samedi, 30 mai 2009

Russie : Gare aux falsifications de l'histoire

La lutte contre la mauvaise compréhension et l'interprétation erronée de notre histoire nationale (surtout celle du XXe siècle) a commencé. Le 19 mai, le président Dmitri Medvedev a signé un décret sur la création d'une Commission de lutte contre les tentatives de falsification de l'Histoire. Il est évident que cet organe, qui comprend beaucoup plus de hauts fonctionnaires que d'historiens, fait partie d'une vaste campagne. Rappelons en effet que le 6 mai, la Douma a entamé l'examen d'une loi contre la réhabilitation du nazisme et des criminels nazis dans les anciennes républiques soviétiques. Le projet de loi prévoit de trois à cinq ans de détention en cas de "révisionnisme", et il vise aussi bien les Russes que les ressortissants étrangers. Il envisage également, à l'encontre des anciennes républiques de l'URSS tentées de réviser le bilan de la Seconde Guerre mondiale, des sanctions allant jusqu'à l'expulsion des ambassadeurs et à la rupture des relations diplomatiques.

CCCP.jpgLe 24 février, Sergueï Choïgou, le ministre des Situations d'urgence, avait déjà déclaré lors d'une réunion d'anciens combattants que le Parlement devait "se doter d'une loi contre ceux qui nieraient la victoire de l'URSS dans la Grande Guerre patriotique". Ce souhait de l'un des leaders du parti Russie unie [au pouvoir] s'est vite transformé en projet de loi soutenu par le chef de l'Etat. La veille des cérémonies de la Victoire [fêtée le 9 mai], le président a souligné que personne n'avait le droit de mettre en doute l'héroïsme du peuple soviétique durant la guerre. Il avait directement abordé la question des manipulations de l'Histoire.


Un instrument de la politique étrangère russe

La toute nouvelle commission se compose de hautes personnalités de l'appareil d'Etat. C'est Sergueï Narychkine, le chef de l'administration présidentielle, qui la dirige. A ses côtés, on compte plusieurs de ses collaborateurs, d'anciens ministres, des hommes du Conseil de sécurité russe, du FSB et du Service des renseignements extérieurs. Parmi les rares historiens associés à cette "mission historique", citons Alexandre Tchoubarian, directeur de l'Institut d'histoire générale de l'Académie des sciences, et Natalia Narotchnitskaïa*, directrice de l'Institut Andreï Sakharov d'histoire russe de l'Académie des sciences. En regard de ce casting de poids, la tâche de la commission semble plutôt modeste. Elle consiste à réunir et à analyser des informations sur la "falsification de faits et d'événements historiques réalisée dans le but de ternir le prestige de la Fédération russe sur la scène internationale". La commission devra en outre élaborer "une stratégie visant à contrer les tentatives de falsification".

Pour Sergueï Markov, membre de ce nouvel organisme et vice-président de la commission parlementaire chargée des associations et organisations religieuses, ceux qui combattent cette lecture "exogène" de l'Histoire servent la politique étrangère russe. "Nous sommes confrontés, de la part de certaines forces politiques, à une volonté délibérée de falsifier l'Histoire. La plupart des ces versions biaisées voient le jour dans l'espace postsoviétique", explique-t-il. Dans le rôle des principaux falsificateurs, il cite les leaders ukrainiens de la "révolution orange", le régime de Saakachvili en Géorgie et les dirigeants d'Estonie et de Lettonie. "Les régimes non démocratiques des Pays baltes ont fait des russophones qui vivent sur leur sol des citoyens de seconde catégorie. Afin d'ancrer cette discrimination, ils véhiculent une conception de l'histoire selon laquelle les Russes sont le vestige d'un 'régime d'occupation'", souligne-t-il. Mais, à son avis, c'est en Ukraine que la falsification de l'histoire récente est la plus monstrueuse. "On inculque aux écoliers et aux étudiants que les Ukrainiens sont depuis toujours ennemis des Russes. Cette idée sert de fil rouge à tous les manuels publiés là-bas", ajoute Sergueï Markov. D'après lui, la désinformation actuelle y serait pire que les manipulations de l'Histoire opérées au temps de l'URSS.

 

Plutôt ouvrir les archives sur les répressions de masse

"Face aux moyens mis en œuvre en Ukraine pour promouvoir le mensonge historique, nos historiens, pauvres et démunis, seraient laminés sur le front de la lutte pour la vérité", estime le député. L'Histoire est une question de sécurité nationale, qui nécessite l'intervention de l'Etat. "Nous serions ravis de laisser l'Histoire aux historiens, mais cela n'est pas possible. [...] En butte à des programmes de falsification de l'Histoire pilotés par d'autres Etats, nous devons dresser notre propre programme national de lutte pour la vérité historique", conclut-il.

Arseni Roguinski, le président de l'association russe Memorial, n'est pas de cet avis. "Pour moi, vouloir, par le biais de l'Etat, 'assener une riposte ferme aux interprétations mensongères' ne peut mener à rien", assure-t-il. Ce défenseur des droits de l'homme est persuadé qu'aucune commission nationale russe ne saura persuader les Polonais, par exemple, que, le 17 septembre 1939, l'Armée rouge est entrée dans leur pays [en vertu d'une clause secrète du Pacte germano-soviétique, signé en août 1939] pour le libérer et non comme alliée de Hitler. Elle ne pourra pas non plus faire croire aux Lettons et aux Estoniens que la libération des Etats baltes par les troupes soviétiques n'a apporté que du bien. "Nous avons le droit de dire que nous avons libéré ces peuples du nazisme, parce que c'est bel et bien ce qui s'est passé. Mais les Lettons ont aussi le droit à leur version des choses, et ils se rappellent forcément les drames, les déportations massives et la collectivisation forcée", rappelle Arseni Roguinski. La confrontation des mémoires nationales est une source d'incompréhension entre les peuples, et aucune commission d'Etat n'y pourra rien, juge-t-il. En revanche, "si cette commission s'attelait pour de bon à lever le secret sur les archives, au moins dans les limites prévues par le décret présidentiel de 1992 qui vise à rendre accessibles tous les documents liés aux répressions de masse, elle accomplirait un grand pas dans la lutte contre la falsification de l'Histoire".

* Natalia Narotchnitskaïa a publié Que reste-t-il de notre victoire ? Russie-Occident, le malentendu, éd. des Syrtes, 2008.

Michaïl MOCHKINE

Source du texte : COURRIER INTERNATIONAL / VREMIA NOVOSTIEÏ

Écrit par SG (Webmaster) dans Histoire, Russie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | | |  Facebook | |  Imprimer |

Commentaires

Je suis pour le moins troublé par cette histoire. Il est évident que cette commission sera d'abord, comme le précise sa mission, aux services des intérêts russes mais il est hélas démontré que nombre de gens ou de factions réécrivent l'Histoire selon leur point de vue et multiplie ce que l'on peut appelé les ''théories du complots'' au point que nombres de jeunes personnes dans nos contrées dites civilisés qui n'utilisent que le Net et n'ont jamais ouvert une encyclopédie ''gobe'' tombant sur les sites des gens en question gobe n'importe quoi.

Exemple sur le Dailymotion : ''l'OTAN à envahie la Bosnie en 1995 car il y avait des Russes qui voulaient en prendre le contrôle après avoir incité aux massacres des musulmans'', ''Hitler est un Roscthild juif qui à déclenché et perdu exprès la guerre pour créer Israël'', etc...

Bref, en France, nous avons des lois sur le révisionnisme qui ne sont pas tellement appliqués donc si les Russes veulent en faire pourquoi pas, mais il faudra surveiller qu'elle ne n'empêche pas justement la vérité historique de s'exprimer comme l'a dit Arseni Roguinski.

Écrit par : Frédéric | dimanche, 31 mai 2009

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Effectivement, internet est un "paradis" pour tout falsificateur en herbe ou pour tout théoricien du complot, mais dans le cas présent, le problème est un peu plus complexe.

L'URSS a effectivement débarrassé les pays de l'Europe orientale de la botte Nazi et de son cortège d'horreurs, mais elle n'a nullement permis le retour de la démocratie dans ces pays....

Pour preuve, elle a été dans un premier temps l'alliée de la puissance nazie, ceci en vertu du pacte secret, mais pas uniquement; n'oublions pas que le régime allemand a pu "esquiver" les restrictions imposées à la suite de la Première Guerre Mondiale grâce à l'appui du pouvoir soviétique...
En effet la mise au point de leurs différentes théories stratégiques, la conceptions de leurs blindés, de leur aviation et de bien d'autres choses se sont faites sur le territoire russe avec l'accord du pouvoir en place....
Pouvoir d'ailleurs pionnier en matière d'école de parachutistes où les allemands se sont formés....

L'avance libératrice des forces soviétiques à permis la découverte des camps de concentration ainsi que de ceux d'extermination, mais il ne faut pas oublier que les premiers ont été réutilisés par les libérateurs pour y parquer leurs opposants, en Pologne notamment...
Encore ceux-ci devaient-ils être heureux de ne pas être exécutés comme l'ont été les prisonniers de guerre polonais à Katïn...

De plus, la résistance de certains pays de "l'Est", c'est autant opposée au Nazis qu'aux Communistes, en Ukraine en particulier, où la Résistance locale a éliminé de nombreux allemands, dont des officiers supérieurs, mais aussi un général ( ou maréchal je ne me souviens plus trop...) de l'URSS.
Pourquoi???? Parce qu'ils voulaient être libres de toute occupation, quelle qu'elle soit...

Enfin, sans avoir aucune estime pour le régime Nazi, il faut bien reconnaître que celui-ci avait des alliés auprès de pays voisins de l'Urss, la Roumanie, la Bulgarie etc..... Pourquoi???? Parce que pour les dirigeants de ces pays là le danger était soviétique; le voisin en question ayant d'ailleurs profité de la fin de la Première Guerre Mondiale pour leur "grignotter" des bouts de territoires depuis longtemps sujets de discordes....
L'intelligence ( ou la perfidie c'est selon... ) du régime Nazi les a amener à rejoindre le camp de "l'Axe"plutôt que celui des Alliés en raison de cela entre autre.....

C'est pourquoi il faut voir l'initiative actuelle comme une manoeuvre politique supplémentaire pour ramener dans le giron de la "Grande Russie"ses anciennes "colonies", plus qu'une volonté de maintenir une vérité historique par ailleurs menacée par les entreprises réelles de falsification de la part des mouvements révisionnistes de ces pays ( eux aussi ont eu leurs collabos....).

Il ne faut pas se voiler la face, "l'Empire Russe" est loin d'être mort, et il se bat bec et ongle pour reprendre en main son ère d'influence idéologique sur l'Europe....

Il ne peut donc pas laisser s'ouvrir les archives car celles-ci sont certainement loin de l'image du "grand frère soviétique" libérateur et généreux qu'il s'est toujours prétendu être....
Mais il ne peut aussi tenté de museler les désirs d'indépendance des pays de l'ancien bloc que de cette façon...

En effet, vouloir établir une vérité historique pour ces pays, c'est de fait avec cette commission, permettre à la Russie d'exercer des pressions diplomatiques et surtout économiques pour les maintenir dans le giron...
Si d'aventure l'un de ces pays s'entête à vouloir rétablir la vérité historique de cette période, il se verra alors accusé de révisionnisme donc par ricochet d'être "fasciste", et s'exposera à toute une propagande russe n'ayant pour seul objectif que de dénigrer le gouvernement alors en place; voir même à le destituer....

Il sera alors difficile pour tout pays de "l'Ouest" de soutenir un tel état sans être accusé de facto d'être fasciste en retour ( l'Histoire nous montre que l'amalgame est très facile à obtenir... )

Pour la Russie cette commission lui permet, d'empêcher l'établissement d'une véritable analyse de l'histoire récente, de se préparer des excuses toutes faites pour imposer divers blocus et autres mesures de rétorsions envers des états soucieux de leur indépendance vis à vis de ce pays, voir même de justifier une déstabilisation ou un renversement de régime opposé à ses vues sur la région ou sa gestion.....

L'Histoire si âprement défendue par le régime Russe dans le cas présent, n'est malheureusement qu'une excuse...... Il est bien plus facile pour un pays de nier ses erreurs que de les regarder en face, la Russie n'échappe pas à la règle.....

Écrit par : Alain | dimanche, 31 mai 2009

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