vendredi, 11 septembre 2009
Aymeric Chauprade : La Russie, obstacle majeur sur la route de "l’Amérique-monde"
Alors que les Etats-Unis tentent, depuis le 11 septembre 2001, d'accélérer leur projet de transformation du monde à l'image de la société démocratique et libérale rêvée par leurs pères fondateurs, les civilisations non occidentales se dressent sur leur chemin et affirment leur volonté de puissance.
La Russie, en particulier constitue un obstacle géopolitique majeur pour Washington. Elle entend défendre son espace d'influence et montrer au monde qu'elle est incontournable sur le plan énergétique.
L'un des auteurs classiques de la géopolitique, Halford J. Mackinder (1861-1947), un amiral britannique, qui professa la géographie à Oxford, défendait comme thèse centrale que les grandes dynamiques géopolitiques de la planète s'articulaient autour d'un cœur du monde (heartland), l'Eurasie. Pivot de la politique mondiale que la puissance maritime ne parvenait pas à atteindre, l'Eurasie avait pour cœur intime la Russie, un Empire qui « occupait dans l'ensemble du monde la position stratégique centrale qu'occupe l'Allemagne en Europe ».
Autour de cet épicentre des secousses géopolitiques mondiales, protégé par une ceinture faite d'obstacles naturels (vide sibérien, Himalaya, désert de Gobi, Tibet) que Mackinder appelle le croissant intérieur, s'étendent les rivages du continent eurasiatique : Europe de l'Ouest, Moyen-Orient, Asie du Sud et de l'Est.
Au-delà de ces rivages, par-delà les obstacles marins, deux systèmes insulaires viennent compléter l'encadrement du heartland : la Grande-Bretagne et le Japon, têtes de pont d'un croissant plus éloigné auquel les États-Unis appartiennent.
Selon cette vision du monde, les puissances maritimes mondiales, les thalassocraties que défend Mackinder, doivent empêcher l'unité continentale eurasiatique.
Elles doivent donc maintenir les divisions est/ouest entre les principales puissances continentales capables de nouer des alliances (France/Allemagne, Allemagne/Russie, Russie/Chine) mais aussi contrôler les rivages du continent eurasiatique.
Cette matrice anglo-saxonne, que l'on peut appliquer au cas de l'Empire britannique au XIXe siècle, comme à celui de la thalassocratie américaine au XXe siècle, reste un outil pertinent pour comprendre la géopolitique d'aujourd'hui.
La théorie de Mackinder nous rappelle deux choses que les thalassocraties anglo-saxonnes n'ont jamais oubliées : il n'y a pas de projet européen de puissance (d'Europe puissance) sans une Allemagne forte et indépendante (or l'Allemagne reste largement sous l'emprise américaine depuis 1945) ; il n'y pas d'équilibre mondial face au mondialisme américain sans une Russie forte.
L'Amérique veut l'Amérique-monde ; le but de sa politique étrangère, bien au-delà de la seule optimisation de ses intérêts stratégiques et économiques du pays, c'est la transformation du monde à l'image de la société américaine. L'Amérique est
messianique et là est le moteur intime de sa projection de puissance. En 1941, en signant la Charte de l'Atlantique, Roosevelt et Churchill donnaient une feuille de route au rêve d'un gouvernement mondial visant à organiser une mondialisation libérale et démocratique. Jusqu'en 1947, l'Amérique aspira à la convergence avec l'URSS dans l'idée de former avec celle-ci un gouvernement mondial, et ce, malgré l'irréductibilité évidente des deux mondialismes américain et soviétique. Deux ans après l'effondrement européen de 1945, les Américains comprirent qu'ils ne parviendraient pas à entraîner les Soviétiques dans leur mondialisme libéral et ils se résignèrent à rétrécir géographiquement leur projet : l'atlantisme remplaça provisoirement le mondialisme.
Puis, en 1989, lorsque l'URSS vacilla, le rêve mondialiste redressa la tête et poussa l'Amérique à accélérer son déploiement mondial. Un nouvel ennemi global, sur le cadavre du communisme, fournissait un nouveau prétexte à la projection globale : le terrorisme islamiste. Durant la Guerre froide, les Américains avaient fait croître cet ennemi, pour qu'il barre la route à des révolutions socialistes qui se seraient tournées vers la Russie soviétique. L'islamisme sunnite avait été l'allié des Américains contre la Russie soviétique en Afghanistan. Ce fut le premier creuset de formation de combattants islamistes sunnites, la matrice d'Al Qaida comme celle des islamistes algériens... Puis il y eut la révolution fondamentaliste chiite et l'abandon par les Américains du Shah d'Iran en 1979. Le calcul de Washington fut que l'Iran fondamentaliste chiite ne s'allierait pas à l'URSS, contrairement à une révolution marxiste, et qu'il offrirait un contrepoids aux fondamentalistes sunnites.
Dans le monde arabe, ce furent les Frères musulmans qui, d'Egypte à la Syrie, furent encouragés. Washington poussa l'Irak contre l'Iran, et inversement, suivant le principe du « let them kill themselves (laissez-les s'entretuer) » déjà appliqué aux
peuples russe et allemand, afin de détruire un nationalisme arabe en contradiction avec les intérêts d'Israël. L'alliance perdura après la chute de l'URSS. Elle fut à l'œuvre dans la démolition de l'édifice yougoslave et la création de deux Etats musulmans en Europe, la Bosnie-Herzégovine puis le Kosovo.
L'islamisme a toujours été utile aux Américains, tant dans sa situation d'allié face au communisme durant la Guerre froide, que dans sa nouvelle fonction d'ennemi officiel depuis la fin de la bipolarité. Certes, les islamistes existent réellement ;
ils ne sont pas une création imaginaire de l'Amérique ; ils ont une capacité de nuisance et de déstabilisation indéniable. Mais s'ils peuvent prendre des vies, ils ne changeront pas la donne de la puissance dans le monde.
La guerre contre l'islamisme n'est que le paravent officiel d'une guerre beaucoup plus sérieuse : la guerre de l'Amérique contre les puissances eurasiatiques.
Après la disparition de l'URSS, il est apparu clairement aux Américains qu'une puissance continentale, par la combinaison de sa masse démographique et de son potentiel industriel, pouvait briser le projet d'Amérique-monde : la Chine. La formidable ascension industrielle et commerciale de la Chine face à l'Amérique fait penser à la situation de l'Allemagne qui, à la veille de la Première Guerre mondiale, rattrapait et dépassait les thalassocraties anglo-saxonnes. Ce fut la cause première de la Première Guerre mondiale.
Si la Chine se hisse au tout premier rang des puissances pensent les stratèges américains, par la combinaison de sa croissance économique et de son indépendance géopolitique, et tout en conservant son modèle confucéen à l'abri du démocratisme occidental, alors c'en est fini de l'Amérique-monde. Les Américains peuvent renoncer à leur principe de Destinée manifeste (Principle of Manifest Destiny) de 1845 ainsi qu'au messianisme de leurs pères fondateurs, fondamentalistes biblistes ou franc-maçons.
Alors que l'URSS venait à peine de s'effondrer, les stratèges américains orientèrent donc leurs réflexions sur la manière de contenir l'ascension de la Chine.
Sans doute comprirent-ils alors toute l'actualité du raisonnement de Mackinder. Les Anglo-Saxons avaient détruit le projet eurasiatique des Allemands, puis celui des Russes ; il leur fallait abattre celui des Chinois. Une nouvelle fois la Mer voulait faire pièce à la Terre.
La guerre humanitaire et la guerre contre le terrorisme seraient les nouveaux prétextes servant à masquer les buts réels de la nouvelle grande guerre eurasiatique : la Chine comme cible, la Russie comme condition pour emporter la bataille.
La Chine comme cible parce que seule la Chine est une puissance capable de dépasser l'Amérique dans le rang de la puissance matérielle à un horizon de vingt ans. La Russie comme condition parce que de son orientation stratégique découlera largement l'organisation du monde de demain : unipolaire ou multipolaire.
Face à la Chine, les Américains entreprirent de déployer une nouvelle stratégie globale articulée sur plusieurs volets :
- L'extension d'un bloc transatlantique élargi jusqu'aux frontières de la Russie et à l'ouest de la Chine.
- Le contrôle de la dépendance énergétique de la Chine.
- L'encerclement de la Chine par la recherche ou le renforcement d'alliances avec des adversaires séculaires de l'Empire du Milieu (les Indiens, les Vietnamiens,les Coréens, les Japonais, les Taïwanais...).
- L'affaiblissement de l'équilibre entre les grandes puissances nucléaires par le développement du bouclier anti-missiles.
- L'instrumentalisation des séparatismes (en Serbie, en Russie, en Chine, et jusqu'aux confins de l'Indonésie) et le remaniement de la carte des frontières (au Moyen-Orient arabe).
Washington a cru, dès 1990, pouvoir faire basculer la Russie de son côté, pour former un vaste bloc transatlantique de Washington à Moscou avec au milieu la périphérie européenne atlantisée depuis l'effondrement européen de 1945. Ce fut
la phrase de George Bush père, lequel en 1989 appelait à la formation d'une alliance « de Vladivostok à Vancouver » ; en somme le monde blanc organisé sous la tutelle de l'Amérique, une nation paradoxalement appelée, par le contenu même de son idéologie, à ne plus être majoritairement blanche à l'horizon 2050.
L'extension du bloc transatlantique est la première dimension du grand jeu eurasiatique. Les Américains ont non seulement conservé l'OTAN après la disparition du Pacte de Varsovie mais ils lui ont redonné de la vigueur : premièrement l'OTAN est passé du droit international classique (intervention uniquement en cas d'agression d'un Etat membre de l'Alliance) au droit d'ingérence. La guerre contre la Serbie, en 1999, a marqué cette transition et ce découplage entre l'OTAN et le droit international. Deuxièmement, l'OTAN a intégré les pays d'Europe centrale et d'Europe orientale. Les espaces baltique et yougoslave (Croatie, Bosnie, Kosovo) ont été intégrés à la sphère d'influence de l'OTAN. Pour étendre encore l'OTAN et resserrer l'étau autour de la Russie, les Américains ont fomenté les révolutions colorées (Géorgie en 2003, Ukraine en 2004, Kirghizstan en 2005), ces retournements politiques non violents, financés et soutenus par des fondations et des ONG américaines, lesquelles visaient à installer des gouvernements anti-russes. Une fois au pouvoir, le président ukrainien pro-occidental demanda naturellement le départ de la flotte russe des ports de Crimée et l'entrée de son pays dans l'OTAN.
Quant au président géorgien il devait, dès 2003, militer pour l'adhésion de son pays dans l'OTAN et l'éviction des forces de paix russes dédiées depuis 1992 à la protection des populations abkhazes et sud-ossètes.
À la veille du 11 septembre 2001, grâce à l'OTAN, l'Amérique avait déjà étendu fortement son emprise sur l'Europe. Elle avait renforcé l'islam bosniaque et albanais et fait reculer la Russie de l'espace yougoslave.
Durant les dix premières années post-Guerre froide, la Russie n'avait donc cessé de subir les avancées américaines. Des oligarques souvent étrangers à l'intérêt national russe s'étaient partagés ses richesses pétrolières et des conseillers libéraux proaméricains entouraient le président Eltsine. La Russie était empêtrée dans le conflit tchétchène, remué largement par les Américains comme d'ailleurs l'ensemble des abcès islamistes. Le monde semblait s'enfoncer lentement mais sûrement dans l'ordre mondial américain, dans l'unipolarité.
En 2000, un événement considérable, peut-être le plus important depuis la fin de la Guerre froide (plus important encore que le 11 septembre 2001) se produisit pourtant : l'accession au pouvoir de Vladimir Poutine. L'un de ces retournements de l'histoire qui ont pour conséquences de ramener celle-ci à ses fondamentaux, à ses constantes.
Poutine avait un programme très clair : redresser la Russie à partir du levier énergétique. Il fallait reprendre le contrôle des richesses du sous-sol des mains d'oligarques peu soucieux de l'intérêt de l'Empire. Il fallait construire de puissants opérateurs pétrolier (Rosneft) et gazier (Gazprom) russes liés à l'Etat et à sa vision stratégique. Mais Poutine ne dévoilait pas encore ses intentions quant au bras de fer américano-chinois. Il laissait planer le doute. Certains, dont je fais d'ailleurs partie puisque j'analysais à l'époque la convergence russo-américaine comme passagère et opportune (le discours américain de la guerre contre le terrorisme interdisait en effet momentanément la critique américaine à propos de l'action russe en Tchétchénie), avaient compris dès le début que Poutine reconstruirait la politique indépendante de la Russie ; d'autres pensaient au contraire qu'il serait occidentaliste. Il lui fallait en finir avec la Tchétchénie et reprendre le pétrole. La tâche était lourde. Un symptôme évident pourtant montrait que Poutine allait reprendre les fondamentaux de la grande politique russe : le changement favorable à l'Iran et la reprise des ventes d'armes à destination de ce pays ainsi que la relance de la coopération en matière de nucléaire civil.
Pourquoi alors l'accession de Poutine était-elle un événement si considérable ?
Sans apparaître à l'époque de manière éclatante, cette arrivée signifiait que l'unipolarité américaine, sans la poursuite de l'intégration de la Russie à l'espace transatlantique, était désormais vouée à l'échec, et avec elle, par conséquent, la grande stratégie visant à briser la Chine et à prévenir l'émergence d'un monde multipolaire.
Au-delà encore, nombre d'Européens ne perçurent pas immédiatement que Poutine portait l'espoir d'une réponse aux défis de la compétition économique mondiale fondée sur l'identité et la civilisation. Sans doute les Américains, eux, le comprirent-ils mieux que les Européens de l'Ouest. George Bush n'en fit-il pas l'aveu lorsqu'il avoua un jour qu'il avait vu en Poutine un homme habité profondément par l'intérêt de son pays ?
Le 11 septembre 2001 offrit pourtant l'occasion aux Américains d'accélérer leur programme d'unipolarité. Au nom de la lutte contre un mal qu'ils avaient eux-mêmes fabriqués, ils purent obtenir une solidarité sans failles des Européens (donc plus d'atlantisme et moins « d'Europe puissance »), un rapprochement conjoncturel avec Moscou (pour écraser le séparatisme tchétchéno-islamiste), un recul de la Chine d'Asie centrale face à l'entente russo-américaine dans les républiques musulmanes ex-soviétiques, un pied en Afghanistan, à l'ouest de la Chine donc et au sud de la Russie, et un retour marqué en Asie du Sud-est.
Mais l'euphorie américaine en Asie centrale ne dura que quatre ans. La peur d'une révolution colorée en Ouzbékistan poussa le pouvoir ouzbek, un moment tenté de devenir la grande puissance d'Asie centrale en faisant contrepoids au grand frère russe, à évincer les Américains et à se rapprocher de Moscou. Washington perdit alors, à partir de 2005, de nombreuses positions en Asie centrale, tandis qu'en Afghanistan, malgré les contingents de supplétifs qu'elle ponctionne à des Etats européens incapables de prendre le destin de leur civilisation en main, elle continue de perdre du terrain face à l'alliance talibano-pakistanaise, soutenue discrètement en sous-main par les Chinois qui veulent voir l'Amérique refoulée d'Asie centrale.
Les Chinois, de nouveau, peuvent espérer prendre des parts du pétrole kazakh et du gaz turkmène et construire ainsi des routes d'acheminement vers leur Turkestan (le Xinjiang). Pékin tourne ses espoirs énergétiques vers la Russie qui équilibrera à l'avenir ses fournitures d'énergie vers l'Europe par l'Asie (non seulement la Chine mais aussi le Japon, la Corée du Sud, l'Inde...).
Le jeu de Poutine apparaît désormais au grand jour. Il pouvait s'accorder avec Washington pour combattre le terrorisme qui frappait aussi durement la Russie. Il n'avait pas pour autant l'intention d'abdiquer quant aux prétentions légitimes de la Russie : refuser l'absorption de l'Ukraine (car l'Ukraine pour la Russie c'est une nation sœur, l'ouverture sur l'Europe, l'accès à la Méditerranée par la mer Noire grâce au port de Sébastopol en Crimée) et de la Géorgie dans l'OTAN. Et si l'indépendance du Kosovo a pu être soutenue par les Américains et des pays de l'Union européenne, au nom de quoi les Russes n'auraient-ils pas le droit de soutenir celles de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie, d'autant que les peuples concernés eux-mêmes voulaient se séparer de la Géorgie ?
Mackinder avait donc raison. Dans le grand jeu eurasiatique, la Russie reste la pièce clé. C'est la politique de Poutine, bien plus que la Chine (pourtant cible première de Washington car possible première puissance mondiale) qui a barré la route à Washington. C'est cette politique qui lève l'axe énergétique Moscou (et Asie centrale)-Téhéran-Caracas, lequel pèse à lui seul ¼ des réserves prouvées de pétrole et près de la moitié de celles de gaz (la source d'énergie montante). Cet axe est le contrepoids au pétrole et au gaz arabes conquis par l'Amérique. Washington voulait étouffer la Chine en contrôlant l'énergie. Mais si l'Amérique est en Arabie Saoudite et en Irak (1ère et 3e réserves prouvées de pétrole), elle ne contrôle ni la Russie, ni l'Iran, ni le Venezuela, ni le Kazakhstan et ces pays bien au contraire se rapprochent. Ensemble, ils sont décidés à briser la suprématie du pétrodollar, socle de la centralité du dollar dans le système économique mondial (lequel socle permet à l'Amérique de faire supporter aux Européens un déficit budgétaire colossal et de renflouer ses banques d'affaires ruinées).
Nul doute que Washington va tenter de briser cette politique russe en continuant à exercer des pressions sur la périphérie russe. Les Américains vont tenter de développer des routes terrestres de l'énergie (oléoducs et gazoducs) alternatives à la toile russe qui est en train de s'étendre sur tout le continent eurasiatique, irriguant l'Europe de l'Ouest comme l'Asie. Mais que peut faire Washington contre le cœur énergétique et stratégique de l'Eurasie ? La Russie est une puissance nucléaire.
Les Européens raisonnables et qui ne sont pas trop aveuglés par la désinformation des médias américains, savent qu'ils ont plus besoin de la Russie qu'elle n'a besoin d'eux. Toute l'Asie en croissance appelle le pétrole et le gaz russe et iranien.
Dans ces conditions et alors que la multipolarité se met en place, les Européens feraient bien de se réveiller. La crise économique profonde dans laquelle ils semblent devoir s'enfoncer durablement conduira-t-elle à ce réveil ? C'est la conséquence positive qu'il faudrait espérer des difficultés pénibles que les peuples d'Europe vont endurer dans les décennies à venir.
Aymeric CHAUPRADE
Source du texte : ACADÉMIE DE GÉOPOLITIQUE DE PARIS
Publié dans États-Unis, Géopolitique, Russie | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
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Commentaires
Écrit par : Djinolwam's | dimanche, 13 septembre 2009
Répondre à ce commentaireSALUTI
Écrit par : piero | lundi, 14 septembre 2009
Ne pas oublier que l'influence juive est telle aux Etats-Unis que ce pays nuit à ses propres intérêts dans le monde arabe pour soutenir inconditionnellement l'Etat hébreux.
Écrit par : Roland Pirard | mercredi, 16 septembre 2009
Répondre à ce commentaireRussie Europe : les dangers du « redémarrage »
Françoise Thom
Ce qui frappe l'historien lorsqu'il se penche sur les rapports Russie-Europe, c'est la permanence des fantasmes que la Russie engendre dans l'imagination des Occidentaux et la capacité de la Russie à dicter les cadres conceptuels dans lesquels elle veut être pensée – et incomprise- à l'étranger.
Ceci explique un autre mystère des relations entre Russes et Européens, l'imperméabilité à l'expérience des partenaires occidentaux. Les déboires successifs essuyés par les hommes d'affaires en Russie, les camouflets régulièrement infligés aux hommes d'Etat européens, les assassinats, les insultes aux diplomates, les nationalisations abusives, les manquements aux engagements pris, les violations du droit international, tout cela est oublié instantanément.
A peine la Russie a-t-elle mené une guerre de conquête lui permettant d'occuper 20% du territoire d'un Etat voisin que les Etats-Unis parlent d'un « redémarrage », c'est-à-dire d'un effacement de l'ardoise (et donc l'oubli d'une utile expérience dont il eût fallu tirer les leçons), tandis que la France se hâte d'offrir à la Russie les moyens de sa prochaine guerre d'agression contre les Etats voisins en lui vendant des porte-hélicoptères Mistral.
Rarement l'incompréhension réelle de la Russie a été aussi grande qu'aujourd'hui, et lourde de conséquences désastreuses pour l'Europe. La France en particulier s'engage sur une voie périlleuse. La Russie lui a trouvé un rôle exaltant : celui d'un partenaire dans la modernisation du grand voisin oriental. Nous nous rengorgeons de tant d'honneur, notre vanité nationale est flattée. L'encens russe nous monte à la tête et nous ne voyons pas les dures réalités. Nous croyons la Russie faible, handicapée par une démographie catastrophique, une économie sous-développée.
Nous nous imaginons que devant tant de difficultés elle va se tourner vers l'intérieur, panser ses plaies. Nous croyons que la crise a mis un frein aux ambitions de Moscou. Nous sommes à cent lieues de percevoir le monde comme le font les élites russes. Nous ne voyons pas les conséquences qu'elles ont tirées de la crise.
Certes, l'optimisme qui régnait en Russie au début de l'année 2008 a été tempéré. A l'époque, la Russie se voyait puissance émergente faisant partie du bloc Brésil-Chine-Inde dont l'ascension irrésistible allait détrôner le monde occidental, et surtout les Etats-Unis haïs. Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe se félicitait sans vergogne du naufrage des valeurs occidentales.
« Le vieil Occident a perdu son rôle de leader intellectuel et moral du monde »,
se réjouissait le politologue S. Karaganov[1].
Le modèle autoritaire, antidémocratique, semblait en passe de s'imposer, revanche éclatante pour la Russie qui n'a pas digéré l'éclatement de l'URSS et la défaite de son régime à parti unique en 1991.
Au printemps 2008 le président russe, qui vient d'être élu, propose la mise en place d'un nouveau système de sécurité en Europe. Les Européens n'ont pas compris que cette démarche résultait de l'évaluation faite à Moscou de la nouvelle « corrélation des forces ». Aux yeux des dirigeants russes l'effacement américain était désormais acquis et il fallait que l'Europe en prenne acte et lui donne une forme institutionnelle.
Pour les Russes, le droit est toujours la codification d'un rapport de forces. Celui-ci ayant évolué au détriment des Etats-Unis et en faveur de la Russie, l'architecture de sécurité européenne devait être modifiée en conséquence. Comme en Europe on traînait les pieds et continuait à refuser de voir les « réalités » , comme on dit en Russie, Moscou décida de faire une petite démonstration : la guerre russo-géorgienne avait avant tout pour objectif de montrer aux Européens que l'alliance avec les Etats-Unis ne valait plus rien. La Russie était en situation de force et pouvait agir unilatéralement dès qu'elle le souhaitait.
Sitôt la démonstration finie, le président Medvedev remit sur le tapis sa proposition de nouveau système de sécurité européen. Les Occidentaux naïfs s'étonnaient de voir la Russie préconiser la sécurité collective tout en violant de façon flagrante les accords Medvedev-Sarkozy et en marginalisant l’OSCE : le raisonnement russe tel que nous venons de le reproduire montre que, de son point de vue, la position de Moscou était parfaitement conséquente.
Medvedev ne disait pas autre chose lorsqu’il déclarait le 1er octobre 2008:
“L’ancien ordre mondial s’est effondré et un nouvel ordre mondial est en train d’apparaître, plus sûr et plus juste. La preuve en est l’action entreprise par la Russie en août dernier pour sauver le peuple d’Ossétie du Sud, pour protéger nos concitoyens et les intérêts de la Fédération russe"[2].
Ainsi, l’action unilatérale de la Russie était l’indice de l’émergence d’un « nouvel ordre mondial » qu’il était urgent de faire reconnaître par les Européens. La politique de « redémarrage » des relations russo-américaines proposée par le président Obama a été interprétée à Moscou comme l'indice de la prise de conscience par les Américains de leur faiblesse, et par conséquent comme une invitation à Moscou de pousser ses pions.
La guerre russo-géorgienne et la crise ont entraîné une évolution de l'analyse russe, mais pas celle que l'on croit naïvement en Occident. La crise a été perçue comme une occasion à ne pas manquer.
D'abord, elle accélérait l'affaiblissement des Etats-Unis et leur désengagement de « l'étranger proche » de la Russie.
Ensuite, elle a laminé les élites pro-occidentales qui s'étaient constituées dans les pays de la CEI et au contraire renforcé les clans mafieux vivant de la prédation, qui sont d'orientation pro-russe.
La crise présentait donc l'occasion rêvée de restaurer l'influence russe sur la périphérie déstabilisée par le choc. Mais, par ailleurs, la guerre russo-géorgienne et la crise ont aussi révélé aux dirigeants du Kremlin que l'archaïsme de l'économie et de la machine militaire russes pouvait être un obstacle à leurs ambitions de puissance.
En Russie les revers, notamment sur le champ de bataille, sont le principal ressort de la modernisation : ce fut le cas de Pierre le Grand après la défaite de Narva, d'Alexandre II après la guerre de Crimée, de Nicolas II après la guerre russo-japonaise. Dans ces trois cas, les réformes spectaculaires mises en oeuvre avaient pour but de faire de la Russie une grande puissance militaire capable de défier l'Europe, et non d'émanciper la société russe.
La situation est analogue aujourd'hui. Le programme de « modernisation » lancé par Medvedev a pour but de renforcer la puissance russe et nullement de démocratiser le pays.
Il n'est que de voir les axes de cette modernisation pour s'en convaincre. Le système politique demeure inchangé, les fraudes massives aux élections continuent de plus belle. En revanche, le régime russe a entrepris une réforme militaire radicale dont les grandes lignes ont été définies par le président Medvedev en septembre 2008 :
amélioration de la capacité de déploiement des troupes, des systèmes de commandement et de contrôle, et de l’entraînement ; développement d’un armement de haute technologie, amélioration de la situation matérielle des militaires, développement d’une flotte de sous-marins armés de missiles de croisière, création d’un système de défense dans l’espace.
« La guerre peut éclater subitement et devenir tout à fait réelle. Des conflits locaux, larvés que l'on appelle même parfois conflits gelés, peuvent se transformer ensvéritable conflagration militaire…
Un système garanti de dissuasion nucléaire répondant à diverses circonstances militaires et politiques doit être mis en place d'ici 2020»,
a déclaré Medvedev aux généraux russes en introduisant la réforme[3].
La loi sur la Défense a été modifiée en octobre 2009. Désormais, le président russe a le droit d'engager les forces armées sans l'autorisation du Conseil de la Fédération. Il peut faire intervenir les troupes en cas « d'attaque contre les forces armées russes à l'étranger », pour « défendre les citoyens russes à l'étranger », « défendre un Etat qui a demandé l'aide de la Russie »[4] ; ce dernier point est particulièrement important, car il montre que la Russie est prête à des interventions militaires même si le territoire russe n'est pas menacé.
Précisons que la nouvelle doctrine militaire russe stipule aussi que la Russie est en droit de recourir à l’arme nucléaire pour repousser une agression faisant appel aux armes conventionnelles et réserve à la Russie le droit de lancer des guerres préventives et la possibilité d'employer les armes nucléaires même dans un conflit local.
Ainsi, la Russie se dote d'un arsenal législatif justifiant les interventions militaires contre des Etats tiers.
N'oublions pas non plus que Moscou a suspendu sa participation au traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE). Que l’on compare le raffut médiatique qui avait accompagné l’annonce de la doctrine Bush et le silence presque total de la presse occidentale sur l’évolution de la doctrine militaire russe –et on pourra mesurer l’efficacité de la machine de propagande poutinienne.
Rappelons que le budget prévu pour la propagande à l’étranger en 2010 atteint 1,4 milliards de dollars, dépassant celui de l’aide aux chômeurs, ce qui montre une fois encore les priorités du Kremlin[5].
L'innovation du régime medvedevien consiste en ceci que la Russie a décidé d’atteler les Européens de l'Ouest à la construction du secteur de puissance (nous retrouvons la politique de Pierre le Grand).
Le contrat d'achat des Mistrals présente un triple avantage :
d'abord, la Russie acquiert des armements de haute technologie sans avoir à faire l'effort de les développer elle-même ;
deuxièmement, elle réduit à néant la solidarité atlantique et la solidarité européenne;
troisièmement, elle accélère la vassalisation du deuxième grand pays européen après l'Allemagne.
Un expert russe a récemment comparé cette politique à celle de la Chine face aux Etats-Unis : selon lui, à Washington le lobby pro-chinois intéressé aux affaires avec la Chine est devenu si puissant que les Etats-Unis sont désormais incapables de s'opposer à Pékin ; la même chose est déjà vraie pour l'Allemagne face à la Russie et elle le sera pour la France après la signature du contrat sur les Mistrals[6].
Déjà, la France ne sait plus dire non à Moscou : elle rend à l'Eglise orthodoxe russe la cathédrale de Saint Nicolas à Nice, elle s'engage à voler au secours d'Avtovaz, la compagnie automobile au déficit abyssal soutenue par Poutine, elle accepte de faire défiler ses troupes sur la place Rouge, oubliant, comme l'y invite l'historiographie poutinienne, que la victoire de l'Armée rouge a entraîné un nouvel asservissement pour la moitié de l'Europe.
Nos gaullistes, autrefois si soucieux d'indépendance nationale quand il s'agissait des Etats-Unis, ne trouvent rien à redire à cette politique pourtant autrement dangereuse à terme pour notre liberté et celle de l'Europe.
Car la « schröderisation » de la classe politique européenne avance à pas de géant, et le Traité de Lisbonne qui fait la part belle aux grands Etats risque d'accélérer ce processus (c'est d'ailleurs l'analyse faite à Moscou).
Car il ne s'agit pas que de la menace militaire (encore que celle-ci ne doive pas être sous-estimée : au moment où les Mistrals seront livrés à la Russie, en 2012, Poutine risque d'être de nouveau président, avec une constitution taillée sur mesure, comme nous venons de le voir, et le doigt prompt à tirer sur la détente, comme le montre l'expérience).
Le plus dangereux pour l'Europe est l'influence délétère qu'exercent sur les élites européennes les idéologues russes.
Ce sont eux qui ne cessent de répéter que la nature des systèmes politiques importe peu, pourvu qu'ils soient « pragmatiques » ; de souffler que le souci des libertés fondamentales n'est qu'une hypocrisie utilisée par les Anglo-Saxons pour camoufler leur volonté de détruire les nations ; qu'en relations internationales seule l'approche « réaliste » et égoïste serait payante, c'est-à-dire celle qui se fonde sur la prise en compte cynique du rapport de forces. En Europe, seuls devraient compter les grands pays, en partenariat bien sûr avec la Russie ; seul importerait l'intérêt national, défini bien sûr pour chacun par la Russie.
L'experte russe Lilia Chevtsova s'étonnait récemment de la facilité avec laquelle les Européens se font les perroquets de la propagande russe[7].
Elle citait une remarque extatique adressée à Poutine par Thierry de Montbrial lors de la rencontre de Valdaï en 2007 :
« Monsieur le président, vous êtes le premier dirigeant de l'histoire russe qui ait accumulé cette puissance et en même temps ait été désireux de la partager avec d'autres...
Ceci prouve que vous êtes un démocrate... »[8]
Combien de fois avons-nous entendu que la Russie avait été « humiliée », que chaque pays avait le droit de défendre ses « valeurs », que nous n'avions pas à chercher à imposer notre démocratie libérale, etc.
Selon l'ex-chancelier Schröder, la Russie « a le droit de défendre ses intérêts de sécurité », c'est-à-dire d'interdire à l'Ukraine et à la Géorgie de choisir leurs alliances.
En avril 2008, Jacques Sapir expliquait gravement dans le Figaro que la Russie était « une zone de stabilité et de croissance » dans une Europe en pleine crise financière, alors que « les banques russes n'avaient pas été contaminées par la crise » et qu'il fallait s'attendre « à des entrées massives de capitaux » en Russie[9].
Après la guerre russo-géorgienne le premier ministre français François Fillon s'est mis en quatre pour éviter des sanctions à la Russie, reprenant mot pour mot les arguments ressassés par la propagande russe depuis des années, assimilant les partisans d'une politique de fermeté à des ringards de la guerre froide (dont bien sûr les Occidentaux étaient « largement responsables ») :
« Il y a deux options possibles : ou bien on veut à tout prix recréer la guerre froide, on montre du doigt la Russie, on l'isole, on continue à la piétiner comme ça a été le cas depuis une dizaine d'années – ce n'est pas la voie qu'a choisie la France, ce n'est pas la voie qu'a choisie l'Europe –, ou on choisit l'option du dialogue »
(1er septembre 2008).
A force de marteler que la défense de la démocratie libérale était l'apanage des néo-conservateurs américains, les propagandistes russes en arrivent à inciter les Européens à renier les bases mêmes sur lesquelles s'est construite l'Europe pendant plus de cinquante ans.
L'idée d'une égalité de droits entre les Etats européens, petits et grands, l'idée que le rapport de forces est exclu entre Européens, l'idée d'une solidarité européenne, tout cela est dédaigneusement balayé de la main à Moscou.
Si cette « philosophie » du Kremlin gagne du terrain, l'Europe risque de régresser prodigieusement et d'oublier les dures leçons tirées des deux guerres mondiales.
On l'a vu dans les années 1930, la présence d'un Etat revanchard sur le continent européen peut réduire à néant toutes les tentatives de fonder un ordre international sur le droit et l'arbitrage.
Comment expliquer qu'il se trouve tant d'Européens, notamment de Français, qui acceptent de devenir les apologistes du darwinisme social post-communiste russe appliqué aux relations internationales ?
Nadejda Mandelchtam, la veuve du poète Osip Mandelchtam mort au Goulag, se demandait dans ses "Mémoires" pourquoi l'intelligentsia russe avait massivement pactisé avec le bolchevisme. Elle en était arrivée à la conclusion que c'était la fascination de la violence qui avait suscité cette complaisance chez les intellectuels. Aujourd'hui, on a l'impression que c'est la brutalité russe, le torse nu et le langage cru de l’ex-président Poutine, qui exercent une séduction fatale sur nombre de dirigeants européens.
Ceux-ci cherchent peut-être dans ce monde hobbesien un remède à l'étouffant « politiquement correct » distillé par les media et les institutions européennes
– sans voir que ce remède est pire que le mal.
Aujourd'hui, Moscou propose une alliance des Etats-Unis, de l'Union Européenne et de la Russie contre les menaces « du Sud »[10]. La Russie se pose en rempart de la civilisation « du Nord », ce qui ne manque pas de sel quand on se souvient avec quelle persévérance Moscou a défendu le programme nucléaire iranien, contribuant grandement à l'émergence de cette « menace » du Sud, et avec quel enthousiasme elle célébrait, il y a un an encore, le naufrage de la civilisation occidentale.
Visiblement, la Russie table sur le « redémarrage » des Occidentaux, voire l'effacement total de leur disque dur. Espérons qu'elle a tort.
[1] Cité in : Nezavisimaja Gazeta, 29/10/08
[2] http://www.kremlin.ru/appears/2008/10/01/1401_type63374type82634type122346_207081.shtml
[3] http://www.kremlin.ru/appears/2008/09/26/2013_type63374type63376type82634_206944.shtml
[4] gazeta.ru 8/12/09
[5] The Guardian, 18/12/09
[6] Fiodor Lukianov, « Integracia po poniatiam », gazeta.ru, 26/11/09
[7] Lilia Shevtsova, « The Kremlin Kowtow », Foreign Policy, JANUARY 5, 2010
[8] Lilia Shevtsova, « Druzja Rossii », Ežednevny žurnal, 29/06/09. La citation est retraduite du russe.
[9] J. Sapir, « Crise financière, la Russie au secours de l'économie européenne », Le Figaro, 4/04/08
[10] V. D. Rogozin, « Bez tarakanov russofobii », gazeta.ru, 15/12/09. Ceci au moment où une officine de propagande russe a couvert la Grande-Bretagne d’affiches représentant Obama et Ahmadinejad, avec la mention : « Lequel représente le plus grand risque nucléaire ? » V. The Guardian, 18/12/09
Écrit par : Bilovisso | jeudi, 08 juillet 2010
Répondre à ce commentaireCe serait sympa de votre part d'écourter un peu car ce que vous écrivez à l'air pas mal.
Écrit par : moshe ben gourbi | samedi, 10 juillet 2010
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