jeudi, 22 novembre 2007

Relations internationales : une époque de rude concurrence se profile

a49fb1a970775b5b5b9750e28131160b.jpgEtats-Unis dans l'espace post-soviétique : expulsion réciproque ou coopération ? Tel a été le thème d'une discussion organisée récemment dans les locaux de la fondation Unité au nom de la Russie. Mais pour évaluer la politique eurasiatique des deux pays, il faut d'abord essayer de comprendre les processus globaux qui caractérisent le monde contemporain. 

Ces quinze dernières années, une nouvelle époque a commencé à se mettre en place, lentement mais inévitablement. Le monde bipolaire, dans lequel le système socio-politique mondial était l'otage des relations entre Moscou et Washington et où la stabilité globale dépendait de la capacité des deux superpuissances à s'entendre, appartient désormais à l'histoire, laquelle ne se répètera plus jamais. Le monde unipolaire, qui a failli se former, avec les Etats-Unis à sa tête, démontre aujourd'hui son incapacité à faire face efficacement aux défis contemporains. D'autre part, toutes les tentatives pour lui opposer une alternative compliquent encore davantage l'application des tâches concrètes sur la scène internationale. 

Aujourd'hui, nous nous heurtons directement au problème de la direction du système mondial qui se forme. Ceci est la conséquence de plusieurs facteurs. 


Premièrement, la donne géopolitique sur la scène internationale a changé de fond en comble. Or, nous avons hérité d'une période historique révolue tout le système de gestion des relations internationales, y compris les principales structures et organisations internationales, ainsi que l'ensemble des règles et procédures. A l'heure actuelle, ce système est presque totalement inadéquat, et il constitue même plutôt un facteur déstabilisant supplémentaire dans le monde. Cependant, la nécessité de créer un nouveau système d'organisations internationales et un nouveau droit international est mal perçue par les élites politiques de la plupart des pays. De surcroît, elle rencontre une forte opposition de la part des élites anciennes. Le système formalisé de gestion des relations internationales, qui desservait la géopolitique de la guerre froide, s'est avéré plus fort que son contenu politique. Son inertie empêche dans une grande mesure de créer un système juridique et d'organisations internationales qui serait adapté à notre nouvelle époque. 

Deuxièmement, les éléments d'improvisation se sont multipliés dans la politique des principales puissances mondiales. Le monde vit aujourd'hui une époque d'impromptus politiques, qui ont remplacé presque universellement les différentes stratégies nationales en matière de politique extérieure. L'incohérence du monde ne cesse de croître, l'imprévisibilité de son développement a largement dépassé les limites au-delà desquelles la sécurité n'est plus garantie. La seule superpuissance existante, à savoir les Etats-Unis, s'est révélée peu préparée à jouer un rôle de soliste, à assumer une responsabilité non partagée à l'échelle mondiale. Elle s'est mise, dans une grande mesure, à ramener son leadership objectif à une domination vulgaire. Résultat, les Etats-Unis ont commencé à perdre leur influence en tant que modèle attrayant de développement social. 

Ce sont différents mouvements et forces destructeurs, de l'islam extrémiste au nationalisme ethnique et étatique, qui prétendent à présent jouer le rôle de modèles à suivre. Par conséquent, la politique des grands pays, notamment de la Russie et des Etats-Unis, est devenue plus réactive, rappelant le mécanisme d'une réaction en chaîne, ce qui a réduit considérablement les possibilités de coopération. Les élites ont même évoqué l'éventualité d'une nouvelle guerre froide. Par ailleurs, la structure régionale traditionnelle, qui avait constitué pendant des décennies la base de la politique internationale et du marché économique extérieur, a fait faillite. 

Les processus globaux jouent à présent un rôle incomparablement plus important qu'auparavant, c'est eux qui définissent aujourd'hui les paramètres du développement régional, de la sécurité et de la stabilité régionales. La participation aux processus globaux et non pas régionaux détermine aujourd'hui plus que jadis le rôle et l'importance de tel ou tel pays. Les élites nationales de la plupart des Etats cherchent à dépasser le cadre de leurs régions. Les pays qui misent, politiquement et économiquement, sur le régionalisme, restent aux portes de la politique mondiale. 

Ces mêmes processus sont de plus en plus manifestes dans l'économie mondiale. 

En matière de croissance, les Etats traditionnels sont de plus en plus en retard par rapport aux économies en développement. Le marché énergétique mondial, en ébullition en raison des prix extrêmement élevés de l'énergie, représente un puissant facteur de "destruction des régions". 

Le système éducatif se mondialise de plus en plus. Les religions traditionnelles, surtout l'islam, ont résolument dépassé les frontières de leurs régions habituelles pour se répandre rapidement à travers la planète. Des dizaines de millions de personnes et des milliards d'unités de fret franchissent quotidiennement des frontières, lesquelles deviennent toujours plus transparentes et conventionnelles. 

Autrement dit, la traditionnelle division régionale est de moins en moins évidente dans la politique et l'économie, le rôle des associations militaires, politiques et économiques régionales ne cesse de diminuer, se réduisant souvent à un rôle géographique ou purement technique, comme la précision des frontières, la maintenance des infrastructures ou la régulation des flux migratoires entre pays voisins. 

Enfin, la plupart des Etats sont obligés de réviser leurs priorités nationales, de trouver de nouveaux moyens originaux pour défendre leurs intérêts nationaux sur la scène internationale. Ceci concerne notamment la Russie et tous les Etats post-soviétiques. 

Cette nouvelle époque géopolitique se caractérise également par un dynamisme accru et par une situation changeante sur la scène internationale. De plus en plus souvent, les Etats préfèrent garder les mains libres dans les affaires internationales. Le concept des "coalitions flexibles " ("of the willing" en anglais) que préconisent les Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001, devient une norme. Par exemple, lors de la dernière réunion du Club de discussion de Valdaï en septembre 2007, le premier vice-premier ministre russe Sergueï Ivanov indiquait que la Russie s'en tiendrait désormais au concept des "coalitions flexibles", c'est-à-dire qu'elle ne formerait d'alliances durables avec aucun pays et ne prendrait pas d'engagements qui pourraient tout à coup entrer en contradiction avec ses intérêts nationaux.

Le processus de transformation de l'Etat traditionnel s'est accéléré, nombre de ses fonctions les plus importantes connaissent des changements. Beaucoup de notions, comme celles d'économie nationale, d'espace de l'information, de défense, de sécurité nationale et personnelle, ainsi que la vision des méthodes visant à l'assurer, ont également changé. Les armées d'aujourd'hui se sont avérées incapables de garantir la sécurité des citoyens de leurs Etats. La victoire militaire remportée, au sens classique du terme, depuis longtemps par les Etats-Unis en Irak a été dans les faits une défaite. 

Nombre de domaines traditionnels de gouvernement échappent aux Etats. Tentant de survivre, ces derniers se mettent à geler des sommes énormes sur des comptes bancaires, sous la forme de fonds publics, ou bien cherchent à renforcer leur contrôle sur le secteur énergétique, ou encore à se présenter comme une forteresse assiégée par des ennemis, et ainsi de suite, voire tout cela en même temps. L'Etat traditionnel se transforme de plus en plus en un organe de tutelle sociale, tout en perdant son statut de garant de la sécurité. Ceci constitue un facteur négatif surtout pour les pays dont la sécurité extérieure a été perturbée à la suite de la désintégration des structures supranationales traditionnelles. La quasi-totalité des anciennes républiques soviétiques sont dans ce cas. 

La communauté mondiale, avec à sa tête l'Organisation des Nations unies, fondée sur les principes de la primauté de la souveraineté des Etats, se voit dans l'impossibilité de résister à ceux qui ne font pas partie de cette communauté et dont la structure existe dans un système de coordonnées absolument différent. 

L'opposition entre Etats et blocs en tant que base de la politique tombe en désuétude. Mais le système de relations internationales, et notamment de sécurité internationale et nationale, continue de se fonder sur l'existence de cette opposition, qui représenterait le principal danger de notre époque. Résultat, il n'est plus adapté et constitue lui-même, en quelque sorte, un facteur déstabilisant. 

La situation ne changera pas tant qu'une nouvelle élite ne se sera pas formée et qu'une nouvelle génération politique ne pointera pas son nez sur le devant de la scène. Cette nouvelle époque mondiale se caractérise par le début d'une rude concurrence à différents niveaux. Il s'agit en fait d'une concurrence de modèles [de développement] et de systèmes de valeurs, de principes et d'approches de la résolution des problèmes, qui concerne tout le monde. Celui qui réussira à créer le modèle de développement le plus attrayant décrochera le leadership, et ce, quel que soit son potentiel militaire et ses ressources énergétiques. 

Le monde global ne connaît aujourd'hui aucun modèle de développement attrayant, alors que pendant la guerre froide, il y en avait deux: le modèle soviétique et le modèle américain. Les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l'Union européenne et d'autres pays ou groupes d'Etats ont déjà commencé à élaborer leur propre image attractive. D'autres pays et régions commencent à sortir de l'ombre, où ils se trouvaient pour différentes raisons pendant la guerre froide. 

Les relations russo-américaines frisent aujourd'hui la remilitarisation et la compétition dans le domaine politico-militaire. Ceci serait désavantageux pour les deux parties. La remilitarisation de leur politique aura un impact extrêmement négatif sur la situation générale dans le monde. Le conflit est dû en partie au fait que les Etats-Unis et la Russie ont des visions différentes de leurs relations. Les Etats-Unis, pour leur part, espèrent toujours que la Russie finira par intégrer l'Occident, et se transformera en un Etat amical et démocratique. La Russie, quant à elle, veut être reconnue comme un pays indépendant appliquant sa propre politique intérieure et extérieure, qui ne peut être l'objet d'aucune influence extérieure. Ce conflit n'a pas de solution, il ne peut qu'être étouffé dans la politique réelle grâce à des démarches tactiques. Par ailleurs, les relations entre la Russie et les Etats-Unis sont actuellement très asymétriques, la différence entre leurs potentiels est bien trop importante. 

Même si les Etats-Unis constituaient un monopole idéal du pouvoir mondial, les autres pays tenteraient sans doute de saper ce monopole. Cependant, personne n'a encore formulé un seul argument démontrant qu'un monde multipolaire est plus sécurisé et plus stable qu'un monde unipolaire. Ce dernier est injuste, mais le monde multipolaire risque d'être plus dangereux et bien plus instable. La Russie est le seul grand pays de la planète à avoir perdu son influence mondiale et une énorme part de sa sécurité nationale. Qui plus est, ceci a eu lieu pendant une période de rapprochement étroit avec l'Amérique, qui n'a rien fait pour empêcher un tel déroulement des événements. 

Aucune tentative pour trouver une formule efficace des relations entre les deux pays n'a encore été couronnée de succès. Aucune nouvelle base fondamentale n'a été formée pour ces relations, et les tentatives pour les construire en miroir par rapport à celles de la guerre froide ont échoué. Le niveau de suspicion réciproque n'a pas baissé, bien au contraire, les deux parties ont trouvé de nouvelles raisons de se méfier. En essayant de rétablir son influence internationale, la Russie entre de temps en temps en conflit avec les intérêts des Etats-Unis, notamment dans ses zones d'influence traditionnelles. Il s'agit en premier lieu de l'espace post-soviétique, où la situation dépend pour beaucoup de l'atmosphère des relations entre Washington et Moscou.

L'Eurasie est une des régions les plus dynamiques, les plus instables et les plus imprévisibles du monde, où de nouveaux Etats apparaissent et où, en même temps, des processus très contradictoires se déroulent. L'Eurasie existe aujourd'hui en tant que notion géographique, et non géopolitique. Les pays qui se trouvent dans cette région se développent indépendamment les uns des autres et suivent des voies différentes.

Les facteurs fondamentaux propres aux régions - économiques, politiques, militaires et autres - ont commencé à s'estomper. Ce processus s'est rapidement approfondi et a atteint un niveau subrégional, entraînant les mêmes effets. En fin de compte, des notions géopolitiques telles que l'Asie centrale, le Caucase du Sud et l'Europe de l'Est ont cessé d'exister. Elles ne représentent aujourd'hui que des groupements d'Etats, dont chacun règle généralement ses problèmes sociaux, économiques et politiques en dehors de la région et vise à assurer sa sécurité en établissant des contacts stables avec des acteurs se trouvant à l'extérieur, que ce soient l'OTAN, l'Union européenne, les Etats-Unis, ou la Russie. La plupart des organisations interétatiques fonctionnant dans la région revêtent un caractère purement formel. Les nombreuses tentatives pour créer des alliances stables dans la région n'ont remporté presque aucun succès tandis qu'elles se sont avérées efficaces là où les intérêts extérieurs étaient sérieux, c'est le cas par exemple du GUAM (organisation qui réunit la Géorgie, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et la Moldavie) et de l'OCS (Organisation de coopération de Shanghai). 

Tout cela rend l'espace euro-asiatique politiquement fragile et son développement, instable et asymétrique. L'Eurasie devient un terrain de rivalité, de concurrence et d'évincement mutuel pour de grands pays, y compris la Russie et les Etats-Unis. L'Eurasie devient une région sans perspectives et aucun de ses pays, à l'exception peut-être du Kazakhstan, ne s'inscrit de façon stratégique dans son développement: ni sur le plan politique, ni du point de vue conceptuel. 

Il existe un grand danger pour la région euro-asiatique de devenir l'otage de l'opposition entre les grands pays, en répétant, par exemple, en partie le sort de l'Europe lors de la période de la guerre froide, autrement dit, elle pourrait devenir le théâtre d'une sorte de "guerre froide régionale". 

Il est naïf d'estimer que les tendances centrifuges engendrées par la désintégration de l'URSS puissent s'arrêter aux frontières de ses républiques fédérées de 1991. Il n'y avait et n'il n'y a toujours pas de raisons valables de croire que ce grand empire se désintégrera selon les frontières intérieures conventionnelles, dont la plupart, comme on le sait, avaient été tracées de façon très subjective et ne correspondaient pas aux frontières économiques, politiques et encore moins ethniques et culturelles. 

La désintégration de l'URSS ne s'est pas arrêtée à la séparation des anciennes républiques fédérées, elle continue encore aujourd'hui. L'empire soviétique se désintègre chaque jour. Il y a des processus profonds de désintégration culturelle, économique, psychologique et intellectuelle et ce processus est loin de s'achever. L'Eurasie représente une région où les frontières entre les Etats ne sont pas encore définitivement délimitées. On peut être certain que les frontières des pays qui y sont situés seront changées, déplacées, contestées et feront l'objet de négociations, sinon de conflits. Cela coïncide avec le monumental changement de géographie politique qui s'est opéré dans le monde entier, ainsi qu'avec toute une série de processus d'intégration qui se sont ébauchés ces dernières années dans l'espace postsoviétique. Tout cela accentue l'instabilité et demande une grande prudence de la part des acteurs extérieurs. 

La désintégration de l'URSS a entraîné l'apparition de quasi-élites nationales. Ces nouvelles élites se sont formées de façon fortuite, à la suite d'un concours de circonstances. Les particularités et la structure de l'élite soviétique de la période postérieure étaient telles que les nouvelles élites locales se sont avérées, dans leur ensemble, incapables d'assumer toutes les responsabilités pour leurs pays, de distinguer les intérêts nationaux de ceux des individus, des clans, des familles, de s'élever au-dessus des vieilles offenses et des préjugés. Les pays postsoviétiques ont été dirigés par des personnages et des groupements dépourvus de vision stratégique des problèmes globaux et n'ayant pas d'expérience dans l'adoption de décisions indépendantes et de leur application. Toutes ces élites sont temporaires. Aucune d'elles, y compris celle de la Russie, ne peut être considérée comme une véritable élite nationale. Elles sont incapables de formuler et d'exprimer les intérêts de leurs pays, ni de construire un mécanisme pour leur mise en oeuvre. Ne faisant pas partie, pour telle ou telle raison, de l'establishment politique mondial, elles sont privées de nombreux instruments d'influence internationale. 

D'autre part, les régimes politiques qui se sont établis dans les pays de la CEI (Communauté des Etats indépendants) revêtent également un caractère intérimaire. Aucun d'eux n'a de forme achevée et n'a élaboré les procédures nécessaires: du processus d'adoption de décisions au mécanisme de choix des cadres, etc. Des partis politiques réels, des médias indépendants, une délimitation efficace des pouvoirs, la propriété privée stable, le respect de la loi, etc. : rien de tout cela n'existe dans les pays de la CEI. Dans la majorité de ceux-ci, le système politique, la constitution et les lois font l'objet de manipulations et d'une utilisation sélective. 

La participation progressive des élites euro-asiatiques aux processus mondiaux entraîne la globalisation de ceux-ci, tandis que leurs peuples restent provinciaux. Il s'ensuit que les élites manifestent leurs responsabilités devant le monde, mais pas devant leur pays. Cela concerne surtout des pays euro-asiatiques "avancés" comme la Russie, l'Ukraine, la Géorgie, le Kazakhstan, etc. 

Bien entendu, cet état de choses ne sera pas éternel. La prochaine décennie pourrait être une période marquée par l'apparition dans tous les pays euro-asiatiques, y compris la Russie, d'une génération d'élites n'ayant pas leurs racines plongées dans la culture politique soviétique et comprenant de façon plus adéquate les intérêts de leur pays et leur rôle dans le monde. Beaucoup de choses dépendront de la façon dont sera effectué ce changement d'élites, car le mécanisme de leur changement n'existe nulle part en Eurasie, pas plus que les traditions politiques assurant le passage du pouvoir sans repartage des biens et sans changement de législation. Cela s'accompagnera de difficultés particulières dans les pays où existent des clans et où prospère la corruption. 

En Asie centrale, par exemple, le wahhabisme jette le plus grand défi à l'élite nationale. Pour lutter contre celui-ci, les dirigeants des républiques d'Asie centrale utilisent, essentiellement, des méthodes militaires et accusent souvent l'opposition de terrorisme. Ils ne comprennent pas qu'il faut lutter systématiquement contre le terrorisme en accomplissant un travail idéologique et éducatif, en créant un système d'enseignement moderne, etc. Tout cela s'aggrave par le fait que d'immenses quantités d'armes se sont accumulées en Eurasie et que les stocks ne cessent de grossir. La coopération militaire au niveau de l'Etat se réduit aux entraînements antiterroristes qui s'effectuent, pour la plupart, sous la direction de spécialistes de la Russie, des Etats-Unis et d'Israël. En même temps, la présence militaire extérieure s'accroît dans la région et la coopération militaire russo-chinoise rappelle de plus en plus un partenariat stratégique. 

Ce qui se produit actuellement en Géorgie, les élections anticipées en Ukraine qui ne seront certainement pas les dernières, ainsi que les prochains changements radicaux dans le système politique de la Russie, etc. témoignent que le processus d'abandon du système postsoviétique prend de l'ampleur dans ces pays. Dans certains autres Etats, des tentatives sont faites pour geler cet état de transition mais celles-ci sont d'avance vouées à l'échec. Autrement dit, l'Eurasie entre dans une nouvelle étape de lutte des élites et de restructuration des systèmes politiques dans l'espace postsoviétique. 

Les mêmes processus sont observés au niveau de l'économie nationale de ces pays. D'une part, la mondialisation implique une intégration maximale au système économique mondial et, par conséquent, l'application de normes internationales par les hommes d'affaires locaux. D'autre part, la nécessité d'entamer des réformes de marché de "droite" entre en contradiction sociale avec l'état d'esprit du peuple nettement à "gauche" dans presque tous les pays de la CEI. En outre, la plupart des économies euro-asiatiques ne présentent aucun intérêt, en raison de leur envergure insignifiante pour des investisseurs étrangers sérieux et de leur système de transports peu développé, en particulier en Asie centrale et dans le Caucase du Sud. Tout cela ayant pour conséquence que ces régions s'avèrent à l'écart des voies commerciales principales. 

La majorité des pays euro-asiatiques jouent un rôle minime dans l'économie mondiale. Par exemple, la part du commerce des pays d'Asie centrale constitue environ 1% de l'ensemble du commerce asiatique. D'autre part, la région de la Caspienne attire une grande attention en raison de ses réserves énergétiques auxquelles s'intéressent divers pays: les Etats-Unis, l'Europe occidentale, l'Inde, l'Iran et le Pakistan. Les réserves énergétiques de l'Eurasie suscitent un intérêt immense de la part de la Chine. Il ne fait pas de doute qu'au fur et à mesure du développement de l'économie de l'Inde, de la Chine et de celle du Sud-Est asiatique, la majorité des pays de la région réorienteront leurs marchés, au détriment des marchés des pays occidentaux. 

Il en est de même pour la politique étrangère des pays euro-asiatiques. Il est évident qu'ils aspirent tous à s'intégrer aux processus globaux. La plupart d'entre eux essaient de le faire soit en se joignant aux grands acteurs extérieurs, en s'adaptant à leurs priorités en politique étrangère et à leurs besoins, ou bien en intervenant directement sur le marché global. L'Ukraine et la Géorgie penchent pour les Etats-Unis, d'autres, comme l'Arménie, tâchent de rejoindre la Russie, d'autres encore, comme la Moldavie, tendent vers l'Union européenne. L'Azerbaïdjan et le Kazakhstan visent à devenir des acteurs indépendants sur le marché économique global, bien que le Kazakhstan, par exemple, développe activement des rapports avec la Chine et l'Iran. Cela nuit à l'Eurasie en tant que tout, mais permet aux pays de la région de participer aux processus globaux et d'essayer d'émerger de la province euro-asiatique. 

Les tendances démographiques sont un problème crucial pour la stabilité de nombreux Etats euro-asiatiques. D'une part, le tableau démographique de la Russie reste, pour l'instant, incertain car sa population n'augmente pas. Mais elle compte aujourd'hui 15 millions d'immigrés en situation irrégulière, soit environ 10% de la population du pays. Un dépeuplement est observé en Extrême-Orient et dans une partie de la Sibérie où se forment des communautés chinoises et coréennes. Le Kazakhstan et le Kirghizstan ont de rudes problèmes démographiques à cause de l'infiltration des immigrés chinois. Des centaines de milliers de réfugiés, chassés de leurs foyers au cours de ces 15 dernières années et exigeant que la justice soit rétablie, constituent également un problème pour la stabilité de la région. 

On peut citer d'autres facteurs importants qui influeront au cours des dix prochaines années sur le développement de l'espace postsoviétique, mais il est évident que c'est objectivement un endroit d'opposition politique, de rivalité, de lutte pour l'influence, les ressources et les marchés de grands acteurs extérieurs, en premier lieu de la Russie et des Etats-Unis. D'autre part la Chine relance son activité en Eurasie. La politique de ces trois Etats déterminera, au cours de ces dix prochaines années, la situation dans la région et la géographie de son développement, et ce, davantage que la politique des pays eurasiatiques. Si les rapports entre les Etats-Unis et la Russie revêtaient un caractère de partenariat stratégique, ce qu'ont évoqué les dirigeants de ces pays il y a quelques années, la situation en Eurasie serait bien plus stable, prévisible et prometteuse.

Les intérêts américains en Eurasie ont, pour l'instant, un caractère indéfini, ils sont encore en train d'être formulés. Washington part du fait que cette région jouera dans les dix prochaines années un rôle important sur le marché énergétique mondial. C'est ce qui détermine, pour beaucoup, l'intérêt manifesté par les Etats-Unis pour les questions relatives à la sécurité des pays eurasiatiques, à la stabilité régionale et à la géographie politique qui s'y met en place. 

Cependant, dans l'économie post-pétrolière, le rôle de l'Eurasie sur le marché énergétique mondial se réduira au minimum, ce qui entraînera des conséquences politiques déterminées, entre autres, une baisse de l'intérêt manifesté pour la région de la part de certains grands acteurs extérieurs, notamment de l'Amérique. La situation dans la région dépendra alors directement du développement économique et politique de la Chine, de la Russie et de toute l'Asie. L'Amérique y restera, comme elle l'a toujours été, un acteur extérieur, et sa participation aux affaires eurasiatiques dépendra de l'évolution de ses intérêts nationaux et de sa tactique politique. 

A court terme, les Etats-Unis sont intéressés par un développement de l'Eurasie en tant que région énergétique et, bien entendu, par la possibilité de gérer la situation dans cette région. En ce qui concerne l'importance du développement de la démocratie dans les pays eurasiatiques, les Etats-Unis n'ont pas encore d'opinion bien nette. Ainsi, une question se pose: comment cela peut-t-il influer sur leur stabilité énergétique actuelle? Qui plus est, la politique américaine de démocratisation de la région consiste avant tout à y agir contre la Russie. Si les Etats-Unis tenaient tant à la propagation de la démocratie en Eurasie, ils appliqueraient également cette politique, par exemple, à l'égard de l'Afghanistan ou du Pakistan, au lieu de se concentrer sur les Etats postsoviétiques. Les Etats-Unis y poursuivent donc plutôt l'objectif d'essayer de créer une "alternative non russe" pour les élites locales. 

Mais Washington se heurte, de même que Moscou, à la nécessité d'empêcher la désintégration des Etats en Eurasie et la formation de territoires incontrôlés qui pourraient devenir une source de déstabilisation de toute la région. Aux Etats-Unis, la majorité des experts jugent possible de régler ce problème en apportant un soutien maximal à l'intégration régionale, mais cette intégration se heurte aux processus centrifuges intenses dans la région, à l'opposition de plusieurs grands pays et aux ambitions des élites locales. En outre, Washington manque de volonté politique, ainsi que d'intérêt et d'unité de la part de l'establishment américain pour assurer l'intégration de l'Eurasie. 

La Maison Blanche et le Département d'Etat considèrent la souveraineté réelle des Etats de l'Eurasie comme l'objectif prioritaire de la politique américaine. Mais l'Amérique ne peut pas proposer à cette région un modèle de développement est-asiatique, en accordant des garanties de sécurité et un parapluie régional, américain ou de l'OTAN. 

La politique appliquée actuellement par les Etats-Unis dans la région suppose la lutte contre certains groupes des élites eurasiatiques locales, y compris russe, qui poursuivent leurs intérêts propres, au lieu de contribuer à la réalisation des intérêts nationaux et au développement de la démocratie et du marché libre. C'est ici qu'il faut chercher la cause des profondes divergences entre Washington et Moscou sur la nature et le caractère des révolutions de couleurs. Mais la décision de principe de Moscou de coopérer avec n'importe quel régime en vigueur dans les pays de la CEI (Communauté des Etats indépendants) est cependant saluée par Washington. 

Les Etats-Unis tâcheront de continuer d'appliquer en Eurasie une politique de soutien à la démocratie, à la stabilité, à la liberté, aux droits de l'homme, à la transparence en matière d'adoption de décisions, à la lutte contre la corruption, etc. Selon Washington, Moscou doit reconnaître que les menaces qui planent sur les pays postsoviétiques, entre autres, le terrorisme, la prolifération des armes nucléaires et traditionnelles, l'extrémisme, la faiblesse des administrations publiques et l'incompréhension des intérêts nationaux par les élites, représentent également des menaces pour la sécurité de la Russie. Espérons que cela conduira à une meilleure concertation de la politique eurasiatique de Moscou avec les Etats-Unis, la Chine, l'Inde, l'UE, etc. 

La nécessité d'une coopération des Etats-Unis avec la Russie, principal pays eurasiatique ayant d'éternels intérêts dans la région, ne fait aucun doute. Le problème est de savoir comment mettre en place ces rapports. Moscou estime, non sans fondements, que les pays postsoviétiques relèvent de la sphère de ses intérêts nationaux profonds, du moins, dans les domaines de la sécurité, des affaires sociales, du transport des ressources énergétiques, etc. Ni Moscou, ni Washington ne sont probablement en mesure de se proposer l'un à l'autre un modèle de coopération. Dans ces conditions, les Etats-Unis sont plutôt disposés à accepter un modèle de "coopération souple", en renonçant à fixer préalablement un ordre du jour et en abandonnant la répartition traditionnelle des sphères de coopération. 

Cependant, premièrement, l'establishment américain n'acceptera probablement pas le monopole des intérêts nationaux russes dans l'espace postsoviétique, deuxièmement, les Etats-Unis feront tout leur possible en vue de conjurer les tentatives de la Russie de renforcer son rôle dans le règlement des problèmes relevant de la compétence des Etats eurasiatiques souverains. 

Selon Washington, la Russie n'a pas de droit de veto sur la politique des Etats de la région. En outre, de l'avis des fonctionnaires américains, dans la politique russe, le pouvoir appartient aujourd'hui à un segment de l'élite intéressé à obtenir des recettes immenses provenant de la rente naturelle, et non pas à défendre les intérêts nationaux. Les Etats-Unis n'ont pas non plus de droit de veto en Eurasie, il est vrai, pour une autre raison. 

Qui plus est, la position de la Russie sur le règlement des "conflits gelés" consistant à maintenir le statut quo ne convient pas à Washington. Il est vrai, aucune opinion sur ces conflits ne fait l'unanimité dans l'élite américaine, par conséquent, les Etats-Unis n'ont pas de volonté politique suffisante pour participer à leur règlement. L'establishment américain subit une forte pression de la part des élites nationales, surtout de celles d'Asie centrale et du Caucase du Sud, qui essaient de lui prouver que la Russie est incapable d'accepter de profonds compromis sur les problèmes relatifs au développement des Etats eurasiatiques. L'extension de l'OTAN à l'Eurasie et l'apparition potentielle d'ouvrages militaires des Etats-Unis et de l'Alliance dans les pays de la zone suscitent des appréhensions de Moscou quant à sa sécurité. 

Le problème principal des Etats-Unis en Eurasie se réduit aujourd'hui à ceci : peut-on cumuler (et comment) la poursuite de la politique de démocratisation, de stabilisation politique et de développement des marchés dans les pays eurasiatiques avec une coopération efficace avec la Russie? Par exemple, la coopération avec Moscou sur le problème nucléaire iranien est aujourd'hui bien plus importante pour Washington que les intérêts politiques américains en Biélorussie. Quoi qu'il en soit, Washington préfère renoncer à une approche identique de tous les pays de l'Eurasie, alors que Moscou l'accuse d'employer des doubles standards. 

La coopération avec Moscou apporte aux Etats-Unis de nombreux avantages. Bien plus, elle compense le manque de "soft power" américain dans la région et, par la même occasion, l'abondance de "soft power" russe. Cependant, la coopération avec Moscou n'est possible aujourd'hui que sur la base d'une dépendance (économique) de l'économie russe envers les livraisons de ressources énergétiques. Au fur et à mesure que l'économie russe va se diversifier et que la dépendance totale vis-à-vis des livraisons de ressources énergétiques sera surmontée, les Etats-Unis verront apparaître de nombreuses variantes de coopération avec la Russie qui sont aujourd'hui impossibles. 

La coopération entre Moscou et Washington dans la région sera plus efficace si les deux cessent, premièrement, d'appliquer une politique d'évincement mutuel "au cas où", ce qui se manifeste éloquemment surtout dans la politique russe. 

Deuxièmement, s'ils tentent de cesser d'appliquer une politique stérile d'égalisation de leurs possibilités dans la région, ce qui distingue surtout la politique américaine, et s'ils se concentrent sur leurs intérêts nationaux en Eurasie. Ils doivent déterminer leurs propres priorités stratégiques nationales dans la région et les formuler du point de vue de leur réalisation et, si possible, tenir compte des intérêts de l'autre partie, ainsi que des intérêts des pays de la région et de leurs élites. En cas de divergences sérieuses, ils doivent rechercher un compromis et renoncer aux tentatives de défendre de façon agressive leurs intérêts au préjudice de leurs partenaires. Il faut reconnaître le rôle positif et négatif aussi bien de sa propre politique que de celle de son partenaire en Eurasie. Enfin, il faut cesser de l'appliquer en poursuivant ses propres intérêts, et non ceux de la région. 

Bien entendu, les intérêts américains en Eurasie et leur promotion dépendent, pour beaucoup, de l'évolution de la situation intérieure aux Etats-Unis. La lutte politique au sein de l'élite américaine sape la tactique de Washington en Eurasie, les cycles électoraux changent considérablement la hiérarchie des objectifs et des tâches du pays à l'étape donnée, ils permettent à la Russie et à d'autres pays non seulement d'appliquer avec succès, presque de façon monopoliste, leur politique dans la région, mais aussi de s'opposer à la politique américaine. 

Compte tenu de l'approche des cycles électoraux en Russie et aux Etats-Unis, l'ordre du jour commun et la réputation des deux pays dans la région auront tout à gagner au cours des deux prochaines années, dans un contexte d'attentes réciproques réduites. En même temps, cela permettra aux élites d'essayer de préparer un nouvel agenda en vue d'empêcher la répétition de la situation des administrations précédentes, qui étaient reparties de zéro ou s'étaient retrouvées sous l'influence de groupes d'intérêts spéciaux.

 

Nikolaï ZLOBINE

Directeur des programmes russes et asiatiques du Center for Defense Information de Washington.

Source du texte : RIA NOVOSTI

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