lundi, 16 octobre 2006

LA "POLIS" GRECQUE

medium_SPARTIATE.jpgLes groupes d'envahisseurs doriens étaient indépendants les uns des autres et ils formèrent une communauté en chaque lieu où ils s'arrêtèrent ; il en était de même des immigrants grecs qui peuplèrent la côte asiatique. L'élément militaire a dû jouer d'abord un rôle prépondérant : le mot même de polis désignait à l'origine une citadelle, avant de prendre son sens ultérieur de cité-Etat ; chez les Doriens surtout, les premiers dirigeants furent les chefs de bandes armées. Peu à peu, d'autres facteurs s'imposèrent : les premiers établissements furent évidemment des villages ; puis, dans plusieurs cas privilégiés, comme celui de Sparte, on voit des villages voisins former une ville, selon un phénomène que les Grecs appelaient synoecisme (habitation commune) ; or, la ville engendre la cité, c'est-à-dire une organisation politique commune.
Dans de telles créations, on devine l'importance des éléments spirituels, comme le sentiment de la communauté d'origine et de l'appartenance à une même ethnie et surtout l'existence de cultes communs, qui pouvaient fournir une base religieuse solide aux premiers Etats embryonnaires. 
 
Pierre Lévêque
In L'Aventure grecque 
Le Livre de Poche : 10 € 

Écrit par SG (Webmaster) dans > Concepts et définitions, HISTOIRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | | |  Facebook | |  Imprimer |

vendredi, 15 septembre 2006

HONNEUR ET VENGEANCE

medium_ncw_08.jpgFAIDA : Latinisation d’un terme germanique (v. ha. Fehde) désignant la vengeance, où plutôt le système vindicatoire structurant la société clanique. Le groupe familial est collectivement responsable des actes commis par un des siens et la réparation du dommage intéresse tout le clan. La pratique ne joue qu’entre parentèles liées par l’échange. Venger les siens est un devoir conditionné par l’honneur, mais la violence ne doit pas être débridée. La faida obéit à des règles et des rites qui préservent l’équilibre de la société. Les anciens interviennent au mallus pour tenter la conciliation des parties par le versement du wergeld. Il est cependant plus glorieux de recouvrer son honneur par les armes : « On ne porte pas ses parents dans sa bourse ». L’institution d’une justice publique contrecarre le système vindicatoire. Dès le milieu du IVè s., Rome impose aux lètes francs un règlement (loi salique) qui tarifie la vengeance. La coutume subsiste cependant (le Nibelungenlied) et en 802 un capitulaire de Charlemagne réitère l’interdiction de la violence et l’obligation de la composition (deux tiers, faidus, pour la parenté, un tiers, fredus, pour le roi). Au Moyen Age, l’honneur nobiliaire impose toujours la faida. La cour seigneuriale tente de réguler les conflits mais la pratique amène l’Eglise et le roi à imposer des trêves et paix spéciales, telle la Quarantaine le Roi.

Écrit par SG (Webmaster) dans > Concepts et définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vengeance | | |  Facebook | |  Imprimer |

mardi, 29 août 2006

Le Droit et le Sacré (de Philippe Chiappini)

medium_le_droit_et_le_sacre_modifie-1.jpgInterroger le sacré et sa relation au droit pour mieux comprendre le droit et sa relation à l'homme, voilà l'ambition de cet ouvrage. Cette démarche est justifiée dès lors que l'on fait le constat de la présence du sacré dans le monde.
 
Mais le sacré a fait l'objet d'interprétations divergentes. Le monothéisme dualiste de la métaphysique occidentale tend en effet à rejeter le sacré hors du monde, cependant que le dieu unique centralise en sa personne la puissance souveraine et vise à faire régner sa loi morale universelle sur une humanité perçue à son image comme une entité métaphysiquement homogène par-delà des différences jugées contingentes et donc négligeables. Au contraire, dans la conception polythéiste du monde, l'homme demeure souverain. Donneur de sens et seigneur des formes, il reste maître du droit. Aucune loi universelle et absolue ne s'impose à lui et il existe donc autant d'ordres juridiques possibles que de communautés politiques distinctes. Dans cette conception, le sacré n'étant ni un contenu pur, ni une forme pure, mais bien plutôt une réserve de significations, il appartient à l'homme de requérir la puissance du sacré pour la mettre au service du droit. Comment faut-il alors interpréter l'éclipse du sacré et son corollaire, le retrait du sacré hors du droit qui caractérise le monde occidental contemporain ?
 
Pour l'auteur, professeur de droit à l'université de Tours : "cette situation constitue l'aboutissement logique de la métaphysique occidentale"; il interprète donc les récentes tentatives de reconstruire le droit hors du sacré - positivisme, laïcité, droits de l'homme - comme autant d'avatars de cette métaphysique et les passe au crible d'une critique inspirée par l'Antique.
 
------------------------------------- 
 
Theatrum Belli connaissant personnellement l'auteur, ce travail "sisyphien" de recherche de plusieurs années voit enfin le jour. Nous invitons fortement nos lecteurs à se le procurer très rapidement car il deviendra un ouvrage incontournable pour tout européen conscient de ses racines et de son destin, tout comme, dans un registre différent, l'ouvrage de Julien Freund sur l'Essence du politique (Dalloz), celui d'Aymeric Chauprade sur la Géopolitique (Ellipses) sans oublier Julius Evola avec son Révolte contre le monde moderne (L'Age d'Homme).

Écrit par SG (Webmaster) dans > Concepts et définitions, > Livres-Revues, > Valeurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : droit, sacré | | |  Facebook | |  Imprimer |

dimanche, 28 mai 2006

La Reconquista

medium_reconquista.gifEntreprise de récupération par les chrétiens de la Péninsule ibérique conquise par les musulmans entre 711 et 720, la reconquista est d'abord une "idée" mobilisatrice et légitimatrice. Formulée bien avant le mot par les chroniques asturiennes de la fin du IXè siècle, elle est reprise et développée par toutes les chroniques et histoires générales postérieures.

Le mythe d'une "Espagne confiée par Dieu aux Espagnols, perdue à cause de leurs péchés à l'époque des Wisigoths et qui serait un jour restaurée par eux", conditionne fortement l'expansion chrétienne à laquelle il confère ses caractères spécifiques. La guerre contre les musulmans est toujours présentée comme une mission divine et un devoir historique imposés à tous et plus particulièrement aux souverains. Son objectif n'est jamais de chasser et d'éliminer les musulmans, mais de restaurer le pouvoir politique des chrétiens sur tous les habitants de la Péninsule. L'idée que toute la terre appartenait à leurs ancêtres implique que pour les chrétiens l'Hispania constitue leur héritage, qu'ils doivent entièrement récupérer. Elle donne à la frontière son caractère de front provisoire dont la stabilisation ne peut être qu'un arrêt momentané.

La reconquête est aussi une réalité militaire qui connaît plusieurs phases. De 711 à 1031, le rapport de forces est écrasant en faveur de l'islam. Dans les zones montagneuses du Nord et de l'Est de la Péninsule les chrétiens luttent pour leur survie et progressent difficilement jusqu'au Duero, profitant des divisions des musulmans. La colonisation spontanée et anarchique est encouragée et stimulée par les autorités des "Etats" qui émergent et s'affirment avec l'expansion: royaumes d'Iviedo, puis de Léon, et de Pampelune, comtés de la Marche d'Espagne et de Castille.

Entre 1031 et 1266, la guerre entre chrétiens et musulmans s'intensifie et change de nature. Côté chrétien, l'essor démographique, la supériorité militaire de la cavalerie lourde, le zèle religieux et la soif de butin des combattants, le développement d'une classe qui acquiert les privilèges de la noblesse par le métier des armes, l'intervention en nombre croissant de chevaliers "français", et côté musulman, les rivalités entre les royaumes issus de la dislocation du califat, constituent autant de facteurs qui expliquent l'expansion inéxorables des armées chrétiennes dans la Péninsule. Cette progression est seulement retardée et compromise momentanément par des conflits endémiques entre souverains chrétiens et deux contre-offensives de troupes maghrébines. Les interventions de croisés "français" modifient le caractère de la lutte en ajoutant la haine religieuse à la soif de butin et d'exploits chevaleresques. Face à la Croisade, à laquelle la guerre en Espagne est assimilée par la papauté en 1102, les mouvements maghrébins des Almoravides, puis des Almohades prêchent le djihâd. L'affrontement entre chrétiens et musulmans se transforme en guerre religieuse entre islam et chrétienté.

0c753b3d6dc8bd895a3f7eb3ad3f4ae7.jpgLa reconquête chrétienne progresse considérablement, mais par à-coups avec des spectaculaires avancées, suivies de coups d'arrêt brutaux et de reculs temporaires. Au milieu du XIè siècle, profitant de l'implosion du califat en une vingtaine de royaumes de taïfas, les chrétiens font une percée du Duero à Tolède, conquise par Alphonse VI en 1085. Leur expansion est bloquée par la contre-offensive des Almoravides qui écrasent l'armée chrétienne à Zallâqa en 1086 et refont l'unité d'al-Andalus. Les chrétiens reprennent l'initiative dans la première moitié du XIIè siècle, quand l'empire almoravide se fractionne en une deuxième génération de taïfas; elle est marquée surtout par la conquête, d'une part, de la fertile vallée de l'Ebre par Alphonse Ier le Batailleur qui reprend Saragosse en 1118 et, d'autre part, du bas Tage par Alphonse Enriquez du Portugal.

Les Almohades proclament la guerre sainte, écrasent à Alarcos, en 1195, l'armée d'Alphonse VIII et réunifient al-Andalus. La victoire éclatante des chrétiens "espagnols", unis et mobilisés dans une croisade, à Las Navas de Tolosa en 1212, brise définitivement l'offensive musulmane. Jacques Ier d'Aragon conquiert les Baléares entre 1229 et 1235 et le royaume de Valence en 1238. Ferdinand III prend Cordoue en 1236, Séville en 1248 et Cadiz en 1263. Le royaume de Murcie passe sous protectorat castillan en 1243. Alphonse III du Portugal achève la conquête de l'Algarve en 1242. En 1266, la formidable avancée chrétienne n'a laissé subsiter que l'émirat de Grenade qui ne tombe qu'en 1492.

Par sa durée, des années 720 à 1492, et ses conséquences, la Reconquista constitue un évènement majeur de l'histoire hispanique au Moyen Age, à un moindre degré en Catalogne. Elle a limité la féodalisation et conforté le pouvoir royal auquel l'Eglise est soumise. Elle a aussi permis, soutenu et orienté l'expansion économique en procurant l'or et l'argent et en ouvrant de vastes espaces aux déplacements des troupeaux. Elle a provoqué une hiérarchisation de la société en fonction de critères militaires. Elle a renforcé la puissance de la noblesse qui a imposé ses valeurs et imprimé aux sociétés ibériques une mobilité exceptionnelle, un dynamisme inhabituel, un style de vie particulier et une mentalité différente en orientant l'esprit d'entreprise vers la conquête. Elle a renforcé l'importance des villes et fait de l'Espagnol un conquistador. La Reconquête ne pouvait finir avec la prise de Grenade et l'expulsion des non-chrétiens. Elle trouva son prolongement au Nouveau Monde.

 

 aea71a8771e2795939b4809a4441e008.jpg

 

 

 

Denis MENJOT

in Dictionnaire du Moyen Age

 

 

 

Pour de plus amples informations sur la Reconquista, vous pouvez vous reporter sur l'ouvrage de Marie-Claude GERBET : L'Espagne au Moyen Age (VIIIè - XVè siècle), édité en 1992 chez Armand Colin, ISBN 2-200-21141-4. Nous ne savons pas si cet ouvrage universitaire a été réédité.

Vous pouvez également consulter l'ouvrage sorti en format poche de Bartolomé Bennassar : Histoire des Espagnols du VIè au XVIIIè siècle, édité chez Perrin, collection Tempus.

Écrit par SG (Webmaster) dans > Concepts et définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : guerre, espagne, chrétiens, musulmans | | |  Facebook | |  Imprimer |

dimanche, 14 mai 2006

La guerre dans la Grèce antique

medium_hoplites.jpgLa guerre occupe une place importante dans la vie des Grecs. Historiens, poètes, philosphes, peintres, sculpteurs ont voué une part considérable de leur oeuvre à des thèmes ayant pour sujet la guerre sous toutes ses formes. Les constructions défensives ont laissé des traces visibles dans le paysage: d'imposants murs d'enceinte, parfois excellement conservés aujourd'hui encore, attestent la volonté de défense des communautés de citoyens. La guerre embrasse tous les aspects de la vie humaine: le politique, l'économie, la religion. Les peuples de la Grèce antique et ceux des royaumes hellénistiques consacrent des ressources, une énergie et une attention considérables à des activités militaires, soit pour parer des menaces extérieures, soit pour mener des campagnes ou des invasions, soit encore pour résoudre des conflits internes. La plus ancienne oeuvre littéraire de l'Occident, l'Illiade, dépeint la lutte sans merci que se livrent les Grecs et les Troyens, conflit qui met aux prises les dieux de l'Olympe eux-mêmes, et qui sert de référence, poétique, artistique ou morale, à bien des conflits ultérieurs.

 

Le monde mycénien

Même si l'image que l'on peut retirer des vestiges archéologiques suggère que les principautés de la Crète minoenne (IIè millénaire av. J.-C.) ne connaissaient pas l'état de guerre, la tradition rapportée par Thucydide fait d'une "thalassocratie" ou empire maritime du roi Minos (Thucydide, I, 4). La civilisation mycénienne, du nom de la place fortifiée de Mycènes en Argolide, a laissé quelques-uns des vestiges les plus frappants de mesures prises pour écarter la menace qui pouvait peser sur une agglomération dans la seconde moitié du IIè millénaire av. J.-C. Les Anciens déjà avaient à l'appareil de la muraille de Mycènes le nom de "cyclopéen", car, selon eux seuls des Cyclopes étaient capables de déplacer des blocs d'une telle masse. Mycènes, Tirynthes, Athènes, l'île de Gla offrent des témoignages de l'énorme effort de défense consenti pour protéger la sécurité des habitants. Les citadelles succombèrent néanmoins à des attaquants qui, paradoxalement, restent des inconnus. Les Mycéniens ont laissé des armes offensives (poignards, rapières), une cuirasse de bronze, des casques, ainsi que des fresques et des reliefs représentant des chars. Des tablettes d'inventaire inscrites mentionnent l'existence de réserves de matériel, peut-être de chars de guerre. Le lien archéologique entre le monde mycénien et celui de la Grèce des Cités est marqué par la tombe de Lefkandi, en Eubée, où le mort, incinéré et enseveli dans un édifice imposant, était accompagné de quatre chevaux sacrifiés et enterrés à côté de lui. On peut reconnaître dans le mort l'ancêtre des "éleveurs de chevaux" ou "chevaliers" eubéens de Chalcis et d'Erétrie.
 

La guerre de Troie

La guerre de Troie n'a vraisemblablement pas eu lieu dans la forme dépeinte par Homère. Les héros de l'Illiade et de l'Odyssée n'ont sans doute pas eu d'existence historique. Toutefois, les deux poèmes, et surtout l'Illiade, contiennent des éléments qui permettent de se faire une idée du mode de combat prédominant à l'époque de leur composition. Les héros se combattent le plus souvent en duel, mais plusieurs allusions suggèrent l'affrontement de guerriers en formations de combat. Le char de guerre semble principalement utilisé pour le transport des héros jusqu'au champ de bataille. Les armes décrites dans l'Illiade comprennent des éléments mycéniens et d'autres plus proches du VIIIè siècle. Le poème fait la part belle au corps à corps, mode de combat qu'il tient pour plus noble que l'usage d'armes servant à frapper à distance, comme le javelot et la flèche. Les poèmes reflètent les réalités sociales de la guerre, les raids de pirates ou les razzias permettant la capture d'esclaves et de bétail, le sort réservé aux vaincus: la mort, l'esclavage, l'échange contre rançon.

 

14793b85ca5448cff25a560f1cbe7793.jpgLa guerre à l'époque archaïque et classique

Le premier conflit attesté historiquement est celui qui oppose deux coalitions emmenées par les deux cités eubéennes de Chalcis, d'une part, et d'Erétrie, de l'autre. L'objet de la guerre est la plaine lélantine, qui sépare les deux cités. C'est à cette occasion que semblent se dessiner les règles d'un code de combat, proscrivant l'usage d'armes de trait. Les cités de l'amphictionie pyléo-delphique (cités exerçant leur tutelle sur le sanctuaire de Delphes) s'interdisant de couper le ravitaillement en eau de places assiégées. C'est à la même époque (VIIè siècle?) que se développent l'armement de l'hoplite et le combat en phalange hoplitique, qui constituent l'élément dominant des batailles jusqu'à la victoire de la phalange macédonienne à Chéronée en 338 av. J.-C.

Alors que durant l'époque archaïque (VIIè - VIè siècle), les conflits se limitent à des affrontements entre cités voisines, les deux tentatives perses de débarquement (490) et d'invasion (480-479) donnent une dimension plus large à la guerre. La victoire de Marathon (490), les hauts faits d'une petite troupe principalement composée de Spartiates, au défilé des Thermopyles (490), puis, la même année, la victoire navale de Salamine, enfin la bataille de Platées (479), sonnent le glas des ambitions perses à l'ouest du bassin égéen. Les Athéniens s'appuient sur ces succès pour établir une "paix athénienne" dans l'Egée par la création d'une ligue opposée aux Perses.

Le grand conflit qui fait pendant aux guerres médiques entre Grecs et Perses est la guerre du Péloponnèse (431-404). Ce conflit peut apparaître comme une guerre civile. Mais les contemporains, en particulier Thucydide, utilisent la guerre du Péloponnèse pour mettre en évidence l'opposition entre deux coalitions, l'une terrestre, autour de Sparte et de sesalliés, l'autre maritime, emmenée par Athènes. La victoire revient aux Spartiates.

Dans un survol des principales guerres intenes au monde grec, il faut état de la montée en puissance de Thèbes, qui culmine avec la défaite d'une armée spartiate à Leuctres (371), suivie de l'invasion de la Laconie. Enfin, c'est notamment à la suite de différends nés autour du sanctuaire de Delphes que le roi de Macédoine Philippe II parvient en 357, date de son avènement, et 338, date de sa victoire à Chéronée sur une coalition des cités, à imposer sa loi sur la Grèce. Avec l'expédition d'Alexandre, la guerre change à nouveau de territoire, puisqu'elle implique l'ensemble du Proche-Orient jusqu'à l'Indus. Les guerres et les conflits mettent désormais principalement aux prises de grandes puissances, les royaumes hellénistiques, et plus tard Rome. Ils impliquent des régions entières de la Méditerranée et du Proche-Orient, et non plus seulement les petites cités-Etats de la Grèce propre. Avec l'extension du théatre géographique des opérations, ce sont aussi les dimensions humaines de la guerre qui se modifient, notamment en raison de l'ampleur des effectifs en présence.

 

e5288a84d7831384d7fd3828d21e5eac.jpgLes soldats professionnels

Les soldats grecs, ces "hommes de bronze" (Hérodote, II, 152), sont employés dans des armées étrangères, et ce dès le VIè siècle. av. J.-C., comme le prouvent des graffitis déchiffrés en Egypte. Voulant renverser le pouvoir royal perse, Cyros le jeune en 401 une troupe de soldats grecs et les conduit jusqu'au coeur du royaume, où l'usurpateur subit une défaite. La retraite des Dix Mille est relatée par Xénophon, qui propose du même coup dans son Anabase une sociologie des soldats professionnels des années 400 av. J.-C. La guerre du Péloponnèse (431-404) jette en effet sur le marché un certain nombre de combattants aguerris et sans emploi. Le IVè siècle est marqué par l'augmentation dans les armées de nombreuses cités de ces soldats professionnels, hoplites ou soldats légèrement armés (archers, frondeurs, "peltastes" armés de l'arc, de la courte épée courbe et du bouclier en forme de croissant). A l'époque héllénistique, des mercenaires d'origine grecque se retrouvent dans toutes les armées et sur tous les théatres d'opérations des pourtours de la Méditerranée.

Les causes de la multiplication des soldats professionnels à partir du IVè siècle sont diverses. A Athènes, on constate une désaffection pour les obligations militaires imposées aux citoyens, alors que simultanément le recrutement de mercenaires sen voit facilité. Les cités et plus tard les royaumes hellénistiques sont heureux de confier leur défense à des professionnels aguerris, ce qui met les citoyens à l'abri des aléas des batailles et de la guerre. Mais cette tendance n'est pas sans présenter des inconvénients: les troupes rémunérées ne sont pas toujours stables ni dignes de toute confiance. Elles peuvent se retourner contre leurs employeurs, être à l'origines de troubles sociaux, voire livrer la place qu'elles sont censées défendre. Les mercenaires eux-mêmes, souvent en provenance de régions défavorisées, cherchent un moyen de créer un pécule qu'ils souhaitent rapporter dans leur patrie, pratique attestée par des trouvailles monétaires, en Crète notamment.

Les esclaves combattent-ils dans les armées? A Sparte, les hilotes, peuple dépendant et par définition non spartiates de souche, fournissent des valets d'armes et parfois des combattants. A Athènes, en revanche, les esclaves ne sont pas autorisés à porter des armes. Il apparaît cependant que dès le Vè siècle av J.-C., dans plusieurs cités, des combattants sont recrutés au sein de la classe servile, notamment comme rameurs dans les vaisseaux de guerre. Dans les cas d'extrême danger, certaines cités sont conduites à affranchir des esclaves et à les incorporer au sein de troupes combattantes.

 

160a2468eda62c78649bef9e78909933.jpgLa guerre et les dieux

Dans l'Illiade, les dieux participent activement à toutes les phases

du conflit et s'engagent même parfois dans la bataille. Les dieux sont tout aussi présents dans la vie des combattants, des armées et des Etats en guerre. Certains moment particuliers du jour, du mois ou de l'année, des rites et des actes influent sur la conduite ou l'attitude des combattants et des armées. Ainsi, les Spartiates ne peuvent être présents à temps à Marathon, car ils sont retenus à Sparte pour une fête religieuse. En 413, le corps expéditionnaire athénien retarde son départ de Syracuse en raison d'éclipse de lune. Avant le déaprt au combat, le guerrier offre une libation. Avant la bataille, des devins procèdent au sacrifice, étudient les entrailles des animaux sacrifiés et y déchiffrent la volonté des dieux. Le cri de guerre (le péan) comporte un aspect religieux. Les boucliers portent parfois des représentations à caractère apotropaïque. Après la bataille, le vainqueur dresse un trophée avec les armements pris à l'ennemi. Il en dédie souvent une partie à Apollon, à Zeus ou à d'autres dieux dans les grands sanctuaires panhelléniques, comme Olympie ou Delphes. Innombrables sont les édifices et les oeuvres d'art consacrés  en ces lieux après une victoire. Enfin on réserve la dîme du butin aux dieux. Ces usages se maintiennent à l'époque hellénistique. Le grand autel élevé par les rois de Pergame commémore leur victoire sur les Galates d'Asie Mineure.

 

La guerre et l'économie

Les historiens anciens, et même Thucydide, n'accordent pas à la dimension économique des guerre une place centrale.Ce facteur joue néanmoins un rôle parfois important dans le déclenchement, l'évolution ou les suites d'un conflit. La cause de la lédendaire guerre de Troie elle-même est parfois attribuée à des motivations d'ordre économique. Les Troyens auraient en effet fait peser une menace sur les courants économiques en bloquant le détroit des Dardanelles. Ce casus belli aurait entraîné une riposte des Mycéniens. La dispute intervenue entre Chalcis et Erétrie pour la fertile plaine lélantine pourrait, elle aussi, avoir un arrière-plan économique. Les mesures prises par les Athéniens pour limiter l'accès au port de Mégare, que l'on ne connaît que par des allusions assez imprécises, pourraient avoir joué un rôle dans le déclenchement de la guerre du Péloponnèse. Quant à l'empire perse, il intervint plus d'une fois dans le conflit, notamment par des appuis financiers aux ennemis d'Athènes.

Inversemment, les succès militaires peuvent être une source importante de revenus et d'enrichissement pour les cités qui en sont les bénéficiaires. Le meilleur exemple est donné par Athènes qui, à la suite de ses succés contre les Perses, a su créer une confédération d'Etats alliés soumis au versement d'un tribut. La suprématie navale athénienne a pour conséquence un enrichissement considérable d'Athènes, perceptible par l'ambitieux programme de constructions conduit par Périclès et ses successeurs sur l'Acropole.

D'une manière plus immédiatement perceptible encore, lkes campagnes militaires, parfois très coûteuses, se concluent quelquefois par des résultats heureux pour les vainqueurs. La saisie de richesses en métal précieux ou e objets de prix, mais surtout la capture de butin "mobile", hommes, femmes ou enfants susceptibles d'être vendus en esclavage ou échangés contre une rançon, suivent parfois des victoires dans le terrain. C'est notamment en faisant entendre qu'ils possèdent des trésors que les habitants d'Egeste, en Sicile, parviennent à convaincre les Athéniens de lancer leur grande expédition de Sicile en 415. Et c'est dans l'espoir d'un enrichissement rapide que bien des hommes sans ressources se lancent dans la carrière de mercenaires, principalement au IVè et à l'époque hellénistique.

L'attribution des fruits de la victoire suscite d'âpres disputes tout au long de l'histoire grecque. Elle est pourtant réglée par des usages apparemment établis de longue date: dans l'Illiade déjà, une "part de choix" est assurée aux rois, plus particulièrement à Agamemnon, le chef suprême de l'expédition achéenne. Le mode de répartition des prises est défini dans les textes littéraires, ainsi que par des traités en bonne et due forme. Une règle assez généralement répandue veut que les biens immobiliers reviennent aux combattants locaux, originaires du territoire où s'est déroulé un conflit ou une bataille, et que les biens transportables, y compris les êtres humains et le bétail, soien divisés entre les autres membres d'une coalition.

Il convient de mentionner enfin l'enrichissment qui peut découler de programmes d'armement, ou même pour des individus isolés ou de petites entreprises, la fabrication d'armes. On sait que la découverte d'un filon argentifère particulièrement rentable à permis à Themistocle de lancer un programme de construction de vaisseaux de guerre sans précédent à Athènes vers 482. C'est la flotte construite à cette occasion qui a rendu possible la victoire de Salamine sur la flotte perse. Il est évident qu'un programme aussi ambitieux a permis la création de nombreux emplois dans plusieurs secteurs de l'économie athénienne. Nous savons par des plaidoyers d'orateurs attiques que les fabricants d'armes pouvaient être très prospères. Les travaux entrepris pour la défense de la plupart des villes, en particulier la construction dès la fin de l'époque archaïque de murailles de  plus en plus longues, puissantes et techniquement évoluées représente pour les cités des dépenses considérables, mais aussi l'assurance de revenus pour tous les hommes impliqués dans leur construction: ingénieurs, tailleurs de pierre et ouvriers de tous les corps de métier.

 

La guerre et le droit

Ben que le terme "guerre" (polemos) corresponde à une notion claire, opposée à celle de "paix" (eirénê), et que l'on parle de "guerre non déclarée" (polemos akêruktos), les relations entre cités grecques relèvent d'une situation de "ni guerre, ni paix", n'excluant pas les surprises. Les relations entre Athènes et Sparte, en revanche, sont dominées au Vè siècle par des "trêves" (spondai), dont la durée est fixée par des traités. Cette situation juridique explique pour une large part la construction de coûteuses murailles, gages de sécurité et d'indépendance politique.

La guerre entre cités proprement dite est régléepar un certain nombre de lois et d'usages non écrits, mais néanmoins généralement respectés par l'ensemble des belligérants: les "lois des Grecs" ou, plus généralement, les "lois communess au genre humain". Parmi ces usages figurent le respect des traités et de la parole donnée sous serment, l'inviolabilité des sanctuaires, celle des ambassadeurs, des théores et délégations se rendant à des festivals panhelléniques comme les concours d'Olympie, voire l'interdiction de mettre à mort des prisonniers qui se seraient rendus. Le non-respect de ces lois et usages entraîne une réprobation dont l'expression se retrouve sous la plume des auteurs tragiques, des historiens et des philosophes, qui eux-mêmes se font l'écho de sentiments plus largement partagés.

 

7ed110af4131cab506522fb84670bd54.jpgLe traitement des morts et des vaincus

A l'issue d'une bataille, les vaincus sont autorisés, sous le couvert d'une trêve, à récolter leurs morts tombés sur le champ de bataille. Les combattants tués sont ensevelis ou enracinés sur place, si on se trouve en territoire ami. Les usages diffèrent en fonction des cités et des circonstances. Les Athéniens transportent les cendres de leurs morts à Athènes. Les dépouilles sont exposées (prothesis) avant d'être transportées (ekphora) à la nécropole officielle (dêmosion sêma). Un stratège prononce alors l'éloge funèbre, célébrant les vertus des morts et la gloire de la cité. Le plus célèbre de ces discours, attribué par Thucydide à Périclès, est prononcé par l'homme d'Etat à la fin de la première année de la guerre du Péloponnèse (Thucydide, II, 35-46). On connaît plusieurs sépultures decombattants destinéesà perpétuer la mémoire des exploits et celles des morts au champ d'honneur,ainsi à Marathon ou à Chéronée.

Si la bataille en rase campagne est meurtrière, la mise à mort des prisonniers capturés reste l'exception et non la règle. Les combattants tombés vivants aux mains de l'ennemi peuvent être vendus comme esclaves, échangés, utilisés comme otages ou libérés. Dans le cas du siège des villes, la situation est encore plus variable. Une ville assiégée a souvent le choix de se rendre moyennant une convention ou de lutter jusqu'à une prise de force. La convention passée avec les assiégeants garantit la vie sauve à la population, hommes, femmes et enfants; ceux-ci peuvent généralement quitter la place en emportant le strict minimum. En revanche, la règle veut qu'en cas de prise d'assaut, le vainqueur peut disposer à sa guise de tout ce qui tombe entre ses mains, y compris les hommes, les femmes et les enfants. Dans ce cas, les défenseurs peuvent être massacrés, les femmes emmenés en esclavage. Cette réalité est généralement admise, et, depuis la prise légendaire de Troie, on la considère comme faisant partie des aléas de la guerre, même si les pièces tragiques représentées à Athènes suggèrent qu'on la déplore.

Des sévices ou traitements particulièrement cruels à l'égard des captifs ne sont pas génralisés, mais ils sont attestés. Les cas de brutalités les plus extrêmes se produisent souvent à l'occasion de conflits internes aux cités, où, à des différends d'ordre politique, vient s'ajouter une hostilité profonde, motivée par des raisons historiques. La volonté de mater des soulèvements ou des rebellions peut elle aussi entraîner des mesures particulièrement violentes. C'est le cas après le soulèvement de certaines cités alliées des Athéniens, comme Samos ou Mytilène, ou après le soulèvement de Thèbes, qui est détruite par Alexandre en 335 av. J.-C. et dont trente mille habitants sont réduits en esclavage.

Les guerres entre les successeurs d'Alexandre le Grand se concluent parfois par le passage de troupes entières, avec armes, bagages et familles, dans le camp du vainqueur. Le siècle qui suit la mort d'Alexandre le Grand (323) ne voit plus d'asservissements en masses dans la Grèce propre. Et, dès le IVè siècle av. J.-C., on constate la généralisation de l'entraide entre victimes des circonstances. Des inscriptions témoignent de l'intervention généreuse de citoyens en faveur de prisonniers libérés par des bienfaiteurs compatissants.

 

1059a14676cd1e9d3467ce6a29a773bb.jpg

 

 Pierre Ducrey

auteur de : Guerre et guerriers dans la Grèce antique, Paris, Hachette, 1999

 

Écrit par SG (Webmaster) dans > Concepts et définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : guerre, grèce, antiquité, sparte, troie, soldat, droit | | |  Facebook | |  Imprimer |

dimanche, 07 mai 2006

Djihad

En arabe jihâd, "guerre sainte" ou plus exactement "guerre légale", puisqu'il s'agit de la guerre ou de "l'effort de guerre", selon le sens étymologique du terme, prescrit par la Loi contre les infidèles.

7a8f4ebe1ddb8357043119774de323d8.jpg

C'est à Médine, lors des premières expéditions de Muhammad (ou Mahomet) contre les Mekkois, que le concept vit le jour. Il repose sur plusieurs versets du Coran, dont le plus important est le suivant: "Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu ni au Dernier Jour, qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son Envoyé ont déclaré illicite, qui ne pratiquent point la religion de vérité, parmi les détenteurs de l'Ecriture, jusqu'à ce qu'il payent la jizya, en compensation de ce bienfait et en raison de leur infériorité" (Coran, IX, 29).

Les juristes conclurent, à partir de ce texte et de quelques autres, que la guerre légale était une obligation pour l'ensemble de la communauté musulmane, mais qu'elle cessait à l'égard des détenteurs de l'Ecriture ou gens du Livre, c'est-à-dire à l'égard des chrétiens et des juifs dès que ceux-ci acceptaient la domination de l'islam et versaient un impôt spécifique leur permettant d'être admis au sein de la communauté comme un groupe inférieur et protégé, celui des tributaires ou dhimmis. En ce qui concernait les idolâtres, la guerre était requise jusqu'à ce qu'ils se convertissent; s'ils refusaient, ils pouvaient être mis à mort ou réduits à la condition d'esclaves.

L'action armée visant au triomphe de l'islam, même tempérée, dans les effets qui suivaient la victoire, par la clause accordant un statut particulier aux détenteurs de l'Ecriture, reste donc obligatoire contre tous les Etats non musulmans; d'où il résulte que les musulmans ne peuvent conclurent ave ces derniers que des trêves temporaires et jamais de traités de paix définitif. D'autre part, le jihad, étant une obligation communautaire, ne fait pas partie des devoirs individuels du musulman et c'est le chef de la communauté qui en décide seul le déclenchement ou l'arrêt en même temps qu'il désigne ceux qui doivent y participer. Ainsi, au Moyen-Age, ce devoir revenait au calife lui-même qui, au moment où l'institution connaissait tout son éclat, s'en acquittait de façon régulière, ne fût-ce qu'en dirigeant chaque année les incursions saisonnières ou razzias exécutées en territoire infidèle, notamment byzantin.

Hormis le jihad, il n'y a pas d'autre guerre permise au sein de l'islam qui doit normalement constituer une seule communauté. Mais les schismes qui apparurent très tôt ainsi que les rivalités entre sectes se traduisirent par des luttes intestines souvent meurtrières, y compris les premières batailles rangées entre les Compagnons de Muhammad, bataille du Chameau ou bataille de Siffin par exemple, qui posèrent des problèmes de conscience à certains musulmans. Une solution facile à cet égard a été de considérer tout ennemi, même celui que l'on rencontrait dans ces luttes intestines, comme un infidèle qu'il est permis de combattre ce qu'autorise en islam le statut du rebelle que les kharijites et les chiiites utilisèrent particulièrement. Un autre trait propre aux chiites, celui de ne pouvoir en principe déclarer la guerre légale en l'absence de tout imam, n'a, de son coté, guère été respecté au cours des temps.

Historiquement, l'expansion de l'islam se fit tantôt par le jihad , tantôt par la conversion faisant suite à des invasions armées qui furent à l'origine des grandes conquêtes du VIIè siècle et qui ne cessèrent jamais ensuite d'être pratiquées: des groupes musulmans, portant expressément le nom de mujâhidûn ou "combattant du jihad", entreprennent encore aujourd'hui à ce titre des actions subversives contre les peuples ou les Etats qu'ils accusent de malveillance ou seulement d'ingérence dans les affaires de l'islam. Mais, à coté de ces cas extrêmes, la guerre légale connut au cours des siècles des phases diverses et successives, tantôt d'assouplissement, tantôt au contraire d'intensification: les dernières étaient dues le plus souvent à des regains de propagande de la part des sermonnaires religieux et même des juristes. Leurs appels se multipliaient lorsque la communauté musulmane pouvait se sentir menacée ou effectivement touchée dans son intégrité territoriale, comme il apparaît notamment dans la péninsule Ibérique au moment des trimphes de la reconquête chrétienne de l'Andalus ou dans l'Orient syro-égyptien à la suite des premières expéditions victorieuses des croisés: dans chaque cas on vit, sous les effets d'une revivification intérieure du sentiment musulman et par l'intermédiaire de protagonistes conquérants issus souvent de régions lointaines, se durcir et se transformer peu à peu une situation d'abord paisible. Dans chaque cas égalment cette transformation affecta les lieux mêmes où s'était auparavant manifesté l'indifférence politico-religieuse de certains princes musulmans locaux ayant entretenu des relations pacifiques ou même de temporaires alliances avec les chrétiens qui avaient servi leurs ambitions ou parfois contribué à leur survie.

A d'autres époques, cet élan supplémentaire dû à l'esprit de jihad vint animer des actions de conquête et non de résistance aux attaques de l'ennemi. Ainsi la combativité des ghazis qui justifiaient alors par leur zèle le dynamisme guerrier de leurs chefs put aider à la constitution et au triomphe d'immenses empires. On le vit, par exemple, lors de l'expansion des Almoravides en Occident, mais le même phénomène marqua aussi l'essor des plus célèbres empires turcs; ainsi leurs troupes réussirent à envahir, soit certaines parties du sous-continent indien à l'instar des Ghaznévides et plus tard des Moghols, soit les possessions anatoliennes de Byzance à l'instar des Seljoukides, soit enfin l'Europe orientale à l'instar des Ottomans y établissant leur suprématie grâce à l'enthousiasme des combattants du jihad venus se ranger sous la bannière dès qu'il étaient devenus, au-delà des Dardanelles, les champions de la cause musulmane. Bien plus tard encore c'est au nom du jihad que les conquérants peuls de Sokoto, puis al-Hajj Omar Tal, réussirent au XIXè siècle à se tailler des royaumes éphémères en Afrique noire, que le Mahdi enflamma les foules au Soudan, que furent conduits les mouvements de résistance aux Français en Agérie, aux Russes au Daghestan, aux Britanniques dans le nord-ouest de l'Inde, aux Italiens en Lybie. C'est encore le jihad que les Ottomans de la dernière période avaient, cette fois sans gand résultat, proclamé contre les Alliés en 1914. La notion de jihad tomba ensuite quelque peu en désuétude dans le cours du XXè siècle, tandis que les docteurs en donnaient une définition pacifique essayant de la réduire à un effort de prosélytisme et de limiter l'action militaire à son aspect défensif. Mais la nésessité en fut à nouveau invoquée chaque fois que des groupes extrémistes trouvaient expédient de s'en prendre aux Occidentaux infidèles et aux dirigeants musulmans qui composaient avec eux, chaque fois aussi que se dessinaient des guerres de libération comme en Afghanistan contre les troupes soviétiques ou les mouvements d'émancipation comme en Palestine.

Certes, d'un autre côté, quelques tentatives furent faites, à toute époque, pour élargir doctrinalement et déplacer la notion de jihad mais elles ne rencontrèrent jamais qu'un succés très relatif quand elles ne furent pas rejetées. Ce fut le cas au XIIIè siècle où un auteur tel que le hanbalite Ibn Taymiya avait voulu appliquer le jihad à la lutte contre les hérétiques, et non plus seulement contre les infidèles, sans réussir à assurer l'essor de cette conception. C'était déjà le cas au XIè siècle lorsque les tenants du soufisme avaient cherché à définir le jihad comme un combat intérieur contre les passions et une étape indispensable pour accéder à l'union mystique, opposant ainsi un jihad majeur au jihad mineur qui concernait la lutte armée contre les infidèles, mais ne parvenant point à faire entendre largement leur opinion. 

Janine et Dominique SOURDEL

in Dictionnaire historique de l'islam

Écrit par SG (Webmaster) dans > Concepts et définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jihad, islam, islamisme, guerre sainte | | |  Facebook | |  Imprimer |