vendredi, 22 octobre 2010
Faut-il brûler la contre-insurrection ?
Sous la direction de Georges-Henri Bricet des Vallons, qui était longuement intervenu sur ce blog concernant les sociétés militaires privées, les éditions Choiseul sortent un ouvrage collectif concernant le concept de "contre-insurrection".
L’insurrection est une « guerre pour le peuple ». Le terme de contre-insurrection définit l’ensemble des efforts qu’un État ou une force occupante déploie dans les domaines politiques, économiques, sociaux, médiatiques et militaires, pour arracher la population à l’emprise de la guérilla, lui interdire de se développer et la neutraliser.
Pour reprendre la formule de René Emilio Ponce : « 90% d’une contre-insurrection sont politiques, sociaux, économiques et idéologiques, et seulement 10% sont militaires. » La population est donc au cœur de la dialectique entre insurgés et contre-insurgés. C’est l’action exercée sur ce levier qui fera pencher la balance d’un côté ou de l’autre. De fait, « conquérir les esprits », c’est « avoir un bon gouvernement sous tous les rapports ». Seule la création d’un environnement politique favorable à la population peut permettre d’étouffer l’emprise d’une guérilla ou, en miroir, permettre à une guérilla de contrer l’action de l’État en place et de le renverser ou, en l’absence d’État, de s’y substituer. Une fin qu’illustre l’action sociale du Hezbollah au Liban ou celle des réseaux de charité taliban dans l’aide à la population pakistanaise touchée par les inondations de septembre. Militaire et coercitive à la marge, la contre-insurrection est avant tout une machine d’ingénierie sociale stratégique, une campagne globale pour la « conquête des cœurs et des esprits », telle que l’a formulée pour la première fois le général Templer, artisan du « succès » britannique en Malaisie contre la guérilla communiste menée par Chin Peng. Dans ce plan global, l’équilibre des efforts civils et militaires et l’efficacité de leur coordination sont décisifs. Des opérations militaires conduites sans actions civiles – ou l’inverse – seront incapables de produire un effet durable. Dans cette dialectique, l’action psychologique et l’organisation administrative du pays mise en œuvre par un État fort tiennent donc une place centrale, égale, sinon plus importante, que celle de la force armée : « Il est évident que les mesures prises par le gouvernement doivent viser à rétablir son autorité et l’ordre public dans tout le pays, de façon à regagner le contrôle de la population et à en acquérir le soutien. […] Sans un appareil du pouvoir suffisamment efficace, aucun programme ou projet ne pourra, dans le cadre d’une contre-insurrection, produire les résultats escomptés ». Mais parce que la contre-insurrection est une guerre sociale et culturelle avant d’être un conflit militaire, elle problématise considérablement la notion de « victoire » telle qu’on se la figure dans une guerre interétatique, par la défaite par les armes et le basculement de la bataille. Le centre de gravité de l’ennemi y est à la fois partout et nulle part. La destruction de la guérilla ne peut donc s’obtenir que de manière indirecte, par la subversion et le retournement du peuple, et donc par l’isolement définitif de l’insurrection. Si la force militaire se fixe pour seule finalité la destruction physique de l’ennemi et de son organisation s’ouvre alors pour elle un cycle sans fin car aussitôt ces dernières « détruites, elles seront récréées toutes les deux par une nouvelle fusion d’insurgés de l’extérieur. » La victoire dans la guerre contre-insurrectionnelle réside essentiellement dans « l’isolement permanent des insurgés par rapport à la population, un isolement non pas imposé à la population mais entretenu par et avec la population. » La puissance du feu doit y être drastiquement encadrée, utilisée toujours de façon proportionnée, car en faire un « usage malavisé […] crée des dettes de sang, des sans-abri et des perturbations dans la société qui nourrissent et perpétuent la contre-insurrection ». Certainement plus que la loi des armes, c’est la bataille des légitimités, des narrations, des représentations, des perceptions, qui fera basculer l’adhésion de la population en faveur de l’un ou l’autre camp. Dans cette bataille, aucune émotion, aucun sentiment, « seul compte le calcul de l’intérêt personnel » et la constitution de « réseaux fiables » par l’inféodation des minorités favorables. Pour parvenir à convaincre la population que seuls les contre-insurgés sont capables de la « protéger » et que leur « résister ne mène nulle part », il faut « connaître les gens, la topographie, l’économie, l’histoire, la religion et la culture » des régions dans lesquelles la force évolue. L’étude du « terrain humain » devient le déterminant stratégique absolu. Sans connaissance de la population et de sa culture, point de salut.
312 pages, 23 euros
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Introduction
- De quoi la contre-insurrection est-elle le nom ?, Georges-Henri Bricet des Vallons
- Ce que l’histoire nous enseigne
- Pour une généalogie atlantique de la contre-insurrection.
- La question de l’influence française sur les doctrines américaines, Elie Tenenbaum
- Anthropologie et contre-insurrection. L’Human Terrain System et les faux-semblants de la guerre culturelle américaine, Georges-Henri Bricet des Vallons
- Les dilemmes de la doctrine de contre-insurrection américaine : répétition, pertinence et effet, David H. Ucko
- Carl Schmitt et l’insurrection irakiennne, Ahmed S. Hashim
Sur le terrain…
- Communautarisation, tribus et terrain humain : la contre-insurrection américaine en Irak, Stéphane Taillat
- Les légions dangereuses.
- Une histoire systémique de la guerre en Irak (2003-2010), Michel Goya
- L’épopée guerrière des non-combattants.
- Les OMLT françaises en Afghanistan (2006-2010), Florent de Saint Victor
- Les défis du renseignement militaire dans la contre-insurrection : l’enjeu afghan, Michel Masson
Faut-il brûler la contre-insurrection ?
- Les mythes de la contre-insurrection et leurs dangers : une vision critique de l’US Army, Gian P. Gentile
- Vaincre les insurrections, Hervé de Courrèges, Emmanuel Germain, Nicolas Le Nen
- Contre-insurrection et « responsabilité de protéger » : panacée ou supercherie ?, Christian Olsson
Écrit par SG (Webmaster) dans > Afghanistan, > Guérilla, > Irak, > Livres-Revues | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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