samedi, 16 août 2008
125 av. J.-C. : Les Romains envahissent la Gaule
Le Point : Pourquoi, en 125 avant J.-C., les Romains décident-ils d'envahir la Gaule ?
Christian Goudineau : Il s'agit d'une opération militaire qui ressemble beaucoup à ce que nous voyons en Irak aujourd'hui. D'énormes intérêts économiques sont en jeu, car Rome a besoin de débouchés, notamment pour écouler son vin, mais aussi de main-d'oeuvre, c'est-à-dire d'esclaves. La petite paysannerie est ruinée, survit difficilement et, au Sénat, de grands propriétaires possédant d'immenses domaines vont se lancer dans cette aventure. Ils sont appuyés par l'ordre équestre, les chevaliers, qui fondent leur pouvoir sur le commerce. Les solutions économiques ne sont plus en Italie et il faut calmer le mécontentement de la petite paysannerie, qui fournit le gros des effectifs de l'armée. Leur trouver des terres va conduire à cette colonisation, que l'on va recouvrir d'un voile sécuritaire et idéologique.
Quel est le point de départ de cette conquête ?
Dès la fin du IIIe siècle avant J.-C., Rome avait conquis une grande partie de l'Espagne et il demeurait entre ce territoire et l'Italie du Nord une Gaule indépendante. Rome y faisait régner le calme grâce à ses alliés, les Eduens, et Marseille contrôlait la région. Mais l'évolution du monde celtique a amené les peuples à se rebeller de plus en plus. La rivalité entre Marseille et ses voisins gaulois va entraîner le prétexte idéal à une intervention militaire romaine. En 125 avant J.-C., des légions sont envoyées. En 123 avant J.-C., Sextius Calvinus établit une garnison, Aqua Sextiæ, qui deviendra Aix-en-Provence. Il y a une série de batailles, le Midi entre en ébullition et l'année suivante, c'est le consul Domitius qui va se charger de la pacification. L'homme a la quarantaine, c'est un consul d'origine plébéienne mais issu d'une famille d'illustres militaires. Il doit aussi faire face à une révolte des Allobroges (les habitants du Dauphiné et de la Savoie) et des Arvernes. Il mène une campagne brillante, écrase les différents peuples et est nommé proconsul avec pour mission d'organiser ce midi de la Gaule.
Comment Domitius va-t-il s'y prendre ?
Tout d'abord, il décide de créer une colonie de civils à Narbonne. On dépossède les indigènes des meilleures terres, que l'on donne à des familles italiennes. Ensuite, il crée un cadre administratif et fait bâtir la voie Domitienne, qui relie l'Espagne à l'Italie du Nord en passant par Gap, Sisteron, le Montgenèvre et en redescendant vers Turin. Tout le commerce est entre les mains des chevaliers romains qui collaborent avec certains peuples gaulois, lesquels se romanisent peu à peu et peuvent envoyer leurs enfants étudier à Rome.
La deuxième invasion romaine est menée 73 ans plus tard par César. Pourquoi intervient-il ?
Ce qui provoque son arrivée, c'est l'exode du peuple helvète des plateaux suisses. On ne sait si ce choix de quitter ses terres est lié à des problèmes climatiques ou de surpopulation, mais ce départ est organisé : les Helvètes ont négocié des accords avec les Saintons, les habitants de l'actuelle Saintonge, qui leur ont proposé de s'installer dans leur région. Les Helvètes sont au nombre de 368 000, dont 92 000 combattants. On le sait par leurs archives récupérées après les batailles qui les ont opposés aux Romains. Il s'agit d'une société très évoluée, comme beaucoup d'autres peuples de cette époque, dont le mode de vie est très éloigné de l'image véhiculée par les albums d'Astérix ! Pourquoi les Romains décident-ils d'intervenir ? Parce que les Helvètes souhaitent passer par la province de Gaule méridionale, celle qu'on appelle alors la Gaule Transalpine. Or, depuis la fin du IVe siècle et la prise du Capitole par les Gaulois, ceux-ci, pour les Romains, sont des ennemis redoutables et Rome se sent menacé. Jules César va donc intervenir.
Qui est Jules César ?
Il fait partie d'une des plus illustres familles romaines. Il dit descendre de la déesse Vénus. Il a rempli les plus hautes charges, fait couler l'argent à flots mais est aussi très endetté. Il a été consul en 59 avant J.-C. et seul Pompée, qui a remporté des victoires éblouissantes, peut prétendre lui faire de l'ombre. César vient justement d'être nommé gouverneur des deux Gaules, la Cisalpine-c'est- à-dire l'Italie du Nord-et la Transalpine. Il bat les Helvètes et, ensuite, est appelé par les peuples de la Gaule indépendante qui se plaignent des incursions d'un chef germain, Arioviste. Avec leur aide, il le bat et va essayer de faire entrer dans l'orbite de Rome tous les peuples qui lui échappaient. A ses côtés, il a les représentants des plus grands négociants romains qui sont là pour faire des affaires. Ce sera le cas quand César punit un peuple belge qui a caché des armes : il leur vend toute la population-53 000 âmes-sans oublier sa commission.
Comment en arrive-t-on à la guerre des Gaules ?
La liaison avec les grands peuples gaulois est fondamentale pour la compréhension des événements à venir. César avait-il prémédité de s'emparer de ces territoires ? Rien n'est prouvé. En 52 avant J.-C., il se produit une insurrection des plus fidèles alliés de Rome. La raison en est simple : les territoires étaient gouvernés par une aristocratie qui avait constitué des sénats. Mais il y a un renversement de majorité en 52 avant J.-C., les proromains cédant la place à leurs adversaires, opposés à la domination de Rome. Pourquoi ? Personne n'a la réponse, mais nous pouvons comprendre qu'à un moment trop, c'est trop. César a bafoué les valeurs gauloises. L'insurrection est menée par Vercingétorix, qui est battu à Alésia.
Quelles sont les forces militaires en présence ?
On sait que César dispose de douze légions, soit environ 48 000 hommes, auxquels il faut en ajouter autant pour l'intendance. En face, les Gaulois alignent plus de 200 000 combattants. Mais les Romains sont des professionnels, des soldats d'une grande expérience dont certains ont fait vingt ans de campagne. César, après sa victoire, se retrouve à la tête de l'ensemble de la Gaule, un peu malgré lui.
Le bilan de cette guerre est terrible...
A en croire certains auteurs, 500.000 Gaulois ont péri et 500.000 ont été réduits en esclavage, ce qui, sur une population estimée à 10 millions d'habitants, est considérable. Le déficit démographique sera long à se résorber et il est localisé surtout dans des régions comme l'Est, les pays de la Loire, la Bretagne, le Nord.
Comment César va-t-il administrer cette nouvelle conquête ?
Il remet en place les anciens chefs gaulois, ceux qui étaient opposés à Rome ayant été exterminés et leurs biens confisqués. César puis son fils adoptif Octave-le futur empereur Auguste-vont avoir à leurs côtés la fine fleur des chefs gaulois. Ils les récompensent en leur donnant des terres mais surtout en leur accordant la citoyenneté romaine, ce qui est capital. Car les citoyens romains ont des droits exorbitants : ils ne paient pas d'impôts, par exemple, et dominent la société, où il n'existe pas de classe moyenne. Juste une multitude de petits qui travaillent pour quelques grands. Cela dit, l'organisation de Rome est ainsi faite que les plus riches doivent redistribuer une partie de leurs richesses.
Comment la Gaule est-elle organisée ?
Autour de cités, de territoires de tailles variables, de la superficie d'un à quatre de nos départements, avec une ville comme capitale. Ils sont, en théorie, autonomes, sauf pour la politique étrangère, la monnaie, les impôts. Le génie va être de les mettre en concurrence. Il est indispensable à ces cités de se valoriser, donc de construire les plus beaux monuments, les équipements les plus modernes.
Quelles sont les grandes villes de l'époque ?
Lyon et Narbonne, avec 50.000 habitants. Lutèce n'en compte au maximum que 5 000. Les habitants ne se définissent plus comme étant des Gaulois mais comme étant les habitants de telle ou telle cité. Vont alors s'ouvrir pour ces peuples deux cent cinquante années non pas de collaboration, mais de vie commune avec Rome, car ils font maintenant partie de l'Empire. Il est vrai que l'immense majorité a à peine de quoi survivre et ne pense guère à la rébellion. Mais on ne peut plus parler de Gaule, pas plus que d'Espagne. C'est un abus de langage qui date du XIXe siècle, au moment où la volonté identitaire a été à son apogée en France comme en Europe. César nous a beaucoup aidés à constituer la nôtre : dans la guerre des Gaules, il a fixé les frontières de la France-des pays de la Loire au Rhin-, lui a fourni un héros-Vercingétorix-et a fait la différence entre ces populations, qu'il jugeait assimilables, et les Barbares, c'est-à-dire tous ceux qui vivaient outre-Rhin, bref les Allemands.
A quoi ressemblait sinon la Gaule, du moins cette partie de l'Empire romain ?
Elle était très bien organisée économiquement. La mise en culture intensive remonte au IIIe siècle avant Jésus-Christ et, déjà à cette époque, il y avait de nombreuses fermes. Rome a apporté le développement de certaines cultures, notamment en introduisant de nouvelles variétés de blé, car on ne faisait pas de pain avec le blé gaulois. Le cheptel a été amélioré avec des races plus vigoureuses, plus endurantes. Même chose pour les arbres fruitiers, qu'ils ne connaissaient pas. Mais c'est surtout le poids donné à la ville qui caractérise le système romain. Celui-ci est fondé sur le fait qu'un territoire, une cité doit avoir une capitale. Les notables sont obligés d'y posséder une maison et il leur revient d'orner leur ville, d'en faire la plus belle. Il y a aussi les équipements, notamment les voies, mais la Gaule était déjà bien organisée.
Quelles étaient les différences entre les territoires ?
L'urbanisation a mieux marché dans certains endroits. Comme le Sud, car il y avait plus d'argent. D'autres sont, semble-t-il, restés plus attachés à leur terroir. Au fil du temps, certains notables répugnent à faire carrière à Rome, sans doute parce que cela leur coûte de plus en plus cher et qu'ils n'éprouvent pas un grand attrait pour la capitale de l'Empire. C'est ce qui peut expliquer la différence de développement entre les cités des régions les plus proches de Rome et les plus dynamiques économiquement et d'autres régions, la Bretagne par exemple.
Christian GOUDINEAU
Professeur au Collège de France
Titulaire de la chaire d'antiquités nationales
Écrit par SG (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note |
|
|
Facebook | |
Imprimer |


































































Commentaires
Écrit par : F | mercredi, 07 octobre 2009
Répondre à ce commentaireMerci !
Écrit par : F | mercredi, 07 octobre 2009
Répondre à ce commentaireÉcrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.