Le monde de 2015 est un monde de plus en plus dangereux, et nombre d’États revoient leur budget de défense à la hausse : celui des États-Unis augmente de 10% en 2015, le Japon bat un record depuis 1945 et même l’Allemagne ajoute 8 milliards d’euros à ses armées… Pour ne prendre que ce dernier pays, son budget a dépassé le nôtre (33 milliards, mais 1,09% d’un PIB du tiers supérieur au nôtre, contre 31,4 milliards d’euros et 1,52% du PIB), et ce sans avoir de troupes en OPEX, ou quasiment pas, et sans force de dissuasion ! Il est vrai que, le fonctionnement en occupe une plus grande part, car le militaire allemand est mieux payé et que les Français, plus « rustiques », font mieux avec moins cher.

En France, la Défense joue un rôle plus important en 2015, et ce d’abord, et les Français le constatent tous les jours, dans la sécurisation du territoire national. Maintenu à son niveau « alerte attentats » depuis l’affaire de Charlie Hebdo, le plan Vigipirate – l’opération « Sentinelle » – mobilise de 7.000 à 10.000 soldats, coûte un million d’euros par jour à l’armée, et hypothèque les capacités extérieures de nos forces et jusqu’aux relèves. Car ce sont aussi 10.200 soldats qui sont en OPEX, deux fois plus qu’en 2012.

Or si la France n’avait bien sûr pas prévu le surcoût de « Sentinelle », elle avait aussi sous-estimé celui des OPEX, évaluées à hauteur de 450 millions d’euros par an, quand, en 2014 par exemple, la facture réelle, Afrique oblige, se montait à plus d’un milliard. De plus, nos armées devraient connaître selon le président de la République lui-même, pour faire face aux menaces nouvelles, non pas une augmentation mais une « moindre déflation » de leurs effectifs : on devait supprimer 24.000 postes d’ici 2019, on en conserverait au moins 7.500 et peut-être même, mais ce n’est pas officiel, environ 18.000. Il va donc falloir financer ce maintien en sus des dépenses non prévues.

Pour cela François Hollande s’est engagé à «sanctuariser» le budget de la Défense jusqu’en 2016, mais pour 2015 il présente déjà un trou de 2,2 milliards (de 3 selon Jean-Pierre Raffarin), et l’on prévoit encore un trou de 1,6 milliard pour 2016 et de 1,4 milliard pour 2017. Selon les diverses estimations, il faudrait en fait trouver entre 3 et 9 milliards supplémentaires sur la période de la loi de programmation militaire (LPM) 2015-2019. Sans cela, impossible de prendre en compte la nouvelle donne géopolitique et sécuritaire du terrorisme à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de nos frontières ; impossible encore de remplacer des matériels à l’usure accrue dans des conditions climatiques extrêmes ; impossible enfin de commander de nouveaux équipements pourtant indispensables aux nouvelles missions, comme les drones ou les hélicoptères.

Certes, on avait prévu des « recettes exceptionnelles », mais la cession d’emprises immobilières – ces « bijoux de famille » – parfois bradées, ne rapporte pas assez. Quant à la cession de fréquences très haut débit (700 mégahertz) aux opérateurs de téléphonie mobile, les 2,2 milliards attendus devront attendre 2016 pour rentrer car l’appel d’offre n’aura lieu qu’à la fin de l’année.

On pourrait aussi penser que la France assume des missions qui relèvent souvent de l’intérêt de l’ensemble de l’Union européenne et qu’elle pourrait frapper à la porte de cette dernière. Mais notre budget de la Défense c’est 17% des dépenses militaires de l’Union (180 milliards), et notre PIB 16% du total des pays membres, ce qui relativise les choses, et l’on ne pourrait au mieux que demander une moindre sévérité sur notre déficit. D’autre part, rappelons qu’il ne saurait y avoir participation financière sans une Europe de la défense aux abonnés absents et sans ingérence dans les commandements, bref sans porter atteinte à notre souveraineté.

Le ministère de la Défense pense avoir trouvé la solution en créant des « sociétés de projet », les SPV (Special Purpose Vehicle) ou SPD (Société de Projet défense). On les capitalise en cédant des participations de l’État dans des entreprises françaises – encore les bijoux de famille bradés, au profit sans doute de sociétés étrangères -, puis l’État achète les matériels militaires dont ses armées ont besoin et les revend immédiatement aux sociétés en question – on prévoit ainsi deux sociétés dédiées à deux produits « qui ne courent aucun risque » : les frégates multimissions (FREMM), à raison de 3 exemplaires, et les Airbus de transport militaire A 400M pour 7 à 8 appareils –, des sociétés qui, elles, les louent aux armées.

On est quelque part entre le leasing – mais il faudra définir le taux de location sur lequel se rémunèreraient les sociétés –  et ce que l’on nomme classiquement la « cavalerie » budgétaire. En dehors en effet des 600 millions d’euros nécessaires pour créer les sociétés, si l’argent touché lors de la vente initiale sert à boucher des trous et non à acheter d’autres équipements, on va vers la catastrophe.

Bien sûr de telles solutions ont déjà été employées à Air France ou à la SNCF, mais il s’agit ici de toucher à une mission régalienne essentielle, à un moment où nous souhaitons légitimement rester l’une des grandes puissances mondiales ! On imagine l’effet désastreux sur l’image de notre pays. Comme toujours, lorsqu’il s’agit de démanteler le secteur public pour le plus grand profit de certains opérateurs privés – ceux qui vont participer au montage des SPD –, on nous explique que l’entreprise privée remplirait mieux ces missions et à moindre coût. C’est ce qui a permis la montée en puissance des sociétés de mercenaires dont les États-Unis font maintenant un usage immodéré dans le Golfe. C’est en fait faire un pas de plus vers le démantèlement de l’État au moment où nos concitoyens réclament justement de lui qu’il assume avant tout ces missions régaliennes d’ordre et de sécurité qui sont la condition même du gouvernement pour le bien commun.

Alors ? Économiser en interne à la Défense est hors de sujet. Ce ministère est celui qui a été le plus lourdement mis à contribution par toutes les économies demandées depuis vingt ans, avec un effondrement des effectifs qui nous conduit à la très difficile gestion actuelle des crises interne et externe. Plus grave encore, car on peut toujours recruter et former assez vite des personnels pour faire le pied de grue dans les rues, on a connu le retard dans la livraison de matériels majeurs, la diminution du nombre d’équipements, le gel ou l’arrêt de programmes qui demandent des dizaines d’années entre leur lancement et l’arrivée dans les armées des matériels concernés.

Certes les militaires se taisent. On vampirise les matériels pour faire tourner ceux qui sont indispensables et les magasins de camping spécialisés se frottent les mains en voyant nos hommes venir chercher un complément de paquetage. Les moyens ne correspondent plus aux besoins exprimés pour réaliser les missions demandées, mais on continue de remplir ces dernières. C’est une attitude louable, mais elle laisse trop croire que « c’était faisable » et, à terme, se retourne contre ceux qui l’adoptent en fragilisant l’ensemble de notre Défense : en cas de vrai coup dur, il n’y aura plus aucune marge de manœuvre.

On pourrait emprunter, en un moment où les taux sont particulièrement attractifs. On pourrait tenir compte des apports de la baisse du prix de pétrole – certes partiellement compensée par celle de l’euro – ou de la vente de matériels majeurs, par exemple avions Rafale et frégate FREMM à l’Égypte. Il y a aussi d’autres choix. À simple titre d’information, mais ce n’est qu’un exemple, l’aide aux demandeurs d’asile déboutés, mais restant présents sur le territoire, s’élève à plus d’un milliard d’euros annuels. Aux politiques d’assumer le choix de leurs priorités… et aux Français d’en tenir compte.

Christophe Boutin

Professeur des universités

Directeur des programmes de l’Observatoire d’études géopolitiques