Lorsque le cadavre, enveloppé d'un linceul blanc et soigneusement lesté, a enfin glissé dans l'eau du haut du pont du porte-avion Carl Vinson, nulle salve n'a salué son immersion. La dépouille d'Oussama ben Laden, éliminé le 2 mai 2011 par les forces spéciales américaines à Abbottabad, au Pakistan, gît désormais dans les abysses de la mer d'Oman. Où au juste et à quelle profondeur, nul ne le sait.
À bien y regarder, l'aspect le plus étonnant de cet épilogue au 11 septembre n'est pas le modus operandifunéraire choisi par le Pentagone, aussi incongru soit-il. C'est, au fond, que certains journaux, français entre autres, aient cru pertinent à cette occasion de titrer "America is back !", éblouis par le fait qu'un fugitif traqué et foncièrement oublié de tous avait été englouti Par les vagues. Comme si l'élimination de "l'ennemi public n°1" pouvait, à elle seule, faire oublier le processus d’autodissolution stratégique de l'Amérique, entamé symboliquement le 11 septembre 2001.
Pour peu qu'on accepte de l'envisager sur le temps long d'une décennie passablement heurtée, la mort de Ben Laden n'aura été qu'une péripétie secondaire et non signifiante de ce processus d'autodissolution. Dix années d'approximations et de manipulations ont dessillé bien des intelligences sur les vertus de la "guerre globale contre le terrorisme". Et multiplié les interrogations sur les fondements d'une puissance américaine incapable d'une stratégie cohérente depuis que la chute du mur de Berlin l'a rendue orpheline d'un véritable ennemi. On commence, en particulier, à prendre conscience qu'une "guerre contre le terrorisme" — expression qui n'a jamais eu grand sens — ne se remporte pas en stationnant cent mille hommes pendant dix ans dans un pays étranger, quel qu'il soit. Qu'il était illogique et désincarné de prétendre combattre unmode d'action, quand il fallait étudier les contextes, les cultures et les rapports de force régionaux. Surtout, et plus fondamentalement, que le véritable Ground Zero de l'Amérique ne se situe pas à l'emplacement du World Trade Center, mais à quelques rues de là, à Wall Street plus exactement, où en 2008 la crédibilité de la première puissance mondiale a été si profondément engloutie sous les eaux noires d'une crise autogénérée qu'il sera sans doute moins aisé de retrouver le cadavre de cette crédibilité défunte que celui de Ben Laden.