jeudi, 06 septembre 2007
Irak : objectif chaos
De retour d'Irak, le chercheur Pierre-Jean Luizard décrypte l'implosion du pays et d'une société désespérée alors que la violence fait plus que jamais rage.
- Zone verte
Démission du gouvernement de 17 ministres, chiito-sadristes, puis sunnites, ratés à répétition de la "réconciliation nationale" : on assiste en Irak tous les jours au énième soubresaut d'un système politique voué à l'échec, tout en sachant qu'il n'y a pas dans le contexte actuel une solution de rechange. Les Irakiens appellent ce pouvoir le "gouvernement de la zone verte", pour bien montrer la petitesse dérisoire de sa sphère d'influence. La situation est politiquement surréaliste. Bernard Kouchner a fait une déclaration incroyable lors de sa récente visite à Bagdad : "La violence en Irak est un problème à régler entre Irakiens", omettant d'ajouter que 160 000 soldats américains et étrangers se trouvent sur son territoire. Car, quoi qu'en disent les Américains, l'autorité suprême en Irak reste toujours entre les mains des non-Irakiens. C'est bien l'occupation qui a généré une situation totalement hors contrôle et qui empêche l'émergence d'un nouvel Etat. La société irakienne continue son implosion généralisée, encore attisée par l'appât de la manne pétrolière. Après avoir servi la dictature de Saddam Hussein, le pétrole est aujourd'hui un combustible supplémentaire à la guerre entre Irakiens. Il y a un gouvernement, mais pas d'Etat, et chaque ministre se comporte comme un chef de clan. Chaque ministère a développé son propre réseau clientéliste et est défendu par des milices dont personne ne connaît le statut. Chacun se sert, les chiites au sud, les Kurdes au nord. C'est la loi de la jungle, où le principal souci est de se mettre sous la protection du plus fort, tout en sachant que personne n'est à l'abri d'un retournement imprévisible du rapport de forces.
- Exode
En quatre ans, plus de 2 millions d'Irakiens ont pris le chemin de l'exil et tentent de survivre dans les Etats de la région. Cet exode des élites intellectuelles, enseignantes ou médicales, a eu des effets désastreux, auxquels s'est ajouté le désordre créé par les 2 millions de personnes déplacées à l'intérieur du pays. Sur 25 millions d'Irakiens, c'est énorme. Qu'ils appartiennent aux classes moyennes ou aux minorités religieuses, en particulier chrétienne, ces Irakiens auraient pu être des passeurs entre les différentes factions, ou au moins faire tourner la société. Dans une situation de guerre civile, il y a un besoin impérieux de gens capables de parler à ceux de l'autre bord et de symboliser la recherche d'un consensus. Ces Irakiens qui auraient pu être des intermédiaires sont aujourd'hui à Damas ou à Amman. Ceux qui restent sont ceux qui n'ont pas les moyens de partir et ceux qui ne connaissent que la loi de la kalachnikov. Ces derniers ne sont même pas des seigneurs de la guerre. Qui dit seigneurs de la guerre dit fiefs. Or tout se joue en Irak à l'échelle d'un quartier ou même d'un pâté de maisons. A l'exception des Kurdes, aucun groupe, aucune milice ne peut imposer une territorialisation stable de son pouvoir tant les affrontements sont perpétuels et à une échelle toujours plus réduite. Dans ce contexte d'implosion généralisée, toute tentative de reconstruction est vouée à l'échec. Pis, l'argent déversé à flots par les Américains ne fait qu'alimenter la désintégration de la société.
Les conditions de vie pour la population se sont incroyablement dégradées. Les services publics - en premier lieu l'électricité - fonctionnent de moins en moins. Dans la rue, c'est la cohorte des éclopés et les stigmates visibles de la malnutrition. Dans certains quartiers, la prostitution se développe d'une manière folle. A Bagdad, les hôpitaux sont sous la coupe des milices chiites. Si l'on est sunnite, il vaut mieux mourir chez soi. L'université est également interdite de fait aux étudiants sunnites.
- Atomisation
Les Américains se plaignent de la "loyauté douteuse" de leurs alliés. Mais, pour qu'il y ait loyauté, il faut qu'il y ait légalité. La seule loyauté qui vaille pour un Irakien est celle envers son clan ou son groupe, qui peut assurer sa survie. C'est ainsi qu'un policier ou soldat le jour peut tout naturellement être milicien la nuit et se retourner contre une milice armée par les Américains. Aucune position n'est acquise en Irak. Les récents affrontements de Kerbala le 28 août, lors du pèlerinage commémorant la naissance du douzième imam, ont fait plus de 50 morts et une centaine de blessés. Les combats ont, semble-t-il, opposé des miliciens de l'Armée du Mahdi, liés à l'imam radical chiite Moqtada al-Sadr, et des policiers appartenant à la Brigade Badr, bras armé du Conseil suprême islamique en Irak (CSII), le grand rival des sadristes au sein de la communauté chiite.
Paradoxalement il y a une lueur d'espoir : plus la société irakienne se divise, moins les affrontements entre les grandes communautés religieuses et ethniques (chiites, sunnites, Kurdes, Turkmènes) risqueront d'aboutir à une partition irréaliste. Chaque communauté connaît un processus accéléré d'atomisation interne car les intérêts en jeu deviennent de plus en plus locaux. L'éclatement croissant de la scène militaire laisse à penser que les affrontements entre communautés sont en passe d'être débordés par une anarchie galopante où des chiites se battront contre des chiites et des sunnites contre des sunnites. Les attentats qui ont fait cet été plus de 600 morts en une journée - chiffre qui dépasse l'entendement - dans un village de la communauté yézidie de la province de Mossoul montrent qu'il n'y a plus de limites. Les membres de cette secte syncrétique kurdophone étaient restés à l'écart des affrontements communautaires. Mais le triomphe des conceptions fondamentalistes chez les sunnites a rendu "légitimes" ces actes barbares envers une communauté dont le seul défaut est de croire en une religion syncrétique qui mélange manichéisme, chiisme et soufisme. Le véritable enjeu était bien la recherche du chaos pour le chaos.
A l'heure où les forces de sécurité irakiennes sont elles- mêmes partie prenante du problème d'insécurité, comment envisager à court ou à moyen terme un retrait des troupes américaines ? Trop de morts, trop d'antagonismes. Le mal a été fait. Il faudra une ou deux générations pour "oublier" les horreurs indicibles que vivent quotidiennement les Irakiens. Les Américains sont à la fois les pyromanes et les pompiers. Leur présence en Irak est à l'origine de la situation actuelle, mais leur départ ne réglerait rien. Dans une société où les solidarités primaires triomphent partout, on ne recrée pas un autre lien social du jour au lendemain. Le gouvernement, qui a pour mission d'oeuvrer pour consolider un pouvoir central, est lui- même dépendant de milices qui, localement, combattent son pouvoir.
- Partition
Politiquement, économiquement, la partition de l'lrak est impraticable. Les Kurdes, qui font cavalier seul, ont mis les autres Irakiens devant le fait accompli de leur autonomie. Mais elle n'a pas d'avenir. La situation qui prévaut depuis 1991 a certes permis l'émergence d'une société civile kurde, mais la prospérité y est factice, liée à toutes sortes de trafics ou d'aides détournées, et de toute façon provisoire. Divers mouvements islamistes kurdes, les uns participant au jeu politique kurde, les autres menant le djihad contre les deux grands partis kurdes, tendent à représenter les exclus des deux mini-Etats tribaux kurdes qui se partagent le Kurdistan autonome. Quel avenir pour cette région vivant sous perfusion et morcelée, dont les dirigeants ne manquent pas de faire valoir son droit à l'autodétermination ? Le pétrole se situe dans des zones mixtes où Kurdes, Arabes, Turkmènes, sunnites et chiites sont mélangés ; la Turquie et l'Iran sont farouchement opposés à toute idée d'indépendance kurde ; les Américains n'ont pas d'intérêts stratégiques à défendre un Kurdistan, et ils choisiront toujours Bagdad contre Erbil. Les Kurdes ne se sentent plus du tout irakiens, et pourtant il n'y a pas d'autre voie pour eux que le maintien dans le giron fédéral d'un Etat irakien qui n'existe toujours pas.
Combien de générations faudra-t-il pour voir un Irak pacifié ? Pour l'heure, on ne peut prédire que la poursuite du chaos.
Source du texte : NOUVEL OB'S.COM
Écrit par SG (Webmaster) dans Irak, Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Irak, chaos, sunnites, chiites, kurdes, djihad |
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