lundi, 24 mars 2008

Le Djihad en Bosnie-Herzégovine : mythe ou réalité ?

La crise politique et la guerre en Bosnie-Herzégovine ne peuvent être comprises ou expliquées sérieusement, si on les sépare du contexte plus large du drame général de la Yougoslavie. À la suite des sécessions unilatérales de la Slovénie, puis de la Croatie, les mécanismes de désintégration qui ont détruit la République fédérale de Yougoslavie (y compris l'Armée fédérale) avaient pris une telle force qu'il était à la fois infondé et naïf de croire que leurs effets se seraient arrêtés, comme par magie, aux frontières d'une Bosnie multi ethnique et multi culturelle. Les multiples projets constitutionnels présentés par les politiciens musulmans, avec l'aide purement tactique des Croates, pour créer un État unitaire sur le territoire de cette ancienne entité fédérale yougoslave, n'étaient guère que des tentatives destinées à assurer une base légale à leur propre domination, principalement sur les Serbes, ce qui suffisait à vouer ces tentatives à l'échec. La guerre a commencé au moment précis où, par la volonté politique des dirigeants Croates et Musulmans, le principe d'égalité des trois nations constitutives de la Bosnie-Herzégovine et le principe du consensus ont été rejetés. Ces principes avaient été reconnus auparavant comme les seules méthodes démocratiques applicables afin de prendre des décisions vitales quant à l'organisation politique compte tenu des divisions nationales très profondes et d'une défiance croissante entre les peuples. La guerre a commencé aussi lorsque la vie parlementaire normale a été pratiquement suspendue, ce qui signifiait qu'un peuple entier (en l'occurrence les Serbes) était exclu du jeu politique et globalement privé de tout moyen de lutter pour ses droits fondamentaux en usant des moyens politiques (1).

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Des analyses historiques sérieuses des événements de la période critique —c'est-à-dire les premiers mois de 1992 lorsque les armes se sont fait entendre en Bosnie — élaborées à partir de tous les faits et données — et non à partir d'un petit nombre seulement et tendancieusement choisis, — nous dirons peut-être, un jour, quand et comment la guerre a commencé. On ne saura probablement jamais qui a tiré le premier coup de feu de cette guerre, parce que, bien des mois avant qu'elle ne s'intensifie, on avait déjà échangé des coups de feu dans beaucoup de villes et de villages de Bosnie. Cela n'a cependant pas beaucoup d'importance, étant donné qu'une guerre ne commence pas avec le premier coup de feu. D'ailleurs les historiens nous ont toujours dit que ce qui comptait, ce sont « les causes et les raisons déterminantes » pour déclencher une guerre entre des peuples et des États. L'historiographie sérieuse s'est toujours occupée des questions des causes plutôt que des anecdotes.

Bien que la tragédie de la Bosnie-Herzégovine soit inséparable de la plus vaste tragédie de la Yougoslavie toute entière, et bien que l'étincelle de la guerre soit venue dans cette République depuis l'autre côté de la Save, en Croatie — détail qui a été largement oublié par la suite —, il existe en outre une dimension tout à fait spécifique à la Bosnie, qui fait du cas bosniaque quelque chose de très différent et de bien plus compliqué que les cas de la Slovénie ou de la Croatie. C'est la présence des Musulmans et, plus généralement, d'un élément islamique dans le conflit politique et armé, qui lui a donné, depuis le commencement, une dimension spécifique, avec des conséquences politiques, internes aussi bien qu'externes, considérables.

Tout essai pour définir d'une manière univoque la guerre en Bosnie-Herzégovine ou, en général, les conflits qui ont lieu dans les autres régions de l'ex-Yougoslavie, est impossible. Il s'agit tout à la fois, d'une guerre territoriale, accompagnée de préludes politiques ainsi que de conflits interethniques, d'une guerre civile et d'une guerre religieuse. Et selon la manière dont les participants au conflit en Bosnie-Herzégovine, les observateurs et les experts ont envisagé leur intérêt personnel à un moment donné, ou les bénéfices qu'ils pouvaient espérer obtenir pour le parti qu'ils avaient embrassé ouvertement ou secrètement, et aussi en fonction de l'étendue et de la profondeur de leur information et de leur compréhension, ils ont eu tendance à privilégier l'un des aspects du conflit. Si nous mettons de côté la thèse résultant d'un préjugé politique insoutenable, selon laquelle il s'agirait d'une agression d'origine externe (Yougoslave et/ou serbe) contre un État indépendant et souverain, membre des Nations Unies — position qui, pour des raisons faciles à comprendre, est soutenue par les autorités musulmanes de Sarajevo et par leurs protecteurs étrangers —, nous pouvons dire qu'il est devenu, aujourd'hui, de l'ordre du lieu commun de parler d'une guerre de territoire ou d'une guerre civile. Dans le monde d'aujourd'hui, il est cependant bien difficile d'accepter la réalité de conflits interethniques, parce que, dans une ère d'intégration européenne transnationale forcée, les conflits interethniques, si réels soient-ils, sont considérés comme une chose appartenant au passé. Toute mention de ces conflits est considérée comme une infraction au langage « politiquement correct ». Mais la vérité la plus difficile à affronter est que la guerre entre les Musulmans, les Serbes et les Croates en Bosnie-Herzégovine est aussi, en même temps, l'actualisation d'un conflit séculaire entre musulmans, catholiques et orthodoxes sur ces terres. Mais cette guerre est aussi, sans équivoque possible, cette guerre-là. Non seulement cela, mais cela aussi assurément : et si elle doit durer plus longtemps, elle pourrait, selon les prévisions de Huntington, sur un « conflit de civilisation », se transformer spécialement en cela.

La dimension religieuse du conflit en Bosnie-Herzégovine a été, pendant longtemps, négligée, passée sous silence ou même niée, pour beaucoup de raisons. Elle a été rejetée, comme une dimension essentielle et décisive, particulièrement par les Musulmans et par les représentants du "monde démocratique", qui, depuis le début du conflit, ont été du côté des Musulmans par principe, prétendant voir en eux les seules ou en tout cas les plus grandes victimes du conflit, et qui se sont alignés sur eux par leurs déclarations et partiellement dans leurs actions. Si nous ouvrions l'abîme de la réalité de la guerre religieuse, nous compliquerions de beaucoup le maintien de la fiction d'une agression « tchetnik » et nous mettrions en question la base même de l'approche conceptuelle entière de la crise yougoslave et d'autres phénomènes semblables dans le reste du monde du point de vue du « nouvel ordre mondial » en formation (ou, pour être exact, du nouvel ordre mondial qui nous est octroyé). Face à ce dilemme, la direction musulmane de Bosnie-Herzégovine s'est conduite d'une manière parfaitement hypocrite. Dans ses déclarations destinées aux oreilles occidentales, elle conteste énergiquement l'existence d'une guerre religieuse qu'elle attribue à la propagande et à l'imagination des Serbes et elle soutient toujours qu'il s'agit d'une agression et d'une attaque de la part d'un État national-communiste, fasciste et barbare contre une Bosnie-Herzégovine tolérante, multiethnique, multiconfessionnelle et multiculturelle. Mais lorsqu'elle s'adresse à son propre peuple et à ses frères musulmans dans le reste du monde, elle a affirmé et affirme que les Musulmans sont écrasés uniquement parce qu'ils sont des musulmans, et qu'une conspiration antimusulmane silencieuse est en train d'agir, avec pour exécutants les fondamentalistes orthodoxes, et l'aide du copte égyptien Boutros Ghali, du pro tchetnik Lord Owen, de l'hypocrite Mitterrand et autres individus de cette sorte. Dans ces discours, les Musulmans qui meurent à la guerre contre les infidèles sont exclusivement qualifiés de « chahits » (martyrs qui sont tombés pour la défense de l'Islam), on en appelle ouvertement au « djihad » (guerre sainte) et à la solidarité panislamique. « Nous nous efforçons d'unifier le monde musulman », déclare par exemple Ejup Ganić, membre de la Présidence bosniaque, en février 1994. Vers la même époque, Osman Brka, un important fonctionnaire du SDA (Parti de l'action démocratique présidé par Izetbégović), affirme que dans les 1400 dernières années, le monde islamique n'a jamais été aussi unifié qu'aujourd'hui, et cela à cause de la nécessité d'aider de toutes les façons possibles leurs coreligionnaires de Bosnie-Herzégovine.

Les Croates aussi ont aisément et facilement appris qu'une guerre, qui avait aussi des aspects religieux, avait éclaté sur le territoire de la Bosnie, le centre même de l'ancienne fédération de Yougoslavie, bien qu'ils aient été parfaitement contents de la construction de « l'agression serbe ». Mais les premiers à parler ouvertement des racines religieuses du conflit, comme étant aussi un aspect fondamental de cette guerre, ont été les Serbes « satanisés », peut-être parce que cet aspect, du point de vue de leur révolte et de leurs motivations les plus profondes, était le moins présent chez eux. Il faut remarquer que les lignes de front en Bosnie-Herzégovine se sont déplacées, à de rares exceptions près, selon des lignes de démarcation « nationale », mais que ces frontières entre les Bosniaques parlant la même langue coïncidaient, plus fondamentalement, avec leurs différences religieuses. La dimension religieuse des relations sociales en Bosnie-Herzégovine, y compris le conflit armé, peut être nié honnêtement par la méconnaissance totale de la situation, ou bien niée tendancieusement en raison même de cette évidence si inconfortable.

L'aspect « Djihad » de la guerre qui est menée par les Musulmans de Bosnie-Herzégovine est généralement nié en recourant à l'argument, apparemment fort, selon lequel nous avons affaire à une population hautement sécularisée et européanisée, attachée à l'Islam plus par tradition et convention — c'est-à-dire culturellement — et moins par conviction religieuse ; il est donc difficile d'imaginer le Bosniaque ordinaire, un « Mujo » ou un « Haso » transformé en un clin d'œil en « moudjahid » fanatique. Mais en réalité, à cause d'une grande diversité de situations, une telle transformation a justement eu lieu, en une période de temps relativement courte. Expliquer comment cela a eu lieu, implique que nous jetions de la lumière sur les dimensions internes de l'élément islamique de la guerre de Bosnie, qui est un facteur extrêmement important pour comprendre la situation toute entière. La dimension extérieure est, en beaucoup de façons, plus claire et plus directement perceptible ; on peut la reconnaître à travers les différentes formes d'aide humanitaire, économique, organisationnelle, diplomatique et même militaire, que reçoivent les Musulmans de Bosnie-Herzégovine, aides provenant aussi bien de gouvernements musulmans que d'agences ou d'organisations du monde islamique.

En bref, les Musulmans de Bosnie-Herzégovine, ainsi que, en général, les musulmans de Yougoslavie, sont conçus comme une communauté nationale et, dans l'ensemble, sont regardés comme des laïcs séculiers. Et lorsqu'ils ont été confrontés à la désintégration catastrophique de la Yougoslavie, leur conscience nationale, au sens moderne et européen du mot, n'était pas assez cristallisée. Mais les vingt dernières années de leur « passage à la conscience nationale » ont largement pris la forme d'une affirmation ambiguë de leurs valeurs essentiellement religieuses et islamiques (celles-ci étant les facteurs déterminant de leur identité nationale), et ainsi, en une période de temps relativement courte, les cadres psychologiques et institutionnels de leur réislamisation ont été rétablis, souvent de manière imperceptible. Ils ont puisé des cadres tout prêts au sein même du système éducatif islamique de la communauté islamique, partie à l'intérieur du pays, partie dans le reste du monde islamique. En même temps, des tendances séparatistes et anti-serbes ont commencé à s'affirmer progressivement au sein de la Ligue des communistes de Bosnie-Herzégovine, bien que cela ait constamment été caché sous un discours apparemment pro-Yougoslave (2). Ce qui était naturel puisque la majorité des Musulmans, comme des Serbes, étaient et sont restés jusqu'à l'épilogue de l'agonie de la Yougoslavie, d'orientation yougoslave. Mais lorsque le moment de vérité est arrivé, alors que chacun s'en allait suivre sa voie — un processus auquel les politiciens musulmans ont largement contribué —, les Musulmans se sont retrouvés à une croisée des chemins, dans un grand vide idéologique. Ils étaient issus de la même base ethnique que les Serbes et les Croates, mais, à la différence de ces derniers, ils n'avaient pas de tradition nationale authentique. Ils ont donc dû prendre des raccourcis et sont retombés sur l'unique fondement de leur identité spécifique — l'Islam. Sur le front politique, c'est le parti nouvellement créé du SDA qui a pris sur lui à la fois d'orchestrer et de catalyser ce processus rétrograde de « réislamisation des musulmans », en parfaite harmonie avec les idées panislamiques et fondamentalistes de son fondateur, Alija Izetbegovič, présentées dès 1970 dans sa Déclaration islamique. Ce manifeste islamique radical a été republié, nullement par coïncidence, en 1990, précisément au moment des premières élections multipartites en Bosnie. Le SDA, pour des raisons de tactique, s'est d'abord présenté comme un parti national (pendant la campagne électorale) et ensuite comme un parti de citoyens (après la campagne électorale), mais il n'a jamais caché ses ambitions panislamiques (3). « Le caractère ouvert de notre culture musulmane est immense. C'est pourquoi le SDA est le parti non seulement des Musulmans de Bosnie-Herzégovine, mais aussi des musulmans qui vivent dans les autres républiques de Yougoslavie et à l'étranger ; c'est le parti qui protégera les droits et les intérêts des musulmans : Albanais, Goranis, Pomaks, Tziganes, Turcs et autres. À l'heure actuelle, nous rencontrons des obstacles, mais dans un proche avenir, à condition que la démocratie triomphe dans la Yougoslavie, le parti du SDA deviendra, si Dieu le veut, la force politique la plus forte du peuple engendré par la culture islamique sur le sol de la Yougoslavie ». C'est ainsi que les idéologues du parti « des citoyens » de Izetbegovič décrivaient leur programme supranational, à la veille du démembrement de la Yougoslavie.

Dieu, cependant, n'a pas été en faveur de la démocratisation de toute la Yougoslavie en accord avec les souhaits des panislamistes de Bosnie-Herzégovine, et les obstacles à la réalisation du projet devraient s'avérer insurmontables, même au sein de la Bosnie elle-même. Les idéologues n'ont cependant ni saisi, ni évalué ce fait à temps ; au contraire, trompés par des actions et des promesses irréalistes de la part de la communauté internationale, ainsi que par la coopération prématurée du président de la Croatie, ils ont préféré ignorer les obstacles. Tout cela, combiné avec des manœuvres politico-diplomatiques, avec la détermination de recourir à la violence, avec toutes sortes de mesures de pression, devait inévitablement amener à la guerre. L'idée de recourir à la force pour la réalisation de la « démocratisation à la façon islamique » par le peuple Musulman et par sa direction religieuse ne leur était pas du tout aussi étrangère qu'ils ont essayé de le faire croire pour mieux se présenter comme les victimes de « l'agression serbe ». En février 1994, Osman Brka, déjà mentionné plus haut, déclarait : « l'opinion sait bien peu de choses sur ce qui a préparé ce peuple à se défendre », et il rappelait qu'au sein de l'organisation du SDA, « à Sarajevo, le 10 juin 1991 [C'est-à-dire bien longtemps avant l'« agression serbe » D.T.], eut lieu un meeting auquel assistèrent 360 personnalités musulmanes, provenant du gouvernement ou de l'administration ; tous les membres du Conseil central ou du Conseil exécutif du SDA étaient également présents, ainsi que les intellectuels les plus importants de Sarajevo ou de la Bosnie [...] Une union nationale pour la protection du peuple Musulman bosniaque fut fondée ce jour-là. C'est cette union qui a jeté les bases politiques pour la création de la Ligue Patriotique, et nous savons que c'est la première force organisée qui a résisté à l'agresseur. Les soldats de la défense territoriale sont issus de la Ligue patriotique et la défense territoriale s'est ensuite transformée en armée de Bosnie-Herzégovine. Cette armée est "un véritable miracle !" (4). La Communauté islamique était responsable pour la préparation morale et politique de ce "miracle". Les sermons dans les mosquées (les « hutbas ») devenaient de plus en plus belliqueux, et le journal Preporod (l'organe officiel de la Communauté islamique), à partir du 15 avril 1992, a commencé de publier de « brèves instructions à l’usage de nos guerriers ». Entre autres choses, ces instructions disaient « lorsque c'est possible, allez à la guerre après avoir fait vos ablutions, et, obligatoirement, avec le nom de Dieu dans vos cœurs et sur vos lèvres » ; ou bien : « au cours de vos attaques contre l'ennemi, ou lorsque vous êtes en conflit avec lui, prononcez les Tebkirs [Allah Ekber] ».

Il n'y a pas de doute qu'une orientation aussi ouverte vers le Djihad, appuyée par des moudjahidines issus du monde islamique, ainsi que par de l'argent, des armes et de la propagande venant des cercles islamiques radicaux, du Maroc jusqu'à l'Indonésie, n'ait suscité la réserve ou même l'opposition d'une portion significative de la population musulmane de Bosnie. Certains politiciens d'orientation séculière ou même des commandants militaires n'étaient pas non plus enthousiasmés, car ils savaient bien que ces moudjahidines, mal adaptés au conflit et incontrôlables, faisaient à beaucoup d'égards, plus de mal que de bien, et qu'en réalité ils combattaient plus au nom d'Allah que pour la Bosnie et les Bosniaques. Le contrôle rationnel et centralisé a disparu dans le courant de la guerre qu'ils ont déclenchée dans la foulée de leur engagement au sein d'un front religieux-national contre une « Serboslavie » et les caractéristiques du « Djihad » sont devenues de plus en plus apparentes pour ceux qui y participaient. « Il faut créer une nouvelle Palestine, au cœur de l'Europe », tel est le message que l'Ayatollah iranien A. Djannati leur adresse. Pour les forces panislamiques dans le monde islamique, la Bosnie est déjà devenue une nouvelle Palestine, ou mieux encore, un Afghanistan européen, un point de départ, ainsi qu'il est dit dans un rapport présenté au Sénat américain, pour la déstabilisation des Balkans et la pénétration en Europe. Ce sont là des faits bien établis. D'autres faits inquiétants sont encore, par exemple, l'existence de « Panthères islamiques », une unité spéciale de Gradačac (Bosnie du nord-est), composée principalement de jeunes Hodjas, pour lesquels « la religion est le seul motif et le stimulant dans cette guerre contre l'infidèle » (5). Mentionnons aussi le centre d'enseignement pour l'entraînement des moudjahidines, l'école Muasker à Kalesija (Bosnie orientale). Pendant les sessions d'entraînement, ces cadets, comme le mentionne en février 1994 l'hebdomadaire musulman Ljiljana, font des marches de 30-40 km « et pendant tout le temps chantent Allah Ekber [ ...] Les Tebkirs ainsi chantés par des douzaines de jeunes poitrines sont un rappel et un avertissement à tous les musulmans, qu'il n'y a plus de temps à perdre, parce que c'est l'armée d'Allah ».

La guerre en Bosnie est donc aussi une guerre religieuse, ce qui signifie que beaucoup de musulmans la vivent comme un Djihad. Ni plus, ni moins, pour l'instant.

Après une longue période de silence officiel, de marginalisation et même de négation pure et simple du fait que la conduite politique et militaire des musulmans en Bosnie a été guidée par la logique de l'Islamisation de cette ancienne république yougoslave, il semble qu'enfin cette réalité ait pénétré l'esprit de ceux qui, dans les capitales européennes, déterminent la tactique et la forme de « la médiation pacifique » dans les Balkans en ébullition. Quoi qu'il en soit, il est clair que le soutien accordé à Izetbegovič et à son gouvernement, primordialement contre les Serbes, mais aussi contre les Croates, n'est pas inconditionnel et illimité. La communauté internationale ne s'est pas montrée disposée à franchir ce pas qui aurait permis la constitution d'une république musulmane au sein d'une lâche union bosniaque tripartite, demeurant formellement au sein des frontières « internationalement reconnues » du « plus jeune membre des Nations Unies ». L'intervention diplomatique décisive de Washington (et Washington est le protecteur le plus puissant des musulmans) a mis fin (au moins temporairement) aux espérances des politiciens de Sarajevo, mais aussi de Téhéran et d'ailleurs dans le monde islamique, qui avaient espéré la création d'un État unitaire sur tout le territoire de la Bosnie (ce qui leur aurait permis, dans un proche futur, en tant que population majoritaire d'exercer leur domination). Ce qui a été mis en œuvre, c'est un projet de conception germanique respirant une nostalgie austro-hongroise qui prévoit la formation de deux groupes d'États sur le territoire de l'Europe du Sud Est ? Comme l'a écrit de manière similaire Christopher Cviić (expert britannique d'origine croate) dans la conclusion de son livre, The remaking of the Balkans (Londres, 1991) : « Dans la région occidentale, un groupement libre d'États principalement catholiques pourrait être constitué, tous ces États ayant fait partie, en son temps, de l'Empire austro-hongrois, une "Petite Europe centrale", liée par la tradition, mais plus encore par la perception d'un intérêt économique commun et par des intérêts de sécurité, et liée — totalement ou en partie — à d'autres États et à d'autres groupes d'États, y compris la Communauté européenne. Cette partie pourrait être composée de l'Autriche, de la Bosnie (territoire des Habsbourg de 1878 à 1918), de la République tchèque, de la Croatie, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Slovénie » [...] De l'autre côté de ce mur de civilisation on trouverait une Confédération balkanique — ou comme l'écrit Cviić, la "Balkania".

Dans quelle mesure l'avenir sera-t-il favorable aux projets de Cviić, qui n'est pas seulement le fruit d'une imagination futuriste, le temps le dira. Pour l'heure, la seule chose certaine est que la République fédérale de Yougoslavie à six membres est détruite, que trois membres potentiels de la Petite Mitteleuropa (Croatie, Bosnie et Bosnie-Herzégovine) sont apparus, par le biais de la sécession unilatérale, et sont reconnus internationalement, que l'un d'entre eux (la Bosnie-Herzégovine) n'a pas survécu à sa naissance illégale et qu'après une longue hémorragie, elle est mise en pièces et qu'elle est soumise à une chirurgie plastique forcée, grâce à une intense réanimation du côté catholique et à une neutralisation du côté musulman (ou, pour être plus précis, le côté islamique). En forçant les Croates Bosniaques et les Musulmans à entrer dans une Fédération avec l'idée de constituer, dans un futur prévisible, une confédération avec la Croatie (accord de Washington du 18 mars 1994), les décideurs de la communauté internationale ont non seulement montré qu'ils sont bien conscients de la présence d'un facteur belliqueux (pan) islamique sur le territoire de l'ex-Yougoslavie et dans les Balkans, mais ils ont aussi démontré leur volonté de tenter de restreindre ce facteur. Cependant il faudrait poser la question suivante : la communauté internationale n'a-t-elle pas trop longtemps sacrifié à cette cause ? En effet, dans l'intervalle un nouveau sens de l'identité de la communauté islamique a vraiment été créé. Certains, comme Patrick Moore, par exemple (6), avaient déjà averti de ce danger, avant même que les premières flammes de la guerre religieuse ne s'allument en Bosnie-Herzégovine.

 

Darko Tanasković

Belgrade

Texte paru dans la Revue d'Europe Centrale, Tome II, N°1, 1er semestre 1994

  
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1. Voir les analyses des événements par J. ZAMETICA, The Yugoslav Conflict, London, 1992 ; E. O'BALLANCE, Civil War in Yugoslavia, London, 1993 ; L.J. COHEN, Broken Bonds. The Disintegration of Yugoslavia, Boulder (Col.), 1993

2. Voir A. POPOVIÉ, Les Musulmans Yougoslaves (1945-1989), Lausanne, 1990.

3. Cf. X. BOUGAREL, Le parti de l'Action démocratique : de la marginalité à l'hégémonie, mémoire de DEA. IEP, Paris, 1993

4. Bosna Press, 10. 02. 1994

5. Vecernje Novosti, le 7 mars 1993

6. Report on Eastern Europe, 2, 44, 1991

Écrit par SG dans > Europe, > Islam | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bosnie | | |  Facebook | |  Imprimer | |

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