mardi, 10 novembre 2009

Histoire de l'Ukraine et des cultures guerrières de la steppe : entretien avec Iaroslav LEBEDYNSKY

Ukrainien d'origine, Iaroslav Lebedynsky est né à Paris en 1960. Il est historien, spécialiste des anciennes cultures guerrières des peuples de la steppe et du Caucase. auxquelles il a consacré de nombreux ouvrages. Il enseigne depuis 1997 l'histoire de l'Ukraine à l'Institut national des langues et civilisations orientales de Paris.



scythe.jpgA quand remonte votre passion pour l'histoire ?

Je ne m'en souviens pas, j'ai dû naître comme ça ! Mais ce n'est pas une passion exclusive pour l'histoire, que je ne sépare pas de la linguistique et d'autres disciplines qui, à mon avis, sont toutes des parties d'une même "science humaine". J'essaie en tout cas, dans mes propres travaux, de faire la synthèse des données de l'histoire proprement dite (les sources), de l'archéologie, de la linguistique, de l'anthropologie physique, de l'histoire de l'art... Traitant de peuples disparus et de cultures éteintes qui, pour la plupart, n'ont pas eu d'expression écrite, je considère que cette synthèse est la seule méthode qui permette d'en donner une image étoffée à défaut de pouvoir être complète.


Quel fut le rôle de votre famille dans votre éveil intellectuel ?

J'ai eu la chance de grandir dans une famille cultivée et polyglotte, dont les origines diverses ouvraient des champs d'intérêt très variés. La partie ukrainienne de ma famille, originaire des régions de l'ancien Hetmanat, était complètement russifiée bien avant la révolution de 1917. Cela m'a permis d'apprendre le russe très jeune et d'avoir une bonne connaissance de la culture russe, mais c'est moi qui ai redécouvert (avec un zèle de néophyte qui a parfois laissé mon entourage perplexe !) cet héritage ukrainien.

Que pensez-vous de la connaissance française de l'histoire de l'Ukraine et plus généralement de l'Europe orientale ?

Le constat est affligeant, mais il faut le replacer dans un contexte général d'ignorance : la connaissance qu'ont les Français de leur propre histoire est finalement très médiocre aussi.

Concernant l'Ukraine, elle a été relativement familière au public français cultivé aux XVIIe-XVIIIe siècles. Le soulèvement de Bohdan Khmelnytsky, les grandes guerres impliquant en Ukraine les Cosaques, la Pologne, la Moscovie et les Ottomans, jusqu'au changement de camp spectaculaire de l'hetman Mazepa durant la Grande Guerre du Nord, sont des évènements qui ont été suivis avec attention en France et qui ont marqué les esprits, de Le Vasseur de Beauplan à Voltaire. Sous Louis XV encore, comme l'ont montré les travaux d'Iryna Dmytrychyn, la France considérait le facteur ukrainien comme une carte utilisable dans ses combinaisons diplomatico-militaires. Mais ensuite, le public français n'a plus entendu parler d'Ukraine qu'à travers le filtre russe. Au XXe siècle, ce filtre a été épaissi par l'alliance franco-russe et la russolâtrie qu'elle a inspirée, puis, après 1917, par le poids, dans les études russes et slaves, à la fois des "Russes Blancs" émigrés et des marxistes acquis aux thèses soviétiques. Cela explique la diffusion et la vitalité jusqu'à maintenant de clichés sur l'absence de vraie identité nationale ukrainienne, sur le "nationalisme ukrainien" comme produit d'une intrigue étrangère (polonaise, austro-hongroise, allemande, américaine...), sur l'antisémitisme des Ukrainiens et leur attitude durant la Seconde Guerre mondiale, etc. Je pense en outre - mais c'est une hypothèse personnelle - que la tradition politique française est très méfiante à l'égard des patriotismes à base ethnique, à cause bien sûr des guerres contre l'Allemagne, mais aussi du processus historique de constitution de la France par annexion et assimilation de diverses populations.

Je suis convaincu, au demeurant, que ces représentations peuvent changer. Il suffit de voir comment elles ont évolué à propos de l'ancienne Yougoslavie : au cours des conflits qui ont suivi la dissolution de cet Etat, les Serbes, alliés historiques de la France, ont largement perdu sa sympathie au profit des Croates, pourtant suspects au départ d'être les héritiers des Oustachis de 1941 et l'instrument des intérêts allemands dans les Balkans ! Pour l'Ukraine, le vrai changement se produira le jour où on fera admettre que la version russe de son histoire n'en est pas la version "normale". Encore faut-il que les historiens ukrainiens eux-mêmes soient capables de s'en détacher.

Avez-vous des contacts avec des historiens ukrainiens ?

J'ai croisé divers collègues ukrainiens dans des colloques, en Ukraine et en France, et, dans mon propre domaine, je connais leurs travaux.

Sur la situation de l'histoire en Ukraine, deux choses me frappent : l'une est l'absence de consensus sur divers grands évènements symboliques. De tels consensus existent - malgré tous les débats et les divergences d'interprétation - chez les Lituaniens, les Polonais, les Hongrois, etc., mais pas chez les Ukrainiens. On l'a vu encore récemment à propos de la curieuse lettre ouverte adressée au président Iouchtchenko par diverses sommités (dont l'académicien Tolotchko) pour protester contre la prétendue déviation "nationaliste" de l'enseignement historique en Ukraine et ses orientations "anti-russes". L'autre est la prolifération de travaux pseudo-historiques, notamment sur la Préhistoire et l'Antiquité, caractérisés par une mégalomanie nationale souvent teintée d'ésotérisme. Ils traduisent en fait un complexe d'infériorité des Ukrainiens qui, ignorant leur propre histoire ou ne voulant pas s'en contenter, échafaudent des mythes compensatoires.

Qu'est-ce qui vous a conduit à vous intéresser aux anciennes cultures guerrières de la steppe ?

Je vous répondrai par une citation d'Adam Mickiewicz, à propos de son compatriote Bogdan Zaleski qui venait de publier, en 1841, un poème intitulé L'esprit de la steppe : "Il dit que c'est l'Ukraine qui, par un lien mystérieux, a attaché son âme à ces steppes, à ces voies que prenaient les conquérants du monde, à ces chemins où se promenait la colère de Dieu..."

Je m'y reconnais tout à fait. C'est en m'intéressant à l'Ukraine, et particulièrement aux plus anciennes racines de son identité et du rôle historique de son territoire, que j'ai découvert les Scythes et les divers autres peuples nomades qui avaient occupé les steppes de la mer Noire. Et il était impossible de comprendre et d'étudier ceux d'Ukraine sans se pencher aussi sur l'ensemble du corridor des steppes qui, de la plaine hongroise à la Mongolie, a souvent partagé dans l'histoire une même civilisation.

Au fil des années et des décennies, je suis passé d'un engouement adolescent pour les Scythes et les Sarmates à l'étude scientifique - ce qui ne veut pas dire totalement dépassionnée ! - de phénomènes culturels beaucoup plus subtils et intéressants. Aujourd'hui, les peuples de la steppe (et du Caucase du Nord qui en est inséparable) sont ma spécialité à part entière, mais je suis toujours heureux d'avoir l'occasion de rappeler que c'est l'Ukraine qui, comme Zaleski, m'a conduit là.

scythes2.jpgQui étaient les Scythes et quelles étaient les raisons de leur avènement en Ukraine ?

A partir du début du Ier millénaire av. J.-C. se sont développées, en Ukraine méridionale comme dans le reste des steppes eurasiatiques, des cultures de cavaliers nomades basées sur l'élevage, la guerre, et le commerce avec les sédentaires. Les premiers de ces nomades en Ukraine ont probablement été les Cimmériens connus par des sources grecques et assyriennes, et auxquels on attribue des vestiges des IXe-VIIe siècles av. J.-C. Suivant Hérodote, ces Cimmériens auraient fui devant les Scythes, mais certains archéologues modernes les considèrent comme des précurseurs, voire comme une composante, des Scythes.

Quant à ces derniers, apparus au VIIe siècle av. J.-C., il s'agit d'une population europoïde et de langue iranienne, comme le montre l'analyse de leur onomastique. Hérodote expose que les Scythes étaient des nomades chassés d'Asie Centrale ou de Sibérie par des compétiteurs plus puissants, qui auraient envahi les steppes ukrainiennes évacuées par les Cimmériens. L'archéologie montre en effet que les plus anciens éléments culturels et artistiques de type scythe apparaissent en Asie un bon siècle avant leur attestation en Europe. En fait, "nos" Scythes ne sont que la partie occidentale d'une longue chaîne de populations et de cultures apparentées qui, du VIIe au IIIe siècle av. J.-C., s'étendait de l'Ukraine à la Mongolie. Paradoxalement, leur arrivée en Europe était une sorte de retour aux sources : ils étaient issus de ces populations indo-européennes originaires des steppes d'Ukraine et de Russie méridionale et qui, à l'âge du Bronze, avaient connu une grande expansion vers l'est.

Le principal noyau scythe s'est situé d'abord au nord du Caucase, d'où les Scythes, marchant sur les traces des Cimmériens (ou, comme le dit Hérodote, à leur "poursuite"), organisèrent des raids vers la Transcaucasie, l'Iran et la Turquie, où ils exercèrent une certaine hégémonie durant une partie du VIIe siècle av. J.-C. Puis ils transférèrent le centre de leur pouvoir en Ukraine, et étendirent leur domination aux populations sédentaires de la steppe boisée, qui furent largement "scythisées".

Les Scythes étaient-ils exclusivement nomades ?

Les Scythes sont décrits par les auteurs antiques comme des nomades vivant dans des chariots aménagés. Mais la plupart des sociétés nomades comportent une frange sédentaire résidant dans des établissements fixes, et les Scythes ne faisaient pas exception. Que ce soit pour disposer de centres artisanaux, de postes de commandement et de refuges, ou sous l'influence des sédentaires voisins et des Grecs, ils construisirent des habitats fortifiés dès la fin du Ve siècle av. J.-C., et de nombreux villages surtout au IVe siècle av. J.-C.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que tout le nord de la "Scythie", c'est-à-dire la steppe boisée ukrainienne, était de tradition sédentaire, ce qui explique pourquoi Hérodote y signale, de façon apparemment contradictoire, des "Scythes Paysans" et "Scythes Laboureurs": il s'agit d'indigènes vivant sous l'influence, et sans doute sous la domination, des Scythes nomades, et ayant adopté une grande partie de leur culture.

scythians700300bc047xz2.jpgSur quels témoignages s'est construite la réputation guerrière des Scythes ?

Hérodote explique que des gens qui sont tous des archers à cheval et qui, nomades, peuvent se replier sans offrir de prise à l'ennemi, sont virtuellement invincibles. Il l'illustre en rapportant longuement l'invasion de la Scythie par les Perses de Darius, en 513 av. J.-C. Les Perses ne purent jamais affronter en rase campagne les Scythes qui se contentaient de les harceler, tels les Cosaques de 1812 grignotant les armées de Napoléon...

Les Scythes étaient capables de manœuvres rapides et complexes. Ils disposaient d'un armement abondant et perfectionné, à commencer par leurs arcs composites précontraints, petits mais puissants. Les femmes pouvaient probablement combattre au côté des hommes, comme plus tard chez les Sarmates (on connaît de très nombreuses tombes féminines scythes à armes). Les Scythes ne furent vaincus, d'une façon que l'on ignore, que par la phalange macédonienne en 339 av. J.-C.

Que révèle l'archéologie sur l'organisation sociale et la culture des Scythes ?

L'abondante moisson archéologique réalisée en Ukraine depuis les premières fouilles de la fin du XVIIIe siècle permet, sur beaucoup de points, de vérifier le récit d'Hérodote - et de le compléter dans tous les domaines qu'il passe sous silence. On peut reconstituer une structure sociale hiérarchisée avec un ou des rois, une "noblesse", et une masse de guerriers-éleveurs libres - l'esclavage n'ayant apparemment pas joué de rôle important. On reconstitue aussi le fonctionnement d'un système économique complexe associant les nomades de la steppe herbeuse, les agriculteurs sédentaires de la steppe boisée, et les colonies grecques côtières. On a pu rendre aux Scythes un visage et une apparence, en restituant leur aspect physique et leur costume, leurs parures, etc. Surtout, l'archéologie a révélé l'admirable art animalier des Scythes, fortement imprégné au IVe siècle av. J.-C. d'influences et de techniques grecques. "L'or des Scythes" est aujourd'hui l'aspect le mieux connu et le plus admiré de leur culture. Il faut souligner que malgré l'ancienneté de cette tradition archéologique en Ukraine et l'intensité des fouilles à certaines époques, les découvertes continuent et sont parfois importantes.

Que sait-on de la religion des Scythes et de leurs rites funéraires ?

Hérodote donne une liste de dieux scythes avec des équivalences grecques assez imprécises, et rapporte les mythes d'origine des Scythes. Il décrit aussi les funérailles des rois, et l'archéologie a confirmé en grande partie ses affirmations : inhumation sous tumulus, avec un riche mobilier funéraire et un "personnel d'accompagnement" mis à mort pour l'occasion, sacrifices de chevaux, etc.

Les rites funéraires sont assurément la partie la mieux connue de la religion scythe, dont la « théologie » est largement perdue. Cette religion paraît assez différente du mazdéisme des Iraniens sédentaires (Perses, etc.), leurs cousins linguistiques. Elle comportait probablement des aspects chamanistes comparables aux pratiques de certains peuples sibériens - mais beaucoup de clefs d'interprétation nous manquent.

SkythianHorseArcher.jpgQuelles relations Grecs et Scythes entretenaient-ils ?

La présence grecque sur les côtes septentrionales de la mer Noire est presque aussi ancienne que celle des Scythes dans l'intérieur des terres : elle date de la fin du VIIe siècle av. J.-C. Dans l'ensemble, les relations ont été plutôt pacifiques, grâce à un commerce actif : les Scythes étaient avides de produits de luxe grecs (céramique fine, équipements défensifs... et vin !), et exportaient les produits de l'élevage et de la culture.

J'ai mentionné précédemment l'influence grecque sur l'art scythe. Ce qui est frappant, c'est que les Scythes, ouverts à ces modes, refusaient d'autres apports grecs, notamment dans le domaine religieux. Hérodote rapporte que le roi Skylès et le "philosophe" Anacharsis, lui aussi de famille royale, furent mis à mort pour avoir célébré des rites helléniques. Apparemment, les Scythes voulaient bien prendre chez les Grecs ce qu'ils jugeaient utile ou agréable, mais pas perdre leur identité.

Sarmates, Roxolans et Alains relèvent-ils de la "constellation scythe" ?

A côté des Scythes au sens strict, on peut parler au sens large d'un vaste ensemble de peuples "scythiques", c'est-à-dire de nomades iranophones contemporains des Scythes (Sauromates, Saces, Massagètes...) ou postérieurs à eux, comme les Sarmates ou Alains.

Les Sarmates, originaires des steppes de Russie méridionale, ont remplacé les Scythes en Ukraine à partir du IIe siècle av. J.-C. au plus tard - j'ai évoqué tout à l'heure la controverse à ce sujet. Ils ne formaient pas un peuple unique, mais un ensemble de grandes unions tribales dont les principales étaient les Iazyges, Roxolans, Aorses, Siraques. Les Roxolans nous intéressent particulièrement parce qu'ils dominaient, au Ier siècle av. J.-C., les steppes à l'est du Dniepr, et qu'ils ont été revendiqués à l'époque cosaque comme ancêtres des Ukrainiens en vertu de la ressemblance de leur nom avec celui de la Rous' ou Ruthénie kiévienne. Les Sarmates, europoïdes de langue iranienne, étaient de classiques nomades de la steppe, dont deux particularités avaient frappé les observateurs antiques : la place éminente des femmes dans leur société, et leur force militaire qui reposait, outre les habituels archers montés, sur des cavaliers lourds, des lanciers cuirassés fournis par la noblesse. Ces lanciers lourds sont, par divers intermédiaires romains et germaniques, le lointain prototype des chevaliers médiévaux en armure...

Quant aux Alains, on discute encore pour savoir s'ils étaient l'un des ensembles tribaux sarmates ou un peuple étroitement apparenté, mais distinct. Leur culture prolonge en tout cas celle des Sarmates. Leurs ultimes héritiers sont les Ossètes du Caucase central, descendants d'un groupe d'Alains sédentarisé dans la région.

A propos de ces peuples, j'aimerais insister sur leur rôle historique et culturel qui est méconnu. Ils ont formé une sorte de pont culturel entre l'Asie Centrale, voire la Chine, et l'Occident. Ils ont influencé beaucoup de leurs voisins (dont les Proto-Slaves, mais aussi des peuples germaniques, ouraliens, caucasiens du nord, etc.) et même les armées romaines. Ils ont eu un rôle considérable à la fin de l'empire romain et durant les Grandes Invasions des IVe-Ve siècles, qui ont conduit certains d'entre eux à s'établir jusqu'en Gaule, en Espagne et même en Afrique du Nord ; plusieurs dizaines de toponymes français rappellent ces implantations de Sarmates et d'Alains. Et, à titre posthume, si l'on peut dire, les Sarmates ont inspiré le grand mythe d'origine des Slaves, le "Sarmatisme", aux XVIe-XVIIIe siècles.

Quelles ont été les causes de la disparition des Scythes ?

On a longtemps attribué cette disparition aux Sarmates, qui ont occupé les steppes ukrainiennes et russes après les Scythes. Diodore de Sicile, au Ier siècle av. J.-C., prétend même que les Sarmates ont exterminé les Scythes jusqu'au dernier. Les archéologues actuels sont beaucoup plus prudents, et certains imaginent que la culture scythe était entrée en décadence - à cause peut-être d'une crise économique ou écologique -, au IIIe siècle av. J.-C., avant même l'arrivée des Sarmates. Ceux-ci n'auraient fait qu'accentuer le phénomène ou en profiter. La réponse viendra peut-être un jour d'une datation plus rigoureuse des premiers vestiges sarmates attestés en Ukraine.

Les Scythes n'ont d'ailleurs pas "disparu" complètement : une partie d'entre eux s'est repliée en Crimée et sur le cours inférieur du Dniepr. Dans ces territoires que l'on nomme la "Petite-Scythie", des Scythes ont survécu comme population distincte jusque vers le IIIe siècle de notre ère, avant d'être assimilés par les Sarmato-Alains et par les Goths. Il est vrai que sur ce territoire restreint, où ils s'étaient complètement sédentarisés, leur culture avait perdu la plupart de ses éléments distinctifs anciens.


ukraine2.jpgQuelle empreinte les Scythes ont-ils laissée en Ukraine ?

Il faut se demander plus globalement quelle est l'empreinte des divers peuples nomades iranophones de l'Antiquité, car il n'est pas toujours possible de distinguer entre ce qui est dû aux Scythes, aux Sarmates, aux Alains.

On admet généralement que les langues slaves - et particulièrement slaves orientales, à commencer par l'ukrainien - ont été très marquées par leur long voisinage avec les parlers iraniens des nomades de la steppe. Cela se voit surtout dans le vocabulaire (notamment religieux), mais aussi dans la morphologie et peut-être même la phonologie. Des situations de bilinguisme slavo-iranien ont dû exister à différentes époques. De nombreux cours d'eau ukrainiens, dont le Prout, le Dniestr, le Dniepr, le Donets... portent des noms scythes ou sarmato-alains. On croit également déceler des traces de ces influences "scythiques", au sens le plus large, dans la culture traditionnelle ukrainienne - comme d'ailleurs dans d'autres cultures slaves. Dans un cas au moins, celui des croyances pré-chrétiennes (le "paganisme" des débuts de la Rous'), elles sont évidentes, puisque certaines des divinités adorées à Kiev avant la christianisation portaient des noms iraniens. Dans d'autres, les choses sont plus compliquées. Ce sont en tout cas des champs de recherche passionnants, qu'il ne faut surtout pas abandonner aux amateurs ou aux illuminés.

Reste évidemment la question qui intéresse tout le monde : dans quelle mesure les Ukrainiens descendent-ils de ces peuples ? Peut-on, comme à l'époque du Sarmatisme, les revendiquer comme ancêtres ? Pour simplifier : oui, les Ukrainiens ont forcément un peu de sang scythe, sarmate et alain, la cohabitation entre les tribus slaves dont ils proviennent et les nomades ayant été longue et intime ; non, les Ukrainiens ne descendent pas majoritairement des Scythes ou autres ; oui, ils sont les héritiers de peuples qui ont été inclus dans la zone d'influence politique, économique et culturelle scythe durant des siècles... Tout cela doit toujours être énoncé avec beaucoup de nuances. Mais une idée m'est chère depuis le tout début de mes recherches sur ces sujets : on ne peut pas écrire l'histoire de l'Ukraine et du peuple ukrainien sans tenir compte de ces très lointaines influences. Mykhaïlo Hrouchevsky avait, à la fin du XIXe siècle, réintégré dans l'histoire ukrainienne la période kiévienne - et cela nous semble aujourd'hui une évidence. Je suis convaincu qu'il faut aujourd'hui remonter plus loin et faire de même avec la période antique, sans simplifications grossières, mais avec le souci de prendre en compte les plus anciennes étapes des relations entre les Slaves orientaux et la steppe et des échanges parfois symbiotiques qui en ont découlé.

Source du texte : UKRAINE-EUROPE.ORG

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