jeudi, 18 février 2010

Afghanistan, une guerre pas ordinaire

Si les guerres sont toutes différentes, elles comportent cependant nombre de points communs, en particulier au plan tactique. Pour contraindre un adversaire, il faut être plus manœuvrier que lui, c'est-à-dire combiner harmonieusement le feu et le mouvement, pour être en mesure de le frapper avant qu'il ne vous assaille, au bon moment, si possible par surprise, à l'endroit idoine, là où il est le plus vulnérable, et en utilisant les moyens les mieux adaptés. L'opération bien nommée "Ensemble", puisque 15.000 soldats afghans, américains et alliés ont été engagés depuis la nuit du 12 au 13 février dans l'assaut d'un bastion taliban, la ville de Marjah, dans le sud de l'Afghanistan, paraît sans précédent. Cette bataille urbaine figurera peut-être un jour dans les manuels des Ecoles de guerre, comme un exemple à méditer ou au contraire à éviter. Il est trop tôt pour en décider.

Pour l'heure, son originalité est réelle même si le principe de cette offensive s'inscrit dans la stratégie définie par Barack Obama, le 2 décembre, à West Point, l'école des officiers de l'armée de terre des Etats-Unis. L'originalité d'abord! En Afghanistan, on observe un curieux mélange des genres entre guerre conventionnelle et guérilla, "non bataille" et conflits asymétriques, villes acquises et villes à conquérir, soldats réguliers, miliciens, chefs de guerre locaux, "contractors" privés... Que près de neuf ans après l'irruption des armées américaines en Afghanistan, celles-ci en soient encore à devoir pénétrer une ville du pays, certes peu connue, mais peuplée tout de même de 80.000 habitants, ne doit pas surprendre. Les Occidentaux n'étaient pas assez nombreux pour tenir, d'une manière ou d'une autre, toutes les villes du pays qu'ils voulaient pacifier. En Afghanistan, on se bat peu. Point ou peu de patrouilles à pied, rares embuscades, peu d'échanges de tirs ; tout juste, arrive-t-il aux talibans de tirer à distance contre des bases de l'Otan, le plus souvent sans grand résultat. Faute de renseignement, les opérations font souvent choux blanc. Pour patrouiller, les unités utilisent des blindés, radicalement inadaptés à la contre-guérilla. Les pertes occidentales sont provoquées par des pièges disposés sur les itinéraires et qui explosent sans que ceux qui les ont mis en place soient présents au moment du déclenchement.

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Pour prendre la ville de Marjah, des moyens puissants ont été utilisés, avions de transport d'assaut, hélicoptères de combat, Marines, certains héliportés, lance-roquettes multiples, sans compter des unités de force spéciales, discrètement mises en place avant le début de l'opération, chargées de contrôler issues de la cité et principaux carrefours. Marjah va donc être occupée et tenue un moment avant d'être organisée et reconstruite. Les deux premiers termes de la mission semblent avoir été atteints sans difficulté. Le contraire eut étonné. Nonobstant ce principe sacro-saint de la guerre qu'est la surprise, l'attaque de Marjah a été dûment annoncée. Pour que l'assaut soit connu de ceux qui auraient à le subir, des tracts ont été lancés sur la ville et les habitants prévenus d'avoir à rester chez eux. Le général McChrystal voulait tenir les talibans informés de la bataille à venir. Pourquoi ? Pour qu'ils s'en aillent, pour que les combats épargnent la cité, pour que les pertes des uns et des autres soient les plus légères possibles (1).

En maintien de l'ordre, la police, d'ordinaire, ménage un itinéraire pour que les manifestants puissent quitter les lieux. Même chose à Marjah ! Les Américains préviennent de leur arrivée, à charge pour les talibans de s'esquiver, sans livrer un combat perdu d'avance. Pour Sun Zi (2), à la guerre, il faut gagner sans jamais livrer bataille, un idéal rarement atteint, sauf si l'on ne se bat pas soi-même. Ce n'est pas le cas ici. Les Américains sont présents mais sans avoir à affronter l'ennemi! Naturellement, celui-ci n'a pas souhaité demeurer sur place, face à des Marines qui, la bataille de Falloujah (3) l'a montré, n'hésitent pas à s'exposer si la mission l'exige. A Marjah, les talibans se sont contentés d'installer quelques pièges que leurs adversaires, prévenus du danger, semblent détecter sans trop de mal. Sous réserve de combats violents toujours possibles, la soi-disant bataille de Marjah est, pour le moment, réussie. Son résultat provisoire est d'autant plus satisfaisant qu'il est conforme à l'idée de manœuvre de Barack Obama. Celui-ci entendait maintenir la pression sur Al-Qaïda à la fois sur la frontière afghano-pakistanaise et dans le reste du monde ; il voulait émousser l'ardeur des talibans en envoyant 30.000 soldats de plus ainsi que 10.000 hommes fournis par les Alliés; il comptait mettre à profit le surcroît possible d'activités contre les talibans et une sécurité améliorée pour bâtir une armée afghane et créer des structures civiles à même de prendre progressivement le pays en charge, une fois entamé le retrait américain, en juillet 2011.

Les Alliés ont déjà lancé de vastes opérations pour débarrasser telle ou telle ville des talibans qui s'y trouvent. A chaque fois, le même scénario a été observé : les officiels afghans n'ont pas pu prendre le contrôle des villes "libérées". Il leur manquait la motivation, les effectifs, les moyens. La coordination faisait aussi défaut. Les rapports entre militaires US et responsables afghans ont longtemps été distendus. Le président Karzaï se plaignait d'être tenu à l'écart des décisions d'ordre militaire. Difficile dans ces conditions d'organiser la mise en place de structures proprement locales ! A Marjah, promis, juré, ce devrait être différent. Une fois l'opération terminée, dans un mois (?), des autorités afghanes devraient gérer la ville, en assurer la sécurité, empêcher les talibans d'y revenir en force. Telle est l'idée. On ne fait pas la guerre aux Talibans, on les éloigne. On évite, tant bien que mal, de bombarder les populations pour mieux s'en faire apprécier. On espère ainsi inciter les Afghans pashtouns de la province d'Helmand à rejeter leurs frères talibans, au profit d'un embryon d'administration dépêché par le gouvernement de Kaboul, lequel, des siècles durant, n'a jamais réussi à s'imposer dans ce pays rétif à l'idée même d'un pouvoir central. Bien sûr, l'administration Obama est consciente qu'une opération, fut-elle d'un nouveau type, menée dans cette petite ville, ne suffira pas à démontrer le bien-fondé du concept imaginé.

Tout se passe comme si la Maison-Blanche faisait semblant de croire le contraire, comme si cette esquisse d'action allait changer les choses, comme si les talibans, ni vaincus, ni poursuivis de quelque manière que ce soit, allaient se rallier à un président mal élu, obéir à un gouvernement impuissant, se soumettre aux exigences d'une administration dont la compétence et le désintéressement ne semblent pas constituer les qualités premières. Qu'importe sans doute ! Ce que veut Barack Obama, c'est démontrer au peuple américain que cette guerre ne sera pas le Vietnam et qu'elle ne sera pas complètement perdue. Quant à l'Afghanistan, après les Américains pourra bien venir le déluge...

Colonel Jean-Louis DUFOUR

Source du texte : L'Economiste

 

Notes :

(1) Douze civils tués, à la suite de tirs malencontreux de roquettes, naturellement imprécises, et dont le général McChrystal s'est excusé...

(2) Sun Zi, stratège chinois, né il y a vingt-cinq siècles.

(3) Falloujah (Irak), bataille urbaine, novembre 2004.


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Sun Zi

 

Six siècles avant notre ère, cet auteur chinois a résumé en treize chapitres les préceptes fondamentaux de l'art de la guerre. Il a souligné la continuité de la guerre et de la politique, la complémentarité des moyens directs et indirects, l'importance des moyens psychologiques. Introduite au XVIIIe siècle en Europe par un jésuite français, le père Amyot, cette œuvre est aujourd'hui unanimement reconnue comme un classique de la stratégie à l'égal des livres de Machiavel et de Clausewitz.

Extraits:

"A la guerre, le mieux est de s'attaquer aux plans de l'ennemi, puis de s'en prendre à ses alliances, puis d'assaillir ses armées".

"Remporter cent victoires en cent combats n'est pas ce qu'il y a de mieux, soumettre l'ennemi sans combat est ce qu'il y a de mieux".


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Falloujah

La bataille de Falloujah est une bataille urbaine opposant un des bastions de la guérilla irakienne et les forces armées américaines et irakiennes. Elle est déclenchée dans la nuit du 6 au 7 novembre 2004 et se termine par la prise de contrôle officielle de la ville par les Américains, achevée le 29 novembre 2004.

Falloujah est au cœur du triangle sunnite baasiste, au centre de l'Irak. Elle est située à 55 km de Bagdad et elle forme une sorte de carré de 3 km sur 3, avec un plan en damier, et comprenant 50.000 bâtiments.

La lutte a été très dure. Les deux camps ont utilisé intensément les tireurs d'élite et les Américains ont mis en œuvre à la fois des appuis, à l'occasion très précis, mais aussi des bombes et des obus à fragmentation. Selon le Washington Post, des bombes au phosphore blanc ont été également utilisées, détruisant toute forme de vie dans un rayon de 150 mètres, avec des corps humains découverts «fondus» dans les rues. L'emploi de ces armes a été reconnu par l'administration américaine.

Le bilan a été lourd. L'un, officiel, a fait état de 470 tués et 1.200 blessés. D'autres estimations ont parlé de 1.350 insurgés tués et 4 à 6.000 civils tués et 106 morts dans les rangs de la coalition. Les Marines ont reconnu avoir perdu 12 hommes.

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Écrit par SG (Webmaster) dans Afghanistan, Armées, États-Unis, Guerre, Otan | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | | |  Facebook | |  Imprimer |

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