On peut décrire les forces de Charles VIII comme la première armée "moderne", en ce sens qu'elle comportait les trois armes et les déployait dans des combinaisons variées où elles s'appuyaient mutuellement, et que d'autre part elle était avant tout constituée d'hommes payés sur le Trésor. C'est pourquoi les historiens font généralement commencer les Temps modernes en Europe par les guerres d'Italie, qui s'ouvrirent avec l'invasion française de 1494. Mais bien rares étaient les hommes qui, à la fin du XVe siècle, avaient conscience de vivre l'aube d'une ère nouvelle, le passage à une vitesse supérieure dans la guerre ou dans tout autre domaine. En fait, ils avaient plutôt l'impression contraire.

L'archaïsme conscient de la fin du Moyen Age, était particulièrement répandu chez les chevaliers français qui constituaient l'épine dorsale de l'armée royale. Cet archaïsme devait durer jusqu'au milieu du XVIe siècle, au moins jusqu'à la disparition des deux rivaux princiers qui incarnaient ce sentiment et dont les querelles en étaient arrivées à polariser l'ensemble de la politique européenne : François Ier et l'empereur Charles Quint. Les guerres qui dominèrent la première moitié du XVIe siècle, pour se terminer par une impasse au Cateau-Cambrésis en 1559, étaient entièrement "médiévales" dans leurs motifs : elles avaient pour but de faire valoir ou de défendre des droits personnels de propriété et de succession, de soumettre des vassaux indisciplinés, de protéger la Chrétienté contre le Turc ou l'Eglise contre l'hérésie. Charles VIII envahit l'Italie afin de soutenir les prétentions de la Maison d'Anjou au trône de Naples contre celles de la Maison d'Aragon, et pour diriger ensuite une croisade destinée à reprendre Jérusalem. Son successeur, Louis XII d'Orléans, poursuivit la guerre pour défendre les droits de sa Maison sur le duché de Milan contre les Sforza et leurs protecteurs impériaux. Après son élection en 1519, Charles Quint reçut ces deux querelles en héritage, la première de son grand-père Ferdinand d'Aragon, la seconde de son autre aïeul, l'empereur Maximilien ; une troisième querelle lui fut léguée par l'une de ses grand-mères, Isabelle de Castille, à propos de la couronne de Navarre, et une quatrième par l'autre grand- mère, Marie de Bourgogne, au sujet des territoires perdus par le père de celle-ci, Charles le Téméraire, au profit du roi de France. Dans toutes ces disputes son adversaire était François Ier, son rival malheureux lors de l'élection impériale, qui appuyait les princes protestants allemands rebellés contre son autorité ; le roi de France avait également conclu un accord tacite avec les Turcs, contre lesquels Charles Quint concentrait des forces en Méditerranée dans le vain espoir d'entraver leur avance menaçante. Ainsi, au moins durant le premier quart du siècle, la guerre conserva la forme de querelles personnelles opposant des princes dans des affaires d'héritage ; elle n'avait rien à voir avec un conflit entre Etats, encore moins entre nations, fondé sur une perception différente des intérêts respectifs. A la date tardive de 1536, Charles Quint estimait encore naturel de provoquer son rival en combat singulier. Le défi fut accepté, obligeant le pape à intervenir, puis les deux monarques se raccommodèrent à Nice avec un étalage de luxe extravagant, jurant l'un et l'autre, selon la coutume des princes chrétiens depuis 400 ans, de liquider leurs différends dans une croisade commune.