mercredi, 07 juillet 2010
Morin sanctionne le général Vincent Desportes : "Sois pro-américain ou tais toi !", par Jacques Sapir
Une dépêche d’agence nous apprenait tard dans la soirée de vendredi que le ministre de la Défense avait engagé une procédure disciplinaire contre le général Vincent Desportes, responsable du CID (le Collège Interarmées de Défense ou ancienne "École de Guerre") pour sa tribune libre publiée dans un quotidien du soir sur la stratégie suivie en Afghanistan.
Le général Desportes ne prenait pas position sur la guerre elle-même ni sur les buts de guerre, qu’il soutient. Il ne prenait pas position sur la stratégie française non plus. Il questionnait la stratégie américaine, ou plus exactement son ambivalence qui aboutit à une absence. Il ne faisait que remarquer, et souligner, les hésitations du président Obama. Les positions affirmées dans cette tribune ne font que traduire le sentiment d’une très large partie de l’Armée.
On peut penser ce que l’on veut de la tribune du général Desportes. Reconnaissons-lui le mérite insigne d’ouvrir un débat qui est plus que nécessaire au vu de la tournure des opérations en Afghanistan. Il faut ici signaler qu’il est dans la vocation même du CID de mener de tels débats. Le général Desportes était dans sa mission et dans son droit quand il a écrit cette tribune, qui était légitime.
La décision du ministre de la Défense est inique. Elle est aussi scandaleuse et stupide.
Elle est scandaleuse parce qu’elle revient à sanctionner l’un des plus brillants cerveaux de l’Armée française non pas pour avoir critiqué ses autorités politiques mais celles d’un autre pays. Il faut noter qu’aux Etats-Unis ce type d’article, de la part d’officiers d’active, est monnaie courante. Va-t-on alors se donner le ridicule de sanctionner en France ce qui est passé dans les mœurs outre-Atlantique ? Ira-t-on jusqu’au comble du ridicule en sanctionnant un officier supérieur non pour avoir critiqué sa propre hiérarchie mais celle d’un autre pays ?
Quand le général Petraeus qualifie de très sérieuse la situation en Afghanistan, ne critique-t-il pas, lui aussi, du moins implicitement, la stratégie qui a été menée depuis des années ?
Le général Desportes n’est pas un factieux, mais un homme qui fait ce pourquoi il a été nommé à son poste. Venir le lui reprocher aujourd'hui serait donc un scandale.
Au-delà c’est une action d’une profonde et insigne stupidité. Un débat sur la stratégie de l’Otan en Afghanistan est à l’évidence nécessaire. Peut-être convient-il de le rappeler à certaines personnes, mais dans ce pays des femmes et des hommes meurent chaque jour, les uns civils, victimes d’attentats, de représailles ou des tirs fratricides, et les autres militaires, dans des embuscades, tués ou mutilés par des mines et des engins piégés. Ces morts et ces souffrances sont peut-être nécessaires, mais il faut dire à ce moment pourquoi et définir la meilleure possible des stratégies applicables. La guerre n’est jamais un jeu dans lequel on engage une nation impunément.
Aujourd’hui, avec la montée des pertes militaires, mais aussi des pertes civiles qu’impliquent les bombardements de l’Otan, il est clair que la stratégie élaborée à Washington ne fonctionne pas. Toute tentative pour réprimer et supprimer le débat sur ces questions ne peut que nous enfermer dans une stratégie perdante. Le comportement de bunker que les mesures contre le Général Desportes révèlent nous renvoient à ce vieil aphorisme militaire "dans le béton les plus cons !".
En fait, ces mesures posent un autre problème. Peut-on en France critiquer les États-Unis depuis que nous avons réintégré l’organisation intégrée militaire de l’Otan ? Si telle était la raison cachée des mesures visant le Général Desportes, et avant lui d’autres officiers supérieurs moins connus, alors cela signifierait que notre alignement n’est autre qu’un asservissement.
La sanction dont le général Vincent Desportes est menacée est donc porteuse d’un problème grave pour le fonctionnement de notre démocratie. Elle témoigne de la déliquescence de ce gouvernement.
Jacques SAPIR
Source du texte : MARIANNE2
Entretien du 2 juillet accordé au journal LE MONDE par le général Vincent Desportes
Vous pensez que le limogeage du général Stanley McChrystal, chef de la coalition internationale en Afghanistan, illustre une crise de la stratégie américaine. Pourquoi ?
La relève du général McChrystal relance deux débats, l'un tactique – comment on combat en Afghanistan– et l'autre stratégique – ce qu'on fait là-bas. L'affaire tombe mal parce que la situation n'est pas bonne. Le mois de juin a été le plus meurtrier pour l'OTAN depuis neuf ans. Et deux fois plus de soldats afghans sont morts qu'en mai. Cela ouvre un premier débat, sur la tactique choisie. La doctrine de contre-insurrection traditionnelle, telle que l'a engagée McChrystal depuis un an, avec un usage restreint de l'ouverture du feu, des moyens aériens et de l'artillerie pour réduire les dommages collatéraux, ne semble pas fonctionner.
Ses partisans expliquent que l'on porte le combat "là où même les Soviétiques ne sont pas allés". Ils assurent qu'après cette phase où nous comptons plus de morts, il y aura l'embellie, de la mime façon qu'en Irak, sous l'impulsion du général David Petraeus en 2007, il a fallu en passer par là avant que la situation ne s'améliore.
N'empêche, factuellement, la situation n'a jamais été pire. McChrystal a toujours dit que cela prendrait du temps. Mais le fait d'avoir modifié la façon de combattre n'a pas encore porté ses fruits de manière claire.
Quelles sont les conséquences immédiates ?
Cela a des conséquences sur le moral des troupes. L'armée américaine doute des directives McChrystal. Les soldats disent : "On protège les populations afghanes mais c'est nous qui nous retrouvons en danger", "on est en train de perdre", "on ne peut même pas faire notre métier de soldats". Il est difficile aux chefs d'affirmer : "On perd quelques batailles mais on est en train de gagner la guerre."
Par ailleurs, chez les militaires, un autre courant, remettant en cause le mode d'action "gagner les cœurs et les esprits", suscite une adhésion grandissante. Cette remise en cause renforce l'écart entre la troupe et la stratégie générale. Or, on ne peut pas faire la guerre contre le moral des soldats. On doute, alors même que la doctrine est portée par tous ceux qui entourent le président Barack Obama, Hillary Clinton, Robert Gates, et le chef d'état-major interarmées Michael Mullen.
La stratégie globale américaine peut-elle changer ?
L'affaire McChrystal révèle une faiblesse. Le chef de l'exécutif aurait pu morigéner son chef militaire et le renvoyer au combat, comme l'avait fait Roosevelt avec le général Patton, qui avait dû s'excuser d'avoir giflé un soldat. Tout se passe comme si le président n'était pas très sûr de ses choix. Il a limogé deux généraux en l'espace d'un an, David McKiernan, qui prônait la tactique américaine traditionnelle de la force, et McChrystal, qui avait l'option inverse. Il a choisi une voie moyenne qui peine à fonctionner.
A l'issue des débats sur les renforts nécessaires, il y a un an, il a opté pour 30.000 soldats de plus. Tout le monde savait que ce devait être zéro ou 100.000 de plus. On ne fait pas des demi-guerres.
Si la doctrine McChrystal ne fonctionne pas ou n'est plus acceptée, il faudra bien revoir la stratégie. Et il n'y a plus qu'une option : celle du vice-président Joseph Biden, qui dit que l'Amérique a d'autres intérêts stratégiques que l'Afghanistan, qu'elle est piégée là par une guerre sans fin, et qu'il faut en sortir, en réduisant les troupes à une capacité de frappes ponctuelles contre Al-Qaida. Des trois lignes d'opérations, la sécurité, la gouvernance, le développement, Joseph Biden dit que seule la première marche – relativement. Le problème sera de réconcilier la stratégie avec ceux qui la mettent en œuvre. Il faudra aussi, probablement, repousser la date du retrait d'Afghanistan.
Cela ne devrait-il pas être un débat de la coalition internationale ?
C'est une guerre américaine. Quand vous êtes actionnaire à 1%, vous n'avez pas la parole. Il n'y a pas de voix stratégique des alliés. Autre difficulté, nos appareils militaires n'ont plus la capacité de mettre longtemps beaucoup d'hommes sur une opération. La question est de savoir si les Etats-Unis sont capables d'adapter leur stratégie.
Traditionnellement, ils répondent aux problèmes militaires en tirant parti de leurs avantages comparatifs : la puissance et la technologie. Au Vietnam, des tentatives de procéder autrement, réussies, avaient eu lieu, mais la machine est vite revenue à ses errements – priorité absolue à la ligne sécuritaire, soutien à un gouvernement fantoche, toutes choses qui ne fonctionnent pas à long terme.
Propos recueillis par Nathalie Guibert
Écrit par SG (Webmaster) dans > Afghanistan, > Armées, > États-Unis, > France, > Otan, DÉFENSE | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : cid, desportes, otan |
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Commentaires
Toujours la même litanie : ce qui vient des USA et du gouvernement français (sauf socialiste bien-sûr) est foncièrement mauvais. No matter what. On ressort les mantras de "démocratie" et "liberté d'expression" en oubliant rapidement qu'Obama (idole de la gauche) a rapidement mis de l'ordre dans le poulailler du Pentagone quand les poules se sont mises à caqueter un peu trop haut. Ceci dans un pays où, par tradition, la liberté d'expression dans l'armée américaine est plus ouverte qu'en France. D'ailleurs il est faux d'affirmer qu'aux USA "ce type d’article, de la part d’officiers d’active, est monnaie courante". On y discute des questions de stratégie, oui, mais pas dans les termes de Desportes. Pour moi, la mauvaise foi de Sapir est évidente. Et parler de "scandale" est pathétique car je suis sûr et certain que si un événement analogue avait eu lieu sous un gouvernement de gauche, Marianne2 aurait commencé à parler de "putsch des généraux" et fait des raccourcis avec certains événements. Finalement l'article de Sapir est plein d'approximations et d'erreurs factuelles (par exemple les pertes civiles ont diminué vertigineusement sous Mc Chrystal).
Ensuite personne ne nie le besoin de débat. Mais celui ci a déjà lieu dans une foultitude d'Instituts, éditoriaux et autres instances et est bien sûr tacitement alimenté par des sources militaires. Mais c'est un débat civil (dans tous les sens du terme) et personne ne le censure. Mais je suis d'accord avec Sapir sur une chose : "dans le béton les plus cons !". Et Sapir devrait se demander qui sont "les plus cons" dans cette histoire.
Écrit par : zaphod46 | mercredi, 07 juillet 2010
Répondre à ce commentaireC'est votre atlantisme qui est pathétique.
Écrit par : Marc | mercredi, 07 juillet 2010
Répondre à ce commentaireLe Général Desportes sera sanctionné pour avoir fait ce qu'il fait habituellement : communiquer et donner son opinion (Il le fait ce mois ci, une fois de plus, dans le magazine DCI sur les chars de combat) Son opinion est légitime et donne sa vision de la situation en Afghanistan.
Chacun sait que la guerre en Afghanistan, voulue par les américains à l'origine, est dorénavant une guerre de l'OTAN. Et la France a toujours fait partie de l'OTAN, avec moins ou plus de présence. Du coup nous sommes engagés dans un conflit censé durer 1000 ans (C'est le temps qu'il faut pour passer d'un régime féodal musulman à un régime démocratique à l'occidentale) C'était une connerie mais la gauche française n'est pas à une connerie près. (Elle nous a envoyé en Irak lors de la première guerre du golfe)
Maintenant, le vin est tiré et il faut le boire; Y compris s'il a le goût de vinaigre. Et il faut donc mettre les moyens pour que nos troupes soient protégées, armées et équipées au "meilleur standard international". Hors, ce n'est pas le cas :
- Nous n'avons pas d'hélicoptères lourds de type CH-47. (Nous ne pouvons mettre que 11 hélicoptères)
- Nos Rafales ne peuvent délivrer seuls des bombes GBU. (Il a besoin d'un éclairage sur SEM ou 2000)
- Nos VAB accusent leur âge. (Panhard, Nexter et RTD proposent de nombreux modèles bien plus efficaces.)
- Nos bases ne sont pas protégées par des systèmes automatiques. (Israel, les US en produisent d'excellents. Un industriel français devrait être capable de le faire)
- Nos soldats continuent à devoir acheter dans le privé le petit matériel qui leur manque. (Même si la situation s'améliore)
- Le camouflage n'est toujours pas une priorité. (C'est pourtant simple de doter des militaires d'un camouflage moderne de type multicam et de tester divers camouflages en fonction des saisons et des zones d'emploi)
- Etc....
A ce constat, la déclaration de Morin tient de la posture. Car, soit on est là bas pour gagner et on s'en donne les moyens matériels et humains. Soit on est là pour faire de la figuration. Hors les manques que je dénonce sont bien la mise en évidence d'un engagement figuratif. Et le Général Desportes dit une chose que les politiques français, Ministre en tête, ne veulent pas entendre : "Les vedettes, les producteurs et le réalisateurs ne parlent pas aux figurants; Sauf à table lors des repas" Le pire étant que nous ne nous engageons pas plus en Afghanistan, non pas par volonté politique et diplomatique, mais parce que nous sommes incapables militairement de le faire. Notre pays devient, de plus en plus, la grenouille qui veut se faire plus grosse que le boeuf. Nous dépensons un budget colossal pour de l'armement national (Leclerc, Rafale, VBCI, Missiles, Canons, etc....) qui coûte une fortune et est plus que perfectible (En dehors du défilé du 14 juillet) Nous dépensons un budget colossal pour être présents en Afrique. Nous dépensons un budget colossal pour être présent en Aghanistan. Et ce budget manque ensuite pour doter notre armée de terre de l'équipement d'intervention dont elle a besoin pour assurer la mission. (Où sont les MRAP ? Où sont les Mortiers Lourds portés sur véhicules ? Où sont les tourelles téléopérées sur cabine blindées des VTL ? Où sont les camions de dépannage blindés avec tourelle téléopérée pour la défense rapprochée ? Où sont les véhicules civils blindés pour circuler dans Kaboul ?)
Un pays a la classe politique qu'il mérite. Nous sommes décidemment des votants bien médiocres. C'est pourquoi il faut que des Desportes parlent, disent la réalité et qu'elle soit relayée dans l'opinion publique. Personnellement j'en ai marre de voir nos armées défiler le 14 juillet le torse bombé et de voir nos soldats marcher le dos courbé en action de guerre, parce que les politiques, les industriels et, au final le citoyen, se moquent de ses besoins réels pour faire un métier de soldat qui ne pardonne pas les erreurs. Rappelons d'ailleurs à nos députés qu'il y a un demi-siècle, à leurs places, sur leurs sièges étaient assis des militaires en uniforme écoutant un orateur sur un perchoir orné d'un drapeau rouge et noir à croix gammée.
Écrit par : Gwydyon | jeudi, 08 juillet 2010
Répondre à ce commentaireC'est le premier paradoxe de la stratégie en Afghanistan. Soit nous intervenons pour restaurer la démocratie et les notions de souveraineté... ce qui passe par le respect fraternel et la restauration de la dignité humaine. Soit nous sommes là-bas sous un faux drapeau pour faire de la "pacification" ou "des opérations de police" comme au bon vieux temps de l'Indochine. Il faut choisir.
Mais si on commet a nouveau cette erreur d'une intervention militaire abusive et criminelle : dont le véritable ressort serait de vider les entrepôts et renouveler les carnets de commandes industrielles en échange de devises sur des comptes numérotés... Cette guerre n'aura pas d'issue et ne se justifie plus. Mais c'est une question que n'envisage pas le brillant Desporte meme tout général commandant l'Ecole de guerre.
On est encore loin du Général Leclerc qui pris sur lui en patriote de serrer la main d'Hô-chi-minh, court-circuitant un instant les plans de la Banque d'Indochine, la partie "belliciste" de la Chambre et la clique à Saigon autour de Thierry d'Argenlieu. Un geste qui a peut-etre été effacé et resté sans suite par la disparition du valeureux Leclerc dans un accident d'avion opportun fin 1947.
Non la reflexion et l'action d'un Didier Desporte ne le conduira pas a cette fin tragique.
On a les chefs et les héros qu'on mérite.
Autre époque, autres moeurs...
Écrit par : patriote | mardi, 11 octobre 2011
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