jeudi, 24 décembre 2009
Sur les relations entre les Etats-Unis et le Pakistan
Jamais faciles, les rapports entre Islamabad et Washington pourraient tourner à l'aigre. Al Qaïda ayant trouvé refuge dans les zones tribales, les Etats-Unis souhaitent que l'armée d'Islamabad se charge de sa destruction. Faute de quoi, Washington, implicitement, menace de prendre les choses en main avec ses drones et en autorisant la CIA à mener des opérations clandestines. Cette manière d'agir, attentatoire à la souveraineté du Pakistan, déplaît profondément à ses militaires. Cette souveraineté est d'ailleurs tenue en grand dédain par le commandement US. Jamais les Pakistanais ne sont tenus au courant des frappes à venir. Les drones décollent parfois de l'intérieur même du pays. Avec pour Islamabad, un double risque, celui d'être accusé par l'opinion d'être le valet des Etats-Unis et celui de voir échouer sa stratégie si les talibans visés font partie de ses alliés.
Au plan intérieur, la situation s'est compliquée depuis le grand retour des juges. Ceux-ci entendent appliquer des lois déjà votées aux termes desquelles de multiples mises en examen pourraient intervenir, à commencer par celle du chef de l'Etat. L'arrêt de la Cour suprême rendu le 16 décembre invalide en effet un décret de 2007 qui avait prémuni jusqu'à maintenant le président Asif Ali Zardari contre des poursuites dans des affaires de corruption. La décision des juges va permettre la réouverture de dossiers judiciaires impliquant 8.000 personnes, y compris des ministres et des proches du Président. Signe de son affaiblissement, le chef de l'Etat s'était vu retirer le 27 novembre la décision d'emploi du feu nucléaire au profit du premier ministre. Le 17 décembre, un juge a interdit au ministre de la défense, qui devait se rendre en Chine, de quitter le territoire.
Cette entrée du Pakistan dans la courte liste des Etats de droit devrait ravir la Maison-Blanche. Rien n'est moins sûr! Un bouleversement de cet Etat déjà instable compromettrait la stratégie de Barack Obama. Cela serait a fortiori le cas si des désordres au Pakistan aboutissaient à gêner ou même à interrompre l'écoulement du trafic logistique des Occidentaux qui guerroient en Afghanistan. Que les militaires américains multiplient des frappes de drones et des actions dans la profondeur du territoire pakistanais ne serait pas sans conséquence. Les Pakistanais pourraient prendre des mesures de rétorsion insupportables pour les forces de l'OTAN en Afghanistan, si le flux logistique sans lequel elles ne peuvent subsister venait à être rompu.
L'essentiel des approvisionnements alliés non létaux, vivres, carburant, matériaux, emprunte les routes pakistanaises.
Ce n'est pas la voie la plus sûre mais c'est la plus courte. De Karachi, où le fret est débarqué, deux itinéraires rejoignent l'Afghanistan. Le plus long est celui du nord. Il traverse le Sind et le Penjab, puis les zones tribales, atteint le col du Khyber, rejoint Kaboul. L'autre route passe par le Baloutchistan pour aboutir à Kandahar.
A la suite d'une opération US menée en septembre 2008 au Waziristan du Sud par les forces spéciales et qui avait fait scandale (1), les équipes logistiques de l'OTAN à Karachi s'étaient heurtées à des exigences inédites. Les manifestes de chargement devaient désormais être rédigés en ourdou. Il fallut discuter des jours entiers avant que le trafic reprenne. Les Etats-Unis avaient été ainsi avertis de l'opposition du Pakistan à toute action militaire unilatérale sur son territoire, sauf à compromettre l'approvisionnement des unités présentes sur le sol afghan. Depuis, les Pakistanais ont inventé cent autres prétextes pour retarder les convois, insécurité, fermeture des frontières, documents non conformes, sans compter, bien sûr, les harcèlements des talibans...
Au moment où Washington affiche sa détermination d'en finir avec la guerre d'Afghanistan, l'armée et le gouvernement pakistanais ressentent encore davantage l'intérêt de disposer d'un pareil outil de pression. Washington n'a pas les moyens d'être en désaccord avec Islamabad pour savoir qui sont les "bons" ou les "mauvais" talibans. Le Pakistan combat ceux qui menacent son existence en tant qu'Etat, il refuse d'affronter les talibans intéressés par le pouvoir à Kaboul. Les Services pakistanais, qui entretiennent un subtil réseau d'alliances au sein des militants pachtouns, ne veulent pas que ce travail soit mis à mal par des raids de drones jugés inconsidérés.
Les dangers d'une ingérence militaire américaine
Le plus grave pour les Pakistanais serait justement que les tirs américains dépassent les zones tribales, là où ils sont à peu près tolérés. Ces zones tribales étant autonomes, l'autorité pakistanaise s'y exerce de manière assez lâche.
En revanche, des frappes US dirigées contre les activistes du mollah Omar au Baloutchistan seraient considérées comme une intolérable agression. Cette province, nonobstant ses velléités séparatistes, est partie intégrante du Pakistan. Déjà, l'incident de septembre 2008 au Waziristan du Sud avait amené le chef des armées pakistanaises à ordonner de tirer contre les drones. A coup sûr, des opérations US au Baloutchistan seraient source de réactions encore plus violentes.
Et il y a le Penjab, cœur du pays, où l'essentiel des forces vives est concentré : population, armée, industrie, agriculture... Or le Penjab est le théâtre ces jours-ci d'attaques lancées par le TTP (Tehrik-i-Taliban) de Baitullah Mehsud, la dernière étant l'attentat suicide dirigé contre les Services secrets (ISI), le 8 décembre, à Multan. Cette présence du TTP au Penjab est nouvelle. Elle signifie une extension du mouvement taliban hors de son sanctuaire pachtoun et l'existence au Penjab d'un réseau d'activistes.
L'armée pakistanaise répugne à se battre dans cette province quasi sacrée mais le pire serait d'y voir les Etats-Unis agir à sa place. On n'en est pas encore là. Toutefois, si l'Amérique devait frapper au Penjab, l'armée pakistanaise, profondément choquée, pourrait se diviser et la survie du Pakistan en tant qu'Etat être gravement menacée.
L'Amérique, on le sait, cherche des solutions de remplacement au cas où les axes logistiques pakistanais lui seraient interdits. Une autre voie existe, via le port letton de Riga, qui passe par la Russie; plusieurs itinéraires sont également possibles via l'Ukraine et la Roumanie; tous supposent l'aval de Moscou. Cette dépendance répugne aux Etats-Unis. Surtout, la voie ferrée russe, que Moscou pourrait couper sans préavis, ne saurait remplacer les routes pakistanaises. Washington n'a donc pas le choix. Il lui faut s'entendre avec Islamabad, ce qui n'est pas toujours possible.
Au Pakistan, une insurrection islamiste fait rage, l'économie est au plus mal, le pouvoir est près de s'effondrer. Une ingérence militaire américaine pourrait être la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Barack Obama doit se demander comment atteindre son but aux confins du Pakistan sans créer l'anarchie en son centre. Les Pakistanais, eux, doivent faire comprendre aux Etats-Unis combien leur situation est fragile. En cas d'échec, le pouvoir à Islamabad, quel qu'il soit, pourra toujours prendre en otage la logistique occidentale...
Al Qaïda
Il n'est pas certain que la nébuleuse Al Qaïda ait besoin d'un sanctuaire territorial pour agir. La base arrière des auteurs du 11 septembre ne se trouvait-elle pas à Hambourg ? Une entreprise terroriste d'envergure suppose des hommes peu nombreux mais très organisés, des liaisons commodes et sécurisées, de l'argent, rien qui ressemble à un camp retranché au cœur d'une montagne. Selon toute probabilité, Al Qaïda compte aujourd'hui quelques centaines d'individus qui tentent de survivre au Pakistan où ils aident les talibans quand ceux-ci le veulent bien.
Le mouvement disposerait aussi d'un réseau très distendu de sympathisants un peu partout dans le monde. Sa réputation est amoindrie. Mort ou vivant, Oussama Ben Laden n'est plus le symbole adulé de la lutte contre les infidèles. La guerre d'Irak est passée par là, avec des milliers de croyants assassinés, victimes d'attentats meurtriers perpétrés sous l'égide de la "base".
Jean-Louis DUFOUR
Ancien officier supérieur de l'armée française
Source du texte : L'ECONOMISTE
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(1) L'affaire avait fait vingt tués au sein de la population.
Écrit par SG (Webmaster) dans Afghanistan, États-Unis, Guerre, Islam, Pakistan | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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