mardi, 21 décembre 2010

La croisade, une entreprise guerrière

La croisade est certes autre chose que la guerre sainte ; mais elle est aussi une guerre sainte ; et une guerre sainte est d'abord... une guerre.

Chevalier croisé.jpg

Peut-on mesurer l'apport de la croisade et des croisés à ce qu'il est convenu d'appeler l'art de la guerre sur tous les terrains où la croisade et les institutions de croisade se sont appliquées ? Les enjeux des combats ne sont pas toujours ceux que l'on annonce : la bataille de Muret en 1213 oppose les « croisés » de Simon de Montfort au comte de Toulouse et à son allié le roi d'Aragon. Pierre II (qui y trouve la mort) ; les enjeux de cette bataille n'ont guère à voir avec les hérétiques albigeois, motif de l'intervention des croisés. De même, en Baltique, aux XIVe et XVe siècles, sous couvert de guerre missionnaire et de croisade se livre une lutte pour l'hégémonie entre Teutoniques et Polonais, ceux-ci bientôt alliés aux Lituaniens ; les deux premiers sont catholiques ; les derniers le deviennent à l'aube du XVe siècle. C'est donc l'Orient (y compris la Grèce latine) qui est le poste d'observation le plus pertinent pour juger des rapports de la croisade avec la guerre.


La défense des États latins

L'examen de la carte révèle, dans l'espace et le temps, quelques données permanentes. L'espace d'abord. Les États latins constituent un territoire allongé depuis l'Asie Mineure au nord, jusqu'au Sine au sud ; d'ouest en est se succèdent une étroite plaine côtière, une chine de montagne (Liban), une dépression intérieure (Bekaa, Jourdain) et un plateau incliné vers le désert. Les Latins tiennent solidement la côte et ses ports ; mais ils n'ont jamais réussi à s'emparer des grandes villes de la lisière du désert, Alep, Hama. Homs, Damas. C'est une faiblesse rédhibitoire qu'ils auraient pu compenser dans le temps par un peuplement franc continu et conséquent Or, on le verra, celui-ci a été insuffisant.

Les Francs devaient compenser leur infériorité numérique par un dynamisme militaire combiné à une action diplomatique efficace. Ils ont su le faire durant une bonne partie du XIIe siècle en exploitant les divisions du monde musulman. L'union de l'Égypte et de la Syrie était, pour eux, mortelle. Ils ont pu, un temps, l'empêcher ensuite, il a fallu jouer de ses faiblesses.

Pour Nûr al-Dîn et Saladin, l'objectif de bouter les Francs hors d'Orient est subordonné à la réunification politique et religieuse de l'Islam proche-oriental. Le djihad a d'abord servi à vaincre l'ennemi intérieur chiite et à rétablir l'unité religieuse de la communauté musulmane. Mais, de la même façon que Nûr al-Dîn avait casé ses héritiers dans les différents centres de pouvoir de Syrie, Saladin a installé au Caire, à Damas, à Homs ou à Alep, son frère, ses fils et ses neveux. Sa dynastie, la dynastie ayyûbide, était aussi divisée que précédemment celle de Nûr, ce qui a laissé aux Francs, malgré la catastrophe de 1187, cinquante ans de répit et quelques opportunités.

La question des alliances a toujours été primordiale : si l'on voulait profiter des divisions de l'adversaire, il fallait bien traiter avec lui même Saint Louis dut s'y résoudre. Damas ou Le Caire, tel est le dilemme pour les Francs. Les positions n'ont jamais été tranchées. De 1130 à 1154, date de sa conquête par Nûr, Damas fut aussi souvent alliée qu'adversaire des Francs. Sous les Ayyubides, les Latins tentèrent aussi souvent l'alliance avec Damas que l'alliance avec Le Caire.

Certes, la recherche d'un accord avec le sultan égyptien fur sans doute la principale idée de la politique orientale de l'empereur Frédéric II ; mais il serait aventureux d'opposer un parti pro-Damas (les barons, les Templiers) à un parti pro-Le Caire (l'empereur et ses alliés locaux, les Hospitaliers). La réalité, dans les années 1239-1244, où la question se posa de manière cruciale, fut beaucoup plus nuancée et il y eut chez les uns et les autres beaucoup plus de souplesse que de rigidité. La prise de pouvoir par les Mamelouks au Caire en 1250, puis leur mainmise brutale et solide sur la Syrie enleva aux Francs cette possibilité de manœuvre.

L’irruption des Mongols sur la scène proche-orientale ouvrit pourtant une autre alternative, que les latins tardèrent à exploiter. J'y reviendrai.

L’activité militaire en Terre sainte relève d'une part des forces propres aux États latins et d'autre part des forces, et des moyens en général, venus d'Occident.

Le recrutement des armées des États latins d'Orient et de Grèce reposait sur le système féodo-vassalique importé d'Occident. Tout détenteur de fief devait venir en armes et à cheval accomplir son service militaire, d'où le nom de « chevalier » ou de « haubert » donné à ces fiefs, les grandes seigneuries étaient composées de plusieurs fiefs ; celle de Césarée par exemple en comprenait 100 ; son seigneur devait donc fournir le service de 100 chevaliers équipés à l'armée royale. Au moment de sa plus grande extension, le royaume pouvait réunir près de 700 chevaliers (avec ses aides, valets et palefreniers, un chevalier représente une équipe de 4 ou 5 combattants). En Morée, la hiérarchie des fiefs (fiefs d'hommage lige et fiefs de simple hommage) était doublée d'une hiérarchie des seigneurs : prince, barons pouvant disposer de plusieurs fiefs (jusqu'à 24) et chevaliers. Le service militaire était lourd : le chevalier de Morée devait 4 mois de service de garde de forteresse, 4 mois de service d'ost (campagnes et combats) au prince de Morée ; il passait les 4 mois restants dans son fief, qu'il ne pouvait pas quitter sans autorisation du prince.

Aux côtés des chevaliers, qui fournissaient l'arme de choc de ce temps, la cavalerie lourde, des sergents d'armes montés, mais moins bien armés, participaient aux batailles. Les Francs ont su adapter leurs armes à un adversaire qui s'appuyait sur une cavalerie légère d'archers montés et qui les harcelaient de flèches avant de les attirer dans le piège de la fuite simulée. Ils constituèrent une cavalerie légère de turcoples, ou turcopoles (du grec turkopouloi qui désignait tout combattant chrétien d'origine turque). Ils fournissent jusqu'à la moitié des cavaliers dans les armées latines, ce qui interdit de parler de force d'appoints. Ces derniers étaient recrutés parmi les Francs, mais surtout parmi les chrétiens orientaux ou les prisonniers musulmans convertis. Enfin, les armées des États latins ont toujours utilisé d'importants contingents de piétons, d'archers et d'arbalétriers, le plus souvent soldés. La solidarité unissant dans le combat cavaliers et piétons, notamment dans les combats en marche, a été généralement mieux comprise en Orient qu'en Occident. Il y a, pour finir, l'apport fondamental des forces des ordres militaires, sur lesquelles je vais revenir.

En deux occasions, à Hattin et à La Forbie — deux défaites —, on a pu compter les forces armées des États latins, seules engagées. À Hattin, en 1187, elles montaient à 18.000 ou 20.000 hommes. À La Forbie, en 1244, avec l'apport des chevaliers de Chypre, le chiffre était légèrement moindre : 16.000 hommes au minimum ; le nombre de chevaliers atteignait 2.000, dont 60% étaient fournis par les ordres militaires.

Ces forces étaient insuffisantes pour lancer de grandes opérations de conquête ; un apport extérieur était nécessaire et il était fourni par les croisades.

L'apport des grandes croisades fut souvent impressionnant. Il s'agissait d'armées royales comme celles de la troisième croisade, ou celle de Saint Louis ; ou bien des armées plus composites niais tout aussi nombreuses, rassemblées pour la quatrième et la cinquième croisade. Saint Louis disposait d'environ 25.000 hommes, dont 3.000 chevaliers. Entre ces grandes expéditions, des entreprises plus réduites ont pris place : la croisade de Thibaut de Champagne en 1239, celle de Richard de Cornouailles l'année suivante ont apporté des secours non négligeables.

Ces expéditions n'ont pas toujours répondu aux besoins réels, à un moment précis, des États latins. Au XIIIe siècle en particulier, ces croisés pleins de bonne volonté, mais peu au fait des affaires d'Orient, arrivaient souvent à contretemps — pendant une trêve par exemple —, ce qui entraînait incompréhensions et frictions entre croisés d'Occident et Latins d'outre-mer, ceux que, parce qu'ils étaient nés en Terre sainte, on appelait les "poulains" Robert de Crésèque, par exemple, venu en Orient en 1269, n'eut que faire de conseils et de considérations tactiques : "il était venu deçà la mer pour mourir pour Dieu en la Terre [sainte] Il obtint ce qu'il voulait, certain d'avoir gagné le paradis. Des secours plus réduits, mais plus continus de l'Occident étaient mieux adaptés. Saint Louis comprit le problème et laissa, en quittant la Terre sainte, un régiment permanent de 100 chevaliers entièrement pris en charge par le Trésor royal français. Il fut imité plus tard par Édouard Ier.

Les États latins finirent par devenir totalement dépendants des secours et des flottes de l'Occident. Celui-ci acceptait de plus en plus mal un effort coûteux et vain, surtout à partir du moment où les Francs d'Orient furent contraints à une stratégie purement défensive.

Les Francs conservèrent, jusque vers 1180, un avantage stratégique sur les musulmans, en compensant leur infériorité numérique et leur « monotonie » tactique (hors la charge de cavalerie lourde, point de salut !) par la rapidité et la constance de leur mobilisation. Ils s'appuyaient sur un réseau de châteaux aux fonctions multiples : instrument de domination d'un canton ; refuge pour les hommes en cas d'insécurité ; point d'appui pour des raids ou des opérations en rase campagne : en 1177, la petite armée très mobile de Baudouin IV, grossie de la garnison templière de Gaza, surprit l'armée de Saladin, qu'elle mit en déroute à Montgisard. Les Francs pouvaient s'en sortir car les musulmans, lorsqu'ils étaient vainqueurs, étaient incapables d'exploiter leur succès à cause de leur faiblesse stratégique.

Les Francs n'ont pas dérogé à la règle qui veut que l'on construise un château sur un site déjà utilisé et ils ont mis leurs pierres sur celles laissées par les Byzantins et les musulmans. Ils ont quadrillé le pays de maisons-fortes construites dans les villages de colonisation (la Grande Mahomerie par exemple), de tours avec ou sans enceinte ; de châteaux reprenant le plan romain et byzantin du castrum carré à tours d'angle, avec parfois, comme à Belvoir, une double enceinte, et enfin de châteaux-éperons comme celui de Saône en Syrie du Nord. Jusque vers 1180, ces châteaux participaient à une défense active, leur capacité de résistance étant associée aux interventions de l'armée de campagne mobile. Ces châteaux jalonnaient aussi les zones de marche et de frontière disputées entre Francs et musulmans ; ils étaient des points d'appui à de futures conquêtes ; ils marquaient la volonté offensive des Francs.

Une controverse a longtemps animé l'historiographie quant au rôle de ces châteaux. A Paul Deschamps, qui insistait sur leur fonction militaire et sur l'organisation de lignes de défense aux frontières des États latins, Raymond C. Smail opposait leur rôle essentiellement politique et économique : ils étaient des instruments de domination, des centres de peuplement et d'exploitation des ressources d'un territoire. Le château de Daron décrit par Guillaume de Tyr correspond à cela : « Le roi Amaury l'avait fait construire peu de temps auparavant sur une petite éminence en se servant de vieux édifices dont il restait quelques vestiges […]. C'était un château de petite grandeur sur l'espace d'à peine un jet de pierre, de forme carrée avec quatre tours d'angle, l'une plus grosse et plus fortifiée que les autres, mais sans fossé ni deuxième muraille en avant. » Des cultivateurs voisins s'y étaient installés et avaient édifié là un faubourg et une église non loin de la forteresse et étaient devenus les habitants de ce lieu […]. Le roi leur avait concédé des franchises afin d'étendre ses confins, et de pouvoir percevoir plus facilement et complètement des rentes annuelles sur les villages voisins que les nôtres appellent des casaux, et des coutumes bien établies sur les passants ».

Après 1180, les conditions changent. Les constructions de ce que Ronnie Ellenblum a qualifié de troisième génération des châteaux francs ont désormais pour finalité de protéger un territoire et non plus de marquer l'avancée ou les internions offensives des Francs. Dans les cinquante ans qui suivent Manin, face aux Ayvûbides qui les ménagent, les Francs rétablissent en partit leurs défenses. Ils s'appuient sur la mer dont ils ont, par l'intermédiaire des flottes des républiques maritimes italiennes, une maitrise quasi absolue ; ils renforcent les fortifications des ports : (Tortose, Sidon), construisent de nouveaux châteaux, restaurent ceux qui existaient sur la côte (Château-Pèlerin ou à l'intérieur des terres (le Crac des Chevaliers, Safed ou Montfort, le château de l'ordre Teutonique).

Ces forteresses du XIIIe siècle sont des forteresses-poids, symboles d'une défense passive. On s' « empierre » littéralement. Pour tenir ces châteaux, il faut des garnisons très importantes : l'auteur du récit de la construction du château de Safed dit qu'il abrite « 1.700 personnes et plus de 2.200 en temps de guerre. Quotidiennement sont employés dans le château 50 chevaliers et 30 sergents avec leurs chevaux et leurs armes, 50 turcoples également avec leurs chevaux et leurs armes, 300 arbalétriers, 820 travailleurs de bras et autres et 400 esclaves ». Des châteaux imprenables ?

Après 1250, les Mamelouks disposent d'une armée professionnelle nombreuse er dotée d'un matériel de siège considérable. Le sultan Baybars (1261-1277), jouant de la démobilisation et de la division des Francs, fait tomber les unes après les autres les forteresses de l'intérieur. De là ses successeurs peuvent s'en prendre aux villes et forteresses côtières. Celles-ci, isolées les unes des autres, privées de leur avant-défense de l'hinterland, ne peuvent tenir, le soutien maritime qu'elles pouvaient escompter étant aléatoire. Tripoli en 1289, Acre, puis Sidon et Tortose en 1291 se rendent ou sont prises. Enfin, Château-Pèlerin est évacué en août 1291 car il n'y a plus rien à faire : « Ainsi le système défensif s'est-il retourné contre ses auteurs. »

Dans la deuxième moitié du XIIIe siècle, pratiquement toutes ces grandes forteresses étaient aux mains des ordres militaires. C'est dire l'importance prise en Terre sainte par ceux-ci.

 

Hospitalier2.jpgL'apport des ordres religieux militaires

Les ordres religieux-militaires sont nés de la croisade en Terre sainte. On peut dire qu'ils n'ont pas été des enfants ingrats car ils ont beaucoup apporté à l'une et à l'autre. L'ordre du Temple s'est voulu, dès son origine en 1120, exclusivement militaire ; les autres ont toujours associé à cette activité une mission hospitalière : c'est le cas pour le plus ancien d'entre eux, l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, fondé avant le Temple, mais devenu militaire après la reconnaissance par l'Église de l'expérience du Temple ; c'est le cas aussi de l'ordre de Sainte-Marie des Teutoniques, créé au moment de la troisième croisade. L'ordre de Saint-Lazare soignait les lépreux ; son caractère militaire reste controversé, mais des chevaliers de Saint-Lazare apparaissent sur les champs de bataille aux côtés des autres ordres au milieu du XIIIe siècle seulement ; rien ne dit qu'ils aient été lépreux. Mentionnons aussi le petit ordre anglais de Saint-Thomas d'Acre.

Les fondateurs du Temple s'assignaient comme mission de défendre les pèlerins allant sur les lieux saints, au besoin par la force. Sans jamais abandonner cet engagement, les Templiers furent dès le début, ou presque, associés aux combats livrés par les armées latines pour défendre les États latins. Leur rôle proprement militaire n'allait pas cesser de croître. Il en fut de même pour l'Hôpital, puis pour les Teutoniques.

Tous ces ordres ont une composition et une organisation semblables malgré quelques différences qu'il est inutile de souligner ici. Les frères des ordres se répartissent en trois catégories : un petit groupe de frères chapelains, seuls membres des ordres avoir été ordonnés prêtres ; des frères chevaliers ; des frères sergents : les uns sont sergents d'armes et combattent à cheval et les autres sont frères de métier, gestionnaires et exploitants du patrimoine foncier des ordres ou artisans spécialisés, notamment dans les forteresses. En Orient, sur le « front », les chevaliers sont nombreux : en Occident, à l'arrière, les frères de métiers dominent. Aux côtés des combattants, des auxiliaires divers, non membres de l'ordre, sont soldés par lui : écuyers assistant les chevaliers, turcoples formant une cavalerie légère, archers, arbalétriers et piétons. Bref, on retrouve le schéma de l'armée des États latins que j'ai décrite ci-dessus. Par leurs effectifs et leur discipline, les ordres militaires ont été le fer de lance des armées latines, ceux dont les chroniqueurs de la cinquième croisade disaient qu'ils étaient les premiers arrivés sur le champ de bataille et les derniers à le quitter.

Au cours du XIIIe siècle, rois, princes, seigneurs, qui ne disposaient plus des moyens d'entretenir leurs châteaux, ont cédés ceux-ci aux ordres militaires : Baghras, Margat, le Crac des Chevaliers, Tortose, Sidon, Beaufort, Montfort, Arsur appartiennent alors à ces derniers. C'est cependant grâce à l'aide des croisés d'Occident que les Templiers purent faire édifier Château-Pèlerin en 1217, et reconstruire Safed en 1240. Mais ils disposaient de moyens financiers et humains suffisants pour défendre ces énormes châteaux. Leur force résidait dans cette capacité de mobilise en permanence les ressources et les moyens qu'ils tiraient de leurs maisons d'Occident pour mener leur action en Terre sainte. Ils avaient constitué en Europe un réseau dense de maisons regroupées en commanderies et en provinces, et disposaient d'un capital, notamment foncier, considérable.

Du fait de leur implantation en Orient et en Occident, les ordres militaires ont été les vecteurs privilégiés des échanges entre le front et l'arrière.

Échanges d'informations d'abord, par lettres et messagers. Ces nouvelles de la Terre sainte étaient ensuite diffusées par la papauté ou par des clercs comme l'historien bénédictin anglais Matthieu Paris. Huit lettres ont fait connaître la défaite de La Forbie à l'Occident ; cinq émanaient des représentants des ordres militaires.

Échanges d'hommes ensuite. Les commanderies d'Occident recevaient les postulants à l'entrée dans l'ordre et envoyaient ceux qui étaient aptes à combattre en Terre sainte. Les frères malades, blessés, ou âgés, revenaient en Occident finir leurs jours dans certaines de ces maisons. Les pertes humaines étaient élevées et les ordres militaires assuraient une relève permanente. Un Templier a pu dire, lors de son interrogatoire pendant le procès de l'ordre, que le Temple avait perdu au moins 20.000 hommes « pour la foi de Dieu outre-mer », ce qui parait vraisemblable. Après le désastre de La Porbie, les Hospitaliers anglais mobilisèrent leurs novices ; en 1300 encore, les Templiers furent capables d'envoyer quelques centaines de combattants à Chypre en vue d'opérations combinées avec les Mongols.

Les ordres ont également fourni des moyens matériels Pour répondre à leurs besoins en Terre sainte : fer, bois, armes, chevaux, vivres et argent. Ils assuraient le transport des ressources de leurs domaines occidentaux (un tiers des revenus étaient en principe affectés à la Terre sainte) par les quelques bateaux qu'ils possédaient, mais surtout par ceux qu'ils louaient aux républiques maritimes italiennes. Le transfert d'espèces monétaires d'Occident en Orient était une nécessité et les ordres ont utilisé pour cela les techniques financières connues de leur temps. L’expertise acquise en ce domaine a été mise au service de l'Église, des rois et des particuliers, notamment des croisés : ils prêtaient, géraient les dépôts de particuliers, transportaient des espèces mais ils n'investissaient pas dans les affaires ou le commerce. Le Temple est le plus souvent mis en avant dans ce domaine et on lui prête des capacités financières qu'il n'avait pas. Cela vient du fait que très tôt (dès Louis VII), un Templier a été chargé de gérer le Trésor royal (c'est-à-dire l'essentiel des ressources financières de la royauté). N'ayant pas cette charge publique, les Hospitaliers étaient moins visibles, mais ils agissaient comme les Templiers. Après la disparition du Temple, la papauté les a souvent sollicités pour transporter des fonds d'Occident en Orient.

Pour résumer, les ordres religieux-militaires ont tenu dans la logistique de croisade une place considérable. Ils ont montré, dans la guerre, des qualités qui n'étaient pas toujours répandues dans les armées féodales du temps : rapidité de mobilisation, engagement, cohésion, discipline et courage. Ils ont donné aux États croisés une armée permanente.

On doit aux Templiers un dernier apport qui, totalement enraciné dans leur expérience de la croisade, dépasse de beaucoup celle-ci : un véritable manuel d'art militaire. La règle de l'ordre est en effet complétée par des statuts (ou retrais) dont une partie (les statuts hiérarchiques) donne un aperçu complet des formes, des méthodes et des conditions de la guerre en Terre sainte. L'ensemble a une portée générale et son intérêt le plus manifeste vient du fait qu'il est le premier texte médiéval traitant de l'art de la guerre, depuis l’epitoma de re militari Végèce très populaire au Moyen Âge. Certains traités de croisade, composés dans la perspective de reconquérir Jérusalem après 1291, contiennent des considérations théoriques et pratiques sur la guerre qui prolongent les statuts templiers : les traités de Fidence de Padoue, de Marino Sanudo ou d'Emmanuel Piloti particulièrement.

L’importance croissante des ordres militaires dans la défense des États latins s'est doublée naturellement d'une influence croissante dans la politique de ces mêmes États. Les conséquences en ont parfois été négatives sur la croisade et le devenir de ces derniers.

Passons sur les querelles d'intérêts entre les ordres ; ils ont su les canaliser en mettant en place des procédures de règlement des conflits.

Templiers et Hospitaliers défendirent parfois des politiques d'alliances (avec les États musulmans) opposées. Ils prirent parti dans les querelles de succession. L'ordre Teutonique se conduisit en agent des empereurs germaniques de la dynastie des Staufen : le maître du Temple Guillaume de Beaujeu était tout dévoué aux princes angevins de Sicile. Certaines de leurs initiatives se révélèrent fâcheuses : Gilbert d'Assailly engagea l'ordre de l'Hôpital aux côtés du roi Amaury dans les imprudentes campagnes d'Égypte : Gérard de Ridefort, grand maitre du Temple, aveuglé par sa haine du comte de Tripoli Raymond III, eut une influence néfaste sur le roi Guy de Lusignan et est en grande partie responsable de la catastrophe de Ha« in. Mais le plus souvent, ils ont exercé une influence modératrice.

Au cours du XIIIe siècle, dans un Orient latin d'où toute autorité centrale avait disparu, chacun – grands barons, communes italiennes et ordres militaires — jouait son jeu et menait une politique autonome pour défendre ses biens et ses intérêts. Le Temple conduisit de véritables guerres privées contre le roi d'Arménie ou le comte de Tripoli. Les ordres traitaient directement avec l'adversaire musulman, par exemple pour signer des trêves. En 1250, Saint Louis put encore humilier les Templiers, coupables d'avoir mené des tractations avec un émir syrien sans l'avoir consulté. Par la suite. il n'y eut plus personne pour imposer une ligne directrice.

Reste que  l’ « opinion » (ô combien difficile à appréhender au Moyen Âge) a retenu leurs rivalités, leurs querelles, leurs accommodements, et les a rendus responsables des échecs et de la chute finale du royaume de Jérusalem. La critique, qui fut loin d'être générale, était sans doute injuste, car les ordres ont toujours su agir ensemble dans les moments décisifs ou dramatiques qu'a connus la Terre sainte. C'est ce courant critique qui poussa, dans le dernier tiers du XIIIe siècle, à la fusion des ordres en une seule entité.

 

croisé3.jpgAutres lieux, autres guerres

En Espagne, la reconquête fur saccadée mais, dans le long terme, continue, et la frontière, cette sorte de no man's land mouvant, se déplaça vers le sud. Il y eut un temps d'arrêt dans la deuxième moitié du XIIe siècle, à cause de l'invasion des Almohades. Des deux côtés, les châteaux figèrent la frontière dans la zone entre Tage et Guadiana. Ainsi, la forteresse musulmane de Kala'at Rawa fut conquise par les Castillans en 1147 et d'abord confiée à la garde des Templiers ; peu sûrs de leurs moyens, ils y renoncèrent au profit d'un ordre religieux-militaire nouveau, purement castillan, l'ordre de Calacava. En 1195, la forteresse retomba aux mains des musulmans. En 1212, la victoire chrétienne de Las Navas la rendit aux chevaliers de Calatrava ; mais ils l'abandonnèrent bien vite pour établir leur couvent-forteresse plus au sud, à Calatrava La Nueva. D'une façon générale, la reconquête fut menée par les armées des royaumes de la péninsule. Il y eut parfois des apports extérieurs, comme en 1147-1148 à Almeria et Tortosa, ou en 1212 à Las Navas, niais la conduite des opérations militaires incomba uniquement aux souverains. En 1212, il y eut d'ailleurs des tensions entre le roi de Castille, soucieux de protéger la population musulmane des territoires précédemment reconquis, et les « croisés » venus de France, qui ne comprenaient pas cette mansuétude envers les ennemis de la croix.

L'apport des ordres religieux-militaires en péninsule Ibérique a pris un tour particulier. Les ordres de Terre sainte, Temple et Hôpital, n'ont pas souhaité s'impliquer totalement dans la reconquête, leur priorité se situant en Terre sainte. Ils restèrent cependant très présents en Aragon. Dans le reste de la péninsule, au contraire, ils furent concurrencés par des ordres autochtones : Calatrava, Alcàntara, Santiago en Castille et Leon, et l'ordre portugais d'Avis, tous créés entre 1150 et 1180, au plus fort de la « reconquête » almohade dans la région entre Guadiana et Tage. Se constitua ainsi, à partir des concessions royales, un « territoire des ordres », prenant en écharpe, de Badajoz à Murcie, la Meseta méridionale d'Estrémadure et de la Manche. Dans les États de la couronne d'Aragon, le Temple et l'Hôpital se virent confier le soin de défendre et de peupler les régions reconquises, de l'Êbre et de Valence. Partout les ordres érigèrent d'imposantes forteresses comparables à celles de Terre sainte : Monzòn, Miravet, Uclès, Alconchel, etc.

Les ordres religieux militaires n'ont pas joui, dans la péninsule, de l'autonomie dont leurs pareils disposaient en Terre sainte. Dans les combats, leurs contingents étaient toujours intégrés aux armées royales, et politiquement, aux XIIe et XIIIe siècles, ils étaient soumis au roi.

Dans les territoires riverains de la Baltique, l'action militaire a accompagné et permis une vaste entreprise de colonisation agricole, commerciale (avec la Hanse), ethnique (germanisation) et religieuse (christianisation).

Teutonique.jpgL'ordre Teutonique s'implanta en Prusse à partir des années 1230. La conquête fut difficile et longue mais, au bout du compte, l'ordre en fit sa chasse gardée et y créa un État. Il fin moins heureux en Livonie (les États baltes actuels) où il se heurta à de puissantes villes comme Riga et surtout au clergé local, mené par l'archevêque de cette dernière ville. Mais en Prusse comme en Livonie, la papauté lui confia la responsabilité de l'action missionnaire, c'est-à-dire de la conversion des païens. Les Teutoniques se conduisirent en missionnaires bottés, ne lésinant pas sur l'usage de la force. Ils menèrent une guerre missionnaire (on a déjà appliqué cette notion aux guerres de Charlemagne contre les Saxons).

Les pratiques des Teutoniques, calquées en partie sut celles employées dans les États latins d'Orient, ont été efficaces, au moins en Prusse. Le pays fut quadrillé de châteaux, points d'appui et centres de pouvoir, postes de surveillance et instruments de contrôle de la population priasse, refuges enfin pour les colons des villages d'alentour. Une armée mobile, constituée par les combattants de l'ordre et leurs auxiliaires, pouvait intervenir rapidement en cas de troubles. Les mêmes procédés, adaptés, ont été utilisés contre les Lituaniens, en particulier en Samogitie, cette pointe avancée du duché lituanien qui atteignait la Baltique et séparait la Prusse de la Livonie.

Une ligne serrée de châteaux, le plus souvent modestes, jalonnent les frontières de la Duna (côté Prusse) et du Niémen (côté Livonie). Ils devaient surveiller, intercepter et retenir l'adversaire en attendant l'arrivée des détachements Teutoniques. Ce n'est que pour de grandes opérations menées en profondeur dans le territoire ennemi que l'ordre sollicitait parfois l'aide d'une croisade. Les croisés, sauf exception, étaient placés sous le commandement des Teutoniques. Au XIVe siècle, on le verra, les « croisades de Prusse » se sont banalisées pour devenir une occasion de parade de la noblesse occidentale.

Sur les autres terrains où les institutions de croisade furent utilisées (Languedoc, Italie, plus tard la Bohème), la guerre ne présenta aucune forme d'originalité. Les ordres religieux-militaires ne s'y engagèrent pas et ne titrent d'ailleurs jamais sollicités de le faire par la papauté. Les royautés, en revanche, firent pression sur eux : on vit par exemple en 1285 les Templiers et Hospitaliers aragonais mobilisés par le roi d'Aragon contre la « croisade » décidée contre lui par le pape et conduite par le roi de France Philippe III le Hardi.

Alain DEMURGER

Écrit par SG (Webmaster) dans Guerre, Islam, Moyen Age, Proche-Orient | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | | |  Facebook | |  Imprimer |

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