samedi, 23 août 2008
1981 : Les soviétiques en Afghanistan
Comme les Américains au Viêt-Nam, les forces de l’empire russe soviétique ont trouvé, en arrivant en Afghanistan, une guerre civile qu'elles ont eu mission de faire cesser au profit du camp de leur choix. S'agissant d'une insurrection rurale contre le pouvoir central, l'affrontement a pris la physionomie d'une guérilla de montagne.
Les forces des insurgés constituent une infanterie légère parfaitement adaptée au milieu montagnard. Elles s'élèveraient à 180.000 hommes armés selon les déclarations les plus optimistes. Leur armement, essentiellement portatif, comme il se doit, compte surtout des fusils anglais Lee Enfield 303 et des fusils d'assaut russes Kalachnikov provenant de désertions massives de "gouvernementaux" et de prises. On trouve aussi des fusils-mitrailleurs russes ayant la même origine. En revanche, l'armement antiaérien fait presque entièrement défaut, à l'exception de quelques canons mitrailleurs et lance-fusées portatifs venant du camp adverse, ou introduits clandestinement. Comme armement antichar, des lance-roquettes de fabrication soviétique en assez petite quantité ont été pris au cours des combats ou fournis par les déserteurs. En fait d'armes lourdes d'accompagnement et d'appui, les insurgés possèdent quelques mortiers et canons sans recul. Ils n'ont pour ainsi dire aucun moyen radio.
À ces faiblesses graves en armement s'ajoute une pénurie chronique de munitions. En outre, le niveau technique des combattants est assez bas ; il ne dépasse guère celui de la connaissance de l'armement individuel de petit calibre. Ainsi, le déminage et la neutralisation des pièges explosifs antipersonnel s'effectuent par jet de pierre, moyen primitif s'il en fut.
Les insurgés bénéficient, certes, de nombreuses sympathies, notamment au Pakistan ; les Pathans de ses régions limitrophes sont de même ethnie que les Pashtounes d'Afghanistan vivant de l'autre côté de la frontière. Ils y ont d'ailleurs mis à l'abri leurs familles.
Mais, jusqu'à présent, cet appui ne s'est traduit que bien faiblement dans le domaine des approvisionnements de guerre. Le fait d'être adossée, en milieu montagneux, à un pays ami, constitue un atout pour l'insurrection, mais d'un faible rapport pour le moment ; à peine des munitions, au compte-gouttes, et quelques armes légères et antiaériennes parviennent-elles au combattant.
Enfin, le compartimentage du terrain et les habitudes sociales, qui en procèdent largement, confèrent à l'insurrection un caractère disséminé et local : c'est la chouannerie ou tout au plus le "wilayisme", avec peu de coordination. Les chefs sont pour la plupart des religieux dont la compétence tactique est mince. On se bat chacun pour soi et dans son coin, courageusement d'ailleurs, et non sans une certaine habileté au niveau du petit groupe.
Face à cette insurrection généralisée, mais peu cohérente et médiocrement pourvue, de constitution fruste et de niveau technique rudimentaire, se dresse l'impressionnante et moderne armée soviétique, Conçue sur le modèle mécanisé en usage dans tout l'Occident industrialisé, elle s'inspire pour l'essentiel de l'organisation préconisée par Eimansberger en 1935 et que la Wehrmacht appliqua contre elle au cours de la Seconde Guerre mondiale. On y note, comme partout ailleurs, une diminution quantitative régulière de l'infanterie, le terme de fantassin ayant disparu — trait symptomatique — du vocabulaire réglementaire. Véhicules blindés et mécanisés sont prépondérants, les gens à pied tendant de plus en plus à jouer à leurs côtés le rôle d'auxiliaires. Aux prises avec une guérilla montagnarde, dans un pays où, dans la majorité des cas, les rares axes sont seuls praticables pour les engins motorisés, les forces mécanisées soviétiques ont, comme il fallait s'y attendre, montré rapidement leurs limites. Le terrain étant défavorable aux véhicules, il faudrait aux Russes de l'infanterie et, tout particulièrement, de l'infanterie légère rompue à la montagne. Les gens à pied des unités mécanisées sont juste suffisants pour monter la garde autour de blindés rivés aux routes, afin de leur épargner les attaques directes. Ils ne s'en éloignent pas et, par conséquent, sont incapables d'exercer une action importante dans le milieu montagnard où demeurent leurs adversaires.
En revanche, les blindés, liés aux axes, sont exposés sans pouvoir guère répondre, surtout s'ils sont en contrebas, aux attaques de l'armement portatif antichar : lance-roquettes et missiles, qui peut être installé dans la montagne aux abords des routes, partout où peut aller l'insurgé à pied. Or, de nos jours, ces armes ont, pour un faible poids, la portée des canons antichars de la Seconde Guerre mondiale, une précision et un pouvoir perforant accrus, un encombrement réduit dans des proportions considérables. Le lance-roquettes a les mêmes performances balistiques que le canon de 25 mm de 1940 et le missile la même allonge que le 88 Pak de 1943. La marge de supériorité du blindé sur le fantassin s'est ainsi progressivement amenuisée depuis l'apogée de 1940 ; elle tend même vers zéro lorsque le terrain ne lui permet pas d'utiliser le seul avantage qu'il conserve depuis quarante ans : la vitesse.
L'empire soviétique russe entretient en Afghanistan 8 à 10 divisions, auxquelles 3 autres, stationnant aux frontières d'URSS, pourraient prêter rapidement main-forte le cas échéant. Une à deux divisions aéroportées et un certain nombre de commandos d'origine imprécise constituent la masse d'infanterie, soit le cinquième à peine d'un corps expéditionnaire estimé généralement à 100.000 hommes ; le reste est composé d'unités mécanisées aux possibilités limitées. D'autres éléments viennent grossir vaille que vaille ce maigre potentiel de combattants à pied : deux bataillons sud-yéménites, quelques "conseillers militaires" cubains, yéménites, tchèques et même vietnamiens, des supplétifs levés en assez petit nombre dans certaines tribus baloutches, sortes de "harkis", des miliciens recrutés parmi les sympathisants communistes collaborateurs, enfin, l'armée gouvernementale afghane, rongée par les désertions et réduite, malgré une mobilisation plus verbale que réelle, de 100.000 à 30.000 hommes, que les Russes trouvaient si peu sûrs qu'on leur avait retiré leur armement lourd en 1980 et qu'on ne les envoyait plus dans la montagne jusqu'à une date très récente ; beaucoup n'en étaient pas revenus, partis sans laisser d'adresse avec armes et bagages. Ajoutons que les Russes n'ont jamais été très enclins à développer des unités de montagne ; les seules qui existent seraient en Tadjikistan, face à la frontière chinoise et composées bien entendu de Tadjiks, de même ethnie que ceux qui habitent dans le nord-est de l'Afghanistan soulevé. On conviendra donc que, malgré toute sa puissance apparente, l'armée de terre soviétique est assez peu apte, dans tous les domaines, à faire face à la situation à laquelle elle est confrontée.
Cependant les Russes ont, en leur faveur, la maîtrise totale de l'air et les moyens d'en tirer parti au mieux. L'aviation assure les transports et permet, conjointement avec les hélicoptères, la manœuvre sur réseau de places et les ravitaillements essentiels, en s'affranchissant des routes et avec le maximum de célérité. Le feu des bombardements aériens agit en montagne, là où l'armée de terre n'ose ou ne peut se risquer, et les avions à réaction soviétiques ne s'en privent pas. Enfin, les forces soviétiques disposent d'une importante flotte d'hélicoptères lourds, protégés dans leurs parties vitales contre les tirs des projectiles ordinaires de petit calibre et équipés de canons automatiques, de roquettes, de napalm. Survolant la montagne à basse altitude, puisque leurs adversaires manquent presque complètement de dispositif antiaérien cohérent et étoffé, ils permettent d'y entretenir une certaine présence de jour, d'y interdire le mouvement et la circulation, d'y intervenir par le feu, au profit ou non des troupes au sol. Les parties dénudées des massifs se prêtent à l'héliportage en de nombreux endroits. L'artillerie, dont les Russes sont toujours abondamment pourvus depuis Pierre le Grand, complète la bordée aérienne. Notons que, sociologiquement, une bonne proportion des effectifs de ce corps expéditionnaire est originaire d'Asie centrale et de Sibérie.
En Afghanistan, la guerre dure maintenant depuis plus d'un an pour les forces de l'empire russe soviétique sans qu'elles aient marqué, semble-t-il, aucun avantage décisif. On a l'impression, au contraire, qu'elles ont manifesté une relative impuissance. Un bref examen du déroulement de leurs opérations permet d'en prendre la mesure. Certes, l'acheminement rapide de ces forces en Afghanistan, par avion et par voie routière, a pu être considéré comme un remarquable succès et comme la preuve de leur maîtrise et de leur puissance ; en un mois, l'essentiel fut fait. Cependant, il convient de voir ces choses telles qu'elles sont. L'irruption de ces forces n'a pas été une invasion, mais une intrusion facilitée largement par un gouvernement consentant. Non seulement celui-ci bénéficiait de toutes les apparences de la légalité, mais encore, ce qui est plus important, du contrôle presque général des aérodromes et, dans une large mesure encore, des principaux itinéraires. L'opération n'a donc eu pour but et pour effet que d'amener les armées soviétiques à pied d'œuvre. Et il est bien évident que les insurgés afghans ne pouvaient s'y opposer valablement; sinon ils eussent été les maîtres à Kaboul depuis longtemps.
Ayant occupé les principaux centres et mis la main sur les grands axes et les aérodromes, les Russes devaient, de surcroît, faire la guerre aux insurgés, que leur arrivée n'avait nullement incités à déposer les armes, bien au contraire. À peine les intrus avaient-ils posé le pied sur le sol afghan, en effet, que les adversaires du gouvernement de Kaboul les prenaient à partie dans des embuscades et des coups de main. La guérilla urbaine apparaissait dans la capitale.
Aussi le premier soin des militaires soviétiques fut-il de préserver l'acquis, garnissant les principaux itinéraires de chars et d'armes lourdes, créant des bases fortifiées aux alentours des grandes agglomérations, découplant de jour leurs hélicoptères protégés au-dessus des montagnes pour détruire ou au moins neutraliser leurs adversaires. En dépit de ce puissant étalage de moyens, la guérilla n'en poursuivit pas moins ses activités, avec une très nette tendance à l'amplification.
Renforçant progressivement leur quadrillage pour le constituer en un véritable réseau de places, les Russes entreprirent dès février 1980, dans un rayon de 150 à 200 kilomètres autour de Kaboul et notamment dans les vallées, une série de grandes opérations engageant des centaines de chars, mobilisant des moyens importants, utilisant bombes, roquettes, napalm, projectiles à billes et même, un moment, les gaz, détruisant tout sur leur passage, même les récoltes, ne faisant aucun quartier et n'en attendant d'ailleurs pas. Incapables, faute d'infanterie, de déloger les insurgés des montagnes où ils trouvaient refuge devant le flot d'assaillants qui ne quittaient guère les routes et les fonds de vallées, ces grandes entreprises eurent le même succès que celles, similaires, lancées par les Américains au Viêt-Nam, en 1966, sous les noms de code de "Junction city" et "Attleboro" ; rien de décisif ne semble en être sorti, en dépit des ravages exercés.
[...] Tenant ce qu'elles considèrent comme le "pays utile" par un réseau de places que relient les grands axes où circulent des rames de transport puissamment escortées de blindés, attachées à préserver la route de Kaboul vers l'URSS que sillonne un grand convoi journalier passant la frontière par deux ponts récemment construits sur l'Amou Daria, gardant en force le tunnel du col de Sélanga, point sensible de cet itinéraire, les forces soviétiques n'ont pas réussi, directement ou indirectement, à ravir à leurs adversaires la maîtrise du milieu montagnard. En juillet 1980, elles ont certes renforcé leur infanterie en relevant une division de fusiliers motorisés par une division de parachutistes; la propagande a d'ailleurs tenté de faire passer cette opération, aux yeux du monde, pour une amorce de retrait. Mais leurs divers auxiliaires, levés ou trouvés sur place, paraissent leur avoir été de peu de secours.
Ne pouvant, semble-t-il, prendre pied solidement dans la montagne pour en évincer leurs adversaires, les Russes ont essayé de les y détruire, ou au moins de les affaiblir gravement en misant sur leur maîtrise incontestée des airs. Les avions ont copieusement bombardé. Surtout, par leur présence quasi incessante, les hélicoptères armés protégés ont gêné considérablement les insurgés et contribué à les paralyser partiellement, de jour du moins.
En l'absence de toute riposte organisée de la part de leurs adversaires démunis, ces appareils ont pu s'engager en toute impunité à très faible altitude, comme les avions d'assaut en vol rasant du général Mecozzi lors de la guerre d'Abyssinie de 1935. Ils ont causé des pertes ; surtout, ils ont réduit considérablement la capacité de mouvement diurne des insurgés. On a vu les hélicoptères venir à la rescousse des convois blindés attaqués, neutraliser les assaillants, les obliger à lâcher prise et rendre très pénible et risquée leur manœuvre de dérobement.
Les Russes pratiquent ainsi en Afghanistan, comme les Américains au Viêt-Nam, quoique avec des modalités différentes, une sorte de "douhétisme" antiguérilla ; ils semblent, selon la formule célèbre, prendre le parti de "résister sur la surface pour faire masse en l'air", d'autant que, pour compléter ce tableau, ils font largement appel au transport aérien, et pour leur logistique, et pour le service de leur réseau de places. Mais tous les efforts déployés depuis plus d'un an et demi par les forces de l'empire russe soviétique : grandes opérations de dégagement menées aux abords des axes routiers ou des grands centres, tentatives de contrôle de la frontière pakistanaise, pression aérienne ininterrompue, n'ont empêché ni les attaques de convois ou les coups de main de se multiplier, ni les insurgés d'être ravitaillés. La machine russe, peu adaptée aux conditions du milieu où elle est engagée, piétine.
Malgré leurs faiblesses, les insurgés ont duré. Partout, ils ont été actifs, dans les montagnes, sur les routes, dans les villes, autour de celles-ci et même dans le désert du Reghistan, au sud-est du pays, contrée peu favorable pourtant à la guérilla.
Mais c'est dans le Nord-Est, près du doigt de gant dont l'extrémité orientale constitue la très brève frontière chinoise, et au pied des grands sommets du Pamir, que les insurgés paraissent le plus solides et le plus incontestablement chez eux. Leurs récoltes ont été faites. Les Russes ne s'y manifestent que très peu. Il est vrai qu'il n'y a pas de routes ; les seules voies menant jusqu'à la limite occidentale de cette région sont l'itinéraire conduisant à Faizazad, ville principale du Badakhstan, et celles remontant les vallées du Panjchir et du Kuhnar, où les Russes ont multiplié les grandes opérations, apparemment sans succès.
Le Patchoun Est, directement en butte aux principaux efforts des troupes soviétiques, est également très actif. Quant au Hazaradzat, quoique menant la guerre pour son compte et bien qu'il ait été soumis par l'adversaire à des tentatives d'isolement, il constitue un solide bastion de l'insurrection.
La maîtrise de l'air adverse, et notamment l'action redoutée des hélicoptères d'attaque, a orienté les insurgés vers les déplacements et activités nocturnes et l'application de mesures embryonnaires de défense passive.
Sur le plan de l'organisation, la situation a peu évolué. Les actions sont fragmentaires. Il n'y a que de petites unités agissant chacune pour soi : le commando de 20 hommes et ce qu'on pourrait, par analogie avec la guerre d'Algérie, nommer la "katiba", qui en regroupe une centaine.
La seule action d'envergure pouvant donner l'impression de l'application d'un plan d'ensemble concerté eut lieu en juin 1980, comme on l'a vu, dans le Paghman Garikar. Était-ce un essai, qui tourna court, de reprise de Kaboul en liaison avec un soulèvement intra-muros ? Avait-elle pour but d'immobiliser, par une démonstration autour de la capitale et pendant quinze jours environ, la moitié des forces russes, afin de couvrir d'importants mouvements de ravitaillement en armes, vivres et munitions dans l'Hindou Kouch ? Il est pratiquement impossible de se prononcer.
La désagrégation de l'armée gouvernementale, qu'ils ont souvent favorisée, a grandement aidé les insurgés ; ainsi, à peu de frais, ils ont pu s'emparer de positions importantes, accroître leurs effectifs et leur armement, notamment le nombre de leurs lance-fusées SAM 7 antiaériens, et tirer profit du savoir-faire de déserteurs qualifiés. Sur le plan de la logistique, ils ont toujours pu circuler à leur aise, mais de nuit, à travers montagnes et vallées en utilisant moyens de franchissement de fortune et animaux de bât. Ainsi faut-il quinze jours pour aller du Hazaradzat au Pakistan, distant à vol d'oiseau de quelque 400 kilomètres. Par cet itinéraire, sont passées régulièrement armes et munitions. En revanche, les insurgés ont connu la disette dès juillet 1980. La "question du blé" a toujours été pour eux une grave préoccupation. En décembre, on a pu noter l'apparition, dans le Nord-Est, de bases logistiques troglodytes embryonnaires, avec entrée en trou d'homme camouflée aux vues aériennes, contenant butin, approvisionnements et réserves d'armes lourdes.
C'est de la pénurie des fournitures en vivres, munitions, armement et instructeurs que les insurgés ont le plus souffert en 1980 et 1981. L'aide extérieure qu'ils ont reçue a été modeste.
Les contributions chinoise, pakistanaise et iranienne ont, semble-t-il, été assez réduites en volume. Celle de l'Égypte et des pays arabes a été faible. Tout ceci n'a guère modifié la situation. Les instructeurs chinois, américains, égyptiens ou européens qu'on signale au Pakistan ont donné, souvent par Pakistanais interposés, quelques rudiments, notamment dans le domaine des armes lourdes, des mines et des explosifs. Le niveau technique général des insurgés n'en a guère été modifié. Il n'est donc pas étonnant que ceux-ci aient marqué quelque essoufflement depuis novembre 1980 et n'aient pu progresser notablement en organisation et en capacités de combat.
L'annonce, en décembre 1980, que l'Égypte se préparait à doubler son apport, notamment en armes antichars et antiaériennes portatives — probables surplus soviétiques rendus disponibles par le rééquipement partiel de son armée en matériels américains —semble indiquer que les soutiens de la cause des insurgés sont conscients qu'il faut accroître leur aide.
Dans le même ordre d'idées est apparue, dans l’éventail des mouvements de résistance en Afghanistan, une "organisation pour la libération du peuple afghan" liée à la Chine. Comptant dans ses rangs des étudiants, cherchant à se placer partout pour obtenir la relève des chefs religieux jugés incapables sur le plan militaire, déjà fortement implantée au Hazaradzat, contrée dont les habitants sont d'origine mongole, diffusant des tracts appelant à la révolte et à la désertion les militaires soviétiques originaires d'Asie centrale et de Sibérie, cette organisation semble marquer que les Chinois, fort discrets dans les manifestations de leur appui, n'en sont pas moins prêts à apporter leur aide aux insurgés, notamment en matière d'organisation insurrectionnelle campagnarde, domaine dans lequel ils sont orfèvres...
En une année, les forces armées de l'empire russe soviétique auraient eu 5.000 tués et les gouvernementaux 12.000 pour des résultats assez minces. Les pertes des insurgés ne peuvent être connues, mais elles n'ont certainement pas été négligeables. En vingt mois, aucun des deux camps ne semble avoir notablement amélioré sa position sur le plan de la fortune des armes, même si les insurgés, méprisés au début, sont à présent surestimés par leurs adversaires, notamment pour leur habileté en terrain montagneux. C'est la guerre d'usure.
D'ailleurs, par leur implantation de caractère durable dans le pays, les Soviétiques montrent clairement qu'ils n'excluent pas l'hypothèse d'une guerre longue et difficile. Cette éventualité ne peut manquer de poser, à l'un et l'autre camp, pour la poursuite de la guerre et son dénouement espéré, maints problèmes qui méritent examen.
[...] Si, après deux années de guerre d'usure, sans décision, il paraît légitime de s'interroger sur l'évolution de la fortune des armes dans la crise afghane, et s'il est possible de répondre à partir des seuls faits connus, on ne peut borner l'examen des problèmes militaires à un seul adversaire. Une vue complète de la situation et des interactions inévitables exige que l'on passe alternativement de l'un à l'autre camp.
Pour les insurgés la question la plus urgente est celle de leur armement antiaérien. La pression aérienne adverse leur est insupportable, notamment celle des hélicoptères armés évoluant en toute impunité au ras du sol, paralysant leurs mouvements de jour, réduisant leurs activités, limitant leurs possibilités et menaçant leur sécurité. Des moyens antiaériens légers, à la mesure de l'organisation de leurs forces, leur permettraient et d'infliger des pertes significatives à l'ennemi et de contrecarrer l'action de ses aéronefs au bénéfice de leur propre manœuvre. S'ils ne peuvent espérer nettoyer le ciel, du moins pourraient-ils contraindre les avions d'attaque à ne plus s'imaginer en exercices de tir et les hélicoptères à prendre assez d'altitude pour que cette mesure de sûreté entraîne une baisse sensible de leur rendement. Il faut, bien entendu, que ces moyens soient assez nombreux pour pouvoir se manifester partout et en toutes circonstances, que leurs servants aient reçu une instruction technique suffisante, que les chefs militaires insurgés intègrent leur emploi dans leurs combinaisons et dans leurs plans et que le ravitaillement en munitions soit régulièrement assuré.
Destinées à accompagner une infanterie légère montagnarde, ces armes doivent être portatives, ou au moins portables, éventuellement décomposées en fardeaux pour animaux de bât. En premier lieu figurent les fusils-mitrailleurs et mitrailleuses légères, efficaces sur aéronefs volant très bas, à condition d'être dotés de munitions adéquates. Des cartouches à balles perforantes-incendiaires à noyau en acier dur, faciles à reconnaître à la vue et au toucher, tirées par les fusils-mitrailleurs d'origine russe dont sont assez bien pourvus les insurgés, leur permettraient d'attaquer les hélicoptères protégés dont la totalité des œuvres vives n'est pas à l'abri de ces projectiles. N'importe quelle cartoucherie, même installée en pays peu industrialisé, peut les fabriquer sans qu'il soit besoin d'y mentionner les marques d'origine...
Les missiles antiaériens portatifs tels que le SAM 7, procuré par les différentes sources d'approvisionnement des insurgés, ont des performances plus intéressantes et leur portée est beaucoup plus grande. Sans doute, plus leur nombre croîtra, plus la situation des insurgés s'améliorera ; mais il s'agit là d'un matériel spécifique qu'ils ne peuvent pas, comme les précédents, utiliser à d'autres fins, en outre, il peut être leurré.
Jusqu'aux distances de l'ordre du kilomètre, les mitrailleuses lourdes de 12,7 mm et 14,5 mm conviennent bien contre les hélicoptères protégés, dont elles perforent les cuirassements et que leur vitesse relativement réduite rend vulnérables à leurs coups. Mais ces armes, pesantes, doivent être décomposées en fardeaux. À moins d'être nombreux, des hommes ne peuvent les transporter aisément sur de grandes distances. L'animal de bât s'impose donc ; mais, même dans ces conditions, on ne peut les utiliser partout, surtout près de la frange des contacts. Il faut donc les protéger en les intégrant dans un dispositif étoffé.
La même remarque s'applique au canon mitrailleur de 20 mm, matériel excellent, mais dont le poids, en dépit des allégements dont bénéficient les derniers types, demeure souvent prohibitif, à l'exception de quelques versions comme le modèle français, sur affût commando léger à roues, démontable en fardeaux, le plus lourd n'excédant pas 80 kilos.
La constitution d'un tel système antiaérien suppose que les insurgés parviennent à un minimum de coordination dans leurs efforts. Or, c'est précisément sur ces plans de l'organisation d'ensemble et de la concertation généralisée qu'ils auraient le plus de progrès à faire. Leurs autres problèmes ne pourront être convenablement résolus que si celui-ci reçoit préalablement, ou parallèlement, une solution.
Cette question est en effet d'importance capitale ; pour pouvoir non seulement durer, mais encore prendre l'initiative sur leurs adversaires, sans nourrir pour autant l'ambition de les anéantir ou de les bouter hors des frontières, mais en visant à les mettre au moins en position désavantageuse, les insurgés doivent disposer de forces d'opérations, c'est-à-dire constituer une armée comme le Viêt-minh l'a fait, il y a quelque trente années, avec l'appui et les conseils de la Chine. Venant, comme dans le cas vietnamien, compléter les guérillas locales indispensables à la maîtrise du milieu, cette armée est nécessaire pour des raisons à la fois défensives et offensives.
Elle seule serait capable de contrecarrer les forces de l'empire russe soviétique dans l'hypothèse où celles-ci se doteraient d'une infanterie légère coopérant avec les troupes de choc héliportées, dans celle aussi où elles entreprendraient la construction d'une ligne frontalière de surveillance et d'obstacles, les deux éventualités pouvant d'ailleurs être simultanées.
Dans le cas où, en effet, les Russes et leurs auxiliaires s'orienteraient vers la lutte d'infanterie légère ayant pour enjeu la maîtrise du milieu, les guérillas locales devraient pouvoir compter sur le soutien occasionnel de forces d'intervention dotées de moyens plus puissants, notamment en armement antiaérien, pour faire, chaque fois que possible, au moins contrepoids et, au mieux, échec aux actions de rescousse d troupes de choc héliportées adverses.
En second lieu, des forces armées organisées sont requises pour le cas où le combat du "barrage du T" s'avérerait nécessaire pour gêner, voire interdire l'érection d'une ligne de surveillance et d'obstacles. De simples harcèlements ou coups de main plus ou moins décousus ne sauraient suffire. Une action soutenue et coordonnée sera nécessaire, sinon la ligne s'édifiera, péniblement certes, mais elle s'édifiera.
En ce qui concerne l'action offensive des insurgés, elle viserait avant tout à détruire ou au moins paralyser, par des actions concertées d'une certaine ampleur, le système de réseaux de places qui, avec les garnisons, les axes routiers et les aérodromes, constitue le milieu où évoluent leurs adversaires mécanisés et bénéficiant de la maîtrise de l'air. C'est là un problème de poliorcétique, sous tous ses aspects : blocus, investissement, isolement de l'ennemi pour masquer ces opérations, siège, surprise, enlèvement des places par intelligence, interception des communications, etc.
À l'instar des armées communistes chinoises, des forces du Viêt-minh et du Viêt-cong, l'armée que les insurgés seraient susceptibles de mettre sur pied ne pourrait qu'être à base d'infanterie légère, tout le reste n'étant qu'appoint lui permettant de remplir au mieux ses missions. En effet, sa tâche consisterait à préserver d'abord la maîtrise du milieu montagnard qui constitue sa base et son théâtre d'opérations, ensuite, à en faire la base de départ de ses actions offensives lancées contre le réseau de places adverses à la limite géographique des deux paysages, ce qui permet de se réfugier dans le relief en cas de réactions adverses, enfin, à trouver dans ce milieu montagnard des arrières et un espace de manœuvre où elle pourrait évoluer à l'aise. Que ce soit pour un éventuel "barrage du T" en montagne, la lutte d'infanterie légère ou l'action contre le réseau de places, les insurgés ne peuvent avoir d'autre choix, d'autant moins que leurs ressources, même dans le meilleur des cas, ne sauraient rivaliser avec celles de leurs adversaires.
Pour les insurgés, on l'a vu, la poliorcétique est une nécessité offensive qui découle de la nature même des forces qui leur font face. Mais, par construction, les armées à base d'infanterie légère connaissent en général beaucoup de difficultés pour pratiquer ce type d'opérations. Ce fut le cas pour les Viêt-cong et leurs renforts, qui piétinèrent longtemps dans leurs entreprises contre le réseau de places adverses et enregistrèrent plus de demi-échecs que de succès. Ils ne maîtrisèrent ces questions que dans les derniers mois de 1974, lorsqu'ils parvinrent à faire tomber, en un temps record, tout le système adverse installé dans la province de Phuoc-Long. Quelques mois plus tard, leur offensive commencée à Ban Me Thuot dans les mêmes conditions aboutit, en peu de jours, à l'effondrement complet du quadrillage adverse, qui se désagrégea comme un bas qui file.
Elles aussi composées en majeure partie d'infanterie légère, les armées communistes chinoises rencontrèrent ce problème. En 1947, Mao Zedong édicta une méthode générale qu'il appliqua aussitôt avec le succès que l'on sait. Ce qu'il écrivit sur ce thème mérite, pour l'essentiel, d'être cité :
- "D'abord frapper les unités ennemies dispersées et isolées ; ensuite les unités ennemies concentrées et puissantes.
- D'abord s'emparer des petites et moyennes villes et de vastes régions de campagne ; ensuite prendre les grandes villes...
- En ce qui concerne la prise d'assaut des villes : s'emparer résolument de toutes les villes et de tous les points d'appui qui sont faiblement défendus; s'emparer, au moment propice, quand les circonstances le permettent, de toutes les villes et points d'appui ennemis qui sont modérément défendus ; attendre le moment opportun pour prendre toutes les villes et points d'appui ennemis fortement défendus..."
C'est ainsi qu'ont procédé, inspirés par des conseillers militaires chinois, les adversaires de Lon Nol au Cambodge, de 1971 à 1975 ; étouffant peu à peu ses forces armées, ils les bloquèrent finalement dans quelques garnisons sans aucune liaison entre elles ; Phnom Penh fut, en dernier lieu, coupé de ses communications fluviales avec l'extérieur après la bataille de Neak Luong, et privé du secours de la voie aérienne après celle de Pu Chen Tong.
Il semble bien que la méthode chinoise puisse être de quelque secours aux insurgés afghans pour élaborer leurs plans concernant les réseaux de places ennemis, d'autant que le soin que prennent les Russes à ne pas abandonner aux seuls « gouvernementaux » les tâches de quadrillage ne permettra sans doute plus aux insurgés d'enlever des places importantes par intelligence avec les mêmes facilités qu'aux premiers mois de la guerre.
Pour ce qui est de la mise sur pied d'une armée ayant la composition et les missions qui viennent d'être exposées, il semble que le premier effort des insurgés devrait porter, outre les mesures de défense antiaérienne, sur celles assurant la cohésion de leurs forces ; ceci implique de bonnes liaisons et communications, donc la création d'un train, d'un génie et d'un embryon de transmissions radiophoniques. L'infanterie légère, déjà sur pied, ne serait en partie transformée en forces d'opérations d'ensemble que plus tard ; en même temps verrait le jour une véritable artillerie adaptée à la situation, à base de mortiers, de canons sans recul et de lance-roquettes.
Bien entendu, dans l'état où se trouvent les insurgés, génie et train ne peuvent que différer à peu près complètement de ce qu'ils sont dans les armées de l'Occident industrialisé. Au génie, composé de pionniers, les seules tâches que les insurgés peuvent assigner sont l'établissement d'un faisceau d'itinéraires muletiers soustraits aux vues aériennes ou équipés pour le trafic nocturne et, point capital, le déminage des engins adverses déposés par la voie des airs, enfin, l'utilisation des explosifs. Quant au train, il ne peut comprendre que des animaux de bât. Ses missions comporteraient l'installation de bases logistiques camouflées, l'utilisation éventuelle de terrains d'aviation ou de parachutage clandestins, le transport des approvisionnements et vivres empruntant des faisceaux d'itinéraires dont certains, destinés aux relations avec l'extérieur, peuvent être de véritables "pistes Hô Chi Minh", faisant peu de cas des frontières. La mise sur pied de ces deux "armes" même rudimentaires, supposerait, évidemment, un important effort d'instruction technique.
[...] Depuis l'intrusion de l'empire russe soviétique en Afghanistan sévit là-bas une guerre d'usure au cours indécis. L'armée mécanisée des intrus paraît inadéquate pour faire face à la guérilla montagnarde. L'insurrection est faible ; l'infanterie légère de guérilleros qu'elle a suscitée est très bien adaptée au milieu; mais une organisation d'ensemble fait défaut; l'armement est insuffisant, les moyens antiaériens et les armes lourdes quasi inexistants. Les munitions sont chichement mesurées et les insurgés connaissent la disette. Leurs communications sont assurées avec l'extérieur, en particulier par les montagnes frontalières bordant le Pakistan ; mais les appuis extérieurs ne leur procurent jusqu'à présent que de maigres approvisionnements. Rien n'est joué. La fortune des armes n'a pas rendu son verdict.
Pour l'emporter, si l'on se réfère à de précédents conflits et notamment à la guerre d'Algérie, les Russes pourraient entreprendre la construction d'un barrage frontalier afin d'étouffer l'insurrection et mettre sur pied une infanterie légère efficace qui, avec l'appui de troupes de choc héliportées, serait capable d'acquérir la maîtrise du milieu montagnard. Ceci suppose une métamorphose, aisée à première vue sur le plan matériel, plus ardue sur le plan des mentalités, comme l'a montré sans ambiguïté le comportement militaire américain au Viêt-nam.
De leur côté, les insurgés doivent se donner les moyens de mettre leurs adversaires en position désavantageuse, donc se doter d'armes convenables, d'une organisation et de structures efficaces et de forces armées capables d'actions concertées, d'une part pour contrecarrer ce que l'ennemi serait tenté d'entreprendre, et d'autre part pour s'attaquer dans de bonnes conditions au réseau de places que celui-ci a constitué.
Si les hostilités ne s'arrêtent pas sous le coup d'un événement imprévisible, d'ordre militaire ou autre, ou par une négociation satisfaisant toutes les parties et impliquant presque à coup sûr un retrait plus ou moins échelonné des forces soviétiques, il n'est pas déraisonnable de penser que la guerre pourrait être longue et que son issue demeure incertaine. Car les transformations que chaque camp devrait entreprendre pour donner à son action des chances de succès ne peuvent s'effectuer du jour au lendemain ; chaque adversaire possède dans ce domaine des atouts lui permettant de briguer les faveurs de Mars.
Voilà qui confère une autre dimension à l'examen géographique de la crise afghane. On pouvait, il y a la marche en avant de l'éternelle Russie et du communisme associés vers les mers chaudes. Mais il n'est plus permis, désormais, d'exclure l'hypothèse inverse. Échec et réussite de l'entreprise de l'empire russe soviétique en Asie centrale sont également impossibles à pronostiquer dans l'état actuel des choses. Si l'on veut donc considérer la crise afghane dans toutes ses perspectives, on ne peut éviter d'envisager l'aspect géographique d'une possible déconvenue russe, en attendant que tranche la fortune des armes.
Un échec russe en Afghanistan, même par enlisement dans des hostilités sans fin, serait d'abord un coup d'arrêt à ce qu'on appelle couramment l'impérialisme soviétique, du moins en Asie, et à la marche vers les mers chaudes dont la plupart des observateurs ont cru discerner les prodromes dans les événements de Kaboul du 27 décembre 1979 et l'intrusion qui a suivi.
Dans cette perspective, pour l'Europe et les États-Unis, mais aussi pour la Chine, tous préoccupés par la possibilité d'une menace à terme sur les routes maritimes de l'océan Indien, ou par le moyen de celles-ci, si les forces soviétiques s'enferraient en Afghanistan ou étaient contraintes de renoncer à leurs projets sur ce pays, le résultat ainsi obtenu équivaudrait d'abord, paradoxalement, à un succès naval.
Bernard EXPEDIT
Extrait de "Géographie et histoire militaires", Stratégique, numéro spécial "La crise afghane", 4e trimestre 1981
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