lundi, 22 août 2011
Il y a 70 ans : L'opération "Barbarossa" (2/2)
Pendant plus de trois semaines, les divisions de von Bock se trouvent bloquées, pataugeant dans une boue glacée. Le commandement soviétique, le Parti, mettent à profit cette pause inespérée. Plus de 250.000 civils sont mobilisés pour construire des fortifications de campagne. Les grandes forêts de la région de Moscou constituent de remarquables obstacles antichars et canalisent la progression le long d'étroits couloirs faciles à barrer par des mines, des blockhaus, des canons habilement camouflés. Rassuré sur les intentions japonaises par les rapports de Sorge, n'ayant plus à redouter une attaque contre la Sibérie, Joukov peut rappeler 4 divisions et plusieurs brigades blindées de la province maritime.
Il bénéficie encore d'un arrière intact, avec de nombreux aérodromes et un réseau remarquablement dense de routes et de voies ferrées, alors que les Allemands se trouvent immobilisés dans des zones dévastées où l'ennemi a pratiqué la politique de la terre brûlée. L'aviation soviétique, inaugurant de nouveaux matériels, se manifeste avec une vigueur nouvelle et désagréable. Tous les jours, 100 à 120 trains acheminent renforts et approvisionnements pour l'Armée rouge alors que von Bock ne peut disposer que d'une vingtaine de convois au maximum.
A l'OKH ou au quartier général de Bock, une terrible angoisse commence à régner. Le spectre de la Grande Armée se dresse devant les généraux. "Beaucoup, devait dire Blumentritt, commencèrent à relire les Mémoires de Caulaincourt et son sinistre récit de la campagne de 1812. Cet ouvrage eut une profonde influence à ce moment critique de 1941. Je reverrai longtemps Kluge, pataugeant dans la boue entre sa chambre et son bureau, venant contempler les cartes, le livre de Caulaincourt à la main." Après avoir tant insisté auprès du Führer pour attaquer Moscou, il est difficile à Brauchitsch et à Halder de s'avouer vaincus en présence du but. De toute manière, il n'est pas possible de s'arrêter sur les positions atteintes.
Si l'on renonce à l'offensive, il faut se replier sur les lignes de départ du 2 octobre.
Finalement, le 12 novembre, a lieu à Orcha une conférence des chefs d'état-major des trois groupes d'armées, sous la présidence de Halder. Malgré quelques réticences, comme celle de Liebonstein qui représentait Guderian ("Nous ne sommes plus en mai et nous ne combattons plus en France"), il est décidé de reprendre l'offensive et d'encercler Moscou par l'est coûte que coûte, ne serait-ce que pour répondre "aux vues du Führer", ajoute Halder, toujours prêt à tirer son épingle du jeu. Un élément paraît d'ailleurs favorable. De jour en jour, le froid devient plus mordant. La neige ne fond plus. La boue se solidifie, les routes se recouvrent d'une solide carapace. Chars, camions recommencent à évoluer avec une relative facilité. Bock compte sur quatre semaines de froid modéré pour mener son entreprise.
L'offensive en direction de Moscou redémarre le 16 novembre sous un ciel "ni bleu, ni gris, étrangement cristallin, très lumineux, mais dépourvu de chaleur et de poésie". Au nord, le 3e groupement blindé de Reinhardt, qui a succédé à Hoth, s'empare de Klin le 23 novembre. Deux jours plus tard, Istra est occupée et la 7e Panzer lance deux têtes de pont sur le canal Volga-Don. La branche nord de la tenaille n'est plus qu'à 45 kilomètres de Moscou. Au sud, la Panzerarmee Guderian effectue, elle aussi, un effort énorme. Faute de pouvoir enlever Toula, Guderian s'efforce de tourner la ville par l'est et cherche à atteindre les passages de l'Oka. En vertu de la pénurie de camions et de véhicules chenillés, les fantassins sont transportés sur la superstructure des chars.
A la fin novembre, une nouvelle menace sérieuse pèse sur Moscou. Mais la progression allemande est à nouveau freinée par une résistance de plus en plus acharnée et un froid intense. Le thermomètre chute de jour en jour. On enregistre tout d'abord des températures de — 20, — 25, puis de — 30 degrés. Le 23 novembre, le thermomètre tombe à — 35, accompagné d'un violent blizzard.
Par suite de l'absence de prévision des services de l'arrière, du goulet d'étranglement des transports, les troupes, à l'exception des unités de la Luftwaffe et de la Waffen SS, manquent de tenues d'hiver, d'antigel pour les véhicules, de vaseline spéciale pour les appareils d'optique. Indépendamment d'une épidémie de dysenterie, les cas de gelures se multiplient et représentent les deux tiers des évacuations.
"Il faut avoir vu, écrira Guderian, pendant cet abominable hiver, l'immensité russe ensevelie sous la neige à perte de vue et balayée par les vents glacés qui effacent tout sur leur passage ; avoir marché et conduit pendant des heures à travers ce no man's land, pour n'aboutir qu'à un abri médiocre, avec des hommes insuffisamment couverts et à demi affamés, et avoir aussi réalisé quel contraste il y avait entre nos soldats et les Sibériens bien nourris, chaudement vêtus et parfaitement équipés pour se battre en hiver ; il faut avoir connu tout cela pour se permettre de juger les événements."
Le 1er décembre, l'offensive est au point mort. Par un froid polaire, les armes refusent de fonctionner, l'essence synthétique gèle, l'huile se solidifie, le caoutchouc devient friable. Les moteurs s'obstinent à ne plus vouloir démarrer. Il faut couper le pain à la hache. Ce jour-là, von Bock signale à l'OKH "Un succès stratégique apparaît fort improbable. Poursuivre l'offensive semble donc aussi insensé qu'inutile, d'autant que le moment approche où nos troupes seront complètement épuisées."
Un ultime effort intervient les 2 et 3 décembre. Par une température sibérienne, certains éléments de Reinhardt arrivent dans les faubourgs nord de Moscou, au terminus de la ligne de trolleybus. A l'ouest, les troupes de Kluge atteignent également les lisières de la ville. Certains Allemands prétendront toujours avoir aperçu à la jumelle les coupoles du Kremlin.
Au moment où les troupes allemandes se trouvent en porte à faux, le commandement soviétique saisit admirablement l'occasion et passe à la contre-offensive. Celle-ci débute d'abord sur le sud du front. Rundstedt doit évacuer Rostov-sur-le-Don et se replier sur le Mious. Les Soviétiques réoccupent ensuite la presqu'île de Kertch et obligent Manstein à renoncer à l'assaut de Sébastopol. La contre-offensive concerne également le nord du front. Si les troupes soviétiques ne peuvent dégager Leningrad, elles reprennent Tikhvin, permettant ainsi un ravitaillement partiel de la ville.
Mais c'est sur le front centre qu'intervient l'effort principal. Le 6 décembre, à l'aube, Joukov passe à la contre-offensive sur les pointes avancées allemandes. Pour une armée exsangue, qui vient d'avoir 110.000 évacués pour gelures en quelques jours, l'effet est immédiat. Totalement surpris, Hoepner et Reinhardt doivent abandonner Klin, Kalinine, Volokolamsk. Au sud, Guderian cède à son tour. Les Soviétiques dégagent Toula, reprennent Kalouga. Ces replis s'effectuent dans les pires conditions, avec l'abandon de la quasi-totalité du matériel lourd, canons, véhicules blindés, chars, en panne d'essence ou en réparations. En six jours, les Soviétiques s'emparent de 400 blindés et de 300 canons. Le 16 décembre, la 2e Panzerarmee de Guderian n'aligne plus que 40 chars en état de marche, au lieu de 1.500 à son entrée en Russie. Privée de tout élément blindé, la 7e Panzer de Reinhardt ne compte plus que 200 fusiliers valides.
L'armée allemande semble à la veille de la décomposition, au seuil d'un désastre comparable à celui de 1812. Le moral de la troupe s'effondre. Des débandades apparaissent. Une situation aussi désastreuse provoque à l'OKH un état voisin de la panique. Brauchitsch, mal remis d'une crise cardiaque en novembre, est littéralement brisé physiquement et moralement. Il ne quitte plus son lit et offre au Führer une démission que celui-ci refuse, "ayant d'autres choses plus importantes à s'occuper". Au groupe d'armées centre, von Bock, malade également, ne se lève plus que trois ou quatre heures, par jour.
Au moment où se lève le vent de la Bérézina, les grands chefs ne voient plus qu'une solution, la retraite, sans d'ailleurs savoir où l'arrêter. Les plus optimistes préconisent un repli sur la ligne de départ du 2 octobre. D'autres proposent les frontières orientales de la Pologne. Guderian lui-même n'échappe pas au pessimisme général.
Devant ce découragement, cette menace de décomposition, Hitler seul, il faut bien le dire, conserve la tête froide et manifeste une indomptable énergie. Passant par-dessus la tête de Brauchitsch, de Halder, de tous les commandants de groupes d'armées, il lance, le 16 décembre, son fameux Haltbefehl !, l'ordre de tenir sur place. "Le moindre repli d'envergure, au cœur de l'hiver, compte tenu d'une mobilité réduite, de l'insuffisance des équipements d'hiver et de l'absence de positions organisées à l'arrière, ne peut qu'entraîner les conséquences les plus graves."
D'autres instructions suivent : "Toute retraite importante est exclue. Elle ne peut qu'entraîner la perte des armes lourdes et des équipements. Sous l'autorité personnelle des généraux et de tous les officiers, les hommes doivent combattre avec fanatisme sur leurs positions, en dépit de toute percée de l'ennemi sur les flancs ou sur les arrières. Seul, ce moyen de combattre permettra de gagner le temps nécessaire à l'arrivée des renforts qui doivent venir d'Allemagne et de l'Ouest."
Le 19 décembre, Hitler daigne enfin accepter la démission de Brauchitsch et assumer lui-même le commandement de l'armée, tout en conservant Halder comme chef d'état-major et Keitel comme ministre de la Guerre. Le jour même, il adresse un ordre du jour à l'armée et à la Waffen SS : "Soldats, la bataille que nous livrons pour la liberté de notre peuple et sa sécurité future [...] approche désormais du point critique qui décidera de tout [...]. Je connais la guerre, j'ai vécu le conflit grandiose à l'Ouest, entre 1914 et 1918. J'ai participé à presque toutes les batailles en qualité de simple soldat, et j'ai une expérience personnelle des horreurs de la guerre. J'ai été blessé deux fois, et j'ai failli perdre la vue.
"C'est l'armée de terre qui porte le poids principal du conflit. Dans ces conditions, j'ai décidé, en ma qualité de chef suprême des forces armées de l'Allemagne, de prendre personnellement le commandement de l'armée de terre.
"Ainsi, rien de ce qui vous tourmente, vous pèse et vous accable ne m'est inconnu. Moi seul, après quatre ans de guerre, n'ai jamais douté une seconde de la résurrection de mon peuple. Armé seulement de ma volonté fanatique, moi, simple soldat allemand, ai réussi, au terme de plus de quinze ans de labeur, à unifier une fois de plus l'ensemble de la nation allemande et à l'affranchir de la sentence de mort prononcée contre elle à Versailles.
"Mes soldats, vous me croirez désormais si je vous dis que mon cœur n'appartient qu'à vous seuls, que ma volonté et mon travail sont mis résolument au service de la grandeur de mon peuple, que mon esprit et ma résolution ne poursuivent qu'un seul but : l'anéantissement de l'ennemi, autrement dit la victoire finale.
"Tout ce que je peux faire pour vous, mes soldats [...], en prenant soin de vous, comme en vous dirigeant dans le combat, je le ferai. Ce que vous pouvez faire pour moi, et ce que vous ferez, je sais que vous le ferez, dans la loyauté et l'obéissance, jusqu'à ce que le Reich et notre peuple allemand soient définitivement sauvés."
Venu personnellement en avion à Rastenburg, le 20 décembre, Guderian, lui-même profondément découragé, tente de faire revenir le Führer sur sa décision de résistance sur place à tout prix qu'il juge désastreuse. Hitler reste inébranlable. Il interdit tout repli de la 2e Panzerarmee. Une retraite ne pourra que démoraliser la troupe, se transformer en débandade et entraîner l'abandon du matériel lourd. Il ne fait pas moins froid à 80 kilomètres en arrière du front.
"Il faut vous incruster dans le sol,déclare Hitler, défendre chaque mètre carré de terrain." "Il n'est pas possible de s'incruster dans le sol, répond Guderian, il est gelé sur 1 mètre ou 1,50 mètre de profondeur, et notre pauvre outillage de campagne ne nous permet plus de nous enterrer." "Ouvrez une position d'entonnoirs avec des obusiers lourds de campagne, c'est ce que nous faisions dans les Flandres pendant la dernière guerre."
Guderian réplique qu'il manque d'obusiers et de munitions et que sur un sol gelé un projectile ne produira qu'un entonnoir ridicule. Il insiste : le passage à la guerre de positions sur un terrain inadéquat ne peut entraîner que d'énormes pertes et le sacrifice inutile de "la fleur de nos corps d'officiers et de sous-officiers, et la réserve qui leur est destinée". "Croyez-vous, réplique Hitler, que les grenadiers du grand Frédéric soient morts de bon gré ? Eux aussi voulaient vivre et pourtant le roi était fondé à leur réclamer le sacrifice de leur vie. Je considère que j'ai également le droit d'exiger de tout soldat allemand le sacrifice de sa vie."
Guderian ne se tient pas pour battu. "L'instruction qui m'a été transmise conduira à des pertes sans aucun rapport avec les résultats concrets.Je vous demande de songer que ce n'est pas l'ennemi qui nous a causé tant pertes sanglantes, mais l'ampleur du froid qui nous coûté deux fois plus de pertes que le feu adverse, celui qui a vu les hôpitaux pleins d'hommes gelés sait ce que cela signifie."
"Je sais, répond Hitler, que vous vous êtes beaucoup dépensé et que vous avez beaucoup vécu avec la troupe. Je le reconnais. Mais vous êtes trop proche des événements. Vous vous laissez trop impressionner par les souffrances du soldat. Vous avez trop de compassion pour lui. Il vous faudrait prendre plus de recul. Croyez-moi : de loin, on voit les choses avec plus de précision."
Favorisé à la fin décembre par une brusque remontée de la température, l'ordre de Hitler s'exécute. Les troupes constituent des "hérissons" autour des agglomérations des kolkhozes, des villages. La résistance doit se poursuivre jusqu'au dernier homme, jusqu'à la dernière cartouche. La Luftwaffe et les formations blindées seront chargées de ravitailler et de dégager les unités encerclées. Finalement, la catastrophe est conjurée. Les troupes s'accrochent au terrain. Les replis ne dépassent pas 150 à 200 kilomètres.
Le rétablissement est favorisé par l'arrivée de renforts, même si cet acheminement s'exécute dans une improvisation confinant au désordre. Contrairement à la campagne de France, l'armée allemande est entrée en Russie, sans disposer d'une véritable réserve. C'est l'armée de l'intérieur, affectée à l'encadrement et à la formation des recrues et des réservistes, qui est chargée de l'envoi à l'Est d'une centaine de "bataillons de remplacement" dont l'instruction est généralement loin d'être terminée. A ces 250.000 hommes s'ajoutent des unités de maintien de l'ordre, sans grande formation militaire. Chacune des 23 divisions d'occupation de l'Ouest fournit encore un bataillon de renfort.
Ces unités arrivent sur le front, en ordre dispersé, souvent dépourvues d'équipement d'hiver, à la suite de marches d'approche interminables, ce qui ne va pas sans de sérieux mécomptes, comme le souligne un obscur combattant : "Sans soutien d'artillerie, sans le moindre canon antichars, notre bataillon est jeté dans la brèche. Les Russes nous attaquent avec des chars lourds et des masses d'infanterie, et nous refoulent. Nos mitrailleuses peuvent tirer à cause du froid et nos munitions s'épuisent. Nous sommes encerclés pendant toute la journée dans un village. Nous tentons une sortie à la tombée de la nuit, un acte insensé, qui réussit...
"Tout le front commence à céder sur une vingtaine de kilomètres. Partout, les hommes refluent en désordre. Le pistolet au poing, les officiers tentent vainement d'enrayer la panique. Nous sommes témoins de scènes que nous n'avions pas vu chez les Russes et très rarement avec des Français. Des colonnes de soldats s'enfuient vers l'arrière, alors que des casques, des masques à gaz, des équipements divers jonchent le sol..."
Le haut commandement, à la suite d'exemples retentissants, est également profondément remanié. Pour des replis parfois minimes, près de 35 généraux sont limogés. Parmi les principales victimes de cette hécatombe, on note von Bock et von Rundstedt, du moins temporairement, Hoepner et Guderian lui-même, congédié à la suite d'un rapport venimeux de von Kluge qui a succédé à von Bock. Ce limogeage sera à l'origine d'une haine mortelle entre les deux hommes, au point de déboucher sur un duel avorté en 1943.
Tout au long d'un hiver d'une extrême rigueur, le rétablissement reste cependant singulièrement fragile. Les attaques soviétiques les plus violentes concernent le Donetz et la région d'Izium, le front de Leningrad et surtout le secteur central. En février, l'Armée rouge réussit des percées profondes en direction de Smolensk. Mais les points d'appui de Rjev, de Viazma, d'Orel tiennent bon.
Des contre-attaques de Panzer anéantissent les pointes avancées soviétiques. La Luftwaffe, qui retrouve un niveau d'activité élevée avec 1.000 sorties par jour, contribue à rétablir à plusieurs reprises la situation.
Les Russes tentent également de reprendre le plateau de Valdaï, de manière à isoler le groupe d'armées nord du groupe d'armées centre. Ils réussissent à encercler une brigade à Kholm et trois corps d'armée, soit 100.000 hommes, à Demyansk. Pour la première fois dans l'Histoire, ces poches sont ravitaillées par air.
Faute d'une piste d'atterrissage, c'est par planeurs que les assiégés de Kholm reçoivent des canons antichars de 37, des vivres, des munitions et des médicaments. Un pont aérien assure, en revanche, la survie de la poche de Demyansk. Au rythme de 100 à 150 missions par jour, 275 tonnes sont acheminées en moyenne quotidiennement. 15.500 hommes arrivent en renforts, 22.000 blessés sont évacués. 265 appareils de transport sont perdus. En mai 1942, les survivants des deux poches, totalement épuisés, seront dégagés par des éléments blindés.
Toutes ces batailles se déroulent par des froids sibériens, au milieu de tourmentes de neige, infligeant aux combattants des souffrances abominables. Léon Degrelle, l'ancien chef de la brigade SS "Wallonie", écrira : "Partout la bise hurlante, partout des ennemis hurlants. Les positions étaient taillées à même des blocs de glace. Les ordres étaient formels : ne pas reculer. Les souffrances étaient indicibles, indescriptibles. Les petits chevaux qui nous apportaient des œufs gelés, tout gris, et des munitions tellement froides qu'elles nous brûlaient les doigts, étoilaient la neige d'un sang qui leur tombait des naseaux, goutte à goutte. Les blessés étaient gelés aussitôt tombés... Nul ne se fût risqué à uriner dehors. Parfois, le jet lui-même était converti en une baguette jaune recourbée. Des milliers de soldats eurent les organes sexuels ou l'anus atrophiés pour toujours. Notre nez, nos oreilles étaient boursouflés comme de gros abricots, d'où un jus rougeâtre et gluant s'écoulait."
Avec l'arrivée brutale du printemps, la fonte des neiges, qui paralyse toutes les opérations, la crise est conjurée. Le désastre a été évité. Deux causes sont à l'origine de ce qui peut apparaître comme un miracle. D'abord, l'extraordinaire détermination de Hitler, qui a permis de surmonter un triple handicap, le désarroi du haut commandement, la puissance de l'Armée rouge et le spectre de la Grande Armée de 1812. Ensuite, l'esprit de sacrifice du soldat allemand qui vient de conquérir à l'Est ses titres de noblesse et qui a démontré qu'il ne le cédait en rien au combattant de la Première Guerre mondiale.
L'armée allemande a cependant été servie par les maladresses soviétiques. Si Staline a fait preuve, lui aussi, de ténacité et d'esprit offensif, il n'en a pas moins commis l'erreur de multiplier les attaques sur l'ensemble du front, de disperser ses forces et de négliger les axes d'opérations majeurs. La doctrine soviétique reste encore abominablement simpliste avec des attaques massives d'infanterie plus ou moins bien soutenues par l'artillerie et les chars.
Cette tactique, qui évoque les pires errements de 1914-1918, aboutit à de véritables hécatombes. En témoignent ces nombreuses photos montrant autour des points d'appui allemands des centaines de cadavres fauchés par le feu des armes automatiques, autour de carcasses de chars incendiés. Au feu allemand s'ajoutent le froid durement ressenti également par le combattant soviétique et les effets d'une violente épidémie de typhus à la fin de l'hiver.
Il ne faut cependant pas se leurrer. Si la Wehrmacht a surmonté la crise de l'hiver, il ne s'agit que d'une victoire défensive. Pour la première fois depuis 1939, la Blitzkrieg vient d'avouer ses limites et les Allemands se trouvent confrontés à l'Est à un adversaire de taille, sans commune mesure avec les Polonais ou les Français, et à une lutte d'issue incertaine.
Trois éléments expliquent ce mécompte. Tout d'abord, l'immensité russe associée à un hiver précoce et d'une rigueur inhabituelle, telle qu'on n'en avait pas vu depuis un siècle. Les rigueurs du froid qui succèdent à la boue ont eu des effets désastreux sur une armée opérant loin de ses bases, dans des régions mal desservies, ravagées par les combats et les destructions de l'adversaire.
L'échec tient ensuite à une extraordinaire sous-estimation de l'adversaire. C'est avec stupeur que les Allemands, tout au long de leur avance, ont pu apprécier la remarquable capacité de récupération de l'Armée rouge, disposant de réserves humaines en apparence inépuisables et d'un matériel abondant. De toute évidence, à la faveur des plans quinquennaux, l'URSS est devenue une immense fabrique d'armement.
C'est encore avec inquiétude que les Allemands ont progressivement fait connaissance avec des matériels de nouvelle génération, d'une haute efficacité, comme les chasseurs La-7 ou les avions d'assaut Stormovik et les chars lourds type KV1 et surtout T34, sans oublier les lance-roquettes "Katiouchas" baptisés "Orgues de Staline".
Dernier élément, l'insuffisance des moyens. L'élite qui avait assuré la victoire au cours des campagnes précédentes ne s'est pas trouvée à la mesure d'un théâtre d'opérations énorme dépassant dès la fin octobre le million de kilomètres carrés. Pour pallier cette insuffisance, il a fallu, dès le lendemain de la bataille de Smolensk, déplacer les corps blindés du centre au nord puis au sud du front, avant de les regrouper sur la route de Moscou.
Les meilleures forces aériennes, comme le groupe Richthofen, ont été soumises aux mêmes déplacements. Tout en entraînant des pauses de plusieurs semaines sur des secteurs entiers, ce va-et-vient permanent à eu des conséquences funestes sur la résistance des matériels. Seules la supériorité tactique de la Wehrmacht et l'expérience acquise au cours des années précédentes ont permis de remporter les premières victoires.
Barbarossa pose, une fois de plus, un vieux problème. A la suite d'une étude attentive des campagnes de Charles XII et de Napoléon, Clausewitz en était arrivé à la conclusion qu'une victoire contre la Russie ne peut être obtenue ni par la défaite de ses armées, ni par l'occupation de ses capitales, mais par un effondrement intérieur. Cet effondrement a failli se produire à la mi-octobre 1941. Mais le régime s'est ressaisi et a pu mobiliser toutes les énergies de la population, dans le cadre de la grande guerre patriotique.
En attendant, l'Ostheer (l'armée de l'Est) de 1942 n'est plus celle de l'année précédente. C'est avec effarement que Halder constate, le 25 mars 1942, qu'en l'espace de huit mois, les pertes dépassent, sans compter les malades, le million d'hommes dont 32.500 officiers. Soit le tiers des effectifs à l'entrée en Russie le 22 juin 1941, plus de dix fois les pertes enregistrées pendant la campagne de France.
Sur 162 divisions, 11 seulement sont capables de missions offensives. 47 n'offrent plus qu'une capacité opérationnelle limitée. Le reste, c'est-à-dire la grande majorité des unités, n'est plus apte qu'à des missions statiques.
Halder note encore la perte de plus de 3.500 chars ; 142 seulement restent en état de marche. Quant à la Luftwaffe, qui a perdu 5.000 avions sur tous les fronts en 1941, dont 60% en Russie, ses formations d'avions de combat n'atteignent plus que 45% à 25% de leurs effectifs.
La Wehrmacht n'est donc plus au niveau de 1941. La césure entre l'élite et la "milice" s'est considérablement accentuée. Au prix d'un énorme effort, les Panzer, les divisions motorisées, renforcées d'unités de la Waffen SS, retrouveront dans l'ensemble leur capacité combative. Il en sera de même d'une partie des divisions d'infanterie. En revanche, les deux tiers de l'armée ne seront plus jamais à effectifs complets et souffriront en permanence d'un sous-encadrement et d'une pénurie sévère de moyens de transport.
Le gros des effectifs de l'Ostheer sera finalement cantonné dans des tâches défensives. Au cours de l'année 1942, les meilleures unités s'efforceront de retrouver la Blitzkrieg en direction de la Volga et du Caucase. On retrouvera, en revanche, sur les fronts nord et centre, des conditions que l'on croyait révolues, celles de 1914-1918, avec des tranchées, des abris, des réseaux de barbelés, complétés de champs de mines et de fossés antichars. Des organisations qui n'auront cependant pas la densité de celles de la Première Guerre mondiale, compte tenu de l'étendue du front et de la faiblesse des effectifs.
En somme, une grande partie de l'armée entre dans une ère de "démodernisation" et se trouve condamnée à vivre d'expédients, avec des réquisitions incessantes sur place de chevaux, de charrettes, de main-d’œuvre civile et même de combattants auxiliaires d'origine soviétique.
Pour Hitler, la campagne de 1941 comporte encore des effets pervers. La victoire défensive de l'hiver va l'ancrer plus que jamais dans la certitude de son génie militaire et aggraver son mépris à l'égard de généraux convaincus de manquer de caractère. Pour le Führer, l'art opérationnel, en marge d'implications tactiques mineures, se résume essentiellement dans la force d'âme du chef et l'abnégation du soldat.
Au moment où le front se stabilise enfin à l'Est, un autre rétablissement de bien moindre importance intervient en Méditerranée. Au cours de l'été, la 8e armée britannique s'est considérablement renforcée. Elle dispose de 680 chars opérationnels contre 380 pour ses adversaires et de 1.000 avions contre 320 pour les forces de l'Axe.
Le 18 novembre, le général Cunningham déclenche ainsi l'opération Crusader destinée à dégager Tobrouk et réoccuper la Cyrénaïque. Grâce à l'habileté tactique de Rommel, le premier assaut se solde par un échec.
Furieux, Churchill remplace Cunningham par Ritchie et la 8e armée repart à l'attaque, avec succès cette fois-ci Devant une menace d'encerclement, Rommel doit se replier sur sa ligne de départ et il atteint El Agheila le 30 décembre. Ce repli tient en grande partie à des difficultés de ravitaillement liées aux attaques des forces aéronavales de Malte contre ses lignes de communications.
L'OKW redoute alors que Rommel ne soit rejeté en Tunisie. Cette inquiétude est à l'origine des dernières conversations militaires franco-allemandes à Berlin, entre Gôring et le général Juin. Darlan accepte alors le principe d'une éventuelle coopération militaire avec Rommel dans le Sud tunisien. Il accepte encore que la flotte de Toulon participe à la protection de convois de l'Axe à destination de Bizerte.
Ces contacts restent sans lendemain. Dès le 21 janvier 1942, Rommel reprend l'offensive et refoule la 8e armée jusqu'à Aïn Gazala, à 80 kilomètres de Tobrouk. Ce retour offensif tient essentiellement au rétablissement de ses lignes de communications avec l'Italie, grâce à l'arrivée de renforts maritimes et aériens.
En dépit des observations de Dönitz, qui tient à concentrer tous les U-boote dans l'Atlantique Nord, Raeder accepte de transférer une vingtaine de sous-marins en Méditerranée. Ce transfert se traduit aussitôt par d'importants résultats. Le 13 novembre 1941, l'U-81 torpille le porte-avions Ark Royal. Le bâtiment coule le lendemain en vue de Gibraltar. Le 25, l'U-331 envoie par le fond le cuirassé Barham devant Sollum.
Ces deux destructions constituent le point de départ d'une incroyable série noire pour la Mediterranean Fleet. Le 18 décembre, la Force K, qui opère depuis Malte, tombe sur un champ de mines mouillé par les Italiens, au large de la Tripolitaine. Le croiseur Neptune et un destroyer sont coulés, deux autres croiseurs gravement endommagés. Le même jour, trois engins d'assaut italiens, à la faveur d'un exploit remarquable, pénètrent en rade d'Alexandrie et déposent des charges explosives sous les cuirassés Queen Elizabeth et Valiant, ainsi qu'un pétrolier. Même si les trois bâtiments coulent en eaux peu profondes, ils sont mis hors de combat pour plusieurs mois et la Mediterranean Fleet se trouve privée de porte-avions et de navires de ligne.
Simultanément, le transfert en Méditerranée depuis le front de l'Est de la 2e flotte aérienne de Kesselring, promu commandant de théâtre, permet à l'Axe d'acquérir la supériorité aérienne. Dès lors, les appareils de la Luftwaffe entreprennent une offensive d'une extrême violence contre Malte, tout en interdisant le ravitaillement de l'île.
C'est ainsi qu'au cours de la seconde bataille du golfe de Syrte, le 23 mars 1942, la 2e Luftflotte compense l'incapacité de la marine italienne à refouler un convoi venu d'Alexandrie. Les stukas envoient par le fond deux cargos avant qu'ils n'atteignent Malte. Deux autres sont détruits dans le port. Sur 26.000 tonnes venues d'Egypte, 5.000 seulement sont déchargées. En avril, les raids contre Malte atteignent leur maximum d'intensité. Trois destroyers, trois sous-marins et plusieurs autres bâtiments sont coulés. Le port devient inutilisable pour la Royal Navy.
La Wehrmacht vient de remporter une nouvelle victoire en Méditerranée, mais au prix de prélèvements inquiétants au détriment des autres théâtres d'opérations. L'envoi de sous-marins à l'est de Gibraltar affaiblit le dispositif de la Kriegsmarine dans l'Atlantique. Quant au transfert de la 2e Luftflotte, il s'effectue au détriment du front centre, en pleine bataille de Moscou. De toute évidence, la Wehrmacht se trouve à l'extrême limite de ses ressources et manque de réserves stratégiques.
Quoi qu'il en soit, le rétablissement allemand en Russie et en Afrique du Nord survient à un moment critique de la guerre, celui où le conflit devient mondial avec l'attaque japonaise de Pearl Harbor et la déclaration de guerre de l’Allemagne aux Etats-Unis.
Cette initiative ne semble cependant pas s’imposer. Lors de son discours du 8 décembre devant le congrès, Roosevelt, tout en dénonçant le "jour d’infamie", se montre évasif vis-à-vis de l’Allemagne. Par crainte de rompre l’unanimité nationale, le Président se se refuse à déclencher un conflit avec les puissances de l’Axe.
En dépit des assurances données par Ribbentrop aux Japonais, Hitler se donne 48 heures de réflexion. Plusieurs éléments l'incitent finalement à déclarer la guerre, le 11 décembre, aux États-Unis. La révélation du Victory Program, tenu secret jusque-là, par le Chicago Daily Tribune, le 5 décembre, à l'initiative du groupe isolationniste du Sénat, qui dénonce le bellicisme de Roosevelt, démontre que les États-Unis se préparent à une guerre totale contre l'Allemagne.
Le second élément est l'insistance de Raeder à déclencher un conflit avec les États-Unis, dans le cadre d'une guerre maritime vigoureuse contre les Anglo-Américains, en liaison avec le Japon. Le grand amiral souligne que "tous les calculs des plans de guerre avec les États-Unis tels que les a publiés le Chicago Tribune sont maintenant réduits à zéro du fait des derniers développements. Une guerre dans le Pacifique, deux ou trois ans avant la réalisation d'une marine des deux océans, à une époque où l'armée n'est pas encore parfaitement équipée et où la gigantesque machine à faire des armements n'a pas encore pris son essor, doit être malvenue pour le gouvernement américain". Avec une déclaration de guerre à Washington, les U-boote pourront donner toute leur mesure dans l'Atlantique, sans être bridés par la zone de neutralité et des procédures aléatoires d'identification.
- Professeur d'histoire et de stratégie à l'École supérieure de guerre navale de 1964 à 1993, agrégé d'histoire, docteur és-lettres.
- Il fut le chef de la section historique du Service historique de la Marine à partir de 1965. Il a publié de nombreux ouvrages sur l'histoire militaire et sur la marine.
- Il était membre de l'Académie de Marine et officier de la Légion d'honneur au titre de la Défense.
Écrit par SG (Webmaster) dans > 2ème Guerre Mondiale, > Armées, > Europe, > Russie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : barbarossa, guderian, von bock, joukov, armée rouge, von rundstedt, panzer |
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Commentaires
Article très intéressant. Deux remarques en passant. Un, la désastreuse offensive italienne contre la Grèce fin 1940 a contraint Hitler à s'engager sur ce théâtre d'opération en avril 41 pour aider son allié, retardant d'autant Barbarossa. L'offensive allemande contre l'URSS aurait-elle été menée dans de meilleurs conditions météorologiques car engagée plus tôt et le sort de la guerre aurait été autre. Deux, la machine de guerre américaine n'a pas attendu deux à trois ans après Pearl Harbor pour donner toute sa puissance grâce à l'or français et britannique versé en contrepartie des multiples achats conduits entre 1938 et 1940 ("cash and carry"). L'industrie américaine a pu ainsi mener une indispensable modernisation, surtout dans l'industrie aéronautique, en utilisant les sommes d'argent rendues disponibles que ce soit en matière d'investissement lourd ou de construction d'avions, alors que la position isolationniste des USA limitait les commandes nationales.
Écrit par : H. | jeudi, 25 août 2011
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