lundi, 08 octobre 2007
Quand les guerriers païens cherchaient le Graal
Le Graal … tout le monde le connaît … cette coupe dans laquelle Jésus-Christ aurait partagé son sang avec ses disciples … ce saint calice ramenant à la vie, apportant prospérité et force à la personne ou au royaume qui le possède … cet objet que tant de chevaliers, rois, empereurs et dictateurs ont cherché à s’approprier … tous l’identifie à la quête des Chevaliers de la Table ronde de la légende arthurienne …Pourtant, si nous n’avons pas tous les éléments concernant le personnage semi-historique semi-mythologique du Roi Arthur, nous situons tout de même la plupart des évènements relatifs à son histoire dans le Vème et VIème siècle de notre ère. Or, la célèbre quête du Saint Graal a été ajoutée à cette légende bretonne par Chrétien de Troyes, au XIIe siècle ! Nombreux sont les historiens qui pensent que le Graal, importé comme la religion chrétienne du désert proche oriental, n’a en fait que remplacé un autre objet, originaire lui de nos forêts "euro-païennes": le chaudron de Dagda !
Dagda, le Dieu Bon, "le Père Puissant qui combat par l’If", est le Dieu Druide du Sacré et des Sciences. Ce Dieu celte possède, entre autres objets insolites et magiques, un chaudron. Le chaudron de Dagda apporte abondance de nourriture, pouvant rassasier une armée ou un royaume entier. Il symbolise la force et la souveraineté, il offre le savoir universel à celui qui y boit et permet également de ressusciter les morts qui sont plongés dedans. Le lien avec le Graal, apportant vie et prospérité, est évident … Et l’on retrouve, parmi toutes les histoires concernant le roi Arthur de flagrantes similitudes avec la mythologie celte. Le Graal nous fait certes penser au chaudron du dieu Dagda, mais la lance vue par Perceval à proximité du Graal dans le roman de Chrétien de Troyes, qui serait celle par laquelle Jésus fut transpercé sur la croix, nous rappelle la lance du Dieu Lug, l’attribut de la royauté. On retrouve également parmi les Dieux celtes, Nuada, qui a une épée très puissante, symbolisant le pouvoir royal, comme le fait Excalibur. Et puis il existe encore la pierre de Fal, qui criait sous chaque roi de Thulé ou d’Hyperborée, symbole de sa légitimité, rappelant l’histoire du jeune Arthur qui tira l’épée de la roche pour devenir le roi légitime des Bretons. Mais sans trop nous disperser, revenons au seul sujet du Graal. On peut lui trouver énormément de points communs avec d’autres légendes puisées dans le passé d’une Europe polythéiste, et en voici des exemples :
Si le Graal, que recherchent tant les hommes, contenant le sang du Christ, nous fait penser au chaudron de l’abondance, il suffit de peu pour penser également au nectar des Dieux Gréco-romains, à l’ambroisie qui leur sert de nourriture, à l’hydromel des dieux scandinaves rendant les hommes forts au combat et permettant d’accéder à l’immortalité. Selon certaines versions de la légende hellène, la mère du plus grand héros antique aurait trempé son fils dans la boisson divine afin de rendre sa peau impénétrable, en le tenant par le talon, qui resterait le seul et unique point faible d’Achille. Dans la mythologie germanique ou scandinave, respectivement Siegfried ou Sigurd se baigne dans le sang du dragon Fafnir pour rendre sa peau également insensible à la douleur, oubliant son épaule, ce qui causera sa mort. Le chaudron de la connaissance, apportant science et savoir à celui qui y boit, nous fait aussi penser au puits Urd, gardé par Mimir, dans lequel le Dieu Odin aurait bu pour acquérir toute sa sagesse. Mais pour obtenir la connaissance, il faut y mettre le prix. Si Odin a dû payer par l’un de ses yeux le droit de puiser la science, s’il a dû rester suspendu 9 jours et 9 nuits à un arbre, les chevaliers du Roi Arthur, eux, auraient sacrifié grand temps et versé beaucoup de sang avant de trouver le Saint Graal.
Si la quête du Graal a été intronisée à partir du XIIe et XIIIe siècles par des chrétiens, et si cet objet appartenait à Jésus de Nazareth, "roi des Juifs", les Européens avaient depuis des siècles déjà recherché chez leurs anciens dieux cette boisson si mystérieuse pour les guerriers, les rois et les sages, ce sang rendant l’âme immortelle et la chaire résistante, ce récipient divin aux pouvoirs exceptionnels, cette véritable arme contre la peur, la douleur, la famine, la maladie ou la mort …
Mais quelle est cette quête si importante à nos yeux ? Pourquoi cette recherche acharnée de notre peuple pour un objet venant des dieux, un remède à tous les problèmes du commun des mortels, une magie nous sauvant de notre condition humaine … Cette quête est celle de soi-même, celle de nos origines, celle d’une révélation mystique, ésotérique ou religieuse, d’une connaissance et d’une force sans fin … C’est la manière pour l’homme de se rapprocher des mystères de la création, des mystères de la vie et de la mort, et un outil pour se sentir plus puissant face à tous les problèmes que nous pouvons rencontrer. Chercher ce Graal, c’est chercher la raison de son existence ; chercher ce chaudron, c’est chercher la connaissance, la force et la longévité ; chercher ce nectar, c’est se rapprocher de la spiritualité ancestrale. Cette quête, on ne peut la faire qu’en explorant son histoire, en traversant le temps, en découvrant son passé et en déterrant ses véritables racines. "Deviens ce que tu es", certes, mais pour cela, commences par "connais-toi toi-même" …
Arthur Lorc’h
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dimanche, 24 juin 2007
Yvain ou le Chevalier au Lion
Un roman mythologique
Du merveilleux au mythe, la distance n'est pas très grande d'autant que les deux domaines procèdent d'un même univers originel. Le Chevalier au lion est riche d'épisodes mythiques dans le sens le plus immédiat du mot. La mythologie peuple ses récits d'êtres monstrueux, de combats prodigieux contre des géants, d'exploits hors du commun réservés à des êtres d'élite. Yvain accomplit justement les épreuves héroïques classiques du héros parfait. Il affronte des adversaires multiples ou des personnages monstrueux avec une déconcertante énergie. L'adversaire est unique lorsqu'il s'agit du géant Harpin de la Montagne, sombre brute sanguinaire et perverse. L'adversaire est double lorsqu'il s'agit des deux fils du netun, les invincibles champions du seigneur de la Pire Aventure. L'adversaire est triple enfin lorsqu'il s'agit des trois chevaliers félons qui ont injustement accusé Lunette d'un crime qu'elle n'a pas commis.
Ces exploits tirent leur caractère mythique de la nature même des adversaires affrontés. L'adversaire monstrueux ou triple est typique des mythes d'initiation à la guerre dans la mythologie indo-européenne. Le mythologue Georges Dumézil a montré l'importance du motif du combat contre trois adversaires. Il y voit un thème fondamental dans l'initiation guerrière du héros indo-européen. Dans le cas des netuns, les adversaires monstrueux ne sont que deux mais leur nature mythique est bien rappelée par leur nom : netun vient peut-être de Neptunum. Dans le sillage de ce nom, il faut placer les rites en l'honneur de Neptune (les Neptunalia dont parle Georges Dumézil) et qui concernent précisément les eaux dangereuses et caniculaires qui sont apparues au début du roman avec la furieuse tempête. Avec Harpin de la Montagne, réapparaît une figure classique de monstre mythique et prédateur : un géant dont le caractère ogresque est renforcé par le fait qu'il vient régulièrement chercher une pâture humaine pour satisfaire ses appétits pervers. On songe naturellement au Morholt de la légende tristanienne ou au Minotaure grec.
On notera que ces trois combats sont concentrés dans la deuxième partie de l'oeuvre. Lors de ces luttes, le chevalier est toujours assisté de son lion qui semble faire corps avec lui. De ce fait, Yvain et son lion ne font qu'un. Il s'agit de deux personnages en une seule et même figure : l'un est la métaphore de l'autre. Les miniatures médiévales n'auront aucun mal à déduire la nature héraldique de ce lion : Yvain est toujours représenté avec un écu au lion. Dans l'adaptation islandaise du Chevalier au Lion, le lion d'Yvain est qualifié de berserkr. C'est dire qu'il est un guerrier-fauve, un guerrier "à chemise d'ours", pour reprendre une expression classique de la littérature scandinave que traduit justement le terme berserkr. En fait, Yvain tient lui-même du guerrier-fauve, ce parfait animal de combat, comme le soulignent les métaphores du texte, mais la présence d'un lion à ses côtés vient humaniser et relativiser la violence de son comportement en reportant sur la bête la terrifiante force aveugle qu'il a su désormais maîtriser. L'épisode de la folie sauvage d'Yvain témoigne sans doute de l'état de fureur propre au guerrier-fauve. Les récits mythologiques représentent cette colère et cette fureur transfigurantes caractéristiques du héros indo-européen. Cette frénésie qui correspond réellement à la folie d'Yvain constitue une étape importante dans l'initiation guerrière du héros. Dans sa période de rage et de fureur, le futur héros se confond littéralement avec l'homme-fauve. Il échange sa nature contre celle d'un ours, d'un loup ou d'un chien dont il prend directement l'apparence.
Dans la première partie du roman figure un autre épisode dont le caractère mythique est évident. Il s'agit de la coutume de la fontaine. On a depuis longtemps souligné le caractère traditionnel de cet usage qui s'apparente à de vieux rites pour obtenir la pluie, particulièrement lors des périodes de grosse chaleur. Verser un peu d'eau sur la pierre qui borde la fontaine entraîne un véritable déluge et un orage terrifiant. Le rite pratiqué autour de la fontaine de Barenton dans la forêt de Brocéliande est probablement un reste de vieux cultes néolithiques, antérieurs au monde indo-européen. Il confirme le lien d'Yvain avec la mythologie de la canicule puisque c'est la période au cours de laquelle les orages sont les plus dangereux. Mais la canicule est aussi la période zodiacale du Lion, signe emblématique d'Yvain.
Chevalier-lion
En posant d'emblée la figure du lion comme emblème de son héros Yvain, Chrétien de Troyes privilégie une figure symbolique riche de sens. Incarnant traditionnellement la bravoure, la fierté et la force, le lion résume bien les vertus que l'on s'accorde volontiers à reconnaître à Yvain. Compagnon d'armes du chevalier, le lion se confond avec lui au point que les deux êtres échangent leurs personnalités. D'une part, Yvain est comparé à un lion. D'autre part, le lion tient parfois le rôle d'Yvain. Il devient même un personnage à part entière, pourvu des mêmes réactions et sentiments qu'un humain, par exemple lorsqu'il tente de se suicider. Le lion d'Yvain est sans nul doute le premier modèle d'un personnage animal humanisé dans la littérature française : audacieuse tentative d'un écrivain inventif. Il faut relire les passages où apparaît le lion pour comprendre comment Chrétien a su humaniser cet animal a priori terrifiant.
Dans le roman, le lion est un animal guerrier qui s'apparente et se substitue à la figure plus archaïque de l'ours. Comme l'a montré Michel Pastoureau, spécialiste de l'héraldique, c'est vers le milieu du XIIè siècle que se produit une mutation importante dans l'histoire des symboles : l'ours qui est alors considéré comme le roi des animaux est remplacé par le lion. Le roman de Chrétien de Troyes se place donc au moment où l'ours tend à devenir lion sous l'influence de modèles antiques gréco-latins. Avant d'être un chevalier au lion, Yvain a sans doute été un chevalier à l'ours, à l'instar d'Arthur qui porte justement le nom celtique de l'ours (art). Rappelons en effet qu'en ancien français le nom du roi est Artu(s) et on n'aurait aucun mal à trouver des héros antiques qu'une relation archaïque au lion a pour ainsi dire portés vers un statut mythique. Le plus célèbre de ces héros est sans conteste Héraclès, toujours associé au lion qui rappelle l'un de ses exploits. Il revêt sur ses épaules en effet la peau du lion de Némée qu'il a tué dans un de ses célèbres travaux. À travers cette peau qui lui sert d'emblème, il s'est approprié la force mythique du lion. Il est devenu un homme-lion. Yvain est une sorte d'Héraclès celtique. Lui aussi accomplit des exploits sans toutefois tuer le lion qui va devenir son emblème. Au contraire, le lion deviendra son compagnon après avoir été sauvé de l'étreinte mortelle du serpent. Notons ici que, dans la langue médiévale, serpent désigne plutôt un dragon qu'un simple serpent (c'est bien ainsi que le représentent les miniaturistes du Moyen Âge). Son analogue serait plutôt la tarasque vaincue par sainte Marthe dont le nom rappelle celui de l'ours (art dans les langues celtiques) et dont la fête tombe le 29 juillet en pleine période caniculaire. Si le Chevalier au Lion tue le dragon en présence d'un lion, on peut assurément traduire cet épisode en termes de calendrier : Yvain est bien un héros de la canicule. Il accomplit son exploit lorsque le soleil est dans le signe du Lion et il tire de cet exploit son surnom. La mythologie chrétienne du Moyen Âge conserve dans le calendrier la mémoire du mythe celtique fondateur sur lequel est construit le roman de Chrétien. C'est ce que Nathalie Stalmans appelle avec raison les "affrontements des calendes d'été dans les légendes celtiques". Ce mythe se retrouve aussi bien dans les légendes hagiographiques que dans plusieurs récits hérités du monde celtique.
Le lien entre Yvain et le lion serait ainsi de nature zodiacal. Il soulignerait le caractère solaire du héros qu'il partage d'ailleurs avec Gauvain dont il est le cousin germain mais il renverrait aussi à sa date de naissance. Il existe un texte irlandais racontant la naissance mythique d'Yvain/Owein. On y apprend que le héros a été engendré, près du gué de l'Aboiement, lors d'une nuit de Samain (autrement dit le 1 novembre). Par conséquent, il naît neuf mois plus tard, le 1er août, jour de Lugnasad (fête du dieu solaire Lug) dans le calendrier celtique. Ainsi, le signe du Lion (du 22 juillet au 23 août) est le signe zodiacal d'Yvain. Natif du Lion, Yvain est un enfant du soleil car le soleil possède son domicile astrologique dans le seul signe du Lion. La présence d'un lion aux côtés d'Yvain n'est plus alors un simple hasard. Il rappelle le caractère solaire du héros. Il préfigure aussi son destin héroïque et royal. Il est admis en effet dans la tradition astrologique que le signe du Lion est un signe d'excellence puisqu'il est lié à l'astre le plus puissant : le soleil.
Dans l'interprétation traditionnelle de l'Antiquité, le signe du Lion est le signe royal par définition. Macrobe (que Chrétien de Troyes connaissait fort bien puisqu'il le cite au v. 6730 d'Érec et Énide) était un grammairien latin du début du Vè siècle après Jésus-Christ. Il était l'auteur d'un commentaire à la fois mathématique, astronomique et mythologique sur le Songe de Scipion de Cicéron. Ce Commentaire sur le Songe de Scipion développe une idée essentielle que les érudits du Moyen Âge devaient méditer. La Voie Lactée (dont on sait qu'elle apparaît lorsque le soleil est dans le signe zodiacal du Lion) est la voie des héros. Tout personnage qui aurait un lien avec cette Voie Lactée ne pourrait être que prédestiné à un destin d'exception. C'est bien le cas d'Yvain porté vers sa destinée royale par ce signe exemplaire. De très nombreuses sculptures de l'époque romane illustrent les thèmes de cette mythologie solaire où les figures bibliques et gréco-romaines rejoignent les grands thèmes celtiques.
À partir d'une mythologie qu'il hérite du monde celtique et qui exploite quelques grands motifs mythiques liés à la période de la canicule (signe zodiacal du Lion), Chrétien de Troyes livre dans le Chevalier au Lion un nouveau mythe adapté au monde chrétien et courtois du Moyen Âge. Ce mythe est celui du chevalier-roi, modèle de toute perfection, qui s'élève vers une souveraineté royale et amoureuse à la fois. Dans l'évolution de l'écriture romanesque de Chrétien de Troyes, ce roman expérimente une véritable esthétique du symbole, comme l'a montré Daniel Poirion. À partir des éléments que lui livre la tradition orale des Celtes, Chrétien cherche à créer un personnage qui serait une référence suprême en matière d'héroïsme. Le symbolisme zodiacal lui sert à suggérer l'image d'un héros solaire capable de rivaliser avec ses glorieux ancêtres antiques. Yvain, sous les traits du héros, incarne la perfection de la chevalerie courtoise : ardent défenseur des faibles et des opprimés, il est le chevalier sans reproche qui donne désormais à la chevalerie une mission morale qui prépare de loin la chevalerie céleste des futurs romans en prose du Graal. En s'imposant comme l'un des meilleurs chevaliers du monde, il devient un repère mythique pour la chevalerie courtoise car il relève un défi nouveau. Si, dans la tradition occidentale, le héros est surtout un être qui ne s'accomplit que dans une mort exemplaire, à travers Yvain, c'est la vie qui est exaltée. La fatalité inhérente à la figure héroïque (et que Tristan assume dans sa mort d'amour), Yvain l'exorcise en s'engageant sur une voie qui éloigne le pessimisme tragique du destin pour rechercher l'optimisme radieux de la volonté. Séduit par l'éclat du symbole léonin, le romancier champenois réalise ainsi une synthèse magnifique du héros qui concentre toute la richesse de la tradition mythologique résumée dans un double héritage celtique et gréco-latin. En même temps, il élabore une réflexion originale sur l'héroïsme chevaleresque et courtois en incarnant le modèle troubadouresque du fin amant dans une figure où "avec le Lion, le soleil et la raison brillent sur l'héroïsme".
Professeur à l'université de Grenoble
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lundi, 19 mars 2007
Ragnarök : le combat final des dieux
On peut, si on lit ragna rökr, entendre "crépuscule des puissances, des dieux"; mais la leçon, plus fréquente, ragna rök signifie "destin des puissances", ou, mieux encore, "Consommation du Destin des Puissances" dont le sens est plus satisfaisant. Wagner nous a habitués à cet oratorio gigantesque et sauvage. L'idée en est complexe et repose essentiellement sur le manichéisme profond qui marque la mythologie nordique et dont on a pu établir qu'il avait atteint l'Europe au IVè siècle après J.-C., au plus tôt. Que le Ragnarök ait pris son origine en Iran ou que le mythe iranien et le nordique représentent deux affabulations parentes d'un héritage indo-européen importe peu ici. Avant d'en lire l'évocation fantastique faite par la Voluspá, nous reviendrons à Snorri qui atteint le comble de son art pour nous le dépeindre :
Alors Ganglari dit : "Qu'y a-t-il à dire du Ragnarôk? Je n'en ai jamais entendu parler jusqu'ici."
Hàr dit : "Il y a beaucoup de choses, et grandes, à en dire. D'abord, qu'il arrivera un hiver qui s'appelle fimbulvetr. Alors, des tourbillons de neige tomberont de toutes les aires du vent. Il y aura froid rude et vents mordants, et le soleil ne luira point. Il y aura trois hivers à la file, et pas d'été entre-temps. Mais d'abord viendront les trois autres hivers où il y aura grandes batailles dans le monde entier. Alors, les frères s'entre-tueront par appât du lucre, et nul n'épargnera son père ou son fils en fait de meurtre ou d'inceste. [..] Puis arrivera quelque chose d'extrêmement remarquable : le loup avalera le soleil, et les hommes découvriront que cela leur est d'un grand préjudice. L'autre loup avalera la lune, et cela aussi sera d'un grand détriment. Les étoiles disparaîtront du ciel. Il faut aussi mentionner que le sol et toutes les montagnes trembleront tant, que les arbres seront déracinés, que les monts s'effondreront et que toutes les chaînes, tous les liens se briseront et seront arrachés. Le loup Fenrir se détachera. La mer déferlera sur la terre car le serpent de Midgardr se retournera dans sa fureur de géant et montera à terre. Là-dessus se détache le navire qui s'appelle Naglfari ; il est fait des ongles des morts et il vaut la peine de faire savoir que si un homme meurt sans qu'on lui ait coupé les ongles, il donne beaucoup de matière au bateau Naglfari, dont les dieux et les hommes voudraient bien qu'il n'eût pas été construit. Mais dans cette houle, Naglfari sera mis à flot. Le géant qui le dirige s'appelle Hrymr. Le loup Fenrir va, gueule béante, la mâchoire inférieure contre la terre, la supérieure contre le ciel. Il béerait plus encore s'il en avait la place. Le feu jaillit de ses yeux et de ses naseaux. Le serpent de Midgardr crache du venin, fomentant des tourbillons par les airs et dans les eaux, hideux à voir et voyageant aux côtés du loup. Dans ce fracas, le ciel s'entrouvre et les fils de Muspell arrivent chevauchant. Surir vient en tête, précédé et suivi de feu ardent. Son épée est excellente et elle brille, plus claire que le soleil. Quand ils traversent Bifrost, le pont se brise. [...] Les fils de Muspell se rendent à la bataille dans une plaine qui s'appelle Vigridr. Y arrivent également le loup Fenrir et le serpent de Midgardr. Loki s'y trouve aussi, ainsi que Hrymr et avec lui
tous les Thurses du givre ; accompagnent Loki tous les guerriers de Hel, mais les fils de Muspell ont leur propre ligne de bataille, violemment lumineuse. La plaine Vigridr est de cent milles au carré. Quand ces événements arrivent, Heimdallr se lève et souffle de toutes ses forces dans Gjallarhorn. Il appelle tous les dieux et ils tiennent conseil. Alors, Odinn chevauche jusqu'à la source de Mimir et lui demande conseil, pour lui et pour son armée. Le frêne Yggdrasill tremble, et nulle créature n'est sans crainte dans le ciel et sur la terre. Les Ases et tous les einherjar revêtent leur armure et s'avancent à la bataille sur la plaine. En tête, chevauche Odinn, en heaume d'or et belle broigne, avec sa lance qui s'appelle Gungnir. Il marche à la rencontre du loup Fenrir. Il a Thôrr à ses côtés, mais Thôrr ne peut pas l'aider, car il a suffisamment à faire à se battre contre le serpent de Midgardr. Freyr va se battre contre Surir et il y a rude mêlée avant que Freyr tombe; la cause de sa mort, c'est qu'il lui manque la bonne épée qu'il a donnée à Skirnir. S'est également détaché le chien Garmr, enchaîné au-dehors de Gnipahellir; c'est un monstre malfaisant qui n'a pas son pareil. Il lutte contre Tyr et ils s'entre-tuent. Thôrr occit le serpent de Midgardr et fait neuf pas, puis il tombe à terre, mort, tué par le venin que le serpent a vomi sur lui. Le loup engloutit Odinn. C'est sa mort. Mais dans l'instant qui suit, Vidarr se précipite et écrase d'un pied la mâchoire inférieure du loup. A ce pied, il porte la chaussure que, depuis toujours, les temps ont fabriquée : ce sont les lamelles que l'on coupe aux chaussures aux talons et aux orteils : il faut jeter ces languettes si l'on veut venir à l'aide des Ases. D'une main, il saisit la mâchoire supérieure du loup et lui arrache la gueule : ce sera la mort du loup. Loki se bat contre Heimdallr et ils s'entre-tuent. Puis Surtr projette du feu sur la terre et consume tous les mondes."
Gylfaginning, chap. 51
Régis BOYER, In L'Edda poétique
Editions Fayard
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samedi, 10 février 2007
Magie guerrière
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jeudi, 14 décembre 2006
Dieux et Héros des Grecs par Friedrich Georg Jünger
Friedrich Georg Jünger, poète et essayiste, et surtout le frère d’Ernst, est encore largement méconnu dans l’aire francophone. Pour le faire mieux connaître, la revue poétique et culturelle Lieux d’Etre proposait en 1998 un choix de poèmes élégamment rendus en français par le professeur Fr. Poncet (Lieux d’Etre, Friedrich Georg Jünger. Choix de poèmes. A commander 17 rue de Paris, F-59700 Marcq en Baroeul). Les textes sont précédés d’une notice biographique d’E. Jaeckle, qui précise à quel point cette poésie singulière est influencée par le thème nietzschéen de l’Eternel Retour. D. Beltran-Vidal, directrice des Cahiers Ernst Jünger étudie ce cas de gémellité littéraire assez rare dans l’histoire des Lettres allemandes. Dans sa pénétrante analyse, on peut se demander si elle accorde toute l’importance méritée aux essais consacré aux Dieux, aux Titans et aux Mythes grecs, les plus païens des livres de Friedrich Georg, traducteur de l’Odyssée, qui marquèrent son frère « Des nombreuses oeuvres qu’il (FG) a écrites, celle que j’ai (E) le plus aimée et que je considère comme son texte le plus important est Griechische Mythen » (Les prochains Titans, p. 57). La part la plus originale de ce bel ensemble est certainement la courte étude de la cantatrice (mezzo-soprano) Sylvie Oussenko-Poncet, épouse du traducteur et, comme lui, amie d’Ernst Jünger, qu’elle consacre à la mise en musique par trois compositeurs français de poèmes de Friedrich Georg, qui inspira une demi-douzaine de compositeurs allemands dont Carl Orff. Je profite de l’occasion pour conseiller le disque que S. Oussenko-Poncet a enregistré, Mélodies italiennes (Bellini-Donizeti-Verdi) : toute la quintessence d’une vieille civilisation, celle de l’Europe traditionnelle ... et une voix appréciée de Jünger ! Le concert donné par Sylvie Oussenko à Saint-Leu la Forêt le 24 janvier 1999 est d’ailleurs une première mondiale. Ulrich Frösche, spécialiste de l’oeuvre de Friedrich Georg Jünger et responsable au Deutsches Literaturarchiv de Marbach conclut par une bibliographie essentielle. Sous les auspices du Musée national Schiller, il vient par ailleurs de publier une biobibliographie commentée : trois cents pages d’une effrayante érudition, indispensable pour toute recherche ultérieure sur l’oeuvre de ce grand méconnu. Puissent toutes ces initiatives courageuses inciter un éditeur francophone à entreprendre une traduction de ces livres intemporels. La revue d’études polythéistes Antaios (1993-2001) a publié l’extrait suivant, dans le numéro XIII (solstice d’été 1998).
Dionysos et le Grand Pan
La victoire des Dieux olympiens ne se remporte pas sans mal. Réduits à leurs seules forces, les Dieux ne sauraient faire pencher la balance. Pour terrasser les Titans, il faut des Titans. Et même eux ne suffisent pas à vaincre la résistance de Japet, d’Atlas, de ses séides. Il faut maintenant que s’ouvrent les portes des abysses, il faut qu’apparaissent les formidables veilleurs chthoniens qui demeurent perpétuellement dans l’occulte, et ne montent au jour de la conscience et de la lumière que lors des ébranlements les plus profonds. Ils ne viennent que si la totalité du pouvoir est en jeu, si les atteint le tremblement qui parcourt le ciel et la terre et le tréfonds de l’abîme. Alors s’ouvrent d’un coup les portes d’airain du Tartare, dont l’Iliade nous dit qu’il s’étend sous l’Hadès, aussi loin au-dessous que le ciel est distant de la terre.
La lutte des Dieux contre les Titans n’implique aucun dualisme. On ne peut en faire le conflit d’un principe lumineux et d’un principe de ténèbres. Les noirs Hécatonchires et autres Cyclopes accourent à la rescousse de Zeus et répondent à son appel. L’attaque contre les Titans est lancée du haut et du bas, il faut bien cette prise en tenailles pour les faire succomber.
Dionysos lui prend part à la lutte. Il entretient avec les Titans un rapport bien particulier. Le dionysiaque et le titanesque sont dans une contradiction qu’exacerbe la parenté de leur nature. Ce qui différencie Dionysos des Dieux olympiens, c’est d’être un Dieu du devenir, de l’altération et de transformation perpétuelles. En quoi il se distingue aussi des Divinités du phallus, dont l’office permanent et immuable est de veiller en gardiens tutélaires sur le sexe. Dieu du devenir, Dionysos est proche des Titans, surtout par la fougue juvénile, éruptive, de son épiphanie. Sa démence, lorsqu’elle éclate, semble offusquer le lucidus ordo du monde des Dieux et des hommes, voiler la trame de leurs rapports : un homme sans imagination ni finesse, comme l’était le roi Penthée, pouvait se dire avec quelque apparence de raison que cette fureur était destruction pure et simple, et qu’il fallait y mettre bon ordre. Il n’est pas toujours aisé de reconnaître un Dieu, et Penthée, souverain d’une époque de transition, dut expier d’effroyable manière pareille méconnaissance.
Dionysos n’est pas un Titan, aussi titanesque que puissent paraître ses premiers pas. Il ne vient pas prêter main-forte à la maison de Cronos, il entre en conquérant dans le royaume que lui assigne Zeus, pour y établir son règne et le consolider. Sans plus attendre, il intervient dans la lutte contre les Titans, aux côtés de Zeus, dont il est le fils et fidèle homme lige. On voit bien ce qui le sépare des Titans, du cercle des douze Grands comme de Prométhée. Devenir titanesque et devenir dionysiaque diffèrent, le retour lui non plus n’est pas le même pour chacun. Le tournant qui s’amorce avec Dionysos suit un autre chemin, mène à un autre but. Son devenir à lui n’est pas la sempiternelle réitération de l’élémentaire à quoi se bornent course et démarche des Titans, incapables d’aller au-delà. Leur activité tellurique n’entaille que faiblement la Terre, glissant sur elle comme le ballet des orages. Dionysos ne se contente pas d’être le Dieu du tournant, c’est un Dieu de la mutation, par qui l’être en devenir prend conscience de la contradiction qu’il porte à l’anciennement devenu. Il déboîte de leurs gonds passé et avenir, ouvrant l’accès du présent. L’insatiabilité dionysiaque n’est pas l’insatiabilité titanesque. L’une des tâches assignées à l’homme est de muer sa nature titanesque en nature dionysiaque. La démence que Dionysos insuffle aux mortels accomplit cette catharsis. Sous le coup de cette démence, ils accèdent à la communauté dionysiaque, éprouvant en eux-mêmes la puissance du Dieu. L’union avec le Dieu abolit du même coup toute notion de temps, abolit toute limite, ouvre tout grand l’Hadès, le superflu, l’ivresse, la fête immense. Chez les Titans, la fête était inconnue. Le monde d’airain de la nécessité ne connaît rien de festif, ni d’ailleurs de tragique ou de comique. Les Titans sont empreints d’une gravité profonde et fruste, d’abord par leur confiance aveugle en ce qu’ils sont, ensuite parce que chacun ne connaît que soi, nul ne se soucie des autres. Chacun se meut dans sa propre voie. Dionysos, lui, est communauté d’esprit, spiritualité indivise, l’élément même de la fête dionysiaque. Non content de créer la tragédie, Dionysos, contrairement aux Titans, est lui-même un Dieu tragique, mais aussi le maître des fêtes, l’ordonnateur des grandes processions du phallus. Le conflit, tragique ou comique, naît de ses oeuvres; il est le fruit du temps, de la notion nouvelle du temps que Dionysos introduit. Cela fait de lui le maître de l’Histoire, qui met fin au simple devenir anhistorique. Il institue la césure par quoi l’Histoire devient possible. Cela n’est pas aisé à concevoir, si l’on n’a pas compris que toute Histoire suppose un préalable extérieur à elle-même. Si l’on en restait à la course en rond des Titans, toute l’Histoire serait impossible.
Les Titans sont les champions d’un ordre ancien aux murailles cyclopéennes et quasiment inaltérables, puisqu’elles sont l’oeuvre de la nécessité même. Mais le nécessaire n’a jamais soulevé personne d’admiration, et la peine des hommes n’est qu’un effort ininterrompu pour rompre ces chaînes pesantes, dont leurs chairs sont lésées. Est nécessaire ce qui paraît à l’entendement déterminé, produit par certaines conditions. Mais nous déclarons nécessaire, dans le même temps, l’inconditionnel absolu. Non qu’il ne paraisse lié à des conditions, mais parce qu’il ne nous laisse pas le choix, parce qu’il est contraignant, qu’on ne saurait l’infléchir. Là où la nécessité se présente comme un processus mécanique, nous la reconnaissons comme mécaniquement conditionnée. Cependant l’absolu, selon notre langage, est lui aussi nécessaire. Il y a là une antinomie dans les termes, mais elle exprime une similitude. On discerne toutefois une différence. Ce qui procède de déterminations tire sa nécessité de la succession de celles-ci, série continue, et par là contraignante. Nous en retirons l’idée d’un enchaînement de causes et d’effets. Mais lorsque nous qualifions la nécessité d’absolue, nous passons sur la série des déterminations, pour retenir uniquement que nous n’avons plus le choix. Ouranos règne sur un espace où il n’arrive pas grand-chose. Son règne est celui de la durée, d’une stabilité d’airain : le devenir titanesque n’a pas encore commencé. Les Titans n’emplissent pas encore la Terre de leur vigoureuse existence, partout règne un silence intemporel. Ouranos a le visage d’une nécessité d’airain. Cette nécessité ouranienne n’est pas celle du devenir, celle dont sont pétris les enfants d’Ouranos. Le temps semble immobile, il faut attendre Cronos pour qu’il commence à s’écouler vraiment. Là où tout est donné pour nécessaire, il n’y a pas de liberté qui tienne; on n’en sent même pas le besoin. Mais si jamais l’esprit, se sachant fait pour ce jeu, commence à le ressentir, il ne peut plus s’en défaire. Le pouvoir et l’attrait du Beau tiennent à cette liberté dont il jouit en lui-même. Le monde du devenir titanesque ne connaît pas cette soif du Beau, cette passion dévorante. Il ne s’y forme aucun surplus ni superflu, car les énergies se consument à mesure qu’elles s’exercent, et si elles se renouvellent sans cesse, c’est pour retomber de plus belle dans cette consomption. Les Titans ne connaissent pas le loisir. Dionysos fuit leur besogne, à laquelle il n’a point de part. Il est le Dieu du superflu, répand le superflu où qu’il aille. Il est source de richesse, d’ivresse, d’oubli. Les Titans ne font de dons à personne; ils ne donnent rien d’eux-mêmes, se calfeutrant en d’inaccessibles demeures d’où nul fruit ne se peut emporter. Ils n’ont pas de soin des mortels, ne veillant pas sur eux. Dionysos, lui, est le Dieu qui soigne. Veillant à la santé du peuple, ordonnateur des fêtes, commis aux soins des vignes et des moissons, époux d’Ariane, il est bien éloigné de l’engeance titanesque.
Les Titans le poursuivent d’une haine attentive, âpre, persévérante, telle qu’ils ne l’ont pour aucun autre Dieu. Ils semblent constamment l’observer, le guetter, sans jamais le perdre de vue. Le titanesque et le dionysiaque se jouxtent. A tous les stades de son épiphanie, les Titans suivent Dionysos à la trace, et finissent par lui tomber dessus. Il se défend en usant contre eux de son art des métamorphoses, se fait lion, serpent et tigre, avant de succomber, sous l’apparence d’un taureau qu’ils lacèrent et mettent en pièces.
Comme Dionysos, Pan vient se mêler à la lutte contre les Titans. On dit qu’il embouchait la trompette d’une conque marine dont le mugissement plongeait les Titans dans l’effroi. Quelle querelle veut-on vider, de quoi s’agit-il au fond? Le Dieu phallique n’aime guère le titanesque, il garde ses distances, il est au refus. Il montre son pouvoir dans un autre ordre. Sa seule façon de se mouvoir tranche sur les mouvements titanesques. C’est un chasseur, qui cherche et qui trouve. Ses allées et venues inlassables ont trait au sexe; le phallique en est l’origine et la fin. Son domaine s’étend, empli de foisonnante vie, dans un silence inviolé, qui vers l’heure de midi se condense en mutisme panique. Le mutisme de Pan, son repos sont phalliques, tout autant que son goût du vacarme, du rire et de la frénésie. Il vient du fond des origines, en géniteur, en fils des Dieux et des Nymphes. Qu’il dorme de son profond somme méridien, ou qu’il s’éveille et déambule, ses traits sont ceux du géniteur. La force de procréation n’est pas enclose en lui comme le fleuve Océan dans le Titan de même nom. Il n’a pas de place dans le monde du devenir titanesque, tissu d’efforts de volonté. Dieu qui muse parmi les Muses, présidant aux ébats du sexe, Pan s’oppose diamétralement au caractère titanesque. Dans le loisir de Pan s’exprime une facilité de l’être propre à un Dieu qui ne connaît ni la détresse ni l’effort; elle s’exprime dans le plaisir qu’il prend à l’oeuvre des Muses. C’est le Dieu des solitudes d’Arcadie, le Dieu des campagnes à Nymphes, des danseurs aux silhouettes d’or découpées sur le bleu éternel et profond du ciel arcadien. Pan est un Dieu de maturité, propice à tout ce qui mûrit, tout comme Dionysos est un Dieu du superflu et de fécondité, d’accroissement et de don. Les Titans ne dissipent rien; tout puissants qu’ils sont, il y a de la pingrerie en eux. Pan l’oisif n’a que faire de leurs efforts; ses combats sont d’autre nature. Ils ressemblent aux chasses qu’il entreprend; c’est un grand chasseur, ce qui dit bien sa relation au sexe. D’un coup, les Titans sont saisis d’effroi par l’irruption fracassante du Dieu phallique : attaqués sur le flanc où ils n’attendaient pas de l’être, avec des armes auxquelles on ne sait trop quoi opposer.
Héraclès et Achille
Au camp des Grecs sous Ilion, Nestor est l’unique survivant de la vieille génération des Héros. Il est le dernier témoin d’états de choses révolus sur lesquels l’épopée jette un regard en arrière, un grand ancêtre qui régna sur trois âges d’hommes. Il est l’arche et la gloire des Achéens, l’homme le plus avisé du conseil, et dont l’avis est le plus recherché. Il prend une part considérable aux événements; nulle décision d’importance n’est prise qu’il ne soit écouté. On voit en lui le calme et la sérénité du grand âge. Mais ni mêlées ni beuveries ne lui font peur; la coupe où il aime à boire est si lourde que des hommes plus jeunes peinent à la soulever. Il use de son influence pour concilier et adoucir, discourt sans passion, pèse le pour et le contre. Il aime à évoquer le passé, et s’entend à lui rendre gloire; il mêle à ses paroles de miel le fil d’événements plus anciens, les combats d’Héraclès contre son père Nélée, les siens propres contre Arcadiens, Eléens, Epéens, Molionides, et la part qu’il prit tout jeune à la querelle des Centaures et des Lapithes. Les Héros d’antan, il en est convaincu, étaient plus forts que ceux d’aujourd’hui, si forts qu’aucun de leurs cadets n’en serait venu à bout. Au premier chant de l’Iliade, il exalte la force incomparable d’hommes tels que Pirithoos, Dryas, Caineus, Exadios, Polyphème et Thésée. Tous, si l’on excepte Thésée, sont des Lapithes. Il s’en était fait des amis, et courait avec eux les déserts des bois et des monts. Si l’on veut donner à cet âge des Héros le nom propre à le résumer, on l’appellera âge d’Héraclès. Il est justifié par la situation que l’épopée nous suggère; l’Iliade trace des limites, est elle-même le fort remblai qui sépare le passé du présent. Ce sont deux âges héroïques distincts, le poète épique en a clairement conscience, et Nestor, qui fait le lien entre les deux, se met en devoir de les comparer et confronter l’un à l’autre. Nous-mêmes sentons bien la différence. Et d’abord que nous ne sommes plus aux commencements des temps héroïques, mais que nous touchons à leur terme ultime. L’épopée est une stèle à la mémoire de ce temps. Les poèmes homériques y jettent un jour dont nous comprenons mieux la lumière si nous songeons à tout ce qu’il a de réverbéré, de réfléchi, de luminosité d’un grand miroir ou d’un grand bouclier. Et puis nous distinguons entre épopée et tragédie, celle-ci contemporaine d’une conscience historique éveillée, et faite pour traiter du conflit entre cette conscience et les événements du mythe. La scène tend en soi, par son mécanisme propre, à exposer ce conflit, de même que les choeurs, monologues et dialogues des tragédies énoncent la solitude d’un Héros qui, à mesure que les Dieux se retirent, devient l’immanquable victime de la nécessité tragique.
Il se peut que l’ancien état des choses se pare aux yeux de Nestor des prestiges du souvenir, car le temps rehausse les contours du passé, et le penchant personnel joue son rôle. Cela se peut, mais nous ne pouvons nous empêcher de conclure qu’il a raison. Qu’est-ce donc qui nous amène à le faire? A l’évidence, la simple description de ce paysage mythique, plus ancien et plus jeune à la fois, le charme d’un sol intact, vierge, qu’on n’a point encore foulé. La Terre est plus sauvage, son mutisme plus profond; elle semble à l’affût, dans le silence des aguets, à la panique et centaurienne densité. La vie des Héros anciens par monts, bois et rivières ranime en nous une ferveur dormante. Leurs errances les mènent loin dans les libres terres de chasse. Leurs yeux s’ouvrent sur des fonds et des espaces inviolés, soumis à perte de vue au règne des bêtes mythiques. En revanche, navires et navigation restent à l’arrière-plan. On le voit à l’exemple de la nef Argo, encore auréolée de la gloire de l’invention, ouvrage prodigieux, habité, animé, qui suscite un étonnement durable bien après lui, et lui vaut d’être mise au rang des constellations. Dans le catalogue des vaisseaux de l’Iliade, aucun nom de nef n’est cité, pas plus qu’on ne s’étonne de voir des flottes entières courir l’Archipel et les côtes du continent. La construction navale est un artisanat des plus communs, même si l’on se rend compte, à la lecture de l’épopée, que le domaine de Poseidon n’est entamé qu’avec réticence, et que l’exploration se limite au cabotage côtier.
Les combats narrés par Nestor l’opposent aux piqueurs de taureaux, les Centaures à corps d’homme de Thessalie, aux monstres "velus, habitants des monts", hôtes des cavernes. Les Centaures, les Lapithes, et tout l’énorme combat qui se livre entre eux font partie intégrante des temps héracléens, tout comme la puissante figure du roi des Lapithes Pirithoos, au premier rang, avec Héraclès et Thésée, de la Centauromachie. Lui-même est apparenté à la branche des Hippocentaures. La lignée des Héros achilléens est la dernière éduquée par le Centaure Chiron. Le duel contre les bêtes mythiques appartient à l’âge héroïque d’Héraclès, tout comme l’existence d’une Atalante d’Arcadie, chasseresse à la manière d’Artémis, ou encore la chasse, dans les campagnes d’Etolie, du sanglier Calydon, la plus grande chasse que le mythe nous ait rapportée. On ne quitte pas la sphère d’Artémis; c’est elle qui a lâché le sanglier, et Atalante elle-même est mêlée au récit.
Les événements ont un cours parallèle. De grandes expéditions de l’âge héracléen ressortent la première campagne contre Ilion, menée par Héraclès, l’expédition des Sept contre Thèbes et celle des Argonautes, que Jason mène jusqu’en Colchide. La deuxième guerre d’Ilion est conduite par Agamemnon, la seconde marche contre Thèbes par les Epigones commandés par Adraste. Les Argonautes ont pour pendant les voyages d’Ulysse, la grande errance odysséenne. Les pères reviennent dans les fils.
Si l’on compare Héraclès et Achille, des différences se font jour. Le fils de Zeus et d’Alcmène est créateur et fondateur; il donne à l’âge des Héros ses assises et ses bornes. Une veine de force héracléenne se mêle à tous événements. Le mythe héracléen, non content d’être le plus riche et le plus puissant des mythes héroïques, offre le fidèle reflet des forces et des conflits dont le Héros forme le noeud. L’amour du père pour ce fils est amplement payé de retour. C’est le nomos de Zeus dont son fils balise ses voies, qu’il accomplit, selon lequel il aménage la Terre. Il mesure sa force à tout ce qui s’en écarte. Les combats qu’Héraclès a livrés appartiennent aux temps révolus, Achille n’a nul besoin de les reproduire. Il trouve tout bâti ce dont Héraclès a jeté les fondations. La Royauté héroïque est dûment jalonnée, arpentée, Thésée l’a encore élargie et consolidée. Achille est élevé dans le sein de ces fermes institutions. Aux Centaures ne le lie plus que l’éducation donnée par Chiron; une dernière fois, les Amazones se mesurent à lui, mais ce combat n’est plus qu’un épisode de la lutte pour Ilion. En lui, Homère a réuni tout ce qui distingue la nouvelle génération, dont il est le protagoniste et l’archétype héroïque. Ses traits caractéristiques ne relèvent plus de la force archaïque native, quasi divine, qui se mesure aux monstres et remodèle la Terre en sûr asile des humains; si fort qu’il soit, il a grandi dans un climat moins rude, et sa nature est plus amène. Il est le préféré d’Homère, qui ne le montre pas toujours terrible, effréné, inflexible, mais parfois tendre, accueillant et ouvert. C’est un grand coeur épris de liberté, c’est pourquoi son commerce n’a rien d’oppressant, de dégradant; sa vue réjouit et rassérène les plus humbles, qui respirent plus librement. Une noblesse innée émane de lui, dont la force l’emporte sur tout.Source : ARCHAÏON
Un grand merci à Christopher Gérard pour avoir mis ce texte en ligne.
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vendredi, 16 juin 2006
Chevalerie du Graal et Lumière de Gloire
A lire absolument !!!
A travers les récits de la Table Ronde évoquant un idéal chevaleresque centré par la personne mythique du roi Arthur transparaît l'ésotérisme qui a imprégné la pensée magique des peuples antiques. Il y a, certes, l'héritage gréco-romain et la survivance du monde celtique (avec, entre autres, l'apport de la littérature galloise), mais il y a surtout une constellation de concepts issus de la pensée germanique ancienne qui, plus encore sans doute que pour les Celtes, permet d'appréhender la notion de "physiologie mystique", selon la formule de Mircea Eliade.
On pourrait définir cette "physiologie" commez constituant le "Double" du corps physique et le support de la "Lumière de Gloire" que symbolisera la resplendissante armure du chevalier.
Faisant écho à "l'Art d'Hermès" (le processus alchimique), ces multiples données s'inscrivent dans un parcours initiatique destiné aux meilleurs d'entre les preux de la Table Ronde: Lancelot, Gauvain, Perceval et Galaad. Leur quête les mène en des châteaux agencés comme des temples qu'illumine parfois la présence auguste du Graal.
Paul-Georges Sansonetti, diplômé de l'Ecole du Louvre et de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (Sciences Religieuses) où il a assuré pendant huit ans les fonctions de Chargé de conférence, a publié deux ouvrages (Graal et Alchimie, Chevaliers et Dragons) et une explication de la symbolique contenue dans le film MATRIX.
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Cuchulainn : mythes guerriers et sociétés celtiques
Auteur : Thierry LUGINBUHL
Les héros des anciennes mythologies européennes sont encore bien vivants dans nos sociétés et n'ont cessé d'être une source d'inspiration littéraire ou artistique. Mais si tout le monde a entendu parler d'Achille, de Romulus ou de Siegfried, bien rares sont ceux qui connaissent le plus grand des héros celtiques : l'Irlandais Cuchulainn (prononcer "Couhoulen"). Ignorés du grand public, les mythes irlandais constituent pourtant une littérature dont la verve épique et l'archaïsme rappellent l'Illiade ou le Ramayana et dont le potentiel historique est encore trop peu exploité par les chercheurs qui travaillent sur le monde celtique. Au-delà du récit des aventures truculentes du jeune héros de Murtherme, archétype du héros guerrier et incarnation de sa morale et de sa démesure, le présent ouvrage tentera, dans ses limites, de mettre en évidence l'immense intérêt de cette "matière d'Irlande" pour l'étude des cultures protohistoriques occidentales et pour l'analyse des données archéologiques en termes sociologiques.
Professeur d'archéologie à l'Université de Lausanne, Thierry Luginbühl est l'auteur de plusieurs études sur les sociétés et les religions celtiques et gallo-romaines. Chercheur au Centre archéologique européen de Bibracte depuis une douzaine d'années, il collabore à différents groupes de recherche travaillant sur le civilisation des oppida, ainsi que sur l'armement et les techniques de combat celtiques.
INFOLIO EDITIONS (138 pages)
ISBN 10: 2-88474-122-4
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dimanche, 28 mai 2006
Heur et malheur du guerrier
Heur et malheur du guerrier s'attache à caractériser la deuxième fonction. La force, et naturellement l'usage de la force dans les combats, n'a pas bénéficié d'une systématisation aussi complète que la souveraineté religieuse et juridique, soit par manque de réflexion de la part des théologiens responsables de l'idéologie, soit que les évènements aient contrarié la théorie. Mais la comparaison peut dégager de multiples aspects, dont des réseaux de correspondances précises et complexes entre l'Inde (le plus souvent indo-iraniens) et Rome ou le monde germanique attestent l'antiquité.
Dans une première partie, G. Dumézil analyse les rapports entre le dieu védique Indra et le roi latin Tullus Hostilius. C'est en effet le propre du monde romain de présenter une histoire des origines entièrement mythologique.
Dans la suite du livre, à travers d'autres exemples empruntés aussi bien aux mondes germanique et scandinave qu'aux domaines indien, grec et romain, l'auteur complète la figure du guerrier; il met en relief les périls de l'exploit, la souillure qu'il sécrète parfois, l'outrance et les péchés qu'il favorise. Il s'attache enfin à étudier le personnel de la fonction guerrière et les moments de la carrière héroïque.
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