vendredi, 15 février 2008

US Army : A Okinawa, la colère gronde de nouveau

363e4c3987e06a760224bb4cb1ae42c7.jpgLe viol d'une adolescente par un militaire américain provoque une nouvelle vague de protestations. Malgré les promesses de Washington, le comportement de ses soldats ne s'est pas amélioré depuis les manifestations de 1995.

Un soldat américain stationné à Okinawa a été arrêté le 13 février. Il est suspecté de viol sur une adolescente de 14 ans. Devant la série d'abus sexuels impardonnables perpétrés par des soldats américains dans l'île, nous ne pouvons cacher notre colère. Selon les premiers éléments de l'enquête, le suspect, un sergent, a rencontré la collégienne dans une rue de la ville d'Okinawa et lui a proposé de la raccompagner chez elle à moto. En réalité, le soldat a tenté de l'emmener chez lui. En cours de route, l'adolescente a essayé de prendre la fuite, mais il l'a poursuivie en voiture et l'a violée.


 


Afin de prévenir de tels crimes, le corps des marines à Okinawa interdit aux jeunes soldats de sortir la nuit depuis juin 2004. Mais, en l'occurrence, le couvre-feu n'a servi à rien, car le suspect est âgé de 38 ans et vit en dehors de la base. Ce drame nous rappelle l'affaire de 1995, où 3 marines avaient abusé d'une fillette de 12 ans. A l'époque, l'affaire avait provoqué l'ire des Okinawais, excédés par le nombre de crimes et de délits commis par des soldats américains : 85.000 personnes avaient manifesté leur colère. Par la suite, un grand nombre de voix se sont élevées dans tout le pays pour réclamer une révision des accords relatifs au statut des forces américaines au Japon, jugé partial. Il y a eu quelques améliorations comme la signature d'un accord bilatéral sur l'obligation de livrer aux autorités japonaises les soldats américains impliqués dans des actes de violence. Outre les efforts entrepris par l'armée américaine pour prévenir de nouveaux crimes, la tragédie de 1995 a permis la signature d'un accord entre Tokyo et Washington visant au redéploiement des bases américaines dans le pays. 

Mais la situation à Okinawa ne s'est pas réellement améliorée pour autant. En octobre 2007, le fils d'un officier de l'armée de l'air américaine a été arrêté pour le viol présumé d'une employée de restaurant de la ville. En janvier 2008, deux marines ont été accusés d'avoir frappé un chauffeur de taxi et d'être partis sans payer leur course. Chaque fois qu'un délit est commis, les autorités locales et le gouvernement japonais demandent aux autorités militaires américaines de renforcer la discipline et de prendre des mesures préventives, et invariablement, l'armée obtempère. Mais de nouvelles affaires ne tardent pas à éclater et, face à cette inefficacité, la colère et la méfiance des habitants ne cessent de croître. L'île d'Okinawa abrite 75 % des installations militaires américaines du pays. La présence des marines constitue un fardeau particulièrement lourd pour la collectivité locale, car la grande majorité des crimes commis par des militaires américains sont le fait de marines. Dès lors, le ressentiment de la population à l'égard de ce corps d'armée prend de l'ampleur. 

L'affaire en cours pourrait conduire les autorités d'Okinawa à durcir leur position sur le transfert à l'intérieur de l'île de la base aérienne des marines, de Futenma à Nago, ce qui pourrait nuire à la progression du redéploiement des bases américaines dans l'ensemble du pays. Conscient de la gravité de la situation, le Premier ministre, Yasuo Fukuda, a qualifié le viol de l'adolescente de crime "impardonnable" et invité l'armée américaine à prendre des mesures pour régler le problème. C'est le moment ou jamais, pour les forces américaines, de tout mettre en œuvre pour éviter qu'une telle affaire ne se reproduise. Les Okinawais ont vécu des horreurs indescriptibles pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier les suicides collectifs sous la pression des soldats japonais. Depuis la fin de la guerre, c'est de la présence des bases militaires américaines que souffre cette population. Il est grand temps pour Tokyo et Washington d'envisager de sérieux efforts en vue d'alléger la charge militaire supportée par Okinawa.

Source du texte : COURRIER INTERNATIONAL

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34 ans après sa restitution au Japon, l’île supporte toujours le fardeau des bases américaines. Et sans doute pour longtemps encore.

J’avais beau m’essuyer, la sueur ne cessait de couler. A Okinawa, après la saison des pluies, l’été est déjà torride. Soixante et un ans se sont écoulés depuis la bataille d’Okinawa. Le 23 juin, jour de la commémoration, j’ai parcouru près de 9 kilomètres dans la ville d’Itoman, jusqu’au parc de la Paix, aux côtés des familles des victimes de la guerre. Cette île, qui a été le théâtre de combats meurtriers lors du débarquement de l’armée américaine à quelques semaines de la reddition du Japon [en 1945], a vu périr plus de 200.000 soldats et civils en moins de trois mois. Certains s’étaient jetés à corps perdu dans la bataille, d’autres ont été bombardés et d’autres encore acculés au suicide collectif. Les stèles qui se dressent dans le parc et sur lesquelles sont gravés les noms de chacune des victimes témoignent d’une tragédie que l’on ne racontera jamais assez. 

La douleur n’a pas pris fin avec la guerre. Après la défaite, l’île a été placée sous l’administration directe de Washington et il lui a fallu attendre 1972 avant d’être restituée au Japon. Trente-quatre ans après cette rétrocession, 75 % des bases militaires américaines du Japon sont toujours concentrées toujours sur l’île. “La base de Futenma sera restituée”, titrait le Nihon Keizai Shimbun en avril 1996. C’était un scoop. L’affaire du viol d’une mineure d’Okinawa par des soldats américains secouait alors le pays et avait relancé le débat sur la présence des troupes dans l’île, sans que personne n’imagine pour autant que les deux pays parviendraient à un accord. Mais qu’en était-il dans la réalité ? Selon l’accord, la restitution de Futenma devait prendre effet dans les “cinq à sept ans”. Plus de dix ans se sont écoulés depuis, et rien n’a bougé. Il y a deux ans, un hélicoptère américain s’est même écrasé dans l’enceinte de l’université voisine. Ce blocage s’explique par le fait que le site au large de Henoko, où devait être transférée la base, a été abandonné à la suite d’une importante protestation. Un nouveau projet a alors été élaboré, portant cette fois sur des installations terrestres. Mais on peut douter de sa mise en œuvre, compte tenu de la détermination de la population à ne pas laisser construire une nouvelle base sur l’île. 

Depuis le début de l’année, The Okinawa Times et le Ryukyu Shimpo, deux quotidiens locaux, ont consacré plus d’espace que d’habitude à la Constitution, prouvant que l’attachement d’Okinawa à celle-ci était toujours aussi grand. Pour les Okinawais, la rétrocession de leur île au Japon signifiait l’adhésion à un principe pacifiste. Il faut dire que ce qu’elle vivait était en contradiction avec l’esprit de la Loi fondamentale : les droits de l’homme y étaient bafoués et les bases accueillaient des avions en partance pour la guerre du Vietnam. Ancien gouverneur local, Chobyo Yara plaidait, à la veille de la rétrocession, pour que l’île soit le point de rayonnement de l’esprit de la Constitution, tandis que Ryosho Taira, maire de Naha, proposait de prendre pour devise le renoncement à la guerre défini par l’article 9 de la Constitution. En 1985, Naha a construit le mémorial de la paix sur lequel est gravé cet article.

 

Intégré aveuglément à la stratégie américaine

Malheureusement, leur souhait n’a pas été exaucé. Alors qu’il s’était doté d’une Constitution pacifiste, le Japon d’après-guerre a signé le traité de sécurité nippo-américain et a dû jongler entre deux engagements contradictoires [pacifisme et soutien militaire américain]. Même après sa rétrocession, Okinawa a servi le traité et non la Constitution, et en a conçu de la tristesse et de la colère. On ne peut comprendre la rage avec laquelle les Okinawais se sont opposés au transfert de la base à Henoko sans tenir compte de ce contexte. Pour l’historien Akira Arakawa, âgé de 75 ans et connu pour son esprit rebelle, c’était une utopie de croire que les principes pacifistes de la Constitution s’appliqueraient à Okinawa. En fait, c’est l’existence même d’Okinawa qui a permis au reste du pays de respecter la Constitution. Le mouvement pacifiste n’a été possible que grâce au sacrifice d’Okinawa. 

En mai dernier, un nouveau plan de redéploiement de l’armée américaine au Japon a été signé par les deux pays. Il prévoit, outre le transfert de la base de Futenma, le déplacement vers l’île de Guam d’une partie des marines stationnés à Okinawa et la restitution d’une portion du terrain utilisé par les Etats-Unis. Les chasseurs de la base de Kadena seront en partie redéployés sur les six bases des Forces d’autodéfense nippones de la métropole, et leurs exercices s’effectueront conjointement à ceux des soldats japonais. Par ailleurs, le QG de la première division de l’armée de terre, basé actuellement aux Etats-Unis, sera déplacé à la base de Camp Zama, au sud de Tokyo, afin de disposer d’une zone de surveillance allant de l’Asie au Moyen-Orient. 

Que le reste du Japon partage le fardeau d’Okinawa, ce n’est pas un mal. Mais cet accord revient en réalité à renforcer l’alliance nippo-américaine. Je parlerais même d’“okinawaïsation” de l’ensemble du pays. Qui plus est, la Constitution à laquelle Okinawa se montre attachée risque d’être révisée. Le Premier ministre Junichiro Koizumi en visite aux Etats-Unis [fin juin] et le président George Bush ont proclamé le renforcement de l’alliance au nom des “valeurs communes” de la démocratie. Les Etats-Unis ne regrettent pas de s’être lancés dans la guerre en Irak contre l’avis de la communauté internationale, et le Japon de Koizumi ne regrette pas plus la détérioration de ses relations avec ses voisins, notamment la Chine. On peut dès lors se demander s’il est vraiment dans l’intérêt du pays d’être intégré aveuglément à la stratégie militaire de Washington. 

Comme le remarquait M. Arakawa, l’ensemble du pays devrait se sentir concerné par ce qui se passe à Okinawa, mais on peut se demander si les Japonais ont conscience du caractère d’urgence. Teruo Hiyane, professeur honoraire à l’université de Ryukyu et pilier de l’intelligentsia d’Okinawa, est sans illusion : “Les gens de la métropole ne vont sans doute opposer aucune résistance.” “Ils ont une expérience de la guerre totalement différente de celle des Okinawais et ils n’ont pas eu à se battre en faveur de la Constitution.” C’est pourquoi la protestation de Henoko revêt une grande importance non seulement pour Okinawa, mais pour tout le pays. Jugeant la mobilisation encore insuffisante, M. Hiyane se dit prêt à poursuivre le combat.

Source du texte : COURRIER INTERNATIONAL

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