplomatiques, sa création aurait été financée par la Turquie et le Qatar. Il est également parrainé par l’Arabie saoudite. La modération de ces composantes est donc éminemment discutable voire purement théorique ou cosmétique.

Fort de 50 000 à 80 000 hommes, le Front islamique est devenu progressivement le plus important groupe rebelle de Syrie, devant ses rivaux de l’Armée syrienne libre, de l’État islamique et du Front al-Nosrah.

Son objectif affiché est de créer un État islamique (sic) dirigé par une Choura et d’établir la Charia comme base du droit. Tout en rejetant catégoriquement la démocratie et le nationalisme kurde, il affirme que dans cet État, les minorités religieuses et ethniques seraient protégées .

Le Front islamique rassemble aujourd’hui quatre groupes armés :

  • Ahrar al-Sham (les Libres du Levant) : environ 10 000 à 20 000 hommes, salafistes anciennement dans le Front islamique syrien. Actif dans tous les gouvernorats. La présence, parmi ses membres fondateurs, de hauts cadres d’Al-Qaïda central ayant fréquenté Oussama ben Laden comme Mustafa Setmariam Nasarlang (a.k.a. Abu Musab Al-Suri) et Mohamed Bahaiah (a.k.a. Abu Khalid al Suri) donne à la brigade une certaine notoriété qui attire de nombreux combattants étrangers. Trois anciens groupes ont fusionné en 2014/2015 dans Ahrar al-Sham :

o Liwa al-Haq (Armée de la vérité) : anciennement dans le Front islamique syrien, il est actif dans le gouvernorat de Homs. Ce groupe aux effectifs très modestes fusionne avec Ahrar al-Sham en décembre 2014.

o Front islamique kurde : groupe mineur, il rallie également Ahrar al-Sham en décembre 2014.

o Suqour al-Sham : environ 9 000 hommes en 2013. Anciennement affilié au Front islamique de libération syrien et à l’Armée syrienne libre. Affaibli par la perte de plusieurs de ses brigades, début 2014. Actif dans le gouvernorat d’Idleb et d’Alep. Le 22 mars 2015, il annonce sa fusion avec Ahrar al-Sham.

  • Liwa al-Tawhid, (Armée de l’Unicité) : forte de 8 000 à 12 000 hommes, proche des Frères musulmans, c’est en 2013 la principale brigade des rebelles d’Alep. Anciennement membre du Front islamique de libération syrien, elle est aussi active dans le gouvernorat de Homs. Son chef, Abdel Qader Saleh, est tué peu avant la formation du Front. Pour son financement, la brigade est soutenue par la Turquie et le Qatar. Elle bénéficie également du soutien de Jamaan Herbash, ancien député islamiste du Koweït et dirigeant de la branche locale des Frères musulmans, qui a lancé une collecte de fonds à son profit.
  • Jaïch al-Islam ou Liwa al-Islam (Armée de l’Islam), environ 9 000 à 15 000 hommes, salafiste. Actif dans le gouvernorat de Damas.
  • Ansar al-Sham (Les défenseurs du Levant). Anciennement dans le Front islamique syrien. Actif dans le gouvernorat de Lattaquié.

Gouvernorat de Damas : Jund al-Malahim ou les Soldats de l’Aventure

En octobre 2015, une nouvelle coalition baptisée Jund al-Malahim (les Soldats de l’aventure) est formée à Damas. Elle regroupe :

  • le Front al-Nosrah,
  • Ahrar al-Sham ;
  • L’Union islamique Ajnad al-Sham ;

Même si Jaïch al-Islam refuse de l’intégrer, on note que les rebelles du Front islamique via Ahrar al-Sham se battent bien aux côtés du Front al-Nosrah (id est Al-Qaïda). Cette séparation entre rebelles modérés et rebelles non fréquentables ne tient pas.

Gouvernorat d’Alep : Ansar al-Charia ou les Partisans de la Charia

Ansar al-Charia (les Partisans de la Charia) est une coalition djihadiste formée le 2 juillet 2015 en Syrie et active principalement dans le gouvernorat d’Alep.

Elle regroupe principalement les mouvements suivants :

  • Le Front al-Nosrah
  • Ahrar al-Sham
  • Le Front Ansar Dine
  • Le Harakat Mujahidin al-Islam
  • Liwa Ansar al-Khalifah
  • Katiba al-Tawihad wam-Djihad
  • Al-Fol al-Awal
  • Katiba abu A’mara
  • Kataaeb Fajr al-Kilafah
  • Saraya al-Mee’ad
  • Katiba al-Shahaba
  • Jund Allah
  • Liwa Sultan al-Mirad

Bis repetita non placent

Gouvernorat d’Idleb : Jaïch al-Fatah ou l’Armée de la Conquête

L’Armée de la Conquête (en arabe Jaïch al-Fatah) est une coalition de rebelles dans le gouvernorat d’Idleb avec certaines factions actives dans les gouvernorats de Hama et de Lattaquié. Ce groupe a été formé le 24 mars 2015. Il est soutenu par l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie. Les USA, après avoir soutenu le Front al-Nosrah, disent ne plus le soutenir. pourtant, les groupes rebelles soutenus par les USA se battent dans les faits aux côtés d’al-Nosrah

  • Front al-Nosrah
  • Ahrar al-Sham
  • Jund al-Aqsa
  • Liwa al-Haqq
  • Jaysh al-Sunna
  • Ajnad al-Sham
  • Légion du Sham

Le versant politique des rebelles : la “coalition nationale syrienne”, un paravent des Frères musulmans et des Saoudiens peu apprécié des Syriens

Ce qui est vrai des groupes militaires qui se battent en Syrie l’est également pour les organisations “syriennes” qui négocient entre les différents acteurs du conflit. Aujourd’hui, l’organe le plus visible et reconnu est la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR) dite plus simplement “Coalition nationale syrienne”. Elle a éclipsé progressivement le “Conseil national syrien” jugé trop ouvertement proche des Frères musulmans. En réalité, au sein de la Coalition, le Conseil tient encore le pouvoir et les Frères musulmans demeurent aux manettes. Cela ne plaît guère aux Syriens … Petit panorama de ces organisations :

Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR) ou Coalition nationale syrienne

La Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR), dite également Coalition nationale syrienne (CNS), est une autorité politique de transition syrienne créée le 11 novembre 2012 à Doha (Qatar) et siégeant au Caire. Elle a pour but de coordonner les opposants au régime de Bachar el-Assad, et de lancer des opérations en Syrie ainsi que dans des pays tiers.

À sa création, la Coalition réunit de nombreuses composantes de l’opposition, dont notamment le Conseil national syrien, dirigé par le chrétien Georges Sabra et qui était jusqu’alors la principale coalition d’opposition. Les comités locaux de coordination, qui animent la contestation sur le terrain, ont pris part à cette coalition, quelques jours après avoir quitté le Conseil national syrien. Néanmoins, celle-ci ne comprend ni le Comité national de coordination des forces de changement démocratique de Haytham Manaa, qui soutient les positions russes, ni le Forum démocratique syrien de l’opposant historique Michel Kilo (qui finira par l’intégrer), ni la gauche syrienne, ni le Parti kurde, ni les deux plus importants groupes islamistes armés en Syrie (Liwa al-Tawhid (qui fait partie du Front Islamique) et le Front al-Nosrah).

Ainsi s’illustre sans équivoque l’existence de deux axes concurrents : d’un côté, le Qatar et la Turquie liés aux Frères musulmans qui la formation d’un gouvernement intérimaire ; de l’autre, l’Arabie saoudite et les États-Unis, qui préfèrent soutenir ouvertement les conseils militaires dirigés par des dissidents de l’armée et les courants modérés et laïques, plutôt que les djihadistes (notamment ceux du Front al-Nosrah).

La Coalition bénéficie également du soutien du conseil militaire de l’Armée syrienne libre. En revanche, l’Armée syrienne libre de l’intérieur ne reconnaît aucune légitimité à la Coalition : d’après Fahad al-Masri, porte-parole du commandement conjoint, « la CNS n’a pas été créée par les forces révolutionnaires à l’intérieur du pays, elle a été au contraire imposée par certains pays régionaux et occidentaux. […] Depuis sa création, cette instance n’a rien fait pour la révolution syrienne, et elle a désormais perdu le peu de crédibilité dont elle disposait ». Le 24 septembre 2013, plusieurs brigades du Front islamique de libération syrien, le Front islamique syrien, le Front al-Nosrah et même une division de l’Armée syrienne libre déclarent rejeter la Coalition nationale syrienne et affirment que cette organisation ne les représente pas.

Contrairement au Conseil national syrien, la Coalition envisage la possibilité de négocier avec Bachar el-Assad : le président Mouaz al-Khatib a ainsi assuré qu’il n’était pas « un adversaire de la négociation » avec Assad et que la négociation pacifique reste « le moindre des deux maux ». Cette position est notamment prônée par la Russie. Néanmoins, Mouaz al-Khatib a également réclamé à la communauté internationale des « armes adaptées » pour « mettre fin à la souffrance des Syriens et à l’effusion de sang ». Le 27 décembre 2012, Walid al-Bunni, porte parole de la Coalition, déclare : « Nous accepterons toute solution politique qui n’inclut pas la famille Assad et ceux qui ont fait du mal au peuple syrien. En dehors de ça, toutes les options sont sur la table ». En janvier 2013, la Coalition soutient la proposition de dialogue formulée par Mouaz al-Khatib à deux conditions : le départ de Bachar el-Assad et un contact avec les représentants du régime non impliqués dans les massacres.

Pour le Forum démocratique de Michel Kilo, la création de la Coalition nationale porte encore trop la marque du Conseil national syrien (CNS). Selon le politologue Salam Kawakibi, celui-ci aurait réussi à prendre le contrôle de la nouvelle instance : « C’est eux qui ont imposé le terme de coalition, pour signifier qu’ils gardent leur identité. Ils auraient aussi exigé 40 % des postes. Ils devraient pouvoir contrôler la coalition à travers des alliances avec des groupes et des indépendants ». Pour Fabrice Balanche (directeur du groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient et professeur à l’Université Lyon II), « la coalition [est] dominée par les Frères musulmans, il n’est guère surprenant de voir à sa tête un de leurs compagnons de route (Mouaz al-Khatib), proche de leur idéologie, qui défend lui aussi l’islam politique ». Haytham Manaa, président du Comité national pour le changement démocratique (cf. infra), rejoint cette analyse et affirme : « Ce modéré, bien qu’il se dise indépendant, ne peut aller dans le sens contraire de celui voulu par les conservateurs islamistes qui ont la mainmise sur cette coalition ». Selon Denise Natali, professeur à la National Defense University, la Coalition représente mieux les intérêts de ses soutiens étrangers que ceux des Syriens de l’intérieur, et ne se distingue du Conseil national syrien que par le fait d’être menée par le Qatar et les autres États du Golfe Persique au lieu de la Turquie.

En juillet 2015, un sondage commandé par la BBC est mené en Syrie par l’institut international ORB. Il porte sur un échantillon de 1 365 personnes, dont 674 en zone contrôlée par le gouvernement syrien, 430 en zone contrôlée par les rebelles, 170 en zone contrôlée par l’État islamique et 90 en zone contrôlée par les Kurdes. Les résultats sont à prendre avec précaution, les sondés ayant pu orienter leurs réponses par crainte de représailles. À la question : « Que pensez-vous de l’influence de cet acteur (la Coalition nationale syrienne) sur la guerre en Syrie ? » les réponses sont :

  • En zone contrôlée par le gouvernement syrien : 5 % « Complètement positive », 6 % « Plutôt positive », 28 % « Plutôt négative », 59 % « Complètement négative », 2 % « Ne sait pas » ;
  • En zone contrôlée par les rebelles : 17 % « Complètement positive », 25 % « Plutôt positive », 24 % « Plutôt négative », 32 % « Complètement négative », 2 % « Ne sait pas » ;
  • En zone contrôlée par l’État islamique : 11 % « Complètement positive », 26 % « Plutôt positive », 31 % « Plutôt négative », 32 % « Complètement négative », 0 % « Ne sait pas » ;
  • En zone contrôlée par les Kurdes : 12 % « Complètement positive », 28 % « Plutôt positive », 31 % « Plutôt négative », 26 % « Complètement négative », 3 % « Ne sait pas » ;
  • Ensemble de la Syrie : 10 % « Complètement positive », 16 % « Plutôt positive », 27 % « Plutôt négative », 45 % « Complètement négative », 2 % « Ne sait pas ».

Le Conseil national syrien ou CNS

Le Conseil national syrien (CNS) est une autorité politique de transition créée le 15 septembre 2011 et lancée les 1er et 2 octobre 2011 à Istanbul, en Turquie, pour coordonner tous les opposants à mener des opérations contre le régime de Bachar el-Assad, aussi bien en Syrie que dans des pays tiers.

Ce conseil, dominé par les sunnites, réunit plus de 30 groupes d’opposition dont les Frères musulmans (qui y sont majoritaires), des libéraux mais aussi des partis kurdes et assyriens. Il est composé de 400 membres.

Malgré sa reconnaissance par certains pays de la communauté internationale, un double veto russo-chinois au Conseil de sécurité des Nations unies n’a pas permis aux Casques bleus d’intervenir directement dans le conflit et de soutenir le Conseil national syrien.

Le 11 novembre 2012, le CNS adhère à la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution dont il est la principale composante.

Pour Haytham Manaa, responsable à l’étranger du CNCD (cf. infra), les personnalités qui occupent les postes de premier plan du CNS « ne sont qu’une façade, afin de mieux cacher les islamistes qui dominent le CNS ». De fait, un tiers des membres du CNS sont issus des Frères musulmans, ce qui les rend majoritaires au sein du Conseil. Or, les Frères musulmans syriens sont financés essentiellement par le Qatar et des pétromonarchies du Golfe. Kamal al-Labwani, ancien membre du CNS ayant démissionné en mars 2012, accuse également les Frères musulmans de détourner les fonds financiers et les moyens du CNS, notamment des armes, pour « bâtir leur propre base populaire ». Imad Houssari, démissionnaire du CNS et membre des comités locaux de coordination, affirme de son côté que les Frères musulmans veulent contrôler le budget de l’organisation et que certains d’entre eux financent des groupes salafistes. Enfin, Walid Al Bounni, adhérent du CNS, a quitté le mouvement pour protester contre leur influence.

Le CNS fait par ailleurs l’objet de l’hostilité de la Commission Générale de la Révolution Syrienne (CGRS), qui critique notamment son inefficacité sur le terrain. Les comités de coordination locaux qui composent le CNS finiront par geler leur adhésion au début de l’été 2012, puis par quitter définitivement l’organisation en novembre 2012 en accusant les Frères musulmans d’en avoir pris le contrôle.

Commission générale de la Révolution syrienne (CGRS)

La CGRS est une coalition regroupant une quarantaine de groupes d’opposition syriens réunis dans le but d’unir leurs efforts pendant la Guerre civile. Elle a été créée le 19 août 2011.

L’objectif de la CGRS est de construire “un Etat démocratique avec des institutions civiles qui garantissent la liberté, l’égalité, la dignité et le respect des droits humains pour tous les citoyens”.

La CGRS a refusé de participer au Conseil nationale syrien puis à la coalition nationale syrienne. Elle est pourtant la mouvance d’opposition majoritaire à l’intérieur de la Syrie.

Comité national de coordination pour le changement démocratique (CNCD)

Le Comité national de coordination pour le changement démocratique (CNCD) est basé à Damas. Il est fondé en juin 2011 et regroupe 14 partis de l’opposition politique traditionnelle (nationalistes arabes, kurdes, socialistes et marxistes ainsi que des personnalités indépendantes). Il a de nombreuses représentations à l’étranger. Il se différencie du CNS dans la mesure où il a accepté de dialoguer avec le régime.

Concurrent du Conseil national syrien, le Comité national de coordination pour le changement démocratique refuse la lutte armée, toute intervention extérieure et la communautarisation. Mais il n’est guère entendu par la communauté internationale.

Dans ce magma infernal, tandis que la lave incandescente du salafisme le plus ultra-violent recouvre progressivement les rares sillons encore praticables de l’alternative politique, les puissances occidentales maîtrisent in fine bien peu de choses et l’on se demande chaque jour d’avantage qui manipule qui et qui est le proxy de l’autre? La crédibilité et les chances de succès du processus diplomatique dépendront à la fois de la réalité du rapport de force militaire, du choix d’interlocuteurs réellement représentatifs et de la dose de double jeu et de cynisme des “grands parrains” américain et russe de cette entreprise.

Le Haut comité des négociations (HCN) ou l’ombre de Riyad dans les négociations

Le 10 décembre 2015, une réunion s’est tenue à Riyad pour créer le Haut comité des négociations (HCN). C’est cette instance qui mène aujourd’hui les négociations entre l’opposition, le régime syrien et les différents pays arbitres du conflit syrien. En réalité, le HCN est largement dominé par la Coalition nationale syrienne et par l’Arabie Saoudite qui, au sein de la Coalition, semble aujourd’hui l’emporter sur la ligne plus dure du Qatar et de la Turquie (cf. article précédent).

Voici la composition du Haut comité (34 membres) :

  • 9 membres proviennent de la Coalition nationale syrienne, dont Khaled Khoja (l’actuel président de la Coalition), George Sabra (son précédesseur), Mohammed Farouq Teifour (Frères musulmans), Abdelhakim Bashar (seul représentant des Kurdes) et Riad Hejab (ancien Premier ministre syrien) ;
  • 5 autres membres proviennent de la structure rivale de la Coalition, le Comité national de coordination pour le changement démocratique (CNCD) qui refuse toute intervention extérieure et plaide pour des négociations plus poussées avec le régime de Bachar el Assad. Ce Comité est régulièrement en contact avec les autorités russes, lesquelles ont fait pression sur l’Arabie Saoudite pour qu’il soit représenté au sein du HCN. Il est accusé par les autres opposants d’être un paravent du régime syrien.
  • 9 membres sont « indépendants » : en réalité, plusieurs sont proches de l’Arabie saoudite, dont Ahmed al-Jarba, ancien président de la Coalition nationale syrienne.
  • 11 membres proviennent des groupes armés rebelles. On y trouve notamment Mohammed Alloush (Armée de l’Islam), Labib Nahhas (Ahrar al-Sham) et Hassan Hajj Ali (brigade Suqour al-Jabal qui a annoncé sa fusion avec… Ahrar al-Sham). Officiellement, Ahrar al-Sham s’est retiré du Haut comité des négociations, sous pression de son allié le Front Al-Nosrah et de sa base la plus radicale. Mais en réalité, Labib Nahhas siège bien au HCN et Hassan Hajj Ali (cf. supra) engage également ce groupe « rebelle » via Suqour al-Jabal.

Il est important de noter que le jour même de la création du HCN, les Kurdes syriens se réunissaient à Derik au Kurdistan syrien (al-Malikiya en arabe) alors qu’un regroupement de partis politiques dits d’opposition mais proches du régime se retrouvait quant à lui à Damas.

La réunion de Derik s’est tenue en réaction à celle de Riyad, après que les Turcs ont obtenu d’écarter (presque complètement) les Kurdes du Haut Comité des Négociations (le seul Kurde présent l’est au titre de la Coalition nationale syrienne). La réunion de Derik a permis l’élection des 42 membres de l’Assemblée démocratique syrienne, représentation politique des nouvelles “Forces démocratiques syriennes”, coalition militaire principalement composée de Kurdes, ainsi que de quelques brigades arabes et syriaques (cf. article précédent). Les FDS sont soutenues par les Etats-Unis, mais sa composante principale, l’Union démocratique (PYD) syrienne proche du PKK turc, est de plus en plus proche de Moscou et de facto du régime de Bachar el-Assad.

La réunion qui s’est tenue à Damas s’est faite quant à elle sous l’œil vigilant des services de sécurité de Bachar el-Assad. Elle a réuni des groupes d’opposition proches voire très proches du régime, notamment le Parti de la Solidarité, le Parti national de la jeunesse ou le Comité national de coordination pour le changement démocratique (CNCD), aussi présent à Riyad sur pression des Russes. Si la mise en avant de cette opposition de l’intérieur (alors que les membres de la Coalition nationale syrienne sont en exil en Turquie, en Arabie Saoudite ou au Qatar) est un moyen pour Bachar el-Assad de court-circuiter la réunion de Riyad, il n’en demeure pas moins que cette opposition a vraisemblablement le soutien d’une grande partie de la population syrienne qui souhaite des réformes, mais refuse toute opération extérieure et craint ce qui se passerait après la chute éventuelle de Bachar el-Assad.

Le Haut Comité des Négociations est présidé par le général Assaad al-Zoubi, ancien membre de l’armée du régime, passé dès 2011 au sein de l’Armée syrienne libre. Il a annoncé le 29 février que « la trêve était vouée à l’échec avant même son entrée en vigueur (…) Nous avons des alternatives pour protéger notre peuple ». Il ajoute également que rien ne permet d’annoncer la reprise des discussions programmée le 7 mars par les Nations unies. Le même jour, Jean-Marc Ayrault a réclamé une réunion d’urgence de la Task Force chargée de la trêve en Syrie après qu’il a « reçu des indications selon lesquelles les attaques, y compris aériennes, se poursuivent contre des zones contrôlées par l’opposition modérée », notamment autour d’Alep et de Hama. Les Russes auront beau jeu de demander une fois encore qui peuvent bien être les rebelles modérés alors que la trêve exclut le front al-Nosrah, qui prend pourtant part à toutes les coalitions rebelles dites modérées, excepté bien sûr celle regroupant les Kurdes syriens (cf. article précédent). Le ministre français des Affaires étrangères ne dit pas en revanche que des frappes turques ont touché la ville syrienne de Tell Abyad sous le contrôle des Kurdes ni que des roquettes ont été lancées contre des zones contrôlées par le régime à Lattaquié et à Damas.

Un tel niveau d’intrication et de contradictions au sein de ce Haut comité laisse très mal augurer de l’avenir des négociations et de leur crédibilité. Un esprit malin pourrait même penser que cette opacité extrême est délibérée. Entre les faux vrais modérés et les vrais radicaux, l’avenir est sombre et autorisera toutes les dédites et les ruptures d’éventuels accords a minima laborieusement atteints.