mercredi, 05 septembre 2007

La Waffen SS : soldats politiques en guerre

8d14fb68c006a34c9ce0779cb330d6b6.jpgLa "Waffen-SS".

À eux seuls, ces mots désignant l'organisation paramilitaire de la SS ont une indéniable puissance évocatrice. En tout état de cause, ils ne laissent pas indifférents. L'abondante bibliographie qui a été consacrée après guerre à ce sujet en Allemagne, en France ou dans les pays anglo-saxons en témoigne, tout comme les succès de librairie de certains titres. Le thème a du reste été suffisamment traité pour amener d'aucuns à affirmer péremptoirement que "chacun connaît la Waffen-SS". À l'aune d'une problématique renouvelée, il apparaît en réalité beaucoup plus pertinent d'avancer que "chacun pense connaître la Waffen-SS".


De fait, que sait-on vraiment de cette organisation armée ? Issue de la petite troupe chargée de la protection rapprochée du "Führer dans les années vingt, elle n'a longtemps présenté qu'un effectif dérisoire au sein du Parti national-socialiste (NSDAP) et de ses nombreuses organisations : 8 hommes le jour de sa fondation officielle le 9 novembre 1925, 280 membres quand Himmler en a pris la charge en janvier 1929, pour atteindre 52 174 hommes lors de l'arrivée au pouvoir de Hitler le 30 janvier 1933. Malgré cette rapide inflation, la SS était alors numériquement insignifiante au sein de la populaire SA, dirigée par Röhm, à laquelle elle était d'ailleurs subordonnée. L'élimination physique de ce dernier et de l'aile révolutionnaire de la NSDAP lors de la "nuit des longs couteaux" le 30 juin 1934, tout autant que la prise en main progressive par Himmler des organes de sécurité et de répression du Reich au détriment de Göring, ont néanmoins définitivement ouvert la voie à son indépendance et à son développement, lui permettant de gagner en influence au sein de l'appareil nazi, qui se confondait désormais avec l'appareil d'État. À travers les prérogatives de plus en plus nombreuses accordées à Himmler, la SS, de toute évidence, devenait un organe exécutif relevant exclusivement de Hitler pour les questions de sécurité. Dans ce cadre, la création dès mars 1933 d'une troupe militarisée et encasernée avait rapidement répondu à une double volonté du régime : d'une part, disposer d'une garde rapprochée, conformément à la mission originelle dévolue à la SS ; d'autre part, s'assurer d'une police politique d'État susceptible de suppléer la police ou l'armée en cas de troubles intérieurs. 

Comment dès lors comprendre que cette force paramilitaire à vocation interne et aux effectifs faibles à la veille de la guerre (23 000 hommes en décembre 1938) soit devenue une composante majeure dans la stratégie du commandement allemand à partir du milieu du conflit ? Quels sont les facteurs expliquant ce changement radical de fonction ? Comment expliquer qu'une organisation à l'idéologie foncièrement raciste et xénophobe se soit ouverte à tant de peuples différents, jusqu'à faire croire, après guerre, qu'elle avait préfiguré l'armée européenne que certains dirigeants politiques occidentaux appelaient alors de leurs vœux ? Surtout, comment expliquer que la postérité n'ait retenu des soldats de la Waffen-SS que leur "fanatisme" qui les aurait tout autant conduit à se sacrifier au combat qu'à associer leur nom aux crimes les plus sanglants commis sur le front comme dans les territoires occupés ? 

69cd527339ad03ea6eecf2c395fb1968.jpgÀ bien considérer ces questions, des pans entiers de l'Histoire demeurent dans l'ombre. Assez logiquement, les publications partisanes à caractère polémique n'ont guère fait avancer le débat historique. Les monographies de formations SS rédigées par leurs anciens membres sont certes des sources d'informations à ne pas négliger, mais l'esprit critique leur fait tout aussi logiquement défaut. Il est du reste toujours intellectuellement dangereux de laisser aux seuls acteurs le soin d'écrire l'Histoire. À l'inverse, ceux qui se sont penchés sur les crimes de guerre perpétrés par les formations de la Waffen-SS se sont laissés submerger par l'émotion. En ne traitant que superficiellement des bourreaux pour mieux se focaliser sur les exactions commises, cette littérature a en effet témoigné, mais sans véritablement donner à comprendre. Quant à la littérature commerciale, elle s'est emparée avec délice de ce sujet sulfureux, contribuant à nourrir et à propager le mythe d'une troupe d'élite supérieurement entraînée, à grand renfort de photographies éditées par la propagande de l'époque. 

Face à cette avalanche de publications, les milieux universitaires n'ont certes pas déserté le terrain, mais apparaissent bien isolés. Au milieu des années soixante, le travail de George Stein a jeté les bases sur lesquelles se sont longtemps appuyées la plupart des études. En abordant pour la première fois le sujet de manière objective et solidement documentée, il a retracé les étapes du développement de la Waffen-SS et son rôle militaire au cours du conflit en la distinguant (mais sans l'isoler) de la nébuleuse des autres organisations policières et administratives SS. Eu égard à l'ampleur de la tâche et au manque de recul par rapport au mythe, ce travail montre néanmoins désormais ses limites. D'autres études approfondies sur la politique de développement de la SS ou de la Waffen-SS sont fort heureusement venues entre-temps compléter la perspective. D'autres encore ont été plus spécifiquement consacrées aux opérations de recrutement. De leur côté, les quelques monographies universitaires consacrées à des divisions SS sont arrivées à point nommé pour contrebalancer les visions euphémiques des ouvrages équivalents rédigés par les vétérans SS. Aussi pertinentes soient-elles, la portée de leurs conclusions n'en demeure pas moins limitée sur le fond aux seules formations dont elles font leur objet d'étude. 

De toutes, ce sont les différentes publications de Bernd Wegner qui ont signé les avancées les plus significatives en dégageant une problématique réellement novatrice sur le sujet. À travers une thèse de doctorat consacrée au corps des officiers de la Waffen-SS, il a permis de mieux cerner la singularité de ces soldats politiques : des combattants dont l'engagement ne se limitait pas, comme pour le militaire de carrière, au seul temps de guerre contre un adversaire défini, mais trouvait tout son sens dans une lutte permanente au nom de l'idéologie national-socialiste. Ce travail a surtout permis de profondément renouveler le genre. En délaissant le champ des activités militaires de la Waffen-SS, il a d'autant mieux fait ressortir sa place dans la stratégie d'expansion politique de la Reichsführung-SS, l'appareil de direction de la SS à l'échelle du Reich. 

97eba1c1ce6314c39fdffa9a4d82baa2.jpgNombre de questions demeurent néanmoins encore en suspens, tandis que de récentes avancées historiographiques suscitent de nouvelles interrogations. Dans le premier cas, force est de constater qu'il manque encore une étude de ce que fut la Waffen-SS en tant qu'instrument militaire, prenant en compte tous les domaines d'activités et permettant ainsi de relativiser les aspects de la question les uns par rapport aux autres. D'un côté, en privilégiant la place de la Waffen-SS dans la stratégie politique de la Reichsführung-SS, les travaux menés ont privilégié une vue "d'en haut" en négligeant la troupe elle-même. De l'autre, la littérature, scientifique ou non, a largement eu tendance à s'intéresser à "l'histoire bataille", reléguant les autres questions à l'arrière-plan. Si ce genre soulève souvent l'intérêt d'un public féru de faits d'armes, il a depuis longtemps montré ses limites s'il n'est pas sous-tendu par une problématique dépassant le seul récit des opérations. 

Entre ces deux pôles existe donc une importante lacune sur ce que fut cette troupe, tant du point de vue sociologique que professionnel. Quid de sa ressource humaine, des structures de ses unités, de ses approvisionnements, de son instruction, de son conditionnement mental, de son emploi stratégique, de sa fonction sociale, de sa valeur militaire et, in fine, de ses comportements ? Bien souvent, il existe en guise de réponse à chacun de ces thèmes une solide et tenace réputation héritée de la guerre elle-même. Or, démonstration a déjà été faite que les principales idées véhiculées sur l'endoctrinement ou le "suréquipement" des troupes SS méritent d'être reconsidérées. 

Par ailleurs, à côté des interrogations intrinsèquement liées à la Waffen-SS, les progrès enregistrés ces deux dernières décennies par la recherche conduisent également à renouveler un autre questionnement. Accabler la Waffen-SS de tous les crimes pour mieux l'opposer à la Wehrmacht – c'est-à-dire l'armée allemande englobant l'armée de terre (Heer), la marine de guerre (Kriegsmarine) et l'aviation (Luftwaffe) – est une approche désormais dépassée. Certes, le curseur est invariablement resté bloqué sur les couleurs les plus sombres dans la représentation collective de la SS, des idées qu'elle incarnait et des crimes qu'elle a perpétrés – la mise en œuvre de l'entreprise génocidaire avant tout. Mais l’armée allemande a, pour sa part, vu se ternir le voile presque virginal dont ses anciens généraux l'avaient paré afin de faciliter sa reconstitution au sein de l'Alliance atlantique dans les années cinquante. L'idée qu'elle ait mené une guerre "propre" a vécu. Une fois établie sa participation (au moins partielle) aux crimes de guerre, à la répression aveugle dans les territoires occupés, à l'extermination en masse des prisonniers de guerre soviétiques ou au génocide, et compte tenu de la large pénétration des idées du régime dans ses rangs, la question peut en effet légitimement se poser : où gisait fondamentalement la différence entre la Waffen-SS et la Wehrmacht

Finalement, les divers points de vue considérés partent du postulat que les troupes de la Waffen-SS ont été soit "des soldats comme les autres" (Konrad Adenauer), soit des instruments dociles de leur Reichsführung. Or, à l'inverse de ces deux hypothèses, la forte personnalité des commandants des formations les plus anciennes et la centralisation tardive des branches armées SS permettent de supposer l'existence d'un mode de fonctionnement plus ou moins autonome, et donc éloigné du modèle hiérarchique militaire traditionnel. La présente étude se propose dès lors de déterminer si (et en quoi) la Waffen-SS a représenté une entité spécifique au sein des formes armées allemandes pendant la guerre. 

8032285d41be264ce86ed59822e7831c.jpgRésoudre ces questions amène nécessairement à faire des choix. Le fait d'aborder le sujet de manière transversale conduit en effet à multiplier les angles d'approche, qu'ils soient politiques, idéologiques, techniques, professionnels, opérationnels, stratégiques, sociologiques ou psychologiques. Sans même compter les unités de taille inférieure, une quarantaine de divisions SS ont existé pendant le conflit et, sans pouvoir être plus précis, il semblerait que plus de 800 000 hommes aient servi sous son étendard pendant la guerre. Aussi le parti pris a-t-il consisté à considérer de manière privilégiée le corps de bataille principal de la Waffen-SS, c'est-à-dire les formations motorisées et blindées SS à recrutement essentiellement allemand. De fait, ce sont principalement elles qui ont forgé la réputation de la Waffen-SS. En comparaison, le rôle dévolu aux formations à recrutement étranger s'est souvent révélé bien pauvre. 

Pour cerner les comportements des troupes SS, il a par ailleurs semblé opportun de multiplier les "zooms" sur des unités, des engagements ou des théatres d’opérations particuliers. A cet égard, les territoires rapidement placés sous la tutelle du commandement allemand à l'ouest (Pays-Bas, Belgique et France métropolitaine – celle-ci dans sa totalité après l'occupation de la zone sud en novembre 1942) ont été volontiers privilégiés pour plusieurs raisons. Tout d'abord, et malgré une présence largement fluctuante, les troupes SS n'ont jamais cessé d'être déployées sur ce théâtre de mai 1940 à mai 1945. Environ un tiers des forces opérationnelles SS y ont transité à un moment ou à un autre de la guerre (près de 118 000 hommes sur 368 000 au 30 juin 1944 par exemple). Deux campagnes militaires majeures en 1940 et 1944-1945 ont épousé ensuite le cadre chronologique, permettant d'observer l'évolution professionnelle de la troupe et sa place au sein de l'ordre de bataille allemand. 

D'un autre côté, le contrôle de cet ensemble géographique par un organe militaire allemand unique (le commandant en chef à l'ouest, Oberbefehlshaber West, en abrégé Ob.West) facilite l'accès aux sources documentaires. Le maillage administratif civil et militaire beaucoup plus serré sur ce théâtre d'opérations est tout aussi avantageux en facilitant l'identification des troupes concernées en fonction de leurs comportements. Cela ne serait par exemple guère envisageable dans les territoires à l'est où l'ampleur des destructions et les recherches tardives menées sur les crimes perpétrés compliquent toute tentative de ce genre (209 villes et 9 200 villages incendiés sous l'occupation allemande pour la seule Biélorussie, dont 628 villages avec leurs habitants). Enfin, les territoires à l'ouest présentaient deux cas de figure distincts aux yeux de la SS et de son idéologie raciale. En l'occurrence, les Pays-Bas et la Flandre appartenaient à la sphère "germanique" alors que la France et la Wallonie en étaient exclues (la dernière initialement tout du moins). Les différences de comportement que ces deux classifications ont pu engendrer offrent donc une perspective potentiellement intéressante. 

En considération de la problématique retenue, le traitement global du sujet s'articulera autour de cinq grands thèmes qui, au demeurant, se résument en autant de questions très simples.

  • Qui étaient les hommes composant les formations SS ?
  • Comment ont-ils été préparés à la bataille ?
  • De quelle façon ont-ils été conditionnés pour se battre ?
  • A quelles tâches ont-ils été employés ?
  • Quels furent leurs comportements dans le cadre de leurs missions ?

En préalable, une première partie permettra de se pencher sur la politique de développement de la SS. De fait, et à l'inverse de la Wehrmacht, la création de chaque nouvelle formation SS, avant et pendant le conflit, doit d'abord être perçue comme un acte politique avant de l'être comme un acte militaire. Aussi convient-il de revenir sur la politique d'expansion de l'Ordre noir (comme la SS se désignait elle-même) qui n'était en soi pas inéluctable, et encore moins logique.

dc75248ba1188001af9b9a53d63263cc.jpgJean-Luc LELEU

 

In La Waffen-SS : soldats politiques en guerre

Editions PERRIN

Août 2007 

 

La thèse qui a inspiré cet ouvrage a reçu le Prix d'Histoire militaire du ministère de la Défense.


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