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1944 : L'offensive des Ardennes, par Otto Skorzeny (2/2)

La journée du 16 décembre passe sans que la 6e armée blindée ait obtenu un succès décisif. Dès le début de l'après-midi, tout le monde comprend qu'il faudra faire appel aux chars si l'on veut encore tenter la grande percée. Afin d'avoir une vue d'ensemble, J'essaie de filer en voiture jusqu'à Loosheim. Sur les routes, un embouteillage indescriptible de toutes sortes de véhicules. Pour atteindre la petite ville, je dois sans cesse descendre, crier, jurer, pousser, donner des ordres aux chauffeurs des camions bloqués, de sorte que je fais au moins 10 kms à pied. A Loosheim, on entend très distinctement le bruit de la bataille. Dans la forêt qui entoure la ville, les parachutistes partis à l'attaque ce matin essaient vainement de progresser ; un peu plus au sud, la situation paraît cependant plus favorable. Dans ce secteur, nous avons réalisé, paraît-il, une avance assez considérable.

allemand 2.jpgA Loosheim, je rencontre une partie de ma compagnie de commandement - c'est-à-dire les éléments que j'ai gardés à ma disposition. Or, je dois prendre, sur-le-champ, une décision extrêmement grave : de toute évidence, nos troupes n'atteindront pas aujourd'hui les objectifs qu'elles devaient enlever au cours de cette première journée de l'offensive. Logiquement, je devrais donc annuler, purement et simplement, l'opération « Greif » - cette opération à la­quelle je tiens, que nous avons si péniblement préparée! Je n'ai jamais été de ceux qui aban­donnent facilement. D'ailleurs, il me reste un espoir : si nos blindés attaquent cette nuit, l'of­fensive peut encore réussir. Je vais donc attendre encore 24 heures. Si, demain, nous avons franchi la crête du Haut Venn, nos armées auront une chance sérieuse d'atteindre la Meuse, et alors, la prise préalable des ponts par mes unités pourra décider du sort de la bataille.

 

Avec les hommes les plus « emballés » de la compagnie de commandement, je compose trois groupes qui se chargeront de la désorganisation des arrières de l'ennemi. Je leur donne l'ordre (le chercher, plus loin vers le sud, une possibilité de s'infiltrer derrière les lignes alliées afin d'exé­cuter, dans la mesure du possible, leurs diverses missions. Je leur demande surtout d'explorer les trois routes par lesquelles passeront, si tout va bien, mes trois détachements de combat.

Ensuite, je retourne à l'état-major du corps d'armée. Vers minuit, les chars se lancent à l'at­taque. Les premières nouvelles de leur progres­sion nous parviendront, peut-être, à l'aube. Com­plètement épuisé - voilà 36 heures que je n'ai pas dormi - je me jette sur un matelas et sombre aussitôt dans un profond sommeil.

Un peu plus tard, on me réveille pour m'an­noncer le retour du premier groupe. Les nou­velles qu'il rapporte intéressent surtout le haut commandement. Vers cinq heures du matin, l'état-major reçoit le premier message des chars : « Venons de prendre, contre forte résistance en­nemie, le village de Honsfeld. » Peut-être l'offen­sive va-t-elle enfin démarrer, pensons-nous. Bien­tôt, un autre groupe de blindés qui combat plus au sud annonce, lui aussi, des gains de terrain appréciables.

Au début de la journée, l'état-major doit se déplacer vers l'ouest, dans la région de Manderfeld. Je décide de m'y rendre en éclaireur. L'embouteillage des routes est, si possible, encore plus inextricable que la veille. Une file ininterrompue de véhicules avance par petits bonds, - cinquante mètres - cent mètres - encore cinquante. Bientôt, je perds patience, fais demi-tour et cherche à passer par des chemins défoncés, à peine praticables. Mais à peine ai-je atteint un autre village que je tombe de nouveau dans le chaos des véhicules enchevêtrés. Je me résigne à abandonner ma voiture et à continuer à pied. Parfois, j'arrive, à force de patience, à démêler un amas de camions bloqués. Chaque fois que je vois un officier qui se prélasse sur les coussins de sa voiture, je lui ordonne de descendre et d'essayer de régler cette circulation incroyable.

Sur une côte près de Stadtkyll, une énorme remorque de la Luftwaffe a accroché plusieurs voitures de manière à barrer complètement la route. Une trentaine d'hommes s'efforcent vainement de dégager cette espèce de plate-forme roulante. Comme je m'enquiers du chargement, j'apprends, à mon étonnement, qu'il s'agit de pièces détachées de V-1. Probablement, on les a expédiées si loin à l'avant dans l'espoir que, dès le premier jour, notre front se serait déplacé assez loin vers l'ouest ; à présent, cet ordre est malheureusement sans objet, mais quelque imbécile a oublié de l'annuler.

Voyant que cette maudite remorque ne veut pas reprendre une position normale, je réquisitionne les occupants de tous les camions bloqués. Bientôt, des centaines de bras travaillent au déchargement ; ensuite, nous renversons la remorque qui culbute dans le lac situé en contrebas. En quinze minutes, la route est de nouveau libre.

Le soir, à Manderfeld, j'assiste à un véritable conseil de guerre. Le groupe nord de nos chars n'a pu avancer qu'au prix de durs combats. A présent, les blindés se battent devant Stavelot, âprement défendu par les Américains. Les nouvelles des autres secteurs sont, certes, plus favorables, mais encore loin d'être bonnes. Incontestablement, l'ennemi a été surpris par cette offensive imprévue, mais il s'accroche au terrain, alors que nous espérions le voir reculer sans combattre ; quant à la fuite précipitée qui, seule, aurait permis à l'opération « Greif » de remporter des succès réels, il n'en est nullement question. Nous ne pouvons même plus songer à atteindre la Meuse le lendemain, ni même le surlendemain. Déjà, de fortes réserves ennemies interviennent énergiquement dans la bataille.

Dans ces conditions, je dois me résigner à renoncer à notre opération; toute improvisation n'aurait été que pure folie. Certes, je n'ai pas pris cette décision de gaieté de cœur; mais après avoir longuement réfléchi, je vois que je n'ai pas le droit d'agir autrement. J'en informe l'état-major de la 6e armée qui me donne son approbation. D'autre part, je préviens mes détachements de combat, en leur ordonnant de bivouaquer sur place et d'attendre mes instructions. Finalement, je mets ma brigade à la disposition du premier corps blindé SS - puisque nous sommes là, autant servir à quelque chose - et demande qu'on veuille bien nous assigner une mission d'infanterie qui corresponde à nos possibilités.

Cependant, dès le 18 décembre, l'avance du groupe dont nous faisons désormais partie, prend brusquement fin. A Troisponts, que le groupe prend à 11 heures du matin, les ponts ont sauté. Au cours de l'après-midi, nos troupes s'emparent encore de La Gleize et de Staumont. Mais déjà, tous les messages provenant des premières lignes réclament des munitions et du carburant. Tant que ces deux problèmes ne seront pas résolus, ils piétineront sur place. Et malgré tous nos efforts, les camions envoyés à notre secours n'arrivent pas jusqu'à nous. A présent, il ne faut plus songer à avancer.

Le lendemain, une nouvelle préoccupation surgit. Presque tout le flanc nord du saillant creusé par notre offensive est ouvert. C'est surtout par Malmédy, important croisement de routes, que l'ennemi pourra jeter ses réserves vers le sud, pour essayer de nous couper de nos bases de départ. On me demande si je veux me charger de boucher ce trou par une attaque contre la ville; une fois que Malmédy sera en notre possession, une poussée ennemie ne sera plus à craindre.

Bien entendu, j'accepte et donne à mes trois détachements de combat l'ordre de se rassembler, au cours de la journée du 20 décembre, autour du village d'Engelsdorf. Là, je me présente à l'état-major de la première division blindée SS pour me renseigner sur la possibilité d'une attaque immédiate.

Comme nous ne disposons d'aucune pièce d'artillerie, nous décidons d'attaquer Malmédy de deux côtés à la fois, à l'aube du 21 décembre. Notre objectif sera une chaine de collines au nord de la ville où nous allons nous enterrer afin de repousser d'éventuelles contre-attaques. Pour l'instant, les deux routes qui, venant du nord; aboutissent à Engelsdorf sont défendues par deux groupes de 9 hommes chacun - une couverture légèrement insuffisante, à mon avis.

Le 20 décembre, un détachement de reconnaissance que j'ai envoyé à Malmédy m'indique que la ville n'est tenue, sans doute, que par des forces ennemies très faibles. Le chef de ce détachement, un vieux capitaine de la marine de guerre, me fait un rapport d'une franchise aussi louable que déconcertante. Il n'avait pas du tout l'intention de franchir les lignes, mais - il s'est égaré. Tout à coup, alors qu'il ne s'y attendait nullement, il s'est retrouvé près des premières maisons de la petite ville. Quelques passants lui ont demandé si les Allemands allaient arriver. Comprenant qu'il, avait pénétré dans Malmédy encore occupé par les Américains, il a fait demi- tour et s'est depêché de revenir à Engelsdorf.

- En somme, nous avons eu une sacrée chance, conclut-il en grimaçant un sourire.

Je déduis de cette aventure que la ville n'est guère défendue. Peut-être réussirons-nous à la prendre même sans préparation d'artillerie. De toute façon, j'ai encore dix chars - les autres sont en panne.

Entre-temps, j'ai reçu des nouvelles des groupes envoyés derrière les lignes ennemies pour désorganiser les arrières alliés. Sur les neuf groupes qui avaient reçu cet ordre, six ou, tout au plus, huit seulement ont dû vraiment franchir la ligne de feu. Aujourd'hui encore, je suis incapable de citer un chiffre précis. Je comprends d'ailleurs fort bien que plus d'un de ces jeunes soldats a hésité d'avouer qu'au moment de s'infiltrer dans le dispositif allié, le courage lui a manqué. Par contre, je sais que deux de ces groupes ont été faits prisonniers. Quatre autres m'ont fait, par la suite, des rapports si clairs et précis qu'il n'est pas possible de les mettre en doute. Pour la curiosité du fait, je voudrais raconter brièvement quelques-uns de ces épisodes : Un de ces groupes avait réussi, dès le premier jour de l'offensive, de passer par la brèche ouverte dans le front allié et d'avancer jusqu'à Huy, près des rives de la Meuse. Là, il s'était installé tranquillement à un croisement de routes pour observer les mouvements des troupes ennemies. Le chef du groupe - le «  teamleader » lui parle couramment l'anglais, poussait même I audace jusqu'à se promener dans les environs, pour « se rendre compte de la situation ».

Au bout de quelques heures, ils virent arriver un régiment blindé dont le commandant leur demanda son chemin. Avec une présence d'esprit remarquable, le « teamleader » lui donna une réponse tout à fait fantaisiste. Il annonça notamment que ces « cochons d'Allemands » venaient de couper plusieurs routes. Lui-même aurait l'ordre de faire avec sa colonne un vaste détour. Très heureux d'avoir été avertis à temps, les chars américains prirent en effet le chemin que notre homme leur avait indiqué.

Lors du retour, ce groupe avait coupé plusieurs lignes téléphoniques et enlevé des écriteaux placés par l'intendance américaine. Vingt-quatre heures plus tard, il avait rejoint nos lignes, rapportant des observations intéressantes sur le désordre qui régnait, au début de l'offensive, derrière le front américain.

Un autre de ces petits commandos avait également franchi les lignes américaines et s'était avancé jusqu'à la Meuse. D'après ses observations, les Alliés n'avaient pour ainsi dire rien fait tour protéger les ponts dans cette région. Pendant son retour, ce commando avait barré trois grandes routes menant au front, en fixant aux arbres des rubans de couleur qui, dans l'armée américaine, indiquent les terrains minés. Par la suite, nous avons pu constater que les colonnes de renforts alliés avaient, en effet, évité ces routes, préférant faire un grand détour.

Un troisième commando avait découvert un dépôt de munitions. Nos hommes s'étaient cachés jusqu'à la tombée de la nuit, puis, ils avaient fait sauter le dépôt. Un peu plus tard, ils avaient trouvé un câble collecteur téléphonique qu'ils avaient réussi à couper à trois endroits.

Mais l'histoire la plus extraordinaire est certainement celle d'un autre groupe qui, déjà le 16 décembre, s'était trouvé brusquement devant une position américaine. Deux compagnies de G.I. s'étaient installées comme pour soutenir un long siège, avaient construit des barricades et placé des mitrailleuses. Nos hommes ont dû avoir une belle frayeur, surtout quand un officier américain leur avait demande les derniers tuyaux sur la situation au front.

Après s'être quelque peu ressaisi, le chef du commando - vêtu d'un bel uniforme de sergent américain - avait raconté à ce capitaine yankee une belli histoire. Sans doute les Américains ont-ils mis la peur qui se lisait encore sur les visages de nos soldats, sur le compte de la dernière rencontre avec les « damned Germans ». Car, à en croire le chef du commando, les Allemands avaient déjà dépassé cette position, à gauche comme à droite, de sorte qu'elle était pratiquement encerclée. Très impressionné, le capitaine américain donna immédiatement l'ordre de retraite.

En somme, étant donné les circonstances, le succès de ces commandos dépasse de loin mes espoirs. D'ailleurs, quelques jours plus tard, le poste américain de Calais parle de la découverte d'une immense entreprise d'espionnage et de sabotage à l'arrière des lignes alliées - entreprise placée sous les ordres du colonel Skorzeny, le « ravisseur » de Mussolini. Les Américains annoncent même qu'ils ont déjà capturé plus de 250 hommes de ma brigade, - chiffre largement exagéré. Plus tard, j'apprendrai que le contre- espionnage allié, animé d'une belle ardeur, avait arrêté un certain nombre d'authentiques soldats ou officiers américains.

Quant aux histoires cocasses que m'ont racontées, après la fin de la guerre, plusieurs officiers américains, elles rempliraient un volume. Le capitaine X., par exemple, avait trouvé, dans une ville française, une cantine d'officier allemand, dans laquelle il avait pris une paire de bottes.

Comme elles correspondaient, par hasard, à sa pointure, il les portait tous les jours. Mais les M. P., lancés à la chasse aux espions, s'en étaient aperçus et en avaient déduit que le capitaine X. était - devait être, incontestablement - un espion allemand. Par conséquent, le malheureux fut arrêté et quelque peu malmené. Il m'a assuré qu'il n'oublierait jamais ces huit jours passés dans une prison militaire peu confortable.

Deux jeunes lieutenants, arrivés en France en décembre 1944, furent invités, un jour, par le commandant d'une unité déjà habituée à la rude existence du front. Polis et aimables, les deux jeunes officiers se crurent, évidemment, obligés de manifester discrètement leur appréciation du repas pourtant composé uniquement de conserves. Ces éloges, et aussi leurs uniformes immaculés, les rendirent éminemment suspects - tellement suspects que des M. P., appelés en hâte, vinrent les arracher de leurs chaises pour les conduire en prison. Car les vétérans, dégoûtés des sempiternelles conserves, ne pouvaient admettre qu'un Américain authentique pût trouver des éloges pour une nourriture aussi écœurante.

Et ce ne fut pas tout. Me croyant capable (les forfaits les plus effroyables et des desseins les plus audacieux, le contre-espionnage américain se crut obligé de prendre des mesures exceptionnelles pour assurer la sécurité du haut commandement allié. Ainsi, le général Eisenhower fut, pendant plusieurs jours, séquestré clans son propre quartier général. Il dut s'installer dans une maisonnette gardée par plusieurs cordons de M. P. Bientôt, le général en eut assez et chercha par tous les moyens à se soustraire à cette surveillance. Le contre-espionnage avait même réussi à trouver un sosie du général. C'était un officier d'état-major dont la ressemblance avec Eisenhower était vraiment frappante. Chaque jour, le faux commandant en chef, revêtu d'un uniforme de général, devait monter dans la voiture de son ehef et se rendre à Paris, afin d'attirer sur lui l'attention des « espions allemands ».

De même, le maréchal Montgomery risquait, pendant toute la durée de l'offensive des Ardennes, d'être arrêté et interrogé par les M. P. Un aimable fantaisiste avait répandu une rumeur d'après laquelle un membre de « la bande de Skorzeny » se livrait à l'espionnage sous le déguisement d'un maréchal britannique. Par conséquent, les M.P. examinaient minutieusement l'aspect et le comportement de tout général anglais voyageant en Belgique.

Après cette petite digression, revenons, si vous voulez bien, à Malmédy. L'après-midi du 20 décembre, deux de mes détachements arrivent à Engelsdorf. Quant au troisième, il est beaucoup trop loin pour pouvoir arriver à temps. Décide- ment, nous ne serons pas assez nombreux pour nous gêner mutuellement.

Malmédy.jpgJe décide de déclencher l'attaque à l'aube du 21 décembre. Le premier détachement attaquera du sud-est, le second, commandé par Foelkersam, du sud-ouest. Ils devront essayer d'enfoncer les premières lignes de l'ennemi et de pénétrer jusqu'au centre de la ville. Au cas où ils rencontreraient une forte résistance, ils laisseront une partie des hommes devant les positions américaines et tenteraient, avec le gros des troupes, d'occuper les collines au nord de Malmédy.

A cinq heures précises, les colonnes se lancent à l'assaut. Quelques minutes plus tard, une violente canonnade arrête net le premier détachement qui rompt alors le contact et se retire sur ses positions de départ. Quant à la seconde colonne, je commence bientôt à me demander ce qu'elle a pu devenir. Depuis plus d'une heure, je suis sans aucune nouvelle. Dès qu'il fait complètement jour, je pars, à pied, vers la ligne de feu. Du haut d'une colline, j ai une vue excellente sur la grande courbe que décrit la route à l'ouest de Malmédy ; la ville elle-même est cachée dans un repli du terrain. Or, sur ce tronçon de route, je distingue, à la lunette, six de nos chars « Panther » qui sont engagés dans une lutte sans merci - et sans espoir - avec des forces blindées nettement supérieures. Diable ! - c'étaient ces chars qui devaient couvrir le flanc gauche de notre attaque.

De toute évidence, Foelkersam, ardent et tenace. ne veut pas encore renoncer à emporter la ville. Bientôt, cependant, les premiers soldats reviennent vers nos positions. Ils m'apprennent qu'ils se sont heurtés à des fortifications solides et fortement défendues dont la prise parait impossible sans appui d'artillerie. Nos chars livrent un combat désespéré pour couvrir au moins la retraite. Je regroupe les hommes derrière la colline, afin de pouvoir repousser une éventuelle contre-attaque ennemie. Mais - au fait - je ne vois toujours pas Fcelkersam.

Déjà, nos auto-mitrailleuses ont ramené les derniers blessés. Mon inquiétude ne cesse de croître; aurais-je perdu dans cette affaire stupide mon ami intime, mon fidèle collaborateur ? Enfin, le voilà qui apparaît et commence à gravir la prairie menant au sommet de la colline. Je remarque qu'il s'appuie lourdement sur le bras de notre toubib. Arrivé près de moi, il s'asseoit, très prudemment, sur le sol humide. Avec un faible sourire, il m'explique qu'il .a attrapé un éclat dans la partie la plus charnue de son individu.

Sous la protection de quelques bazookas, nous tenons une brève conférence. Le chef de la compagnie blindée qui, un peu plus tard, nous rejoint en boitant - nous le croyions déjà mort - nous apprend qu'il a pu pénétrer jusqu'aux positions d'artillerie des Americains et écraser une batterie. C'est seulement la contre-attaque d'une colonne deux fois plus nombreuse que la sienne qui l'a rejeté jusqu'à la grande courbe de la route. Mais en essayant de se maintenir à cet endroit particulièrement exposé, afin de permettre à notre infanterie de décrocher, il a perdu jusqu'au dernier de ses chars.

Nous sommes donc forcés de nous tenir tranquilles, tout au moins pour l'instant. Au cours de l'après-midi, je hisse mes détachements sur la crête des collines où nous occupons, en une ligne affreusement mince, un front de 10 kms. Entre-temps le feu de l'artillerie ennemie n'a cessé de s'intensifier, c'est presque un pilonnage qui écrase systématiquement le village d'Engelsdorf et les routes aux alentours.

Vers le soir, je me rends à l'état-major de la division pour l'aire mon rapport. Après avoir expliqué notre situation au chef d'état-major, je me dirige vers l'unique hôtel de la petite localité. Je suis encore à peut-être trente mètres de l'entrée quand un sifflement que je ne connais que trop bien me jette d'un bond sous la voûte. L'instant après, une énorme marmite s'abat sur la remorque qui sert de bureau au chef d'état-major. Celui-ci a eu beaucoup de chance; quand nous l'avons retiré des décombres de sa roulotte, nous constatons qu'à part un éclat dans le dos, il n'a pas une égratignure.

Comme le séjour dans ce patelin devient de plus en plus malsain, je saute dans ma voiture - qui, heureusement, s'est trouvée à l'abri derrière l'hôtel - mon chauffeur embraye et démarre en vitesse. La nuit est noire, nos lumières sont, bien entendu, soigneusement camouflées. Lentement, à l'aveuglette, nous cherchons notre chemin, en prenant bien soin de rester au milieu de la route. A peine avons-nous traversé le petit pont que trois obus arrivent et explosent tout près de nous. Je sens comme un choc au front, saute instinctivement hors (le la voiture ouverte et me jette, au jugé, dans le fossé. Un instant plus tard, un camion, arrivant en sens inverse, monte sur mon auto dont les phares se sont éteints. Quelque chose de chaud me coule sur la figure, je me tâte prudemment les joues, le nez ; au-dessus de l'œil droit, mes doigts s'enfoncent dans un lambeau de chair flasque. Epouvanté, je ne puis réprimer un sursaut. Est-ce que l'œil est perdu ? Ce serait à peu près ce qui pourrait m'arriver de pire. Toute ma vie, j'ai plaint les aveugles dont le sort me paraît particulièrement affreux. Sans même m'occuper des obus qui, à présent, pleuvent un peu partout autour de moi, j'explore doucement la région au-dessous de cette chair déchiquetée. Dieu soit loué ! Je sens l'œil, bien à l'abri dans l'orbite.

Aussitôt, je me ressaisis. Mon chauffeur est indemne, la voiture a résisté au choc et veut même repartir. Nous arrivons à faire demi-tour - tant pis pour le capot - et, quelques minutes plus tard, nous voila de retour à l'état-major de la division.

A en juger d'après l'expression ahurie des officiers, je dois être dans un bel état. A l'aide d'une glace, j'examine, de l'œil gauche, bien entendu, ma pauvre figure. Evidemment, je ne suis pas joli, joli. Mais quand mon chauffeur découvre, dans la jambe droite de mon pantalon, quatre trous et que je trouve, sur ma peau, les traces des deux éclats qui ont passé par là, ma bonne humeur revient d'un seul coup. Décidément, je suis un sacré veinard ! L'attente du médecin est assez agréable, grâce à un verre de cognac et un « goulash », servi par la roulante. Malheureusement, j'ai du mal à fumer, le sang mouille aussitôt la cigarette qui a un drôle de goût.

Enfin, le toubib arrive, m'engueule copieusement, - au lieu d'être heureux de me voir encore en vie - et décide de m'emmener immédiate- ment à l'infirmerie. A vrai dire, je suis content de pouvoir quitter cette vallée infernale - peut- être y aurais-je quand même laissé ma peau.

Malgré le désir des médecins de m'évacuer vers l'arrière, je manifeste l'intention de reprendre, le plus vite possible, le commandement de mon unité. La situation est vraiment trop sérieuse pour que je puisse songer à rentrer en Allemagne. D'ailleurs, je me sens presque d'aplomb. Le chirurgien hausse les épaules, me fait une anesthésie locale, m'enlève quelques esquilles et recoud la plaie. Un pansement bien serré maintient la peau en place. Le lendemain, je rejoins mon poste.

Je constate que nos positions risquent de devenir intenables. L'artillerie ennemie semble avoir une véritable prédilection pour nos maigres effectifs. Au cours de la journée, un obus de plein fouet pulvérise un endroit particulièrement propice aux méditations solitaires, un autre passe par la porte de l'étable et tue notre pauvre vieille vache. A quelque chose malheur est bon - nous aurons de la viande fraîche.

La nuit suivante, nous sommes réveillés par des bruits inhabituels. Au-dessus de nos têtes, des V-1 dessinent leurs trajectoires flamboyantes en direction de Liège. Voilà qui nous réconcilie quelque peu avec la Luftwaffe, si obstinément invisible. Mais quand, une ou deux nuits plus tard, un de ces engins s'écrase contre une colline située à environ 100 mètres de notre maison, - heureusement sans exploser - nous revenons sur cette réconciliation. Qui nous garantit que le prochain V-1 ne fera pas plus de dégâts ? Peut- être la rumeur est-elle fondée d'après laquelle les ouvriers étrangers, occupés au montage des dispositifs de direction des V-1, sabotent de plus en plus souvent ces appareils délicats.

Le 23 décembre, je pars à Meyrode pour secouer l'état-major de la 6e armée blindée. Notre équipement est, en effet, lamentable, d'autant plus qu'il n'est pas prévu pour une bataille aussi longue. Comme nous n'avons pas de cuisines roulantes, la préparation d'un repas chaud pose chaque jour un problème angoissant. Nous manquons de vêtements d'hiver, et, surtout - avant tout - nous manquons d'artillerie. - Mon voyage est assez mouvementé. Le retour du beau temps a libéré le ciel pour l'aviation ennemie - sans doute pas pour la nôtre qu'on ne voit jamais. Continuellement, nous sommes forcés d'arrêter et de nous jeter dans le fossé. Parfois, quand pour éviter un croisement dangereux, nous coupons à travers champs, nous n'avons même pas de fossé à notre disposition, alors, nous nous couchons à plat ventre, le nez dans la gadoue. Lors d'un de ces exercices, je me mets tout à coup à frissonner, à claquer des dents, à transpirer... C'est sans doute à ma blessure que je dois cette petite poussée de fièvre; malgré le pansement, elle s'est légèrement infectée.

Dans une ferme abandonnée, je me couche dans le lit du paysan, avale quelques comprimés d'aspirine et ingurgite un grog qui contient plus de rhum que d'eau. Mon chauffeur et mon officier d'ordonnance continuent sans moi jusqu'à Meyrode. A leur retour, quelques heures plus tard, je suis suffisamment rétabli pour rentrer « à la maison », c'est-à-dire à mon P. C.

Le 24 décembre se présente enfin la batterie lourde que nous attendons depuis si longtemps. Aussitôt, je montre à l'officier qui la commande les emplacements que j'ai fait préparer à son intention - ou plutôt à celle de ses pièces, - puis, je lui explique, à l'aide de la carte, les objectifs qu'il doit prendre sous son feu. Il hoche la tête, s'éclaircit la voix, m'écoute sans rien dire. Mais quand je lui demande d'installer rapidement ses canons, il retrouve l'usage de la parole.

- Mon colonel, déclare-t-il, je dois vous dire que je dispose, en tout et pour tout, de seize coups par pièce, et que je ne puis compter, pour le moment, sur aucun ravitaillement en munitions.

Tout d'abord, je reste muet, trop abasourdi pour articuler un seul mot. Je me demande si je dois en rire ou pleurer. Voilà enfin l'artillerie si impatiemment attendue - elle nous arrive le jour de Noël, presque comme un cadeau - mais nous n'avons pas de munitions. Manifestement, le commandant de batterie n'y peut rien - il est d'ailleurs navré - mais ma conversation téléphonique avec l'état-major de la 6e armée est plutôt animée. Bien entendu, mes éclats de colère ne servent à rien. Nous ne recevrons jamais ces munitions.

Plus d'une fois, je songe à mon dernier entretien avec le Führer. D'après ses déclarations, l'organisation Todt avait pris toutes les mesures nécessaires pour assurer sans le moindre retard les transports d'essence et de munitions jusqu'aux lignes avancées, notamment avec des camions gazogènes. A cet effet, l'organisation Todt allait placer, le long des routes, d'immenses réserves de bois pour alimenter les camions. Or, malgré mes innombrables voyages à travers toute la région, je n'ai jamais vu un seul de ces fameux gazogènes. Comprenne qui pourra...

Le 28 décembre 1944, nous sommes relevés par une division d'infanterie. Le lendemain, nous nous installons dans des cantonnements provisoires à l'est de Saint-Vith. Bientôt, c'est la retraite générale qui nous ramène en Allemagne.

Pour moi comme pour toute l'armée allemande, la grande offensive des Ardennes se termine par une grande défaite.

>>> 1ère partie

Ardennes 1944 Peiper & Skorzeny.jpg

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