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Odin et Thor : dieux guerriers de la pensée et de l'action (2/2)

La popularité du dieu au marteau 

L'un des moyens les plus sûrs pour mesurer la popula­rité d'un dieu consiste à recenser les noms de lieux qui lui sont dédiés. Un toponyme renfermant le nom d'une divinité suivi d'un appellatif tel que -vé ("sanctuaire"), -hof ("temple"), -hörgr ("tertre, autel"), témoigne d'un culte rendu à cet endroit. Mais le nom de la divinité peut également s'accoler à des termes désignant des lieux naturels, comme -lundr ("bosquet"), -bekkr ("ruisseau"), -ey ("île"), etc. 

Thor.jpgLe résultat est très contrasté. Si Odin exerce une suprématie imposante dans les sources littéraires, si ses exploits sont largement diffusés par les scaldes, qui en ont fait en quelque sorte leur "patron", en revanche, il n'est guère représenté dans la toponymie scandinave (pas plus que dans l'anthroponymie) : peu de sites, peu de noms. C'est le domaine de Thor, omniprésent dans la désignation des hommes et des lieux. Les Vikings — matois et prudents — semblent avoir voulu tenir à distance de leur vie quotidienne Odin, l'inquiétant souverain.

L'Islande — pourtant haut lieu de la poésie scaldique — ne recèle aucun lieu-dit composé à partir du nom d'Odin. Pour découvrir quelques rares toponymes « odiniques », il faut se rendre dans le reste de la Scandinavie. On trouve entre autres Odense (*Óðinsvé, "sanctuaire d'Odin") au Danemark, Onslunda (*Óðinslundr, "bosquet d'Odin") en Suède, ou encore Onsøy (*Óðinsey, "île d'Odin") en Norvège. La description du temple d'Uppsalir en Suède par Adam de Brême, qui mentionne une statue d'Odin (Wodan) aux côtés de son fils, demeure un fait isolé. La littérature islandaise, pourtant si riche de détails, ne décrit nulle part une statue ou un temple consacré au dieu. Il existe quelques représentations gravées du dieu, peu nombreuses. La pierre de Tjängvide (sur l'île de Gotland en Suède), qui le montre chevauchant Sleipnir, demeure l'une des plus connues, ainsi que la stèle de Kirk Andreas (sur l'île de Man en Écosse), où l'on voit le loup Fenrir dévorer Odin, un de ses corbeaux sur l'épaule.

Les Scandinaves rechignent avec la même constance à porter le nom d'Odin. Odinkar, au Danemark, en fournit l'un des rares exemples. Mais le dieu borgne donne tout de même son nom au mercredi norrois : Óðinsdagr (le "jour d'Odin"), qui subsiste aujourd'hui sous la forme onsdag en Scandinavie. 

Il ne faut évidemment pas en conclure qu'Odin est absent de la vie courante des sociétés scandinaves, au contraire, mais c'est un dieu qui ne rassure pas. Snorri le nomme "gouverneur du ciel et de la terre". Tous constatent — redoutent — ses interventions, souvent ambiguës. On lui offre des sacrifices, on craint ses colères. La puissance d'Odin, par trop liée à la mort, suscite une angoisse certaine. Divinité élitiste, cérébrale et pleine de détours, Odin est heureusement complété par son fils, Thor, qui apporte aux hommes sa force et sa rugueuse simplicité. 

À la fin de l'époque païenne, Thor est sans conteste le dieu le plus honoré de Scandinavie. Outre les nombreux toponymes composés autour de son nom, son culte est attesté en de nombreux endroits. En Islande, une vingtaine de lieux conservent la trace du dieu : þórsmörk ("forêt de Thor"), þórsà ("rivière de Thor"), etc. Le dieu a également donné son nom à des caps, des ports... En Norvège, au moins trente toponymes sont recensés : þorsæter (*þórssetr, "abri de Thor"), Torshov ("þórshof, "temple de Thor"), etc. Même chose en Suède, avec Torsvi ("þórsvé, "sanctuaire de Thor"), Torstuna (*þórstún, "ferme de Thor"), etc. Et presque autant au Danemark : Torsager (*þórsakr, "champ de Thor"), Torslund (*þórslundr, "bosquet de Thor"), etc. Des sources irlandaises surnomment les Norvégiens du royaume de Dublin le « peuple de Thor ». À Kiev, une chronique slave atteste en 1046 de l'existence d'un temple dédié au dieu Thor. Plus près de nous, la Normandie conserve des traces ténues, mais remarquables, de la toponymie norroise. Dans les annales médiévales, par exemple, l'île Sainte-Catherine se trouve mentionnée sous la forme Thorhulmus, transcription latine du "þórshólmr scandinave ("îlot de Thor"). Même si aucun lieu de culte n'a été retrouvé, on sait que cette île de la Seine, proche de Rouen, abritait un camp viking. 

Le mouvement est aussi net s'agissant des noms de personnes. Rappelons que le solide buveur et lanceur de foudre figure encore jusqu'en France dans les familles normandes : Toutain (þorsteinn), Turgis (þorgisl), Turgot (þorgautr), Thouroude (þorvaldr), etc.

En Islande, nous connaissons, notamment grâce au Landnámabók (« Livre de la colonisation »), le nom des colons venus s'implanter sur l'île. Leur généalogie y est consignée, ce qui équivaut à plus de trois mille cinq cents personnes : un quart d'entre eux portent un nom formé sur celui de Thor, soit plus de mille individus ! L'Eyrbyggja saga ("Saga des gens d'Eyrr") ne rapporte-t-elle pas, par exemple, toujours en Islande, le bannissement de þorleifr kimbi (le "Gouailleur"), fils de þorbrandr, et frère de þóroddr, þorfinnr et þormóðr. Une telle diffusion ne signifie cependant pas l'existence d'une dévotion profonde. Chaque individu n'entretenait pas nécessairement une relation étroite avec la divinité. Mais on y voit la marque d'une sympathie ancienne : la valeur propitiatoire du nom de Thor était ancrée dans les mentalités scandinaves. 

Le Livre de la colonisation raconte comment les colons s'en remettaient souvent à Thor à l'approche des côtes islandaises : l'un d'eux, þórólfr Mostrarskegg, jeta pardessus bord, en arrivant dans un large fjord, les montants de son haut siège, sur lesquels l'image de Thor était sculptée, afin que le dieu lui désigne l'endroit le plus propice où s'installer. Il nomma du nom de Thor le cap où les montants s'étaient échoués (þórsnes, "cap de Thor"), ainsi que la rivière voisine (þórsá), avant d'élever un temple qu'il consacra au dieu. 

L'île étant restée païenne plus d'un siècle après sa colonisation, le culte de Thor s'y enracina profondément. Thor courageux, fort, droit et bon vivant, offre l'image d'un dieu conforme à l'idéal des premiers colons islandais. Ils se vouent volontiers au fils d'Odin, un dieu proche, vigoureux et simple, qui fait en quelque sorte figure de protecteur de la colonisation de l'Islande. 

D'autres textes suggèrent que la figure de proue de certains navires était à l'effigie du dieu. Sa fonction protectrice est aussi clairement attestée par les nombreuses pierres runiques scandinaves gravées de formules comme "Que Thor consacre ces runes" (þur uiki þasi runaR) : il est le seul dieu dont le nom soit explicitement mentionné dans ce type d'inscriptions. 

Sa popularité explique par conséquent la large diffusion de son culte, dans toutes les couches de la société. Deux descriptions de temples norvégiens qui nous sont parvenues montrent que Thor était élevé au rang de dieu suprême : dans celui de Mœrin, dans le Trøndelag, "Thor siégeait au milieu et il était le plus honoré." Il en allait de même dans le temple des Dalar (l'actuelle vallée du Gudbrandsdal). 

Adam de Brême donne une description précise — à défaut d'être exacte, puisqu'il n'y est jamais allé — du temple d'Uppsalir consacré à la triade divine, Thor, Odin et Freyr : "Dans ce temple, qui est tout recouvert d'or, on vénère les statues des trois dieux. Thor, qui est le plus puissant des trois, siège au milieu de la salle, Wodan siège à côté de lui et Fricco de l'autre côté." L'intérêt du texte réside dans cette indication ; les sources mentionnent rarement les dieux qui accompagnent Thor. Ici, l'Ase au marteau siège en majesté, malgré la présence d'Odin, le dieu habituellement souverain, et de Freyr, le dieu topique d'Uppsalir. Le temple, édifié dans une cuvette, comme l'explique Adam de Brême, est ceinturé d'une chaîne d'or, spectacle certainement merveilleux pour les fidèles qui l'observent du haut des collines avoisinantes. Enfin, un arbre sacré toujours vert s'élève à proximité du lieu de culte — à l'image d'Yggdrasill à Ásgarðr —, ainsi qu'un bourbier, destiné à l'immolation des victimes, parfois humaines... L'ensemble du site évoque le monde d'Ásgarðr avec ses édifices et sa richesse. 

Dans les mentions de triades divines rédigées par les chroniqueurs ou les auteurs de sagas, les dieux vanes sont interchangeables. En revanche, Odin et Thor représentent toujours les deux principaux dieux scandinaves. Paul Diacre, érudit du ville siècle, alors qu'il évoque la guerre engagée par Charlemagne contre le roi des Danois qui sera abandonné par ses dieux, écrit : "Thonar [Thor] et Waten [Odin] ne lui seront d'aucun secours." Et l'auteur de la Laxdæla saga ("Saga des gens de Laxdalr") fait dire au roi Ôlâfr Tryggvason à propos d'un jeune Islandais : "On voit à l'allure de Kjartan qu'il estime avoir plus confiance en sa force et en ses armes qu'en Thor et Odin." 

Honorait-on les dieux d'Ásgarðr par des sacrifices humains ? À l'époque viking, de telles immolations sont encore attestées par les textes et par l'archéologie. La description des rites funéraires dans la Risala d'Ahmad ibn Fadlan (ambassadeur du calife de Bagdad qui fait le récit de l'enterrement d'un chef scandinave sur les bords de la Volga en 922) fait état du sacrifice d'une jeune esclave, allongée ensuite à côté du défunt. Et dans certaines tombes, aux ossements calcinés du guerrier mort s'ajoutent ceux d'une esclave : c'est le cas sur l'île de Man ou aux Orcades, et même en Bretagne, sur l'île de Groix, où un chef viking a été inhumé avec soin, accompagné dans l'au-delà par un cheval et (vraisemblablement) une esclave. Cette sépulture à bateau, datée grâce au matériel découvert, remonterait à la fin du IXe siècle. 

Les textes, quant à eux, ont marqué des générations de chercheurs... effarés par la description du sacrifice, dit de "l'aigle de sang" (blóðörn), consacrant une victime à Odin : le dos de la victime est excisé afin d'extraire les poumons, qui sont ensuite déployés comme des ailes. Des gravures sur roche protohistoriques représentent déjà cette "pratique". À l'époque viking, il ne s'agit peut-être plus que d'une image littéraire qu'on retrouve dans deux sagas : dans l'Orkneyinga saga ("Saga des Orcadiens") — le jarl Einarr venge la mort de son père en torturant ainsi un des fils du roi de Norvège vers 895 — et la Ragnars saga loðbrókar ("Saga de Ragnarr aux Braies velues") rapporte ce même supplice infligé par des Vikings danois au roi Ella de Northumbrie en 867. 

C'est à Thor, qu'ils appellent Harðvéurr ("Fort protecteur"), que les Vikings sacrifient, en cas de famine ou d'épidémie. Dudon de Saint-Quentin décrit en ces termes, au début du XIe siècle, les sacrifices humains qu'ils effectuent en l'honneur de leur dieu "Thur" avant de partir en expédition : "Quand le prêtre-devin choisissait les victimes, elles étaient cruellement frappées à la tête, d'un seul coup, à l'aide d'un joug de bœuf, et dès que l'une d'elles, tirée au sort, avait eu le crâne brisé [...] on recherchait la fibre de son cœur, c'est-à-dire la veine. Après avoir recueilli le sang, ils en enduisaient leur tête et celle de leurs compagnons conformément à leurs habitudes, puis ils se hâtaient d'offrir aux vents les voiles de leurs navires."

Malgré les récits de Dudon et d'Adam de Brême — à prendre avec la plus grande précaution : rappelons qu'ils étaient clercs — la pratique de sacrifices humains, si elle existe encore durant la période viking, va diminuant. Il en est de même en Islande où les sources — pourtant fort riches — ne mentionnent aucune victime humaine immolée aux dieux. En revanche, on sacrifiait des animaux. 

La popularité de Thor méritait, par ailleurs, qu'un jour de la semaine lui soit dédié, et on l'a assimilé à Jupiter pour le jeudi : en norrois þórsdagr ("jour de Thor") et, dans les langues scandinaves modernes, torsdag. En islandais moderne ce "jour de Thor" est devenu le "cinquième jour" (fimmtudagur), tout comme le "jour d'Odin" est devenu celui du "milieu de semaine" (miðvikudagur). On s'est demandé pourquoi le « jour de Jupiter » n'avait pas été dédié à Odin, ce que la "hiérarchie" suggérerait, la fonction de père lui étant réservée. Mais Thor possède aussi des points communs avec Zeus — du moins le "jeune" Zeus, pas encore Zeus Pater. Avant d'être père, le fils d'Ouranos maîtrise, comme Thor, la foudre, par laquelle il détruit les géants et autres titans. Adam de Brême rapporte d'ailleurs que le Thor d'Uppsalir : "avec le sceptre, paraît figurer Jupiter". Le genius jupitérien pourrait avoir donné naissance, dans la mythologie gréco-latine, à la figure d'Hercule. Lui-même fils de Zeus, il partage avec Thor un certain nombre de traits, relevés par Tacite : ennemi, dès le berceau, des serpents, courageux et viril. Hercule — qui fut très populaire — et Thor sont bâtis sur le même modèle indo-européen du dieu guerrier et victorieux.

 

Odin.jpgQuand Odin met Thor à l'épreuve

La religion scandinave, très individualisée — contrairement à la religion juridique impériale romaine — était l'affaire des personnes : il n'y avait pas de clergé Spécialisé. Le choix du dieu auprès de qui sacrifier relevait sans doute de l'empathie personnelle. Les Vikings, de ce fait, s'en remettaient prudemment à Thor pour la vie ordinaire, laissant à Odin les faits extraordinaires, notamment tout ce qui concernait la vie guerrière. Seuls les rois ou les chefs s'en remettaient pleinement à la majesté d'Odin.

C'est le cas du roi norvégien Haraldr hárfagri ("Aux beaux cheveux") en l'honneur duquel le scalde þorbjörn hornklofi compose ses Hrafnsmál ("Dits du corbeau"), sous la forme d'un dialogue entre une valkyrie et un corbeau. Dans son enfance, dit le scalde, Haraldr avait été l'invité d'Odin. Une génération plus tard, son fils, Eiríkr blóðox ("à la hache sanglante") était reçu à la Valhöll par le dieu en personne, si l'on en croit les Eiríksmál ("Dits d'Eirikr") — faveurs dues au fait qu'Odin lui-même était réputé l'ancêtre des princes norvégiens, tout comme il l'était de la dynastie danoise des Skjöldungar. Pour son plus grand plaisir, il rappelle que seule l'élite est digne d'être accueillie chez le dieu : "À Odin reviennent les jarls qui tombent au combat, mais à Thor la race des esclaves." 

Peut-on, cependant, parler d'une réelle opposition entre Thor et Odin ? D'autres sociétés — pensons aux querelles, jalousies et trahisons de l'Olympe — mettent en scène les rivalités divines. Deux récits évoquent, en des termes très différents, non pas une querelle entre les deux dieux, mais plutôt une mise à l'épreuve, souvent facétieuse, parfois cruelle, du fils par un père, qui n'aime rien tant que surprendre ! 

Le Lai de Hárbarðr relate l'une de ces provocations d'Odin, bien décidé à se payer la tête de son fils. Déguisé en passeur (dont la verdeur des propos compose un thème classique dans la littérature scandinave), il attend que Thor, de retour du pays des géants, le hèle pour franchir la rivière. Odin-Hárbarðr ("Barbe grise") refuse de s'exécuter. Une discussion s'engage alors... Les insultes ne tardent pas à fuser des deux côtés de la berge. Habillé comme un vagabond, sentant le gruau et le hareng, Thor est traité par Odin de voleur, "la pire insulte que connaisse le monde scandinave" (Régis Boyer). Les propos "rustiques" et violents de l'Ase au marteau ne font pas le poids face aux persiflages d'Odin. Thor décrit ses exploits. Odin les tourne en dérision. 

Ce combat d'injures, combat de réputation, s'inscrit dans une tradition que l'on retrouve chez les aèdes, comme lors du combat d'Achille et d'Énée dans l'Iliade : "Faut-il que nous luttions d'injures et d'outrages, comme des femmes furieuses qui combattent sur une place publique à coups de mensonges et de vérités, car la colère les mène ?" Au bord du fleuve nordique, la joute se conclut avec le départ de Thor. Le dieu tourne les talons, ébahi par la tournure des événements, alors qu'Odin, toujours sur la berge opposée, émet à présent des doutes sur la fidélité de Sif, l'épouse de son fils... 

Une saga légendaire, la Gautreks saga ("Saga de Gautrekr") relate un autre désaccord entre Odin et Thor, lors d'une assemblée des dieux. Ils s'opposent sur le destin à attribuer à Starkaðr, d'ascendance monstrueuse. Odin s'affiche comme son protecteur, au grand mécontentement de Thor. À tour de rôle, ils s'affrontent en lançant à Starkaðr des sorts, les uns bénéfiques, les autres néfastes : Thor annonce qu'il n'aura pas d'enfants, Odin lui accorde trois vies ; il aura le don d'improviser des vers... mais il ne s'en souviendra d'aucun, rétorque Thor, etc. 

Les différences marquées entre le père, aristocrate, souverain, magicien et le fils, guerrier solitaire, tueur de géants, ne sauraient masquer leur solidarité. Combattant les forces du chaos, ils sont complémentaires lors de la bataille finale. Loin de s'affronter, Odin et Thor s'unissent pour affirmer la grandeur des dieux.


 Jean RENAUD

Professeur de langues, littérature et civilisation scandinaves à l'université de Caen

Alexis CHARNIGUET

Archéologue, médiéviste de formation et journaliste

In Odin et Thor, dieux des Vikings ; Éditions Larousse 2008 

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