Depuis plus d’un an, l’armée française intervient dans une vaste bande sahélo- saharienne aussi grande que les Etats-Unis. Déployée avec 3 500 hommes dans cinq pays, la force Barkhane a succédé à la brigade Serval qui a acculé les djihadistes dans leurs derniers bastions du nord Mali.

Avec le largage des légionnaires parachutistes sur Tombouctou en janvier 2013, les actions aéroportées ont prouvé leur efficacité : discrétion et surprise, rapidité et ubiquité. Pour couper les flux d’approvisionnement des groupes armés djihadistes du nord Mali, le 8e RPIMa vient d’être largué sur la zone des trois frontières Niger – Algérie – Libye. C’est l’opération Kounama VI.

Les deux aéronefs de l’Armée de l’Air – un Transall et un Hercule – glissent souplement à 250 mètres au-dessus des dunes tièdes. Partie de N’Djamena, une patrouille de Rafales les précède, les pilotes s’assurent avec leur caméra thermique que la drop zone est claire. Un drone Reaper qui a décollé de Niamey rôde au-dessus des nuages. La nuit est noire, de niveau 5, sans lune. Les appareils viennent de survoler la mythique Passe de Salvador et s’approchent de la zone des trois frontières, ce confins de sable et de rocaille lunaire à la croisée de l’Algérie, de la Libye et du Niger où la nature est si inhospitalière que seuls s’y aventurent les trafiquants alimentant les réseaux terroristes du nord Mali.

Il est 21h, la lumière verte vient de s’allumer. Le souffle sec du désert pénètre dans les entrailles du C-130. Un à un, les marsouins du 8e RPIMa se laissent glisser, comme aspirés par la pénombre chaude. Le colonel Vincent Tassel, leur chef, est parmi eux, à la tête d’un petit état-major. Par les portières latérales, les deux sticks disparaissent englouties en quelques secondes, rythmé par le « Go ! » crié par les largueurs. Pour ces 75 parachutistes français de la force Barkhane, l’opération Kounama VI vient de commencer.

Le ronronnement de l’avion s’éloigne, les pépins claquent à l’ouverture, il n’y a pas de temps à perdre. La voilure principale doit être soulagée pour contenir la lourde charge, les soldats ouvrent donc le parachute de secours et se laisser glisser sous les deux coupoles de soie. Puis à 30 mètres du sol, il faut se délaisser de la lourde gaine – 40 kilos – que les paras portent entre leurs jambes. Au bout d’une sangle de six mètres, elle contient le gilet pare-balles, le sac à dos rempli de munitions et de poste de radio, de rations de combat et surtout de bouteilles d’eau car il faudra tenir plusieurs jours. L’impact de la gaine dans le sable indique l’imminence du choc, il faut alors lever les coudes, serrer les jambes, baisser la tête.

La zone de saut – une immense dune – est rapidement mouchetée de toiles blanches. En silence, les sections se reforment grâce aux jumelles d’intensification de lumière que chaque homme porte, sanglées sur son casque. Pour ne pas trahir leur présence, une source lumineuse infra-rouge indique à chacun le point de ralliement. Les parachutes sont alors enterrés dans la dune et l’infiltration peut commencer, elle devra être terminée avant le lever du jour. Grâce à leur GPS, les hommes progressent dans les wadis en silence pour rejoindre leurs positions distantes d’une quinzaine de kilomètres. Les différents points d’appui forment un vaste maillage dans lequel le commandement espère voir tomber les pick-up des Groupes Armés Terroristes (GAT). En plus des sections de combat, les avions ont largué des gaines collectives dans lesquelles les paras ont glissé de l’armement plus lourd : missiles anti-char, mitrailleuses 12,7 mm, fusils mitrailleurs Mag 58. Les tireurs d’élite portent chacun leur arme de précision. De quoi stopper l’avancée des pick-up. Encore faut-il qu’ils pénètrent dans le piège. Le jour pointe enfin son azur poudré, les paras sont là, postés. L’embuscade est tendue mais la nasse est immense, la longue attente commence.

Plus au sud dans le creux d’un vallon, le PC du groupement tactique est installé loin des regards entre deux véhicules blindés couverts de camouflage. Ils sont montés la veille en convoi depuis le fort de Madama à 270 kilomètres de pistes affreuses. Deux hélicoptères Puma sont là, en alerte prêts à décoller. Grâce à des capteurs GPS, le Lieutenant-colonel Pierre qui conduit les opérations a suivi la progression de ses hommes dans la nuit. Par radio, il sait qu’aucun blessé grave n’est à déplorer, juste quelques contusions soignées sur place par le doc. « Certains ont impacté sévèrement le sol mais aucun n’est à évacuer, ce qui nous laisse encore l’avantage de la surprise » nous confie-t-il. Plus loin dans un autre repli de terrain, l’escadron blindé du 3e Régiment de Hussard est lui aussi en alerte. Avec leurs VBL (Véhicule Blindé Léger), accompagnés des pick-up des FAN, les Forces Armées Nigériennes, ils sont prêts eux aussi à se lancer dans la course poursuite. Le détachement comprend également des sapeurs, des artilleurs, des transmetteurs, des mécanos, des médecins. Presque tous parachutistes de la 11e Brigade parachutiste. « Nous avons affaire à un ennemi extrêmement mobile et qui connaît parfaitement les secrets du terrain, poursuit le chef-opération. Ils utilisent le système des Go-Fast : des pick-up turbo de 8 cylindres et double injection avec lesquels ils peuvent rouler à 160 km/h. Cette zone rocailleuse est une zone de transit. Ils partent du nord Mali chargés de drogue et redescendent avec une cargaison d’armement, de téléphones et de munitions achetés en Libye pour poursuivre le combat plus à l’ouest, dans l’Adrar des Ifoghas. Un parachutage massif et discret permet la surprise et l’ubiquité, elle place l’insécurité dans le camp adverse car ils ne savent plus où et quand nous pouvons les frapper. Hélas, la zone est immense, il y a une part de chance dans notre action… ».

Le soleil n’est pas encore très haut mais il tape déjà fort. Sur leurs points d’appui, les paras écrasés de chaleur se camouflent sous des filets de toile. L’attente est suffocante, la température a dépassé 55° C lors d’une opération précédente. Mais les soldats ne doivent pas bouger, les hommes du désert décèlent de très loin le moindre mouvement suspect sur les crêtes.

Au soir du cinquième jour, la radio crépite. Un pick-up vient d’être aperçu entre deux talwegs. Les hélicos embarquent les tireurs d’élites, et décollent aussitôt. La tension monte avec le jour qui baisse, chaque para scrute les anfractuosités de la roche volcanique. Dans la nuit étoilée, les deux Pumas sont en chasse de leur proie invisible. « Deux solutions s’offrent aux djihadistes, le passage en force, mais ils savent qu’ils n’ont que peu de chance, et l’évitement et la dissimulation », nous confie le colonel Tassel. « Ils excellent dans l’art du camouflage et de l’utilisation du terrain escarpé qu’ils connaissent par cœur ». Ce soir là, le pick-up a choisi le jeu de la souris, il s’est couché dans la nuit, terré dans un creux sombre. Ses occupants ont aspergé d’essence la carrosserie et lancé du sable ocre qui s’y colle aussitôt. Ils se sont délesté de fûts de carburants encombrants et au petit matin ont disparu dans une vertigineuse crevasse. « C’est la première fois qu’ils réussissent à passer au travers de nos griffes, les cinq précédentes opérations ont été fructueuses, les deux premières ont été menées par les légionnaires parachutistes du 2e REP » reprend le colonel Tassel. « Lors de nos deux dernières actions, nous avons saisi un Land Cruiser avec 60 postes Motorola, 1 500 cartouches, un mortier et 27 obus, 11 roquettes de 107 mm et des équipements militaires en tous genres. Plus tard, un autre véhicule bourré de 500 kilos de drogue, deux fusils mitrailleurs PKM et 2 600 munitions, 2 kalachnikovs et une dizaine de chargeurs, des fûts d’essence, des gilets de combat, des jumelles et une mine de renseignements. »

« Il est certain qu’on préfère les attraper ou les neutraliser, poursuit le lieutenant-colonel Pierre, mais la mission est parfaitement remplie. En perturbant les flux d’approvisionnement des Groupes Armés Terroristes, nous leur lançons un signal fort : ils n’ont plus de zone refuge, nous pouvons les frapper à tout moment et n’importe où. Depuis le début de l’opération Barkhane, ce sont plus de 125 terroristes qui ont été mis hors de combat et 20 tonnes de drogue saisies. Et lorsqu’un pick-up tombe, c’est parfois tout un réseau, une filière complète qui disparaît. On ne fait pas la guerre au terrorisme car le terrorisme est un mode d’action. Mais au moins la force Barkhane contient la menace terroriste aux confins infinis du Sahel ». Le combat continue mais sur d’autres terrains escarpés : dans la poche d’un des quatre djihadistes arrêtés en août par les parachutistes coloniaux, un portable contenait des numéros de téléphone français…

Thomas GOISQUE

Vous pouvez retrouver ce reportage photos dans le magazine VSD de cette semaine