jeudi, 16 août 2007

La piraterie des Saxons, des Frisons et des Francs

a5297eb82e501aa8300b39445001b18e.jpgLes Chauques et les Frisons dont Tacite vantait la prospérité furent sûrement très éprouvés par la perte de leurs marschen qui diminua leurs territoires (1) et les troubles qui avaient ruiné leur commerce les obligèrent à chercher d'autres ressources. Au IIIe siècle, les Chauques semblent avoir disparu de l'histoire germanique, vassalisés et regroupés par les Reudingi voisins en une ligue de guerre qui devint celle des Saxons.


 


De marchands ils devinrent pirates : dès 170, date proche de la grande défaite que leur auraient infligée les Saxons, Dion Cassius signale que des Chauques écumaient les côtes belges. A partir d'environ 250, tous les anciens Ingvaeones du littoral renoncèrent apparemment aux activités commerciales du Haut-Empire pour se consacrer à la piraterie en mer du Nord et sur les routes terrestres partant des côtes. Ni la carence de la marine impériale, ni l'insuffisance de la défense de l'arrière-pays côtier par des castella souvent évacués ou des castra trop éloignés et trop accaparés par d'autres troubles ne suffisent à expliquer cette recrudescence du brigandage maritime, qui coïncide avec la transgression dunkerquienne et l'afflux des émigrants saxons. Il est probable que les Reudingi de la mer du Nord reçurent un apport de Nordiques qui semblent avoir émigré en même temps — peu avant plutôt — que les Hérules du Kattegat partis vers la Vistule, l'Ukraine et le Pont, sans qu'on puisse connaître la cause précise de cette reprise des migrations scandinaves.

De toute façon, Reudingi, émigrants nordiques et Chauques rassemblés dans la ligue des Saxons bénéficièrent pour leurs courses à longue distance de l'utilisation de la voile empruntée aux Romains par les marins germains de la mer du Nord habitués à participer au commerce impérial maritime dans l'Oceanus germanicus, voire à des opérations navales de police menées à partir des ports de Germanie Inférieure.

Au IIIe siècle, Saxons et Francs furent des navigateurs beaucoup plus hardis que les Germains de la Baltique : un extraordinaire exploit nautique fut réalisé par des prisonniers francs installés par Probus, vers 280, aux bouches du Danube, qui, selon le biographe de cet empereur, "errèrent sur leurs navires dans le monde entier et bafouèrent la gloire de Rome" autant que les Barbares qui "infestaient les routes terrestres". Les bateaux nordiques ignoraient encore la navigation à voiles, comme l'attestent ceux retrouvés au Danemark : celui de Nydam, daté fin IIIe-IVe siècle de notre ère, n'a pas de mât, bien qu'il soit plus grand et plus perfectionné que celui d'Hjortspring, également sans mât, placé généralement au IIe siècle av. J.-C. Selon E. Oxenstierna, les bateaux norvégiens ne s'équipèrent d'une voile qu'entre 400 et 800 et la barque exhumée à Kralsund, en Norvège, datant de 600 environ, représenterait seulement un type de transition.

Avec la voile, les marins saxons, frisons et francs purent lancer de grandes expéditions, jusque sur les côtes d'Espagne et de Maurétanie Tingitane, dévastant les villes et les campagnes, comme le montrent les cartes de répartition des dépôts monétaires enfouis dans les régions littorales depuis 254-256, car, inaugurant les méthodes reprises plus tard par les Vikings, ils remontèrent les cours d'eau et les routes à partir des embouchures et des ports. A cause d'eux, l'ensemble des côtes occidentales de la Gaule et des côtes orientales ainsi que méridionales de la grande île de Bretagne devint, dès Probus, un litus saxonicum qui, sous la Tétrarchie, fut organisé en secteur militaire permanent dans la restauration de la défense impériale. De même, les Hérules et les Goths de Crimée avaient dû emprunter les navires des Borani et des Grecs du Bosphore pour leurs grandes courses de pillage dans le Pont-Euxin et en mer Egée.

Sans doute les Saxons et les Chauques entraînèrent-ils successivement les Frisons et les Francs à partir du milieu du IIIe siècle. En 285, à propos des opérations de police entreprises par Carausius, au nom de Dioclétien encore, contre les pirates de la mer du Nord, Eutrope, indique que les Franci et Saxones saccageaient les côtes de Belgique et d'Armorique. Bien avant cette date, les Frisons, liés aux Saxons par la fréquentation des mêmes routes maritimes et peut-être par des origines communes, participèrent aux courses saxonnes. Ils s'associèrent à leur tour aux peuples voisins du lac Flevo, en l'occurrence aux Chamaves : ils commencèrent, semble-t-il, par s'entendre pour attaquer d'abord les Canninéfates, situés entre "l'Océan" et le Zuyderzee, autour d'Alkmaar et d'Haarlem, puis les Bataves de Nimègue, aux frontières de la Germanie Inférieure ; enfin, une fois en possession des bouches du Rhin, ils lancèrent en commun des expéditions lointaines dans la mer du Nord et l'Atlantique. En 297, le panégyriste  Constance Chlore, cite, parmi les prisonniers barbares que le César expédia en Gaule, afin d'y remettre les champs en culture, des Frisons et des Chamaves côte à côte. A partir de 270 environ, les Francs paraissent avoir piraté particulièrement sur le littoral gaulois et les Saxons, plutôt sur le littoral breton, qu'ils continuèrent de dévaster après le repli des Francs vaincus et décimés par Constance Chlore : au cours des Ive et Ve siècles, ce furent les Saxons qui débarquèrent en Bretagne, de plus en plus nombreux, dès le temps de l'empereur Valentinien, puis en 405-406, enfin, massivement, peu après 440. La séparation entre Saxons et Francs remontait probablement à la fin du IIIe siècle, peut-être à l'époque où les Francs, solidement installés sur le bas Rhin, évincèrent peu à peu les Frisons des routes maritimes méridionales, s'associèrent à d'autres "Francs" transrhénans et allèrent piller d'abord les côtes voisines de Belgique, puis, de proche en proche celles de la Lyonnaise et de l'Aquitaine, à mesure que s'aggravait la crise impériale. Plus tard, cette séparation tourna à l'hostilité, quand les Saxons, devenus un grand peuple, progressèrent vers l'intérieur en remontant le Weser et se heurtèrent aux Francs en Westphalie.

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  1. Cette inondation maritime est attribuée à une reprise de la transgression flandrienne sur tous les rivages de la mer du Nord, au moins dans sa partie sud : la transgression dite dunkerquienne aurait, dès le milieu du IIIe siècle, gagné d'ouest en est la Frise, la Hollande et la Flandre d'abord, puis aux IVe-Ve siècles, les côtes anglaises du Lincolnshire et des Fens. Partout, les dunes furent démentelées. Les établissements en bordure du lac Flevo (Zuyderzee) furent, jusque vers 300-400 ap. J.-C., détruits par la poussée continuelle des eaux. A Walcheren, l'habitat d'époque romaine, qui reposait déjà sur une couche de vase, fut recouvert par la mer, vers 270. Alors que, sur la côte hollandaise, au sud de Valkenburg, on a retrouvé encore un milliaire de Marc Aurèle daté de 162, la frontière romaine du bas Rhin fut, après 260, ramenée à l'est de Nimègue. En Flandre, les monnaies s'arrêtent brusquement en 260-262, ensevelies par endroits sous des alluvions maritimes, et les routes militaires du IIIe siècle, ne dépassaient à l'ouest Cassel, Bergues et Oyes, c'est-à-dire les limites de la transgression dunkerquienne vers l'intérieure.

Emilienne DEMOUGEOT

In La formation de l'Europe et les invasions barbares

Editions Montaigne

1969   

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