mardi, 31 mai 2011
Allocution du général (R) Vincent DESPORTES sur l'Afghanistan (IRIS, 11 mai 2011)
THEATRUM BELLI reproduit avec son aimable autorisation le texte d'allocution, dans son intégralité, du général (R) Vincent DESPORTES : "L’Europe mène sa guerre la plus longue (...) ; elle le fait avec des effectifs très importants (40.000 combattants, 1/3 de la force engagée). Et elle n’existe pas."
Je voudrais revenir aux fondamentaux de la stratégie et constater avec vous, à partir de quelques exemples, que le conflit afghan valide à nouveau des concepts stratégiques persistants, qui affirment en chaque occasion leur pertinence, quel que soit le mépris qu’on puisse leur porter.
Première idée : celle de "la vie propre de la guerre" pour reprendre l’idée de Clausewitz.
Dès que vous avez créé la guerre, la guerre devient un sujet et non pas un objet. Clausewitz évoque "la volonté indépendante de la guerre", les événements finissant par avoir leur dynamique propre.
Elle a sa vie propre qui vous conduit, pour de nombreuses raisons, là où vous n’aviez pas prévu d’aller.
L’exemple de l’Afghanistan est particulièrement frappant.
La guerre commence le 7 octobre avec un objectif clair :
- faire tomber le pouvoir taliban à Kaboul et détruire le réseau d’Al Qaeda en Afghanistan.
- En gros l’objectif est atteint fin novembre 2007.
- Il y a, alors, moins de 2000 militaires occidentaux au sol.
- 10 ans après, les objectifs de guerre ont totalement changé et il y a presque 150.000 soldats déployés en Afghanistan.
C’est ce que le général Beaufre résume d’une autre manière en parlant "du niveau instable des décisions politiques" ce qui amène les stratèges militaires à adopter des modes de guerre successifs qui s’avèrent contre-productifs par la suite.
Cette évolution afghane éclaire donc deux réalités éternelles de la guerre :
- toute guerre est marquée par une dérive de ses buts et, le plus souvent, une escalade des moyens
- les "fins dans la guerre" influent toujours sur les "fins de la guerre" pour reprendre les expressions si parlantes de Clausewitz
Deuxième idée : on doit concevoir la guerre et sa conduite non pas en fonction de l’effet tactique immédiat mais en fonction de l’effet final recherché, c'est-à-dire du but stratégique. Autrement dit, la forme que l’on donne initialement à la guerre a de lourdes conséquences ultérieures. Ce qui est perdu d’entrée est très difficile à rattraper. Prenons les deux premières phases de la guerre en Afghanistan.
Première phase, celle du "modèle Afghan" (2001) (ou de la "stratégie minimaliste" selon Joe Biden.
- Lancé le 7 octobre 2001, associait la puissance aérienne américaine, les milices afghanes et un faible contingent de forces spéciales américaines
- Résultats :
- On constate que le modèle a fonctionné pour faire tomber le régime des Taliban mais beaucoup moins pour débusquer les membres d’Al-Qaïada et détruire les militants qui peuvent se réfugier dans leurs zones sanctuaires.
- Conséquences :
- Cette stratégie :
- a contribué à renforcer les "chefs de guerre" locaux, en particulier ceux dont le comportement envers la population était honni et qui étaient hostiles au gouvernement central de Kaboul.
- a renforcé la puissance Tadjik et donc aliéner d’autant la population pachtoune.
- a donc affaibli ce qui allait être essentiel ultérieurement, les deux piliers centraux de la reconstruction : un Etat central et la bonne gouvernance.
- Cette stratégie :
Deuxième phase, celle du modèle américain (2002 – 2006)
- Compte tenu de l’impossibilité pour les milices afghanes de venir à bout des Talibans les troupes américaines prennent la tête des opérations de ratissage
- On se rappelle des opérations Anaconda (2002), Mountain Viper (2003), etc..
- Il s’agissait :
- d’opérations de "bouclage et fouille" (Cordon and Search) avec pour but d’éliminer les caches des terroristes
- "enemy-centric raid stategy" comme le dit le général américain Barno
- Résultats : limités
- Conséquences :
- L’efficacité du "modèle américain" est limité par un grand défaut de sensibilisation culturelle et politique, voire par la supériorité technologique.
- Les bombardements aériens soulèvent des questions sensibles (on se rappelle le bombardement d‘une fête de mariage en Oruzgan en juillet 2002) avec des coûts politiques considérables.
- Les forces US suscitent crainte et hostilité dans la population ; perçus comme des infidèles, force d’occupation.
- La population neutre, voire favorable, est aliénée.
On passera en 2006 d’une guerre "enemi-centric" à une guerre "population-centric", mais le premier mode de guerre aura commis des dommages irrattrapables.
Quatrième idée : si le centre de gravité de l’adversaire se situe au-delà des limites politiques que l’on s’est fixées, il est inutile de faire la guerre car il ne sera pas possible de la .gagner
- Au sens clausewitzien, le centre de gravité des Talibans se situe dans les zones tribales pakistanaises, puisque que c’est de cette zone refuge qu’ils tirent leur capacité de résistance.
- Impossible pour les Américains d’y mettre militairement bon ordre : cette cible se situe au-delà des limites politiques qu’ils se sont fixées, ne serait-ce que pour de simples raisons de logistique militaire en raison de la vulnérabilité de leurs convois militaires lorsqu’ils traversent le Pakistan
- Impossible pour les Américains d’y mettre militairement bon ordre : cette cible se situe au-delà des limites politiques qu’ils se sont fixées, ne serait-ce que pour de simples raisons de logistique militaire en raison de la vulnérabilité de leurs convois militaires lorsqu’ils traversent le Pakistan
Cinquième idée : c’est avec son adversaire que l’on fait la paix.
Selon le bon esprit de la Guerre Froide qui n’a pas fini de nous faire du mal, la Conférence de Bonn, en décembre 2001, a été non pas la conférence de la réconciliation mais la conférence des vainqueurs. Elle a, de fait, rejeté les Taliban - donc les Pachtouns - dans l’insurrection. 10 ans près nous n’en sommes pas sortis.
Sixième idée : ce qui est important, c’est le stratégique et non le tactique.
Nous sommes aujourd’hui plongés au cœur d’une véritable "quadrature du cercle tactique", entre protection et adhésion de la population d’une part, protection de nos propres troupes d’autre part et destruction de l’adversaire taliban par ailleurs ;
Nous sommes engagés dans un travail de Sisyphe du micromanagement du champ de bataille, comme si nous étions enfermés dans une stratégie de tactiques, et son appareil de "metrics" et autres indicateurs de performances .
C’est une impasse.
Nous ne trouverons pas de martingale tactique en Afghanistan : la solution est d’ordre stratégique. Une accumulation de bonnes tactiques ne fera jamais de bonne stratégie : un problème politique au premier chef ne peut être résolu que par une solution politique. Citant des officiers US, le New York Times regrettait récemment, je cite "la déconnection entre les efforts intenses des petites unités et les évolutions stratégiques".
Une idée de niveau tactique. Elle est simple. Le nombre compte ou "Mass Matters" comme disent nos amis anglo-saxons. Les coupes budgétaires progressives et l’exponentielle du coût des armements ont conduit a des réductions de formats incompatibles avec l’efficaité militaire dans les nouvelles guerres au sein des populations.
En contre-insurrection, gagner, c’est contrôler l’espace. On connaît les ratios. En dessous du ratio de 20 personnel de sécurité pour 1000 locaux, il est tout à fait improbable de l’emporter.
- En Irlande du Nord, pour une population de 1 million d’habitants, les Britanniques ont maintenu une force de sécurité globale de 50.000 et y sont restés 20 ans (Ratio de 1 pour 20 et non de 1 pour 50).
- En Irak, la population est de la trentaine de millions. Il a fallu mettre sur pied (avec les Irakiens) une force de 600.000 hommes pour que la manœuvre de contre-insurrection commence à produire ses effets (ratio d 1 pour 50).
- En Algérie, à la fin des années 1950, les effectifs français étaient de 450.000 pour une population de 8 millions d’Algériens d’origine musulmane (ratio de 1/20).
- En Afghanistan, nous sommes loin de ce ratio. Alors que le théâtre est infiniment plus complexe, physiquement et humainement, que nous agissons en coalition, le ratio est de 2x140.000 pour 30 millions, soit la moitié de ce qui est nécessaire.
Nos ratios actuel forces de sécurité/population nous permette de conquérir mais pas de tenir. Gagner la guerre, c’est contrôler l’espace. Or, nous ne savons plus contrôler l’espace.
Enfin, pour conclure, deux dernières idées :
1 – vous pesez dans une guerre à hauteur de votre participation
En ce sens, le conflit afghan est bien une "guerre américaine".
On se rappelle de ce télégramme diplomatique révélé dans Le Monde par Wikileaks ou l’ambassadeur des Etats-Unis à Paris demandait, sur instance de l’Elysée, que Washington trouve des façons de faire croire que la France comptait dans les options stratégiques.
On se rappellera aussi que – de McKiernan à Petraeus en passant par McCrystall - le "Commander in chief" américain, relève et remplace les chefs de la coalition sans en référer aux autres membres.
On se souviendra que les calendriers et les stratégies sont dictés davantage par les préoccupations de politique intérieure américaine que par le dialogue avec les coalisés bien obligés de s’aligner.
2 – l’Afghanistan est une nouvelle preuve de l’échec de l’Europe
Je constate qu’il y a, ou qu’il y a eu, 15 pays de ‘union ayant engagés des forces militaires en Afghanistan :
- Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne France, Hongrie Italie, Lettonie, Lituanie Pays-Bas, Pologne, Roumanie, Suède, République tchèque, Portugal.
Avec des effectifs non négligeables puis qu’ils représentent environ 40.000 combattant, soit 1/3 de la force engagée. Or, il n’y a pas presque pas d’Europe, et en tous cas aucune défense européenne en Afghanistan. On pourra toujours m’expliquer que, historiquement, l’Europe a eu du mal a s’imposer en tant que telle dans cette guerre. Certes. Mais le constat est là : l’Europe mène sa guerre la plus longue, ever ; elle le fait avec des effectifs très importants. Et elle n’existe pas.
Cela donne une résonance nouvelle aux propos du Ministre de la défense, Hervé Morin, qui affirmait fin octobre : "L’Europe est devenu un protectorat des Etats-Unis" (1). Il est temps que l’Europe se prenne en main.
Saint-Cyrien, officier de cavalerie, le général (R) Vincent DESPORTES a dirigé l'École de Guerre après avoir commandé le Centre de Doctrine d'Emploi des Forces (CDEF). Diplômé du War College, il a servi deux ans au sein de l'US Army avant d'être Attaché militaire aux États-Unis. Maître de conférences à Sciences-Po Paris, il enseigne la stratégie à HEC ; il a publié de nombreux articles et ouvrages consacrés aux questions opérationnelles et stratégiques.
Dernier ouvrage paru : Le piège américain aux Éditions ÉCONOMICA, 2011.
Écrit par SG (Webmaster) dans > Afghanistan, > Armées, > États-Unis, > France, > Guérilla, > Otan, > Points de vue, > Stratégie, GUERRES (Typologies) | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note |
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Commentaires
A défaut de rendre optimiste, ce texte rend le lecteur intelligent.
Écrit par : BIALOT | mercredi, 01 juin 2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : PAPYNU | jeudi, 02 juin 2011
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