jeudi, 28 octobre 2010
Les guerres des mercenaires au XVIe siècle
On peut décrire les forces de Charles VIII comme la première armée "moderne", en ce sens qu'elle comportait les trois armes et les déployait dans des combinaisons variées où elles s'appuyaient mutuellement, et que d'autre part elle était avant tout constituée d'hommes payés sur le Trésor. C'est pourquoi les historiens font généralement commencer les Temps modernes en Europe par les guerres d'Italie, qui s'ouvrirent avec l'invasion française de 1494. Mais bien rares étaient les hommes qui, à la fin du XVe siècle, avaient conscience de vivre l'aube d'une ère nouvelle, le passage à une vitesse supérieure dans la guerre ou dans tout autre domaine. En fait, ils avaient plutôt l'impression contraire.

L'archaïsme conscient de la fin du Moyen Age, était particulièrement répandu chez les chevaliers français qui constituaient l'épine dorsale de l'armée royale. Cet archaïsme devait durer jusqu'au milieu du XVIe siècle, au moins jusqu'à la disparition des deux rivaux princiers qui incarnaient ce sentiment et dont les querelles en étaient arrivées à polariser l'ensemble de la politique européenne : François Ier et l'empereur Charles Quint. Les guerres qui dominèrent la première moitié du XVIe siècle, pour se terminer par une impasse au Cateau-Cambrésis en 1559, étaient entièrement "médiévales" dans leurs motifs : elles avaient pour but de faire valoir ou de défendre des droits personnels de propriété et de succession, de soumettre des vassaux indisciplinés, de protéger la Chrétienté contre le Turc ou l'Eglise contre l'hérésie. Charles VIII envahit l'Italie afin de soutenir les prétentions de la Maison d'Anjou au trône de Naples contre celles de la Maison d'Aragon, et pour diriger ensuite une croisade destinée à reprendre Jérusalem. Son successeur, Louis XII d'Orléans, poursuivit la guerre pour défendre les droits de sa Maison sur le duché de Milan contre les Sforza et leurs protecteurs impériaux. Après son élection en 1519, Charles Quint reçut ces deux querelles en héritage, la première de son grand-père Ferdinand d'Aragon, la seconde de son autre aïeul, l'empereur Maximilien ; une troisième querelle lui fut léguée par l'une de ses grand-mères, Isabelle de Castille, à propos de la couronne de Navarre, et une quatrième par l'autre grand- mère, Marie de Bourgogne, au sujet des territoires perdus par le père de celle-ci, Charles le Téméraire, au profit du roi de France. Dans toutes ces disputes son adversaire était François Ier, son rival malheureux lors de l'élection impériale, qui appuyait les princes protestants allemands rebellés contre son autorité ; le roi de France avait également conclu un accord tacite avec les Turcs, contre lesquels Charles Quint concentrait des forces en Méditerranée dans le vain espoir d'entraver leur avance menaçante. Ainsi, au moins durant le premier quart du siècle, la guerre conserva la forme de querelles personnelles opposant des princes dans des affaires d'héritage ; elle n'avait rien à voir avec un conflit entre Etats, encore moins entre nations, fondé sur une perception différente des intérêts respectifs. A la date tardive de 1536, Charles Quint estimait encore naturel de provoquer son rival en combat singulier. Le défi fut accepté, obligeant le pape à intervenir, puis les deux monarques se raccommodèrent à Nice avec un étalage de luxe extravagant, jurant l'un et l'autre, selon la coutume des princes chrétiens depuis 400 ans, de liquider leurs différends dans une croisade commune.
Pourtant, l'imbrication même de ces disputes avait une signification politique et militaire. Charles et François avaient tous deux hérité, en grande partie grâce aux prudents mariages dynastiques de leurs prédécesseurs, d'accumulations de possessions à l'évidence trop importantes pour qu'eux-mêmes ou leurs successeurs pussent y exercer leur pouvoir. Charles divisa l'héritage des Habsbourg en deux moitiés à peu près gouvernables : l'Espagne et l'Autriche ; à la mort du fils de François Ier, Henri II, en 1559, la France retomba pour 50 ans dans la guerre civile. Mais l'œuvre d'unification ne fut pas détruite, et un petit nombre de princes véritablement souverains, jouissant de pouvoirs et de droits d'un genre particulier, émergea de la masse des comtes et des ducs en compétition et devint le point de mire d'un nouvel ordre politique, financier et militaire. Les limites de ce groupe étaient singulièrement brumeuses, surtout en Allemagne où la gamme s'étendait des potentats de premier plan, tels les ducs de Bavière et de Saxe, jusqu'aux détenteurs de quelques hectares en Souabe ou en Franconie. Mais un fait apparut en pleine lumière au cours des cent années d'affrontements qui suivirent la mort de Charles Quint : les relations entre ces princes n'étaient plus déterminées par des rivalités ou des obligations féodales, mais par les réalités du pouvoir économique et militaire, ce dernier se concentrant toujours davantage entre les mains des plus forts. Les principicules ne survécurent qu'en Allemagne car les Habsbourg étaient trop occupés à combattre les Français ou les Turcs pour régler leur sort. Même les Etats de la péninsule italienne, déjà réduits à une simple demi-douzaine au début du XVIe siècle, avaient été en grande partie avalés par les Habsbourg à la fin du siècle. Seuls la Savoie, Venise et les Etats pontificaux conservaient plus qu'un semblant de souveraineté.
En effet, à la fin du XVIe siècle, le prix de l'indépendance était devenu très élevé. Les spectaculaires batteries d'artillerie n'étaient pas seules à coûter des fortunes ; il en était de même pour l'indispensable infanterie professionnelle et pour les fortifications qui, nous allons le voir, devenaient de plus en plus perfectionnées. Le prince qui disposait du pouvoir de lever des impôts sur ses sujets ou d'un crédit suffisant pour emprunter aux nouvelles maisons de banque, par exemple aux Fugger ou aux Welser, pouvait mettre sur pied une armée qui réduirait à néant ses adversaires moins puissants. Cela était toutefois plus facile à dire qu'à faire : les guerres de Charles Quint et de François 1er, tout comme celles de Philippe II d'Espagne, se déroulaient par à-coups car elles étaient fréquemment interrompues par des banqueroutes royales retentissantes. Il fallut attendre la seconde moitié du XVIIe siècle pour voir les souverains européens acquérir un contrôle suffisant sur leurs ressources territoriales ; ils purent alors disposer d'armées permanentes et mener des campagnes prolongées de façon presque naturelle. Néanmoins, dès la fin du XVIe siècle, les poids lourds étaient séparés des poids plumes : on savait clairement qui pouvait faire la guerre à son propre compte et qui en était incapable.
Cette évolution se reflète dans les écrits militaires. A partir de saint Thomas d'Aquin, les auteurs médiévaux affirment qu'une guerre juste doit être conduite par un prince souverain, doctrine que l'on retrouve au XIVe siècle dans le vademecum du gentilhomme, l'Arbre des batailles d'Honoré Bonet Celui-ci écrit qu'un homme ne peut prendre sur lui de se faire justice lorsqu'on lui a causé du tort, et que le prince doit intervenir. Il confesse un peu tristement qu'à son époque chacun souhaite avoir le droit de faire la guerre, même le simple chevalier, ce qui est contraire à la loi. En réalité, cette loi resta lettre morte tant que le pouvoir du prince l'emporta à peine sur celui de ses principaux vassaux, et que des barons de deuxième ordre purent exercer une domination indiscutée sur leurs terres grâce à des châteaux imprenables. L'affermissement du pouvoir des princes mit un terme à ce que les juristes médiévaux appelaient la "guerre privée", et les auteurs des XVIe et XVIIe siècles déterminèrent une limite précise entre les guerres conduites par des "Etats parfaits" et celles qui dépendaient de l'entreprise privée ; les secondes perdirent leurs derniers alibis féodaux et dégénérèrent en duels privés et en brigandages.
La "perfection" des Etats et l'émergence de princes souverains à la fois indépendants de toute autorité supérieure et capables de faire observer leurs décrets d'un bout à l'autre de leurs terres entraînèrent l'adoption par l'Europe entière des doctrines politiques en vigueur depuis longtemps en Italie, où un tel système étatique s'était développé à peu près un siècle auparavant. Ces théories, mises en forme de manière très incisive par Machiavel, maintenaient que les Etats étaient seuls à pouvoir juger de leurs propres intérêts ; comme le dit Machiavel, "la guerre est juste quand elle est nécessaire", et aucune autorité supérieure ne peut juger de cette nécessité. Salus principis suprema lex. Cette opinion fut progressivement acceptée par les plus éminents juristes européens : Bodin en France, Gentili en Italie, Victoria en Espagne. Tous furent d'accord pour dire que certaines guerres étaient justes et d'autres injustes, certaines raisons de déclencher les hostilités valables et d'autres spécieuses ; mais en fin de compte les princes étaient seuls juges, et d'habitude les deux camps croyaient être dans leur droit. Le grand penseur hollandais Hugo de Groot (dit Grotius) s'efforça de concilier ces vues avec les anciens concepts d'unité chrétienne dans une étude publiée en 1625, au milieu de la guerre qui pendant 80 ans opposa l'Espagne aux Provinces-Unies : De Jure Belli ac Pacis. Tout en acceptant l'existence d'Etats souverains, il considérait ceux-ci comme liés les uns aux autres, non par quelque allégeance à un maître commun, mais par les exigences de la vie sociale, par une Loi des Nations dérivée des lois naturelles et contraignante malgré l'absence de tribunaux pour la faire respecter. Seule cette Loi pouvait déterminer si un motif de guerre était ou non suffisant et, au sein même de la guerre, quelles actions étaient autorisées ou interdites. Grotius créait ainsi le cadre dans lequel nous continuons à raisonner, consciemment ou inconsciemment, lorsque nous envisageons les relations internationales, la guerre et la paix.
Les écrits de Grotius s'appuyaient sur l'expérience d'affrontements presque incessants dans l'Europe du Nord-Ouest. Au début du XVIIe siècle, l'image chevaleresque qui un siècle plus tôt rendait la guerre prestigieuse avait complètement disparu. "Je voyais prévaloir d'un bout à l'autre du monde chrétien, écrivait Grotius en 1625, une licence dans la conduite de la guerre dont même les nations barbares seraient honteuses ; on avait recours aux armes pour des raisons bien minces, ou même sans raison ; et une fois les armes sorties, toute révérence envers les lois divines et humaines était rejetée, exactement comme si dès lors les hommes étaient autorisés à commettre tous les crimes sans entrave".
Quelle était la nature de cette guerre à laquelle Grotius espérait imposer quelques bornes ? Sa principale caractéristique est indiquée par le titre de ce chapitre. Quels que fussent les motifs de guerre au cours de cette période - héritages disputés ou, dans la seconde partie du XVIe siècle, conflits entre confessions religieuses -, elles étaient menées par un groupe d'entrepreneurs très cosmopolites sur des bases purement commerciales. Cela, bien loin d'être nouveau, constituait la simple poursuite d'un processus courant, nous l'avons vu dans le chapitre précédent, pendant toute la fin du Moyen Age ; mais il y avait eu systématisation et généralisation. Même si le chevalier était encore tenu par l'obligation féodale de service, comme en France au tout début du XVIe siècle sous la forme du ban et de l'arrière-ban, il avait perdu ses goûts militaires, ou du moins préférait en retirer un profit commercial. De fait, ce fut en France que se développa le modèle rudimentaire de ce qui devint au siècle suivant l'armée professionnelle. Mais les "gens d'armes" des compagnies d'ordonnances instituées au XVe siècle, de même que les légions d'infanterie correspondantes, levées au XVIe siècle par François ler et payées sur les finances royales, ne formaient qu'une petite partie de l'armée recrutée, entretenue et conduite au combat, en France comme dans le reste de l'Europe, par un groupe d'entrepreneurs dont la loyauté envers leurs employeurs reposait exclusivement sur l'assurance d'un paiement en espèces, ponctuel et intégral.
Ce type de pourvoyeur militaire était déjà florissant dans la péninsule italienne plusieurs siècles avant de prendre racine au nord des Alpes. En Italie, comme nous l'avons mentionné dans le chapitre précédent, la fragmentation de la structure féodale consécutive à la querelle des Investitures avait livré la noblesse à elle-même, et le développement précoce de l'économie urbaine avait produit des clients, en l'occurrence de riches cités-États prêtes à louer au prix fort les compétences militaires. En outre, des bandes de chevaliers étrangers, conduits vers le Sud par les empereurs germaniques ou rejetés par le reflux des Croisades, étaient disposées à mettre leurs épées au service de celui qui les paierait, et de mener la vie dure aux autres. Particulièrement dévastatrice fut la "Grande Compagnie", une bande forte d'environ 10.000 hommes originaires de tous les pays, qui exerça ce que l'on appellerait aujourd'hui un racket sur une très grande échelle pendant 15 ans, entre 1338 et 1354. Quelques années plus tard, elle eut pour héritière une masse de "routiers" réduits au chômage en 1361, lors d'une trêve entre la France et l'Angleterre durant la guerre de Cent Ans. Ces hommes quittèrent la France en direction du Sud sous la bannière d'un Anglais, sir John Hawkwood, et formèrent la fameuse "Compagnie Blanche". Malgré la barbarie de ces étrangers, les Italiens trouvaient parfois avantage à les employer à la place de leurs propres guerriers, susceptibles non seulement d'escroquer leurs commanditaires, mais encore de s'emparer du pouvoir politique.
Cependant, à la fin du XIVe siècle, ces étrangers étaient soit absorbés par l'aristocratie locale, soit rentrés chez eux, soit morts, et les condottieri étaient devenus une institution.
Condottieri signifie simplement « pourvoyeurs », la condotta étant le contrat spécifiant le nombre d'hommes que les pourvoyeurs devaient fournir, la durée du service et le barème selon lequel ils étaient payés. Il existait une grande variété de condottieri, des petits chefs de bande jusqu'aux grands aristocrates - les Gonzague, les Este ou les Colonna -, qui demandaient des terres ou des fiefs comme récompenses. Certains, tel Federico da Montefeltro à Urbino, fondèrent des principautés indépendantes ; tout contrat passé avec eux était virtuellement un traité entre puissances souveraines. D'autres établirent leur domination politique sur les Etats qui les employaient, comme les Visconti et les Sforza à Milan, ou devinrent leurs conseillers professionnels permanents pour les questions de défense, ainsi que les commandants en chef et les instructeurs de leurs milices de citoyens.
La plus grande partie des troupes fournies par les condottieri étaient montées ; chacune de leurs "lances" comportait au moins un homme équipé d'une armure, un écuyer d'escorte, un page et des fantassins armés de lances et d'arbalètes puis, à partir de la fin du XVe siècle, d'arquebuses. Dans les mains d'experts comme Andrea Braccio et Francesco Sforza, la conduite d'une bataille se transforma en une science subtile de feintes et d'effets de surprise, de forces tenues en réserve jusqu'au moment crucial, de manœuvres autant que de chocs. La tactique et la stratégie devinrent dans une certaine mesure une forme d'art. Cependant, les condottieri répugnaient souvent à offrir à leurs employeurs les résultats décisifs que ceux-ci exigeaient en échange des sommes versées. L'accusation méprisante de Machiavel selon laquelle les batailles étaient inoffensives n'est pas confirmée par les faits, mais les condottieri possédaient certainement la prudence de tous les professionnels, particulièrement de ceux dont la force de travail représente un lourd investissement ; il ne fallait pas gaspiller le personnel par des décisions téméraires car il aurait été ruineux de le remplacer. La sophistication et l'indécision des grands condottieri offrirent à coup sûr un pauvre spectacle quand, à la fin du XVe siècle, les batailles de piquiers suisses, les « gens d'armes » français et les tercios espagnols convergèrent vers la péninsule, apportant une nouvelle conscience professionnelle et avec elle des torrents de sang sur les champs de bataille italiens.
Pourtant, cette nouvelle phase fut de courte durée. Entre Fornoue en 1494 et Pavie en 1525, il y eut une douzaine d'engagements décisifs, mais au siècle suivant les grandes batailles disparurent pratiquement en Europe occidentale. A cela plusieurs raisons, à commencer par le développement des fortifications et de la puissance de feu, sur lequel nous reviendrons. Un autre facteur non négligeable est l'apparition au nord des Alpes d'entrepreneurs militaires sur le modèle italien, donc soucieux par nature de préserver un matériel de prix. La compétence professionnelle et la circonspection remplacèrent la recherche de la gloire dans la préparation et dans la conduite des campagnes, car ces hommes prudents espéraient retirer de leurs investissements en forces armées des dividendes en richesse, en influence politique et en terres. A vrai dire, la compétence professionnelle exigeait du courage, de l'endurance, parfois même des sacrifices personnels ; les lâches et les maladroits n'étaient pas cotés au marché de la guerre. Mais les soldats de métier et leurs chefs ne se font pas tuer s'ils connaissent un autre moyen de parvenir à leur objectif. A l'époque, l'un des moyens les plus efficaces pour terminer victorieusement une campagne consistait à la faire durer, à esquiver le combat et à vivre sur le pays ennemi ; quand les ressources de l'adversaire étaient épuisées, quand ses mercenaires avaient déserté, on pouvait alors lui imposer la paix. La désertion des Suisses du roi de France avant la bataille de Pavie, en 1525, et l'incapacité des princes protestants allemands à mettre en lice une armée suffisamment forte pour battre Charles Quint à Mühlberg, en 1547, sont les deux illustrations les plus frappantes de la citation latine favorite de l'époque : pecunia nervus belli (l'argent est le nerf de la guerre).
Les mercenaires les plus célèbres d'Europe, et pendant un certain temps les plus recherchés, étaient les Suisses ; nous avons vu qu'après avoir établi l'indépendance de leurs cantons au XIVe siècle avec des hallebardes et des piques, ils avaient été contraints par la pauvreté de leur économie de mettre leurs talents militaires à la disposition de tous ceux qui étaient prêts à les payer. Bien qu'au cours du XVIe siècle les Français eussent de plus en plus tendance à prendre leur place, les Suisses constituaient une catégorie à part. En premier lieu, la guerre était chez eux une industrie nationale. La négociation de tous les contrats était aux mains des autorités cantonales, de même que la sélection des troupes parmi lesquelles régnait en campagne le genre de démocratie rude que l'on rencontre dans un syndicat victorieux. Ensuite, les Suisses étaient hautement spécialisés. Ils fournissaient de grandes phalanges de piquiers, avec comme auxiliaires des hommes armés de sabres et de hallebardes pour le combat rapproché, un point c'est tout. Par la suite ils leur adjoignirent quelques arquebuses et quelques fusils afin de protéger leurs flancs, mais sans montrer un véritable désir de diversifier leurs techniques. Quand les armes à feu gagnèrent en importance et les formations en souplesse, les phalanges de piquiers suisses furent distancées, semblables à des dinosaures incapables de s'adapter aux nouvelles conditions ; elles devinrent des curiosités de l'histoire de l'infanterie, tout comme les archers anglais de la fin du Moyen Age. Au XVIe siècle, le combat d'infanterie fut modelé par des professionnels allemands et espagnols.
Les grands rivaux des Suisses, les Landsknechte d'Allemagne du Sud, s'adaptèrent plus facilement aux exigences changeantes de la guerre, ne serait-ce que parce que leurs chefs considéraient les techniques militaires sous un angle purement commercial, alors qu'en Suisse elles avaient tendance à se transformer en institutions sociales rigides. Les Landsknechte devaient leur réputation à leurs piquiers mais, lorsque les tireurs prirent de l'importance sur les champs de bataille, ils en engagèrent également. Leur recrutement était plus large que celui des Suisses, aussi bien socialement que géographiquement. Les premiers Landsknechte étaient formés par la petite noblesse d'Allemagne du Sud et par ses suivants. Au début du XVIe siècle, certains de ces chevaliers entreprirent d'étendre et de diversifier leurs activités en recrutant des "lances" de cavalerie et de l'artillerie de pair avec les piquiers et les tireurs. Si l'épine dorsale de ces unités demeura longtemps la noblesse allemande, les chevaliers pauvres, sans terres et sans revenus, incapables de concurrencer leurs voisins plus prospères qui faisaient étalage de leur richesse, elles accueillirent aussi sous leurs couleurs des soldats venant de tous les milieux et de toutes les nations. A la fin du XVIe siècle, la guerre était déjà un commerce international, et la proportion de nobles diminuait dans la mesure où ces armées croissaient en attirant les hommes aventureux ou désespérés de tous les groupes sociaux. Comme les soldats devaient fournir eux-mêmes leurs armes et leur équipement, les indigents complets étaient exclus ; mais, une fois enrôlé, un homme jeune, dur, ambitieux et sans scrupule avait une bonne chance de s'élever dans l'échelle sociale. Sa solde était capricieuse, mais s'il survivait aux maladies et aux batailles, s'il n'était pas volé par ses collègues, s'il ne buvait pas son bien, s'il ne le perdait pas au jeu, alors les produits du pillage, les rançons et le butin pouvaient constituer le capital nécessaire pour qu'il s'établît ensuite à son compte.
Tel était en tout cas l'espoir qui poussait à se faire soldat.
Les mercenaires servaient n'importe quel maître : les protestants allemands combattaient volontiers sous les couleurs espagnoles ou françaises ; les spécialistes italiens servaient la reine d'Angleterre ou les Hollandais, du moins tant que la solde était versée. Si celle-ci venait à manquer, ils assuraient leur subsistance en dépouillant les paysans et les marchands chez lesquels ils étaient cantonnés. Le sac d'Anvers par des troupes espagnoles impayées en 1574 est l'exemple le plus macabre et le plus spectaculaire d'un sort dévolu à d'innombrables villes et villages d'Europe centrale et septentrionale à la fin du XVIe et durant le XVIIe siècle. Au cours de cette période, les armées devinrent plus nombreuses et plus difficiles à diriger, leur solde plus irrégulière ; elles ravagèrent des régions entières comme des nuages de sauterelles, suivies par une foule de parasites, détruisant toutes les communautés qui avaient le malheur de se trouver sur leur chemin.
Rares furent les soldats de fortune qui acquirent richesse et pouvoir. Comme il arrive fréquemment, la réussite privilégia ceux qui débutaient avec un rang élevé. Les hommes qui marquèrent de leur empreinte les premières années du XVIIe siècle étaient de vieille noblesse : le marquis de Spinola, ce Génois chargé des affaires militaires aux Pays-Bas par le roi d'Espagne ; le comte Ernest de Mansfeld qui leva une armée pour l'infortuné Electeur palatin en 1618, avant de mettre son épée à la disposition du plus offrant ; le comte Albrecht de Wallenstein, originaire de Bohême, qui devint non seulement le plus grand entrepreneur militaire, mais encore l'homme le plus riche d'Europe, qui contrôla des territoires s'étendant de la Baltique à la Bohême, dont les industries et les domaines armèrent et ravitaillèrent les armées impériales sur une échelle sans précédent ; le prince Bernard de Saxe-Weimar, qui leva des troupes pour la Suède puis pour la France. Ce dernier est particulièrement représentatif, car il devint l'archétype du prince allemand de deuxième ordre dont la fortune et l'influence politique reposaient sur la capacité à fournir une petite armée efficace à de puissants voisins disposés à payer. Cette activité devait être poursuivie avec succès un peu plus tard par les Electeurs de Brandebourg et par leurs successeurs, les rois de Prusse.
Pourtant, le point le plus intéressant est qu'aucun de ces grands entrepreneurs ne réussit à convertir son efficacité militaire en pouvoir politique. Wallenstein y parvint presque, avec l'acquisition d'immenses domaines en Mecklembourg. S'il avait vécu, il aurait peut-être fondé une dynastie légitime dont les territoires seraient un jour devenus un Etat souverain. Mais les guerres étaient trop incessantes et trop indécises pour permettre à ces acteurs de s'établir sur la scène internationale en tant que forces permanentes ; de façon plutôt surprenante, le traité de paix de 1648 ne confirma dans leur existence de jure que les puissances souveraines existant déjà de facto 30 ans plus tôt, quand les hostilités avaient débuté en Allemagne.
Que dire des armées dirigées par ces hommes ? Dans leur essence, elles n'étaient pas différentes de celle que Charles VIII avait conduite en Italie en 1494 : de la cavalerie, de l'infanterie équipée en partie de piques, en partie d'armes à feu, des batteries d'artillerie. Durant cette période, chacune des trois armes subit toutefois une telle évolution que les armées de 1648 avaient plus de points communs avec celles de Marlborough et de Frédéric le Grand au siècle suivant, qu'avec celles de François Ier et de Charles Quint au précédent. Ces transformations n'étaient dues à aucun progrès scientifique ou technologique retentissant, mais plutôt à des tâtonnements et à des ajustements secondaires concernant les techniques de fabrication des armes, dans un cadre technologique très stable et limité qui allait demeurer fondamentalement intact jusqu'aux bouleversements industriels du XIXe siècle.
L'innovation la plus remarquable de la fin du Moyen Age, l'arme à feu, mit longtemps à s'imposer sur les champs de bataille, en particulier dans le cas de l'artillerie. Assurément, les canons de gros calibre allaient modifier profondément et durablement la guerre de siège. Mais, en tant qu'auxiliaires des armées de l'époque, leur coût élevé pesait sur leur efficacité. Au prix des pièces proprement dit s'ajoutait l'ensemble des problèmes impliqués par leur déploiement sur le terrain. En 1472, les 18 canons fièrement exhibés par le duc de Milan exigèrent, avec leurs munitions, 522 paires de bœufs et 227 fourgons. Les Français remplacèrent les bœufs par des chevaux et les boulets en pierre par leurs équivalents plus destructeurs en fer, mais l'ensemble du dispositif resta terriblement pesant. A la fin du XVIe siècle, on estimait généralement qu'il fallait un attelage de vingt à trente chevaux pour tirer un seul canon, et une quarantaine de bêtes supplémentaires pour les fourgons de munitions. On imagine aisément les effets de ces lourds convois sur la mobilité des armées, dans une Europe où les routes n'avaient pas de revêtement. En hiver, la guerre était pour ainsi dire impossible.
Même lorsqu'ils arrivaient sur le champ de bataille, les canons n'étaient pas vraiment rentables. Du fait de leur poids, le souci d'efficacité maximum obligeait à les aligner en première ligne ou dans les intervalles séparant les formations, après quoi l'on envoyait une salve unique, dans un bruit de tonnerre, afin de « saluer » l'adversaire. Le résultat pouvait certainement être horrible dans les rangs des grands carrés d'infanterie forts de plusieurs milliers d'hommes qui se déployaient en face ; l'objectif premier des Suisses était toujours de prendre d'assaut les canons ennemis avant qu'ils ne causent des pertes sérieuses. Mais, du fait de la lenteur de leur tir et de l'imprécision résultant de l'addition du recul et de l'« aération » ménagée prudemment par les fondeurs entre le projectile et le fût, ils ne causaient souvent aucun dégât. Comme dit Machiavel : "Les canons de gros calibre manquent l'infanterie incomparablement plus souvent qu'ils ne l'atteignent, parce que les fantassins sont très bas et l'artillerie très difficile à pointer ; si les canons sont réglés un tant soit peu trop haut, ils tirent au-delà ; un tant soit peu trop bas, les boulets rasent le sol et ne parviennent jamais jusqu'à leur cible". Cent ans plus tard, en 1604, un auteur anglais exprimait la même opinion : "La grosse artillerie blesse rarement ou jamais" ; lorsqu'elle fait feu, il suffit à l'infanterie "de mettre un genou en terre jusqu'à ce que la salve soit passée". Gustave Adolphe devait changer tout cela, et beaucoup d'autres choses encore, mais tout au long du XVIe siècle l'infanterie resta indiscutablement la reine des batailles.
Les armes à feu individuelles atteignirent plus vite leur but Elles coûtaient moins cher et se maniaient plus facilement que les arbalètes ; bien que leur cadence de tir ne fût pas comparable, leur puissance meurtrière sur des cavaliers en armure n'était pas inférieure. Au début du XVIe siècle, l'arquebuse céda la place au mousquet, plus long et plus lourd. Celui-ci avait deux grands défauts : d'une part on devait l'appuyer sur une fourquine, d'autre part les mouvements requis pour le charger et pour faire feu étaient longs et malcommodes ; mais ses balles perforaient l'armure la plus épaisse à 300 mètres, ce qui le rendait indispensable contre les charges de cavalerie. Les Anglais restèrent attachés à leurs arcs adorés pratiquement jusqu'à la fin du siècle, leurs avocats prétendant qu'ils étaient plus légers et plus maniables que le mousquet, et qu'ils bénéficiaient d'une cadence de tir plus élevée. Cependant, pour être efficaces, ils requéraient une instruction longue et intensive qui n'était plus dispensée, même en Angleterre ; en outre, tous les vétérans se fiaient plus volontiers à la lourde balle du mousquet pour frapper les cavaliers en armure.
A l'origine, la fonction du "coup de feu" n'était pas la défense contre la cavalerie. Comme les arbalétriers, leurs prédécesseurs, les arquebusiers avaient pour mission de désorganiser et de harceler les forces ennemies avant l'affrontement véritable ; ils se réfugiaient alors au milieu des carrés de piquiers qui, eux, combattaient pour de bon. Il revenait à ces derniers de résister fermement aux charges de cavalerie en maintenant les chevaux au bout de leurs piques, en désarçonnant les cavaliers avec le croc de leurs hallebardes, puis en les achevant à coups d'épée. C'étaient les carrés de piquiers qui passaient à l'offensive, qui marchaient droit devant eux au son du tambour et se taillaient un chemin à travers l'ennemi. Dans toutes les armées du XVIe siècle sauf une, les porteurs de puissantes piques étaient considérés comme les plus honorables.
L'exception était l'armée espagnole, et elle était d'importance Puisque les tercios dominèrent les champs de bataille européens pendant tout le XVIe siècle et le premier tiers du XVIIe. L'infanterie espagnole était originale à plusieurs titres. D'abord, elle ne comportait au début que des conscrits : en vertu de l'ordonnance de Valladolid de 1494, un homme sur douze dans les tranches d'âges de 20 à 45 ans était déclaré bon pour le service rémunéré, en Espagne ou à l'étranger. Cette mesure s'inspirait des tentatives françaises de renforcer les "gens d'armes" par une infanterie de métier, mais là où les Français avaient toujours échoué, les Espagnols réussirent à créer un solide noyau d'experts professionnels, dont la compétence demeura intacte malgré l'afflux ultérieur de volontaires. Ce succès était dû au moins en partie à l'absence de tradition de cavalerie lourde comparable à celle qui dominait l'armée française depuis Charlemagne. Les campagnes espagnoles peu fertiles ne se prêtaient pas à l'élevage de chevaux de combat. Durant la Reconquista, les opérations à cheval s'étaient limitées à des escarmouches menées par les genitours sur leurs poneys légers. A la différence des traditions françaises et bourguignonnes, celles de la noblesse espagnole n'étaient pas exclusivement chevaleresques. Il était donc assez habituel pour un jeune aristocrate de s'engager dans l'infanterie et de servir dans ses rangs, tout en disposant généralement d'un serviteur et de quelques montures pour faire les marches et transporter les bagages.
En 1495, lorsque Ferdinand d'Aragon envahit le royaume de Naples pour soutenir ses droits héréditaires sur cet Etat, ses troupes n'étaient pas équipées de piques et d'arquebuses comme leurs rivales septentrionales, mais d'épées et de boucliers comme l'infanterie italienne. Elles s'attirèrent ainsi l'approbation des admirateurs des modèles antiques, tel Machiavel, mais n'impressionnèrent en rien les carrés de piquiers suisses. Le commandant en chef espagnol, Gonzalve de Cordoue, s'adapta vite au nouveau style. Il se procura non seulement des piques, mais aussi un plus grand nombre d'arquebuses que ses adversaires ; puis, comme Edouard III d'Angleterre avec ses arcs à Crécy, il fit passer l'arquebuse du stade d'arme auxiliaire de harcèlement, utilisée pour préparer l'attaque, à celui de pilier de la défense. Il y parvint en l'associant aux fortifications de campagne. En 1503, la bataille de Cerignola établit un modèle qui allait être souvent repris. Les Espagnols laissèrent l'ennemi - cavalerie française et piquiers suisses - se heurter en vain à leurs positions fortifiées ; les arquebuses firent mouche jusqu'à ce que l'adversaire fût trop affaibli pour résister à la contre-attaque. L'exemple le plus triomphal de cette tactique fut la victoire suprême de Charles Quint à Pavie en 1525, au cours de laquelle il captura François 1er. Durant les trente et une années de combat qui séparent Fornoue de Pavie, la puissance de feu abandonna ses tâches purement auxiliaires pour acquérir un rôle central et décisif; alors que les arquebuses étaient à l'origine de simples accessoires des carrés de piquiers, ceux-ci eurent bientôt pour mission principale de protéger les armes à feu. Les Espagnols tinrent compte de cette nouveauté lorsqu'en 1534 ils réorganisèrent leur infanterie en tercios de 3.000 hommes. Au lieu d'avoir un mousquetaire pour six piquiers, suivant l'habitude des guerres d'Italie, ils eurent deux groupes égaux et versèrent une solde de spécialiste aux mousquetaires. Ainsi commençait l'évolution au bout de laquelle la pique ne survivrait que sous la forme d'une baïonnette fixée à l'extrémité du mousquet du fantassin.
Alors que la balance semblait pencher à la fin du XVe siècle en faveur de l'offensive, avec les phalanges mobiles de piquiers, les canons de gros calibre destinés à foudroyer l'adversaire et le renouveau des charges de cavalerie, en moins de 25 ans le développement de la puissance de feu sur les champs de bataille retourna nettement la situation. Comme il arrive toujours en de telles périodes, les unités mobiles furent délaissées. Les charges se brisaient désormais sur des haies de piques, des tranchées et des barricades, et les cavaliers étaient décimés par les mousquetaires. D'instrument de choc, la cavalerie se transforma donc en puissance de feu mobile. Au début, on prit des arquebusiers en croupe. Ensuite, le développement de la platine permit de monter à cheval avec une arme déjà chargée, et la cavalerie abandonna pour un temps l'arme blanche en faveur du pistolet - arme efficace dans un rayon de cinq pas. Pour pouvoir utiliser ce dernier, les cavaliers mirent au point la caracole, un mouvement dans lequel leurs rangs s'approchaient à tour de rôle des lignes ennemies, tiraient à bout portant puis faisaient une volte à gauche ou à droite. Il n'est d'ailleurs pas prouvé que cette manœuvre ait été très efficace.
Tous ces éléments fournissent des explications supplémentaires à un phénomène déjà abordé : la quasi-disparition des combats de grande envergure en Europe, entre la bataille de Mühlberg en 1534 et celle de Breitenfeld en 1631. 11 n'y eut que deux exceptions importantes : la bataille indécise de Nieuport aux Pays-Bas, en 1600, et celle on ne peut plus décisive de la Montagne Blanche en 1621, qui retira à la Bohême son rôle d'actrice indépendante sur la scène européenne. Le reste du temps on assista à une longue suite de sièges, les rares batailles étant de simples épisodes d'un seul et unique scénario : l'investissement et le dégagement des forteresses.
Rien de bien neuf dans tout cela. Le château fort avait dominé la guerre médiévale, à une époque où les assiégeants disposaient uniquement des moyens de l'Antiquité classique : les catapultes, les béliers, l'escalade et, beaucoup plus efficace, la faim. Les canons de gros calibre y mirent un terme : la destruction des murs de Constantinople par l'artillerie turque symbolisa, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, la fin d'une longue période de l'histoire occidentale. Les hautes murailles, construites pour empêcher l'escalade, et les tours de guet encore plus élevées, destinées à dominer les campagnes environnantes, étaient d'une pathétique vulnérabilité ; il suffisait aux boulets de les saper au pied. Charles VIII assiégea un très petit nombre de forteresses italiennes en 1494, car la réputation de son artillerie était suffisante pour les amener à composer.
Cependant, on trouva vite une parade. Le feu devait être combattu par le feu. Les défenseurs commencèrent par improviser. Ils installaient leurs propres canons sur des emplacements ménagés dans les courtines, comme les sabords d'un navire de guerre, afin de maintenir les assaillants à distance. Ils construisaient et garnissaient d'hommes des ouvrages en terre là où l'artillerie des assiégeants avait pratiqué des brèches. Ensuite, ils commencèrent à renoncer aux positions d'observation, trop dangereuses, au profit d'une défense en profondeur plus réaliste : "Notre premier soin, écrit Machiavel, est de bâtir des remparts sinueux et tordus, avec plusieurs voûtes et plusieurs angles de défense, afin de nous opposer aux attaques ennemies et de les repousser aussi bien sur les flancs que de fronts". Cela entraîna un tracé particulier, dans lequel des bastions en saillie par rapport aux remparts se soutenaient mutuellement ; grâce à cette disposition, chaque bastion pouvait tirer de flanc et par-derrière sur les assaillants d'un bastion voisin. Les murailles proprement dites furent abaissées afin d'offrir le moins de surface possible aux projectiles ennemis, et renforcées intérieurement par des ouvrages en terre. La forteresse pouvait être entourée d'un fossé, lui-même couvert par des batteries, voire protégé par d'autres postes avancés. Au-delà s'étendait un glacis désert et uni, sur lequel les attaquants s'exposaient à la concentration du tir de toutes les défenses.
Les fortifications de ce type, nées de l'improvisation des villes italiennes dans la dernière décennie du XVe siècle, se répandirent dans toute l'Europe au cours des 50 années suivantes, pour des raisons de prestige municipal autant que de nécessité militaire - surtout quand on pouvait les faire dessiner par des experts italiens comme Sanmichele ou Sangallo. A partir de cette origine locale, municipale, on assista à un développement qui devait mener aux dispositifs établis au XVIIe siècle pour couvrir toutes les frontières : celui de Vauban en France et celui de Coehoorn aux Pays-Bas. Les rois de France transformèrent Metz en une gigantesque forteresse qui barrait la route menant d'Allemagne au cœur du pays, et qu'on peut donc considérer sans exagération comme l'ancêtre directe de la ligne Maginot. De leur côté, les Provinces-Unies créèrent une barrière de voies d'eau et de fortifications grâce à laquelle elles résistèrent aux Espagnols pendant 80 ans, et qui constitue aujourd'hui une frontière aussi indiscutée que la Manche. On ne pouvait ni prendre ces forteresses d'assaut ni se contenter de les contourner, sous peine de mettre les convois de ravitaillement à la merci de leurs garnisons. Il fallait soit les masquer par un écran, autrement dit immobiliser des détachements et affaiblir le gros de la troupe, soit les investir. Cette dernière solution, même si elle ne débouchait pas sur un assaut, prenait beaucoup de temps ; or, pour les armées du XVIe siècle, le temps était de l'argent et l'argent signifiait les soldats - ou le manque de soldats.
Dès la fin des guerres d'Italie, en 1529, les données générales de la guerre de siège avaient été mises au point par des experts comme Pedro Navarro et Prospero Colonna. Pour contrer le feu des défenseurs, les assiégeants recouraient à la bèche. Ils commençaient par entourer la forteresse d'une ligne de tranchées tout juste hors de portée des batteries ennemies. Dans un deuxième temps, ils creusaient vers l'avant des tranchées en zigzags, selon des angles assez ouverts pour ne pas être pris en enfilade par les boulets de la garnison, et dissimulaient des batteries çà et là le long de ces ouvrages. Une fois les tranchées parvenues à l'extrémité du glacis, les sapeurs creusaient des galeries sous les fortifications et les bourraient de charges explosives, que les assiégés cherchaient à neutraliser par des contre-mines. Au moment crucial, les assiégeants dévoilaient leurs batteries et concentraient leur feu sur le point choisi pour pratiquer une brèche, faisaient sauter leurs mines et se lançaient à l'assaut. Cela se produisait parfois après seulement quelques semaines de travail de sape et d'escarmouches dans les tranchées. Les expériences de l'oncle Toby de Tristram Shandy dans les Flandres, voire celles des armées du front occidental durant la Première Guerre mondiale, auraient semblé plutôt familières aux soldats qui combattaient en Italie au XVIe siècle ou aux Pays-Bas au XVIIe. Ce type de guerre de tranchées, pénible, dangereux, mortellement malsain, allait être le lot quotidien du soldat européen pendant plus de 200 ans.
Tous ces éléments - l'extension des fortifications, la prédominance de la défensive sur les champs de bataille, le coût des troupes mercenaires et la prudence professionnelle de leurs chefs - expliquent pourquoi les guerres furent si longues et si indécises durant plus d'un siècle. Elles se consumaient lentement comme du bois mouillé ; elles infligeaient des dégâts incessants aux campagnes comme une maladie chronique à laquelle le patient se résigne avec philosophie malgré ses misères ; elles ne jouaient jamais le rôle catalyseur qui aurait fait naître un nouvel ordre politique. Au cours de la guerre de Trente Ans, on atteignit le comble de la brutalité gratuite, illustrée par les eaux-fortes de Callot et par l'humour noir de la prose de Grimmelshausen. Pour survivre, les mercenaires devaient saigner à blanc les populations civiles. Pour la même raison, les civils dont on avait brûlé les maisons et massacré les familles devaient se faire mercenaires. On définissait alors le soldat comme un homme qui doit mourir pour trouver de quoi vivre. Sa condition n'était pas meilleure que celle du paysan qu'il torturait. Les armées étaient dans un état de déliquescence permanente ; elles semaient derrière elles les morts, les blessés, les malades, les traînards et les déserteurs, et choisissaient leur itinéraire non pas en fonction de calculs stratégiques, mais dans l'espoir de piller des régions encore intactes. Durant cette période, la guerre semblait échapper à tout contrôle rationnel ; à vrai dire, il n'était plus question de "guerre" au sens d'utilisation de la force par des autorités largement reconnues et dans un but politique, mais d'une forme dégénérée dans laquelle la violence était universelle, anarchique et prise dans un cercle vicieux.
Il n'existait qu'une seule exception importante à la règle dans toute l'Europe occidentale : l'armée des Provinces-Unies, pour la simple raison qu'elle était payée et ravitaillée régulièrement. Quand on pouvait entretenir des soldats tout au long de l'année au lieu de les recruter et de les renvoyer selon les besoins, il devenait possible de les discipliner, de les entraîner, de les instruire, bref, d'en faire des professionnels. Mais cela exigeait des rentrées d'argent massives et permanentes, que seul le commerce pouvait fournir. Aussi, avant que la guerre devînt une affaire d'armées de métier, d'autres combats durent-ils être livrés : aux quatre coins du monde, avec la même férocité, ils opposèrent entre eux les marchands.
Michael HOWARD
Écrit par SG (Webmaster) dans Europe, Externalisation - privatisation (Mercenariat), Guerre, Histoire | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : lansquenets, condottieri, landsknechte, condotta |
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Commentaires
A la fois pertinente et concise...
Permettez moi de vous demander à titre d'information d'où vous vient la superbe photographie qui introduit votre propos ?
S'agit il d'une photographie de troupe médiévale ?
Ou peut être est elle issue d'une capture d'écran d'un documentaire ?
Je serais dans ce cas aux anges à l'idée de pouvoir en obtenir les références.
Merci par avance et encore toutes mes félicitations.
Cordialement.
Gabriel
Écrit par : Gabriel | mardi, 16 février 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Wottan | jeudi, 28 avril 2011
Répondre à ce commentairej'aimerais egalement beacoup avoir une idee de la paye de ces mercenaires si c'est possible
Écrit par : how much does a private jet cost to charter | vendredi, 17 juin 2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : what does it cost to charter a private jet | lundi, 27 juin 2011
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